‹ De Pascal à Chateaubriand [microform]. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 69 sur 390 · Ib · texte numérisé non relu

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4. La matière n'est pas déterminée à exister par l'éminence de ses perfections, puisqu'elle est tabula rasa ; son mouvement est encore moins nécessaire, puisqu'elle ne cesse pas d'être ce qu'elle est quand elle n'est pas dans un mouvement actuel. Si le mouvement était essentiel à la matière, elle serait toujours agitée et le repos la détruirait. Ou encore, l'atome solide se corrompant continuellement, « le mouvement au lieu de conserver la Nature la détruirait » (p. 42). — Mais admettons le mouvement inhérent à la matière. Pourquoi a-t-il le degré et la détermination précisément nécessaires pour for^ mer un monde plutôt qufun chaos ? Hasard est un mot vide de sens qui recouvre notre ignorance des causes.

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l'âge d'or de l'apologétique CLASSIQUE

un effet de la matière divisible, car l'effet serait plus noble que la cause. Elle ne peut sortir du mouvement : je connais assez la matière pour voir que ses parties peuvent agir les unes sur les autres, mais non se replier sur soi. Le mouvement des atomes ne saurait aller dans le passé ou Tavenir, rassembler les choses en soi, abstraire, concevoir Dieu. Il faut donc supposer un principe extérieur à la matière et au mouvement, qui produit en nous les

pensées. . , ,.,. t

De la spiritualité de ce principe découle son immortalité, La mort est une dissolution de parties qui n'atteint pas ce qui est sans parties. La vie future est nécessaire pour unir vertu et bonheur. Nous la désirons éternelle et il n'y a pas en nous, de désirs inutiles. Les remords en impliquent Tappréhension, la

révélation la garantit.

Il y a, de plus, dans le monde des caractères de nouveauté qui

nous conduisent à admettre l'existence d'un Dieu. Si le monde

était éternel, la mer serait comblée et les montagnes nivelées. Le

monde est donc créé.

La considération de la société humaine le proclame. « On ne « peut reconnaître le monde éternel sans faire la multitude des « hommes qui vivent infinie » (1). Ajoutons-y un homme par

jour, il faudrait que toute la terre fût habitée « et même que les - habitants y fussent par manière de dire les uns sur les autres... « Il ne sert de rien de dire qu'il arrive des accidents et des « désordres dans la société qui font périr une infinité de perce sonnes, puisque nonobstant ces accidents... la terre s'est tou- « jours peuplée davantage, depuis 3.000 ans par exemple, qui est « le temps dont nous pouvons parler avec le plus de certi- « tude » (2). Dans le vaste monde, l'embrasement de tout un pays est comme celui d'une maison dans Paris, la famine d'un état comme la pauvreté d'une famille.

Les sciences sont nées d'hier. La philosophie « est. si récente qu'avant Pythagore personne n'en avait ouï parler entre les Grecs » (3). L'auteur des « Préadamites » conclut l'antiquité du monde de ce qu'il a fallu beaucoup de siècles pour inventer toutes les parties de la Sphère et qu'il est impossible qu'Abraham ou Moïse l'aient sue, si le monde n'est pas très ancien. Mais qui lui

dit que l'astronomie fût dans le degré de perfection où nous la voyons aujourd'hui ? La médecine fut réduite en corps pour la première fois par Hippocrate. L'histoire « ne s'étend que jusqu'à 4 ou 5.000 ans d'ici ». Car la chronologie des Chaldéens et des Egyptiens est réfutée par Plutarque, qui réduit leur année à 4 mois ou même au mois lunaire. Pourquoi n'ont-ils pas appris aux Grecs une foule d'événements qui devaient s'être passés dans ce long espace ?

Bref, il est bien étrange « qu'une éternité eût été si stérile et 4 ou 5.000 ans si féconds » (1).

Si de la société nous passons à la considération de l'homme, nous trouvons encore des preuves de Dieu. Son âme maîtresse de ses pensées et de ses passions, bienveillante et sociable, et que les biens terrestres ne peuvent satisfaire, porte l'empreinte d'un Dieu.

