CHAPITRE PREMIER
Du progrès. — De la perfectibilité.
La civilisation , entendue comme la loi selon laquelle riiumanité se développe pour atteindre son but , s'exprime ordinairement par les mots de progrès et de perfectibilité. Des théories innombrables présentent à cet égard les formules les plus diverses et les plus opposées. Toutefois, quand on considère ces théories du point de vue de leure principes métaphysiques , on les ramène aisément, soit au panthéisme , soit à des doctrines qui se disent chrétiennes ou même catholiques , et qui n'en sont pas moins, nous le démontrerons, des formes nouvelles du protestantisme , également fausses dans leurs bases religieuses et dans leurs bases philosophiques.
La première question à examiner est celle de savoir si l'humanité, fcomme les panthéistes le prétendent , est une unité substantielle et vivante, dont les individus ne sont que les manifestations par-
ticliesi transitoires et éphémères; ou bien , si le mot humanité signifie uniquement une loi de relation , d'ordre et d'harmonie entre les indiTidus en qui la nature humaine se multiplie , et dans lesquels seulement elle possède une existence substantielle et concrète.
L'opinion qui fait de l'humanité un être réel, ne distingue point cet être de celui dont l'univeis tout entier, dans ses moindres détails, est la manifestation phénoménale. Pour elle, Thumanité est un des modes de celte manifestation par qui Dieu, substance unique des choses, se détermine et se révèle, mode que les hégéliens considèrent comme le plus haut et le plus divin.
Nous disions, eu 1838 : « L'univers n'est pas un seul être, mais un ensemble d'êtres. A côté de cette vérité, qui est le dogme permanent et immuable de la pratique humaine chez tous les peuples de la terre, s'est élevée de temps à autre, dans la suite des âges, l'erreur monstrueuse des panthéistes. Cette philosophie, renouvelée en Allemagne par les héritiers de Spinosa, et transportée en France de nos jours, y a remplacé, dans la littérature, dans l'histoire et dans les sciences, le matérialisme et le déisme du dernier siècle, par une formule qui les résume tous deux. La plupart de ceux qui 3ont demeurés incrédules, dans notre p^«-
trie« ont embrassé cette opinion » et les grandes discussions futures auront lieu, nous n*en doutons pas, entre le catholicisme et le panthéisme. C^estde Gcethe, de Garus, d*Oken, de Lessmg, de Herder, de Schelling, que nous sont venues la loi vivante dessaint-simoniens, la théorie de Funitéde com« position, et la méthode Jaootot
» Nous n'aurons pashesoin d*un grand appardl de raisonnements pour renverser le système qui prétend que tous les êtres de cet univers sont de sim|ries apparences, des phénomènes sans valeur positive, des modifications d'une substance unique et identique. Nous nous contenterons de deux réflexions claires et incontestables. Premièrement, en vertu de sa nature relative, l'homme ne connaît que des rapports ; tout phénomène quil voit conclut pour lui à une substance qu'il ne voit pas, et à laquelle il croit ; tout mode propre et individuel, à une chose de la même espèce, susceptible d'être ainsi modifiée. Le procédé essentiel de la l(^iqoe humaine, confirmé d'ailleurs par un sentiment universel et iovincible, pose donc autant d'êtres différents que les rapports perçus par nous établissent de termes individuatisés.
» Les panthéistes sapent la logique humaine par sa base, et protestent contre le sentiment universeL Pour avoir raison, il leur faudrait prouver que
es BIBtIOTttfiOtlB NOtJVELtBi
l*homme connaît d*atford la imbstancfe et pui^ te phénomène^ qu'il va de la chose modifiée à la mo* dification, ou du moins qn'i) embrasse Tdne et Tautredans une intuition immédiate, fin effet; puisque contrairement à tout ee qui parait, et qui fonde la science et la foi du genre humain , ils af<* firment qu'il y a unité de substance dans le mondes il est nécessaire qu'ils connaissent la substance directement et à prîori. Voilà l'absurdité métaphysique de leur doctrine.
