CHAPITRE V
Du Byslème de l'unité de composition,
* L'école de Cuvîer a pour adversaire celle de l'unité de composition dont le chef est Geoffroy Saint-Hilaire.
Unité de composition veut dire que l'immense variété des êtres se réduit à un type unique, à une forme absolue , toujours et partout identique à elle-même sous les différences individuelles qui la multiplient, et qui nis sont que les modes de son développement.
Qu'est-ce que la forme, demandait un jour an plus célèbre naturaliste de l'école de Geoffroy, le plus illustre philosophe lamenaisien? La forme, répondit le savant, est quelque chose qui sort de sou trou ; voilà tout ce que j'en sais.
if BIBU0T9EQU& nouvelle;
Lçfi uns pensent qu^elle esjt poussée hors itofMMi trou par une certwe force qu'ils appellent plastir Que ; d'aulres qu'elle est sollicitée pair ^nduçaiicç des milieux ; d'autres p(ir les actions et les réocr tipus réciproques de cette force et de ces omUqui^ qui sout aussi probablei^eut de$ forces.
fout cela est imaginé pour nier le principe des causes finales, c'est-à-dire le bon Dieu^
Il y en a qui ont cru que le type prja^itif coau^ mcnçait par se réaliser en une espèce , d'où sortaient ensuite toutes les autres. Telle était l'opinion de Maillet, dont nous avons déjà parlé.
Robinet ne voyait dans les différents êtres que des essais , des études de la nature apprcnaqt à faire l'homme ; ou plutôt que les âges successifs du prototype , lequel n'avait son complet développement que dans l'homme. « Un ver , dit-il , un » coquillage , un serpent , sont autant de chrysa- » lides du prototype , qui passe de l'état de plante » à celui de scarabée , de l'état de scarabée à ce- » lui de crustacé , de l'état de crustacé à celui » de poisson. » Le livre de Robinet est intitulé : Considération» philosophiques sur la gradation naturelle des formes de Vètre^ ou les essais (fe la nature qui apprend à faire Vhomme.
Le panthéisme moderne se rattache tout entier au principe de l'unité de composition. En Allema-
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HiSTOIUE. |9 gne» Herder enseignait, dès 178&, Texistencc d'un « type exemplaire de la création animée, u y^rs i7S5, Gœthe proclamait aussi « un typeanatomique, » tt un modèle universel » Ses admirateurs veulent n^ême qu'à lui revienne Thonneur d'avoir reconnu ou ^oqpçonné le premier la valeur scientifique a ^e ce principe fécond. » Ils disent qu^ sç promenimt up jour au Lido, à Venise, et y examinant des ossen^ents d'animaux épars sur le rivage, il eut con^pie une intuition de Funité de type. 4 peine importé en France, le panthéisme y con-r tracta aussitôt une parenté très étroite avec l'épple de Geoffroy Spint-Hilaire.
Disons tout d'abord que cet illustre savant, 9U« quel l'histoire naturelle est si redevable , repoussait avec indignation et chagrin le reproche qui lui a été admisse , de son vivant , de favoriser par ses t)iéories les doctrines panthéistes. Assurément personne ne fut jamais plus éloigné que lui, par ||i noblesse du caractère et par la grandeur d'âme» d'approuver les conséquences du panthéisme dans l'ordre moral. Sa protestation l'honore ef 110U9 avons dû la mentionner. Ses écrits cependaqt mqr tivaîent l'accusation qu'il regardait comme trdsiil: juste. On peut être un naturaliste consommé et n'être pas versé dans les spiei^ces métaphysiques 9u degré où il le faudrait pour mesurer toute la
portée logique d'une formule générale. Cette vétification suprême est néanmoins indispensable; car c'est à la science, qui a pour objet spécial les principes premiers, qu'il appartient de prononcer en dernier ressort sur le vrai et sur le faux en matière de formules encyclopédiques. La cause des erreurs où furent entraînés Laraarck et Geoffroy, c'est qu'ils n'étaient métaphysiciens ni l'un ni l'autre. Tous deux ils firent preuve d'un génie inerveilleux en s'efforçant de trouver le secret de ce jeu de patience, qui s'appelle le monde, et que Dieu a livré à nos disputes. Geoffroy, en particulier 9 juxtaposait très habilement une multitude de pièces dans l'ordre physique , et il lui paraissait ne rien avancer de téméraire en disant qu'il tenait le principe et la méthode de l'arrangement universel. Malheureusement l'idée qu'il suivait pour disposer les faits dans l'ordre physique, culbutait de fond en comble l'ordre moral, ou plutôt y introduisait la négation absolue des faits qui s'y produisent, et qui sont tout aussi réels, tout aussi t)bservables à l'expérience humaine que les phénomènes corporels. Voici quel était son principe et quelle était sa méthode.
