Continuation, c
souveraineté divine. La raison humaine cite Dieu à sa barre. Dieu devient une personne morale ; il doit respecter ces lois qui rempliront l'esprit de Kant d'un respect religieux, celles qui régissent les astres et celles qui gouvernent la conscience (1).
Spinoza posait, lui aussi, le principe de la raison souveraine : la Bible est bonne parce qu'elle confirme la lumière naturelle, mais il ne l'avait pas tourné et retourné dans tout son jour à la faveur de mille applications frappantes. De plus, son œuvre ne paraît pas s'être largement répandue, tandis que la jeunesse faisait queue à la Bibliothèque Mazarine pour dévorer le Dictionnaire (2). L'action de Bayle est trop connue pour que nous y insistions. Nous la résumerons en nous inspirant d'un mot de Taine : « La raison s'indigne à tort de ce que le préjugé conduit les choses humaines, puisque pour les conduire elle doit elle-même devenir préjugé » (3). Bayle a créé chez beaucoup de Français le préjugé de la raison, chez Mathieu Marais par exemple qui dit : « je suis bayliste », c'est-à-dire un homme qui veut examiner et critiquer toutes les idées avant de les recevoir (4).
L — Les premiers adversaires JuRiEU. — Leclerc. — Jaquelot
Les premiers adversaires de Bayle furent des protestants. La plupart des apologistes catholiques paraissent s'être aveuglés d'abord sur le danger que son œuvre faisait courir à ha religion. Une fois de plus la passion fut un admirable instrument à crever agréablement les yeux des hommes. Bayle avait écrit avec Laroque « l'Avis aux Réfugiés » (1690), lequel justifiait le bannissement des dissidents religieux et montrait l'inconséquence des protestants, qui repoussent le principe d'autorité en matière de foi pour en garder les applications : l'orthodoxie intolérante. Il les obligeait à prendre pleinement conscience du principe de libre examen qui conduit à la libre-croyance, c'est-à-dire à cette anarchie religieuse que Bossuet avait dénoncée dans l'Histoire des Variations (5).
1. V. Victor Monod : « Le Problème de Dieu et la théologie chrétienne depuis la Reforme. » — Foy,er solidariste, 1910. p. 43, 99 sq. Les idées de Bayle ont ete préparées par les théologiens qui, comme Amgraut et Courcelles ont mine le dogme de la souveraineté divirne. C. 5, p. 90 sq.
. ,?^l.^''^^''''**"^ ^"^^' ^^^ ^^"^""^^ ^"» murmurent, écrit Basnage de Beauval a 1 abbe Dubos, « mais leur voix est étouffée par celle de tous les cens d esprit et de bon goû-^ » 31 janv. 1697. R. h. L, oct.-déc. 1912, p. 923,
3. C. p. Manon : « Leçons de morale », 6^ éd. Colin, 1890, p. 393.
4. C. p. Aubertin : « L'Esprit public au xviije siècle », p. 38
5. y. au sujet de cette controverse la Vie de Bayle par Des Maizeaux, dans la 5» éd. du DicUonnaire (1740). ^f:uuj;.
BAYLE
L'ouvrage plut aux catholiques et leur fit oublier la sévérité avec laquelle ils étaient traités quatre ans plus tôt dans « Ce que c'est que la France toute catholique » (1).
Les controverses de notre auteur avec ses coreligionnaires pouvaient sembler à la rigueur ne pas sortir de la secte, et, quand il bataillait contre les outrances de l'orthodoxie réformée, les catholiques pouvaient croire avec un peu de bonne volonté qu'il minait le seul calvinisme, et compter froidement les coups. Nous avons pour les ennemis de nos ennemis des indulgences infinies. D'autant plus que par des ouvrages tels que les « Nouvelles de la République des lettres » (2). Bayle s'était rendu sympathique à tout le public cultivé. Condé, Lamoignon, Montausier, Pélisson, Omer Talon, l'abbé Dubos, Benserade, Lafontaine le goûtaient fort, les uns pour son érudition, les autres pour son esprit ou pour son style. *
Enfin sa tactique même, qui consistait à humilier en apparence la raison devant la foi, ne devait pas déplaire aux fidèles peu philosophes. L'exemple de Huet prouve qu'au siècle des grands chrétiens intellectualistes quelques apologistes catholiques ne craignaient pas, selon une formule de Scherer, d'outrer « l'incertitude de la connaissance humaine afin d'atténuer dans le doute général les difficultés particulières de la religion et de pousser à la foi comme à un refuge les esprits aff'amés def repos » (3).
Pour toutes ces raisons sans doute, les défenseurs romains du christianisme laissèrent la parole aux réformés.
Il y avait à ce moment dans le protestantisme du Refuge un Jurieu gardien de l'orthodoxie, aussi vigilant que Bossuet pouvait l'être l'orthodoxe dans son église, et, comme lui, de moins en moins suivi par l'esprit public. C'était Jurieu. Sa clairvoyance terrible lui permit de percer le premier l'impie déguisé, jusqu'au fond. Il l'attaqua avec la violence intolérante qui lui venait de son tempérament, de sa fidélité à une cause jugée sainte, de l'amitié déçue, de l'indignation. Les ruses de Bayle, pour lesquelles les amis de l'homme et les amis de sa pensée ont eu et ont une large indulgence, devaient scandaliser un adversaire sans pitié. Un raisonneur constamment abrité derrière des principes qu'il déteste, irrite quand il n'amuse pas. Or les maximes frauduleusement