» En second lieu , les oppositions manifestées par cette substance prétendue unique sont telles qu'il faut admettre nécessairement un schisme absolu dans le sein même de l'être, c'est*à-dire le manichéisme, Têtrc absurde, modèle, ou l»en la pluralité des substances. Ces oppositions innonn brables entre le bien et le mal physique, entre le bien et le mal moral, entre la vérité et l'erreur, nous les réduisons à une seule, et nous demandons aux panthéistes comment il se fait que, s'il n'y a dans ce monde qu'un seul être , il puisse exister deut opinions formellement contraires sur la même question? Comment le oui et le non peuventils être dits de la même chose, et sous le même rapport ? Gomment, par exemple, y a-t-il des hommes qui pensent que tout est fatal dans l'univers, et d'autres qui affirment qu'il y a des êtres doués
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 8a ^ libre arbitre? Ces contradictions ne sont eipli-* cables qu*à la condition de reconnaître que rhomme est libre de penser tout ce qu'il vent , et que par conséquent, il est substantiellement et personnellementdifférent de tout ce qui l'environne. Mais les panthâstes, d'où feront-ils naître l'idée de libre arbitre? L'apparition de celle-ci, dans la substance unique et identique, c'est-à-dire dans la fatalité absolue, ne sera-t-elle pas à la fois un effet sans cause et une contradiction inconciliable ?
»Ne nous y trompons pas: c'est du terrain de la pratique morale que partent les «opbismes qui s'efiforcent d'obscurcir la vérité. L'bomme commence par nier la différence qu'il y a entre le bien et le mal, parce que la loi du bien met ses passions à la gêne. Par une conséquence forcée, il nie ensuite la différence entre le législateur suprême et lesêtres qu'il a créés et qui doivent lui être soumis, ce qui le conduit à nier toute différence substantielle entre les êtres et à professer le panthéisme. Nous en avons assez dit pour montrer la fausseté de cette abominable doctrine. On la reconnaîtra philosophiquement à ce double caractère : elle pose en principe une question de substance partout où la logique humaine pose une question de rapport ; et, en conclusion dernière, elle tente de concilier I9 Contradiction absolue. Ainsi, par exemple, les
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sâiats-simooieas disaient que le progrès éUdt ttâe loi vivante, la substance unique dont les êtres a'é* taient que des aspects, des formes apparentes et sans réalité. Pour eux, TactÎTité et la passivité, la cause et l*effet , le mouvement et le repos, le oui et le non, le bien et le mal, étaient au fond la même chose. Ainsi les fouriéristes, qui sont aussi des conciliateurs, s'occupent dans leur coin à eflacer de la demeure des hommes cette inscription qu'y a gravée le doigt de Dieu : « Vous mangerci votre pain à la sueur de votre front », et à la remplacer par celle-ci : « Si vous voulez nous croire, le travail sera attrayant, la peine et le plaisir seront la même chose. » Nous bornons là nos citations.
Voilà ce que nous disions il y a douze ans ; de* puis, nos prévisions se sont réalisées. C'est bien, en effet, entre le catholicisme et le panthéisme, ce fond commun de toutes les sectes socialistes, que se pose désormais la question. Nous pourrions ajouter de longs développements à l'ai^umen* talion qu'on vient délire ; telle qu'elle est, elle suffit. Nous retrouverons, d'ailleurs, plus d'mie fois le même adversaire, avant la fin de ce traité, et, par suite, l'occasion de lui opposer, sous ses masques divers, de nouvelles et irréfutables objections.
L'humanité n'est donc pas un être, mais un ensemble d'êtres multipliant une même et identique
DE LA PHILOSOraiË DE L'HISTOIRE. ^1^ essence, hquelle, en Xaaiiipïuniversellet n*aqa*ttKe existence idéale, et ne prend place parmi les sub« stances qu*à la condition d'être réalisée par un acte créatear en individualités concrètes. Ainsi en* tendue, Thomanité, ou rensemble des hommes, a-t>eile une fin générale à laquelle soit coordonnée , et par conséquent assujettie la fin particullère des individus? ou bien les individus ont-ils seuls une fin, et les formes diverses qu'est susceptible de revêtir le rapport social qui s'appelle humanité, ne doivent-elles pas être subordonnées à cette fin, d'autant meilleures qu'elles la favorisent mieux, d'autant plus mauvaises, qu'elles lui nui* sent davantage? £n d'autres termes, la société humaine est-elle faite pour les individus, et pour leur fin propre et pei-sonnelle? Où faut-il dire que les individus sent faits pour la société et pour sa fin! Les panthéistes, on le conçoit, partagent celte dernière opinion , puisqu'à leur yeux l'humanité est tout, et les individus rien , ou à peu près rien. On la conçoit moins chez des philosophes qui , comme M. Bûchez , sont les ennemis déclarés du panthéisme. M. Bûchez pense que l'humanité a un but, une fin propre et particulière, qui est de modifier , dans les limites de son domaine, la création dont elle fait partie , de manière à ce qu'elle serve de préparation ù une création future. C'est
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ft cette œuvre, indiquée seulement dans ses termeê généraux et non encore déterminée par la science, oeuvre qui constitue Thumanité fonction de sA planète , qu'est subordonnée suivant lui la fin desindividus dans le temps , et aussi dans Fétemité; A cet égard M. Bûchez va jusqu'à dire que , si eHe lâanqntit à sa fonction, i'iiumanité serait damnée en masse. Nous reviendrons tout à l'iieure sur cette idée en exposant le système du puMiciste dont nous avons nous-même été pendant sept ans le disciple et le collaborateur ; disons cepen^ dant tout de suite que sur ce point et sur beau* coup d'autres, nous n'avons jamais été de son avis.