Après ce développement fort bien conduit, Abbadie répond avec Pascal à une objection solide des incrédules, mais presque toujours puérilement présentée. Comment admettre que l'Univers ait été fait pour l'homme si petit ? Mais quoi, « il y a de la simif plicité à croire que la grandeur ou l'étendue puisse donner à « une chose matérielle quelqu'avantage sur un esprit dont la i( perfection consiste dans la connaissance et non pas dans la « grandeur ». L'éclat et la beauté des cieux « n'ont aucune proportion avec l'excellence d'un être qui se connaît et quï connaît les autres choses » (2).

L'estime des hommes fait la dignité des choses, si bien que « ce qu'il « y a de plus beau et de plus magnifique dans la Nature à notre égard sort « en quelque sorte du fond de notre âme et n'est point en quelque façon « différent de nous-mêmes » (3). « Enfin l'Univers est pour Dieu et l'Univers « est pour les créatures intelligentes (l'homme et les autres), comme un « tableau est pour l'original qu'il représente et pour les personnes qui doi- « vent le considérer. Toutes les beautés de l'Univers sont des liens par « lesquels Dieu attire notre cœur... et c'est cette union de la créature « intelligente avec son Dieu que nous prétendons être le but et la fin de ses « ouvrages. » (4).

A ces arguments les athées opposent des difficultés.

Il y a, disent-ils, autant d'idées de Dieu que d'imaginations. Mais il faut distinguer l'idée de Dieu qui vient de l'imagination et celle qui naît de la lumière de l'entendement. — Elle est acquise

1. p. 74. Dans sa conception statique des choses, Abbadie nMniagîne pas l'apparition récente de l'homme comme une réussite fortuite dans un monde éternel. Dominé par l'idée d'une création définitive, il s'attarde à combattre la chimère d'une humanité contemporaine de l'infini.

1. P. 86. L'antiquité de l'Egypte et de la Chaldée n'inquiétera sérieusement que quand les missionnaires auront dûment prouvé cellie de la Chine. V. infra 202

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par V éducation ou le raisonnement. — Oui, s'il s'agit de savoir ce qu'est Dieu, non s'il s'agit de savoir simplement qu'il est. Cette idée spirituelle « demeure comme cachée et ensevelie jusqu'à ce a que les actes les plus purs de l'esprit s'exercent avec liberté ». On a une raison bien qu'elle ne s'exerce pas toujours: — « Elle renferme des contradictions » : « Deus sui ipsius et principium et finis... Semper est sine tempore... Régnât ubique sine loco », etc.. (Vanini). — Ces contradictions apparentes viennent de l'infinité de Dieu et de la faiblesse de notre esprit. « L'on remarie que cet ordre entre les choses qui sont capables de connaissance « que les plus nobles ne sont jamais connues à fond par celles v( qui sont d'un ordre inférieur » (1).

Par Dieu on pourrait entendre l'Univers. — Non, car l'Univers est trop visiblement un ouvrage. Il n'a rien de nécessaire ; ses parties ont entre elles un rapport arbitraire. Le ciel pourrait exister sans la terre, et la lumière sans l'œil.

Le souverain Bien exclut le mal, — En soi, mais non hors

de soi.

— C'est dire que Dieu permet le crime, mais pourquoi ? — Le péché donne aux vertus l'occasion de s'exercer. « Nous ne som- « mes surpris que Dieu permette le péché en général que parce « que nous ne connaissons qu'en partie et obscurément les biens « que la sagesse de Dieu procurera par ce moyen » (2). Un témoin des persécutions de Joseph innocent, ou de la passion de Jésus, ne devinait pas qu'il en sortirait le salut du monde. Le raisonnement : Dieu permet le mal, donc il est méchant, ne peut conclure, à moins que notre esprit ait une étendue infinie.