Dans son mémoire sur les makis, publié au commencement de 1796, Geoffroy disait :
« Une vérité constante pour l'homme qui a ob*
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. as » serré un grand nombre, de productions du globe, » c*est qu'il existe entre toutes leurs parties une » grande harmonie et des rapports nécessaires ; » c*e8t qu*il semble que la nature s'est renfermée » dans de certaines limites, et n* a formé tous les
• êtres vivants que sur un plan unique^ essen^ » tiellemeni le même dans son principe , mais > qu'elle a varié de mille manières dans ses par^ 9 lies accessoires. Si nous considérons particulier 9 rement une classe d*animaux , c'est là surtout » que son plan nous paraîtra évident ; nous trou- » verons que les formes diverses sous lesquelles » elle s*est plu à faire exister chaque espèce, déri- » vent toutes les unes des autres ; il lui suffit de » changer quelques-unes des proportions des » organes , pour les rendre propres à de non- » velles fonctions , ou pour en étendre ou res^ 9 treindre les usages. La poche osseuse de l'a- V louate , qui donne à cet animal une voix si écla- » tante, et qui est sensible au devant de son cou » par une bosse d'une grosseur si extraordinaire , » n'est qu'un renflement de la base de l'os hyoïde; » la bourse des didelphes femelles , un repli de la
* peau qui a beaucoup de profondeur; la trompe » de l'éléphant, un prolongement excessif de ses » narines; la corne du rhinocéros, un amas con- « sidérable de poils qui adhèrent entre eux , etc.
Afi BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.
» i^ipsi les formes^ daqs chaque classe d'animaux, » résultent toutes , au fond ^ d'organes corn- » muns à tous; la nature se refuse à ep employer » de nouveau]^. iLinsitoutesles diffèref^ces les plus » (essentielles (}ul affectent chaque famille dépen- »dant d'une même classe, viennent seulement )»d*un autre arrangement, d*une complicatioa , » d'une modification enfin de ces mêmes orgfines. » ( Vie , travaux , etc. , de Geoffroy Saint-Hilaire , par son fils , M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire , p. 134.)
Cette idée , que « les formes sont toutes , au fond, des modifications des mêmes organes {ibid. ) > , n*était pas une donnée à priori , mais un résumé des observations du nituraliste , un fait généralisé à la lumière duquel il marchait déjà pour Tenrichir de plus en plus. En perfectionnant la méthode qui le lui avait fait découvrir, il y distingua trois principes secondaires en même temps qu'il eu saisissait mieux le procédé.
Le procédé se réduisait à l'analogie enlevait être employé par l'observateur en allant des analogies évidentes aux analogies plus profondes. Les principes secondaires étaient : !• la position relative , la dépendance mutuelle, en un mot, la connexion des organes ; 2° les organes rudiment^ires ; 3*» le balancement. Le premier de ces principes s'cxpli«
DE Là PHILOSOPHIE PE ^'HISTOIRE. 4-^ gUP de Iqi-même ; le troisième qqus servira à faire coiQpreadre le second.