Ici nous voulons seulement établir que , dans rhumanité , les individus seuls ont une fin. Nous nous contenterons pour cela d'exprimer en peu de mots la doctrine de saint Thomas.
Au fond le bien et l'être sont une même chose ; participer à l'être , c'est participer au bien ; l'être en soi ne diffère point , sous ce rapport , du souve-* rain bien. Ils diffèrent dans leur essence logique, c'est-à-dire que nous ne les concevons pas souâ une même raison. La raison de l'être c'est l'ac*^ tualité quelconque en vertu de laquelle de possible il est de\^nu et il a été constitué réel. Dans les relatifs ou contingents , cette actualité est une perfection relative, toujours mêlée de quelque puis-
sance on nnp^fection. L'êtfe absolu, qni étclttt toM devenir^ autrement toute puissance, est la perfection absolue. Relatif ou absolu le partit est àéskMe^ et YOilà justement la raison sous la* quelle on coBçdt Je bien. Tous les êtres aspirent à leur pieHection; tous aspirent donc au bien qni ie&r est relatif, et qui est par conséquent leur cause iinaie« leur fin. Mais toute perfection parti* ctpée ou relative n*est qu'une imitation partielle et finie de l'une des perfections infinies qui entrent dans le concept du parfait en soi. Donc le parfait en soi est la cause finale de tous les êtres ; donc Dieu, en tant qu'il est l'être en soi, est l'origine de tous les êtres ; en tant qu'il est le parfait en soi , le souverain bien , il est la fin de tous les êtres; L'homme est doublement ordonné par rapporta Dieu qui est sa fin dernière : naturellement et surnaturellement. En vertu de ses tendances et de ses facultés naturelles , l'homme aspire à la possession médiate et indirecte du souverain bien. Transfiguré par la grâce , il s'élève au-dessus de la nature et parvient à Dieu directement et immédiatement, faciès ad faciem. La nature ne suppose pas la grâce. Dieu aurait pu se borner (et c'eût été déjà un incomparable bienfait), à créer l'homme pour une vocation purement naturelle. Dans son infinie bonté , il a voulu y ajouter le don de la vo-
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cation suirnatnrelle» et dès-lors la moiiis parfaite à été disposée en vue de la plus parfaite » et lui a été pleinement subordonnée.
Ainsi que nous le prouverons au troisième livre, en traitant de la psychologie, Tbomme est un être social. La société est donc aussi un bien pour rbomme , et conséquemment une de ses fins. Ce bien est une des conditions , cette fin est un des moyens qui Taident à conquérir le bien suprdme, la fin ultérieure qu'implique le système de sa dou* ble vocation, (^etle condition , ce moyen ont sans doute une très grande valeur; ils peuvent exercer, et ils exercent en effet, sur la destinée personnelle de rbomme, une influence capitale, soit pour la compromettre, soit pour la favoriser.* Mais des conditions plus hautes et plus essentielles , des moyens plus puissants et plus efficaces dominent à la fois-tout le bien et tout le mal que la société bu* maine peut faire à un de ses membres.
La société c'est , dans la famille humaine, l'ensemble des liens du sang et de l'esprit, qui y réalisent l'hérédité, la solidarité, la réversibilité ; c*est ce système admirable de rapports divinement calcules pour l'entière et libre manifestation de la puissance d'aimer, qui est le fond de notre nalure; système où tous les maux que des égoïstes et des ingrats peuvent se faire sollicitent incessamment,
à travers les âges, toutes les effusions du repentir et du pardon , c^est-li-dire tes biens les plus exceU leats de la charité.