Si maintenant nous mettons en parallèle le sentiment des athées et celui des théistes, nous trouvons l'nn singulier, l'autre universellement admis, l'un favorable aux passions, l'autre à la vertu et à « l'intérêt raisonnable ». L'un a mille inconvénients, l'autre mille heureuses suites et il est dur d'admettre que tout ce qui élève l'homme sorte du sein d'une erreur, tandis que le crime et le vice naîtraient d'une vérité. Il y a plus de difficultés dans l'athéisme que dans l'opinion contraire, car le monde éternel et infini de l'athée serait un infini réalisé. Les athées n'ont qu'une preuve négative, c'est-à-dire aucune vraie preuve : « Je ne vois point, je ne comprends point Dieu ». Tandis que nous avons beaucoup de preuves positives. « Nos raisons sont prises de tout « ce que nous comprenons et les raisons des athées de tout ce

« qu'ils ne comprennent point » (1). Maïs « n'est-ce pas le <( comble du dérèglement et de la folie de ne comprendre rien « dans la nature et de vouloir tout comprendre dans la reli- « gion ? » (2). Leurs objections feraient douter aussi bien de l'existence de la matière que de celle d'un Dieu.

La 2' section établit la vérité et la nécessité de la religion contre les déistes.

Une fois prouvée l'existence de Dieu, l'auteur établit Vidée de Dieu par les déductions classiques. Le raisonnement par lequel on fait découler sa justice de sa connaissance et de sa volonté marque, une fois de plus, l'impuissance où nous sommes de concevoir Dieu autrement que sur le modèle du meilleur de nousmêmes.

La nécessité de la religion se confond avec le devoir de reconnaissance envers le Créateur, notre bienfaiteur et notre père. La fin de l'homme est visiblement le bon usage de sa raison, c'est-àdire la connaissance de Dieu. Les hommes ne sont pas faits seulement pour la société, mais aussi pour la religion, « les liens qui « les attachent à Dieu étant sans comparaison plus forts et plus « naturels que ceux qui les unissent les uns aux autres » (3). Les principes de cette religion naturelle sont gravés en nous : c'est, d'une part, l'aptitude à connaître Dieu par ses œuvres, et, d'autre part, la conscience morale.

Mais « à quoi sert la révélation naturelle si les hommes n'en font aucun usage ou s'ils n'en font qu'un usage pernicieux » (4) ? Dieu avait manifesté sa gloire dans le soleil, les astres, les plantes; les hommes les ont adorés. Ils connaissent et aiment le bien et ne le suivent pas. De là la nécessité d'une seconde révélation : le critérium pour la reconnaître sera justement si elle rétablit la religion naturelle.

Les déistes (5) disent que cette religion préfendue naturelle est un fruit de l'éducation. Eux qui redoutent beaucoup le préjugé de l'éducation ne redoutent cas celui beaucoup plus fort des passions. Nous demandons qu'on se mette en garde contre les préjugés de toute origine. — La conscience morale est une illusion puisque nos actions sont déterminées. — Personne ne le croit sérieusement. — Dieu est trop au-dessus de notre petitesse pour

5. Chez Abbadie ce mot désigne les libertins en général, non les esprits de la catégorie de Pope et de Voltaire.

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réclamer de nous un culte ou des vertus. Un monarque ne s'occupe pas des fourmis. — Ce monarque ne les a pas créées à son image, il a l'esprit borné et sa caractéristique n*est pas la bonté. La fin des fourmis n*est pas Tadoration du monarque. « Le soleil peut éclairer les plus bas lieux de la terre sans s'abaisser » (1). — Un enfant nourri au désert n'aurait pas la religion naturelle. — « Le germe est dans son cœur aussi bien que le germe de la société » (2). Il se développera dans une occasion favorable. Les politiques travailleraient en vain si les hommes n'étaient nés sociables et religieux.'

La Abbadie sait bien que les peuples anciens les plus civilisés nous

révélation affligent par leurs supertitions, et que les philosophes y sont rares judaïque ef incertains. Mais, à l'exemple de Pascal, il aperçoit le peuple juif, un des plus grossiers, qui prétend avoir une révélation particulière et qui la conserve pendant des milliers d'années. Examinons-la (3).

