CHAPITRE V
« Celui qui a la raison de son côté a des armes bien puissantes pour se rendre maître des esprits ; car enfin nous sommes tous raisonnables et essentiellement raisonnables. , Et de prétendre se dépouiller de sa raison
comme on se décharge d'un habit de cérémonie, c'est se rendre ridicule et tenter inutilement l'impossible. »
MalEBR ANCHE (1).
Voici le champion le plus redoutable qu'ait encore produit l'incrédulité : son œuvre renferme en germe ou développées toutes les raisons de douter, historiques, scientifiques, philosophiques. Mais le critique de Rotterdam est avant tout dialecticien et, en un siècle de controverses passionnées, c'est par ses arguments philosophiques qu'il a frappé ses contemporains raisonneurs. Son érudition, sa méthode historique sévère, les applications possibles de ^^on principe si fécond de l'utilité sociale, ses vues atomistiques n'ont pas tout d'abord porté coup.
Aussi n'avons-nous pas à résumer toute l'œuvre du penseur. Et dans ses controverses mêmes nous laisserons de côté les polémiques interconfessionnelles, où il se range successivement avec les catholiques et les réformés pour les détruire les uns par les autres, en montrant avec les premiers que la logique du libre examen dissout la vérité religieuse une et souveraine, avec les seconds que la prétention de Rome à l'immutabilité et à l'apostolicité de sa doctrine est contraire aux faits. Nous nous contenterons de relever les attaques portant contre le fond commun du christianisme, contre le fondement de toute religion, celles que tous les chrétiens ont ressenties et auxquelles les apologistes contemporains ont réagi.
Or, ils ont réagi aux nouveautés bayliennes, aux critiques encore inouïes, laissant de côté celles que d'autres impies développent plus nettement. Ces nouveautés les voici :
1. Entretiens sur la métaphysique et la religion. Rot., 1688, 12, p. 263 ; éd. J. Simon, l'^ série, p. 333.
BAYLE
Dans les « Pensées sur la comète », Bayle rétrécit le champ du ^ surnaturel. Pour cela il exploite un principe théologique, peu suspect jusqu'alors ; Dieu ne fait des miracles que pour rendre les hommes meilleurs, et en tire cette application dont il est l'inventeur : Dieu n'a pas pu en faire, dans l'espèce envoyer des comètes, pour favoriser l'idolâtrie, car l'idolâtrie rend les hommes plus mauvais que l'athéisme. Il élimine aussi une foule de miracles admis par préjugé, en critiquant la croyance aux funestes effets des comètes. Cette croyance est appuyée sur l'autorité contestable d'historiens qui n'ont pas à s'ingérer dans la métaphysique (1), sur le consentement général qui n'est que la répétition servile d'une affirmation lancée par deux ou trois personnes (2). Enfin et surtout elle n'est pas justifiée par les faits : les années qui suivent les comètes n'apportent pas aux hommes plus de maux (3). La critique de la preuve par le consentement universel et le paradoxe / de l'athéisme préférable à Vidolâtrie retiendront l'attention dé presque tous les adversaires de Bayle. Mais voici bien plus essentiel.
Bayle pose ou soutient partout le principe de la souveraineté de Souverai- '^ la raison et de la conscience. neté de la
On n'oserait plus parler sans restrictions du scepticisme de raison notre auteur. Son œuvre rend un son très clair de rationalisme, et de la Sceptique à l'endroit des idées reçues, il l'est parce qu'il croit à conscience la raison. Et d'autre part, ses courbettes devant le dogme et les grimaces pas toujours plaisantes que l'amour de son repos imposait à ce libre esprit ne pouvaient abuser que ceux qui voulaient bien être trompés. « La raison est le tribunal suprême et qui juge en dernier ressort et sans appel de tout ce qui nous est proposé » (4), a-t-il dit dans un moment de franchise. Sans doute il n'est pas cartésien (5) ; l'évidence comporte, à ses yeux, des degrés, et, parmi les proposition rationnelles, seules ont une certitude absolue celles que l'expérience vérifie (6). Celles, si nombreuses.
1. Pensées diverses, sect. 5 et 6. Œuvres diverses de M. Pierre Bayle... excepté son Dictionnaire, La Haye, Cie des libraires, 1737, 4 v. fol., t. III