Cela n'empêche pas qu'à prendre les choses en toDte rigueur, et dans ce qu'elles ont de vraiment essentiel, deux éléments, qui ne dépendent par leur nature ni de l'hérédité , ni de la solidarité, ni de la réversibilité , ni en un mot d'aucune conséquence sociale , bonne ou mauvaise, tranchent la question de la fin de l'homme et en décident sou-» veninement. Ces deux éléments sont la grâce de Dieu et le bon usage que, moyennant ce secours , Tindividu consent à faire de son libre arbitre.
L'union volontaire de l'homme avec Dieu, dans cette vie, comme moyen absolu, dans la vie future, comme fin éternelle, voilà ce qui constitue dans son principe , dans son accomplissement, dans son fond, la destinée de chacun de nous. Cette société de 1 homme avec Dieu a pour base le premier précepte de la loi : Tu aimeras le seigneur ion Dieu pardessus toutes choses. Le second précepte :Tu aimeras ton prochain comme toi-même, fonde la société de l'homme avec l'homme. Notre- Seigneur dit, il est vrai , que le second précepte est semblable au premier. Mais que signifie cette assimi* lation 7 Les saints docteurs l'entendent ainsi : i'bojume est à Timagc de Dieu i aiïper Tbomm^ )
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c*cst donc aimer Dieu dans son image. Le second précepte n'est par conséquent qu'une extension du premier, qu'un corollaire ayant avec son principe la même proportion qui existe entre Dieu et son image. Il s'ensuit évidemment que la société de l'homme avec l'homme est subordonnée à la société de l'homme avec Dieu. Il s'ensuit encore que si ^ par impossible, un seul homme obéissait à Dieu , s'il pratiquait seul le double précepte , auquel cas la société humaine serait en dehors de ses bases divines, puisque la charité n'y unirait personne, cet homme n'en serait pas moins en société, en union avec Dieu.
Créé dans cette union et pour la conserver à jamais par le mérite de son obéissance , Adam n'y persévéra point. Il perdit donc par sa faute ce bien de la justice originelle , et en le perdant il le perdit pour tous ceux qui naîtraient de lui , car, ce que sa faute lui avait ôté , il ne pouvait point le transmettre ; il ne pouvait engendrer que des enfants semblables à lui, c'est-à-dire séparés de Dieu.
Dieu excusa sa faute ; il tenta son repentir en lui offrant la pénitence , le pardon , et la réparation ; en lui promettant un médiateur en qui il devait espérer, et par qui était ouverte à lui et à tous ses descendants la voie du libre retour à l'union divine. L'incarnationduVerbearéàlisécettepromesse»
DE LA PHILOSOPHIE DIS L^mSTOIRE. 91 H par eHe xrn homme est vm à Dieu dans les liens hypostatfques. La nature humaine est donc i jamais sauvée dans la personne du Christ, et quicon^ que s'unit par la foi à rHottime-Dien vivra étcrneileteent. Formée de ceux qui croient, pour leur propre maintien , et pour propager la fei dans te monde , l'Oise , et tout ce qui la constitue, est rassemblée dé ceux qui sont unis à Jésus-Christ et par lui à Dieu. Celte société elle-même, la plus parfaite de toutes, la seule qui soit certaine d'une indéfectible durée , n'est ce^^endant que le moyen par lequel chacun accomplît librement sa destînéic. Elle unit d'abord l'homme à Dieu dans le Christ, et puis à chacun de ses semblables qui participent de ce premier lien. Il est donc vrai de dire que , dans l'humanité , les individus seuls ont une fin; Petite ou grande, temporelle ou spirituelle, la société a pour unique loi de servir la fin des individus, laquelle ne dépend, en dernier ressort; que de leur libre arbitre personnel et de la grâce de Dieu.
L'ordre commandé par une telle fin est facile à comprendre. Il est évident que , dans l'individu , l'ordre veut que sa fin naturelle soit subordonnée à sa fin surnaturelle , et que , dans la société, l'intérêt lempwel soit subordonné à l'intérêt spirituel
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Maintenant qae nous sommes fixés sur la fin de l'homme» il nous sera aisé de discerner ce qu'il y a de vrai et ce qu'il y a de faux dans les idées de progrès et de perfectibilité.