JDçux grands écrivains, deux hommes en. qui (^ seps pttér^ire et métaphorique dominait lat é^opf-. fait le véritable esprit philosophique, Herder et Gœtbe » gui interprétaient aussi Tun et l'autre la création au moyen de l'analogie , étaient logique^ ment arrivés , sur les traces de cette menteuse , à ridée du balancement des formes , bien avant le naturaliste français. Ils entendaient par là que dans le mouvement et dans les transformations de la vie toute augmentation sur un point supposait ailleurs une diminution corrélative ; ce que Gœthe exprimait en disant : le budget de la nature est fixe^ une dépense trop forte d'un côté, nécessite de l'autre une économie. Le balancement est donc une sorte d'équilibre par compensation.
Geoffroy trouva tout naturellement et de luimême l'idée du balancement ; il n'avait nul besoin d'ailleurs de la tenir de ses devanciers ; il lui suffi' sait d'user, comme eux , du procédé qui la leur avait suggérée, qui la suggéra plus tard à Azaïs , qui la suggère nécessairement à tous les esprits entichés d'analogie. Geoffroy l'exposait ainsi : « Un organe normal n'acquiert jamais une prospé- » rite extraordinaire, qu'un autre de son système » ou de ses relations n'en souffre dans une même
â8 BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.
» raison. » (Li?. cit., p. 2i/(.) On voit maintenant ce que signifie pour le naturaliste la considération des organes rudimentaires; ces organes sont ceux qui ont été sacrifiés à d'autres , mais que Ton retrouve cependant à l'état rudimentaîre.
Nous venons de faire connaître d'une manière très exacte les principes et la méthode de l'école qui a proclamé dans l'histoire naturelle l'unité de composition. Nous l'avons réfutée d'avance en traitant des causes finales, de la fonction, et de la fixité des espèces.
L'hypothèse de l'unité de composition est absurde en elle-même, car elle implique dans la forme un caractère absolu, tandis que la forme est essentiellement , de quelque façon qu'on la considère , quelque chose de relatif. Elle est, de plus, impossible h vérifier de manière à engendrer la certitude scientifique ; car pour en opérer par voie d'observation et d'analogie la vérification rigoureuse , il faudrait : 1<> connaître tous les êtres ; 2° connaître toutes leurs faces et tous leurs aspects , ce qui est évidemment impossible à l'homme. Elle est de plus démontrée fausse par l'expénence. Dans un chapitre extrêmement remarquable de son analyse des travaux de Cuvier (p. 2/i0-269) , M. Flourens établit par des faits, victorieusement, à notre avis, qu'il n'y a dans les animaux ni unité déstructure,
DE LA PHIIOSOPHIE DE L*HISTOIRB. &9 ni unité de composition , ni unité de type. Nons regrettons qae la nature de notre travail noas interdise de plus longs emprunts de ce genre. Ne pouvant transcrire ici ce chapitre » ni l'analyser sans Faffaiblir, nous Tindiquons.
Geoffroy Saint-Hilairé et son école nient que la fonction doive servir à interprêter l'organisme; ils nient et repoussent dans Thistoire naturelle l'intervention du principe des causes finales; il n'y a donc dans leurs théories aucun élément universel et nécessaire en soi, rien de ce qui constitue la science ; ce sont des empiriques. S'ils eussent tenu compte, comme ils le devaient, des faits et des idées que la nature humaine révèle à toute conscience attentive, ils eussent mieux vu le monde physique, nous n'en doutons pas. L'homme se sent cause, cause libre et intelligente, tout comme il se sent capable de douleur et de plaisir. lisait en outre, que toutes les fois qu'il construit une forme, c'est en vue d'un but à atteindre. Cette donnée du bot et de la fonction, qui dominée! gouverné l'activité humaine, Geoffroy ne la pouvait point nier sans se nier lui-même. Il ne pouvait pas non plus la négliger, sans s'exposer à d'inévitables erreurs, quand il s'agissait pour lui de pénétrer dans le secret des formes dont le Créateur a peuplé l'espace. C'est pour avoir fait l'un et l'autre qu'il a très jus-
^n|6nt fmowm le reproche d'avoir (pur{)i des arr iqes 9» paDtbéisme, lui qui rejetai^ çettç doctria^ fivecItQrreur,