Elle a des caractères de divinité qui frappent d'abord la vue. La Bible qui la contient est avant tout une œuvre honnête d'écrivains modestes. « On voit ici une longue suite d'auteurs qui, « ayant vécu en de très diff'érents siècles, écrivent non pas un « seul livre, mais plusieurs livres où non seulement vous ne trouce vez aucune trace de faiblesse et des passions humaines, mais « où vous voyez régner l'esprit de la douceur, de la piété, du « désintéressement et d'une aimable et vertueuse simplicité. » Ils disent des choses sublimes en un langage accessible à tous. — Sublimes, car « on y trouve les doutes de la raison éclaircis et les mouvements de la conscience satisfaits » (4). La Bible confirme les vues de la raison touchant la non éternité du monde, la distinction du spirituel et du matériel, l'impossibilité de faire Dieu auteur de notre corruption. Elle confirme les données de la conscience, règle nos désirs, fait de la piété et de la gloire de Dieu la fin de l'homme. « Les hommes s'étaient fait une dernière « fin qui n'était point leur dernière fin... Jamais docteur n'avait « entrepris de corriger ce désordre » (5). Elle renferme enfin des prophéties. Les miracles sont contestés, mais les prophéties accomplies sous nos yeux sont des preuves parlantes. Le songe de Nabuchodonosor et la vision de Daniel prédisent si clairement

la succession des empires, que Porphyre déclare supposé le livre qui les contient. Mais jamais aucune secte de juifs ne l'a considéré comme tel. Il fut présenté à Alexandre comme annonçant sa venue. En tout cas, il existait avant J.-C. qui le cite. Or, il prédit la dernière désolation des juifs par les aigles romaines sous

Titus.

Ces caractères de la religion judaïque nous permettent d'assurer qu'elle n'est pas essentiellement corrompue, car, si Dieu ne permet pas que le blé devienne un poison, il ne peut permettre « qu'une « révélation destinée à nous procurer la vie serve à nous donner « la mort ». « Quand elle aurait été rétablie par Esdras, il fau- « drait qu'elle l'eût été par l'ordre de Dieu et par l'inspiration du « Saint-Esprit. Un simple homme n'a point mis dans l'Ecriture « des juifs tous ces caractères de divinité que j'y aperçois » (1).

Les voies dont Dieu s'est servi pour la préserver sont bien connues. C'est l'isolement des juifs, leurs privilèges de peuple élu, l'institution des lévites gardiens du dépôt sacré, la lecture publique de la loi tous les 7 ans, les divisions des sectes juives qui se surveillaient mutuellement, les cérémonies qui commémoraient les principaux faits et les miracles de l'âge héroïque. Si l'Ecriture est corrompue dans l'essentiel, les prophéties, elle l'est tout entière, car elle n'est qu'un tissu de prophéties.

Et ici reparaissent les objections de Spinoza, auxquelles notre auteur oppose une longue réfutation, souvent faible faute d'indépendance critique et d'une érudition philologique suffisante. Nous pouvons le suivre quand il dit que Morija (Dieu y pourvoira) fut ainsi appelé en souvenir de la réponse d'Abraham à Isaac demandant où était la victime, et non par anticipation parce que le temple devait s'élever là (2), mais quand il admet la version protestante de son temps : « deçà le Jourdain », pour échapper à la difficulté que présente le sens delà (S) y ou qu'il interprète : les Cananéens étaient déjà dans ce pays au lieu ,d*encore (4), ou transforme les rois en chefs de famille ou de tribu dans la phrase embarrassante : « avant qu'aucun roi régnât sur Israël » (5), son exégèse est complaisante. Quand il considère comme l'objection la plus forte celle tirée du fait que Moïse parle de lui à la troisième personne et se loue, on se demande si ce n'est pas parce qu'elle est la plus facile à réfuter. Se présenter comme homme de Dieu

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3. 3« Section, « où l'on établit la vérité de la religion judaïque », p. 193.

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