Le progrés est une lordc gradation ou d'accroissement successif; la perfectibilité est l'aptitude qu'ont les êtres de receymr et d'accomplir cette loi. 11 n'y a pas de progrès infini , ni parconséquent de perfectibilité infinie, par la raison que l'infini exclut toute puissance , tout développement » et qu'étant lui-même le parfait absolu , il ne saurait, en aucune façon , ni progresser, ni se perfectionner. Etre nécessaire , l'infini est la raison initiale de tout ; être parfait, il est la raison finale de tout, et la loi selon laquelle lui sont ordonnés tous les êtres créés est nécessairement une loi de progrès et de perfectibilité.
Le progrès est fini ou indéfini ; il en est de même de la perfectibilité. Dans le monde physique, T^nse mble et les détails, le système et les êtres dont il se compose, tout cela est compris entre des limites fixes et immuables , tout cela n'est susceptible que d'un progrès fini. Cette échelle a pour base les corps bruis. Là, pas le moindre développement , pas la moindre gradation, pas la'moinclre trace du mode progressif. Par rapport à la manière dont les corps bruts soutiennent les êtres organisés en gé*-
DR LA PtîiLÔSOPitîR DR L'IïiStOIRE. §à A^ral , et servent, eu particulier, aux usages de rhomme , ils sont susceptibles , il est Traî , d*êtrc rangés dans une hiérarchie que détermine leur valeur relative ; mais, quelque rang qu'ils y occu^ peot, les êtres inorganiques sont absolument et perpétuellement identiques à eux-mêmes , dans la forme et dans le fond , et leur nature n*est en rien progressive. Du plus bas jusqu'au plus haut degré de l'échelle, règne le progrès. Il est la loi commune des êtres de chaque degré, quant à leur développement ; il est aussi la raison qui distingue et dispose les degrés. Considéré dans les êtres euxmêmes , le progrès est un développement logique en vertu duquel ils passent du germe ou de la puissance qui leur est propre, au terme d'un développement ultérieur et définitif qui est leur acte , et qui manifeste le degré auquel ils appartiennent S'ils ont été créés pour un degré supérieur, ils imitent dans leurs premiers développements les êtres des degrés inférieurs , imitation où il faut voir une simple analogie destinée à établir qu'ils contiennent éminemment tout ce qui est au-dessous d'eux ; en sorte que leur germe ne vient pas réellement d'en bas , mais du degré lui-même sur lequel il opère son développement logique , c'est-à-dire de l'acte créateur qui Ta fait pour un rang déterminé. Considéré dans Téchelie, le pro-
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grès a*offrc donc point la continuité d'un dévclopipement logique ; il résulte uniquement du rapport biérarchique selon lequel le créateur a conçu ^ r^aiiséle pian du monde organisé. Nous avons assez iQnguement traité celte question dans le lÎTre pré* cèdent; nous n'insisterons pas.
11 est évident que , dans les êtres organk^ f quek]ue soit d'ailleurs leur échelon, le pn^rèy est fini puisqu*il u*est autre chose que révolution logique d'un germe donné. L'échelle a elle*mémç un commencement et une fin, un bas et un ha|4^ et la gradation progressive qu'elle exprime est égar lement finie. La raison en est simple. La limite in« férieure de l'échelle est marquée par les corps bruts ; sa limite supérieure, par le monde des in* teliigences. Le signe manifeste que tout le progrès organique est accompli , c'est l'union d'un corps et d'une âme dans la nature humaine. Attendi^e après cela un progrès organique nouveau, depuis surtout l'union hypostatique de la nature divine avec la nature humaine , comme le font certains savants, très persuadés malgré cela de leur orthodoxie, c'est avancer une hypothèse qui asansdoutç une place quelque part, mais nop pas assurément sur le terrain de rexpérience , ni sur celui de la Sjcience, ni sur celui de la foi.
paiu^ le monde des mtelligenccs le progrv*s et I91
DE LA PHaOSOPAlB DE L*UlS1?0iR£. «5 j)èriecUbilîté sont indéfinis. Tout esprit créé, quelqo*il soit, a nécessairement pour objet le souverain bien, et pour loi de se dilater indéfiniment par h connaissance et par Tamour dans les profondc^urs insondables de Tétre infini La loi de notre vie ViritueUeest exprimée avec autant d'élégance que de précision dans ces deux vers :
L'âme est un feu qu'il faut nourrir . Et qui s'éteint s'il ne s'augmente.
Nous empruntons à V Échelle sainlfi de saint Jeau-Climaque une opinion très reniarquable qu'il a émise sur cette matière ; « Dieu a réglé Tordre
> de toutes les choses créées , et il y en a même » dont il a marqué la fin. Mais la vertu n*a point de » fin qui ne soit sans fin : (c est-à-dire qu'on s'y » avance toujours davantage , et que le progrès » qu'on y peut faire n'a pas de bornes). J*ai re^ * connu f dit David, que la perfection de toutes
> lei créatures est finie et bornée , mais que
> celle de voire loi est infinie. [Psal. cxvtii, 96.)
> £t véritablement , puisque quelques serviteurs » de Dieu passent des vertus de la vie active à celles
> de la vie contemplative ; puisque la charité ne
> cesse jamais d'agir dans le cœur qu'elle remplit; » puisque le Seigneur ^ selon le prophète -roi >. {Psal. GXX) 8), garde votre entrée ^ qui est
M 6rttlOTnfeQtJR NOUVËLLIÎ.
» celle de la crainte de ses jugements, et votre ^f'* » tie, qui est celle de votre amour pour sa bonté ; • n'66t-il pas vrai que la possession de cet amour » est sans bornes et sans fin, puisque nous ne ces- » sons jamais d*y faire de nouveaux progrès , ni » dans le temps présent, ni dans le temps à venir, . » où les lumières de nos connaissances recevront » toujours un nouvel accroissement, et encore que » ce que je vais dire puisse passer dans Tesprit de » plusieurs pour un paradoxe, je ne craindrai pas » néanmoins, mon bienheureux père, de tirer » cette conséquence du raisonnement que j*ai j> avancé : que les anges mêmes ne demeurent pas » dans un même état , mais que leur gloire et » leurs connaissances croissent toujours. » {xwv degré, art 155.)
Il s*agit maintenant de savoir quels sont les progrès , quelle est la perfectibilité dont Thomme est susceptible durant sa vie terrestre.
Lorsqu'il s'ordonne pour sa fin surnaturelle, riiomme peut parvenir dès ici bas h la sainteté. Â quelque degré néanmoins qu'il réussisse à s'élever, moralement et intellectuellement, sa vertu est mêlée d'imperfection , ses lumières de ténèbres. La grâce aidant, ce qu'il est, il l'est par lui et pour lui. Cela ne veut pas dire qu'il ne puisse être d'u» très grand secours aux autres; cela veut dire que-
m LA PlIlLOSOPHtE bR LWfefOinE. W h perfection îndividaelle ne se transmet pas , ne s'accumule pas de générations en générations. Rien de ^us fragile d'aiileui*s pour ceuxi-mémes qui h possèdent. Ils ne conservent leur rertu qu*au prix d'une latte de chaque jour, et s'ils cessaient de combattre ils tomberaient bientôt dans l'aveuglement et dans l'endurcissement du vice.
Tous les pn^rès que l'homme peut faire dans Tordre iiaturel ont pour objet sa fin surnaturelle, lorsqu'ils sont réglés comme ils doivent l'être. Il en résulte que cesprogrèssont nécessairement bornés, puisque la perfection spirituelle dont ils sont le moyen a elle-même des bornes, dans notre condition actuelle. Leurs limites sont visibles dans leur principe ao<;si bien que dans leur fin. L'esprit humain cstarreié partout: en métaphysique, il ne voit ni l'cssnce de Dieu, ni l'essence des créatures. A cet fgard, il est forcé de s'incliner devant des mystères , et de recevoir le joug de la foi. En astronomie, il ne pénètre dans le monde sidéral que pour confesser son impuissance absolue à en expliquer les moindres parties. En physiologie, il est obligé de déclarer que la vie est un livre fermé; en chimie, qu'il a affaire à des forces inconnues ; et quant au monde souterrain, il en est réduit à des hypothèses plus ou moins contestables, tout-5-fait impossibles à vérifier.
9a BIBLIOTHÈQOB mUVELLË*
La ibèse ordinaire des parUaaas du progrès c'eit que la science peut améliorer incessament la cofidition physique, iuteUeclueUe'el siorate des (kOQun^ , et qu*clle y procède en perfectioasaût Torganisation sociale*
Nous ne voukuis pas nier que la scienoe ne puisse beaucoup pour augmenter le lûen-être ma^ térlel , ni qu'elle soit incompatible avec la vertu. Nous ne nions pas cela , mais nous disons que la science est un moyen dont les hommes sont libres de bien ou de mal user , et que si elle échappe à la forte discipline de la vraie religion, elle produit inliaiUibiemcnt beaucoup de mal. Plus les individus oQt de culture intellectuelle, plus ils commettent de crimes lorsque les circonstances les y poussent cl que la fol leur manque. Il en est de même des nations; elles ne sontjamais plus dépt^avées qu'aux époques où le doute religieux coïncide avec la diffusion et le progrès de la science.
Les formes sociales et politiques n'ont par ellesmêmes aucune eOîcacité qui leur soit propre, comme aussi il n'y en a aucnne de radicalement mauvaise. Le pouvoir tyrannique est un abus aur quel elles sont toutes sujettes , les républiques plus encore que les monarchies. Les garanties qui en préservent sont beaucoup moins dans les insiiiu* tions que dans les mteùrs^ c'est-«i-diie dans le res*
DE LÀ PflILOeOPHIE M L^inSTOIRE. M peet qn'dbCienneBt les principes religieux et dam rioflueiiee qa*iis exercent Lear valeur relâtite est donc qitelqae chose de très secondaire « et s'H y a entre elles one distinction marquée dans le ie* gré d*ntilité qu'elles présentent , il est manifeste que cela ne ti^t en aucune façon à leur déveiop^ pement progressif Sous ce rapport, en effet, il est vrai de dire qu'elles tournent dans un cercle ^ et que les mêmes peuples vont et viennent de i*une à l'autre , y trouvant tantôt leur grandeur « tantôt leur décadence, selon leur état religieux et moraL Avec les bornes fatales qne lui impose la raison humaine ainsi que les instruments dont elle pent disposer, la science, portée à toute la perfection qoi lui est compatible, est incapable d*autre chose que de corrompre et dç détruire très promptement les sociétés, à moins qu'elle ne soit ordonnée pour la fia surnaturelle des individus. Souffrir et mourir sont des conditions inhérentes à notre existence temporelle depuis la chute ; elles ont une place es* sentielle dans l'économie de la rédemption. Com« parées aux allégements que nous puisons» lorsqu'il nous plaît, dans les eaux vives de la charité, les ressources de la science sont là-dessus bien pau*vres et bien misérables. Et s'il faut dire notre pensée sur tout l'avantage à retirer du progrès 9cicntifique des temps modernes, nous n'y voyons
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qu'une facilité plus grande de satisfaire au précepte de propager dans le monde entier la foi catholique. Nous n'échapperons pas à l'altematite ou de la faire servir à ce but. ou de la tourner à notre ruine, et de retomber promptement par elle et a?ec elle dans la i^us affreuse barbarie.
Dieu a tout fait pour lui et pour ceux qui l'aiment : Omnia propter semeiipsum , omnia propter electos. C'est de ce point de vue que saint Augustin et Bossuet ont tracé le tableau des vicissitudes sociales. Ils n'ont parlé ni de l'unité humaine, ni de la solidarité des peuples , ni de la fonction de Thumanité, ni des progrèsde la science, comme d'une loi à laquelle soit attaché le bien des individus pour le temps et pour l'éternité. Tout an contraire, il nous ont montré les hommes se discernant volontairement les uns des autres par la manière dont ils travaillent individuellement \ leur fin personnelle, quelle que soit d'ailleurs leur ignorance ou leur science. Ils nous les ont montrés* divisés en deux camps ennemis, dont Tun a la foi pour drapeau et où le rôle de la science est borné à servir la foi, dont l'autre a la science pour guide, à l'exclusion de toute foi. Ils nous ont fait voir que le gouvernement de la divine Providence était calculé pour le salut individuel, et que dans la chute et dans les révolutions des empires, c'é*
DE LA PfllLOSOPHlE DE L'HISTOIRE. lOi
tait iadividueUeiiient é[ue chacun se perdait ou se sanTiit, selon celle parole: « De deux qui seront dans un cliamp, un sera pris et Tantre laissé ; do deux femmes qui moudront au même moulin» une sera prise et l'autre laissée. » {Uath.). Hors de Vk le progrès et la perfectibilité humaine sont Tillu-' faon de ceux qui périssent, et le plus redoutable des pièges pour ceux qui vivent et triomphent par la foi.