CHAPITRE IV
Vico.
Vico (Jean- Baptiste), littérateur, philologue, juriste, historien et philosophe, était fiis d'un petit libraire de Naples. Il naquit dans cette ville en 1668, et il y mourut en 17^^. Il fut d'abord, pendant neuf ans, précepteur des neveux de l'évéque d'Ischia , puis il obtint au concours la chaire de rhétorique de l'université de Naples, et il l'occupa quarante années. Cette fonction lui valut plusieurs commandes royales en inscriptions
et en panégyriques : il est vrai que ces travaux ue loi furent d'aucun profit. Nous citerons parmi ses toits en ce genre un discours intitulé : In funere excellentissimœ Catharinœ , Segorbiensium ducU uxoris , oratio à Joanne-Baptistdà Vico^ Ave Neapolitano. En 1721, Vico, qui s'était déjà essayé dans la science des juristes par deux traités généraux, Tun De uno universi juris principio^ l'antre De cansiantid jurispnideniis, concourut pour une chaire de droit : il échoua. Au moment de sa mort, le roi de Naples venait d'en faire son historiographe.
Les ouvrages de Yico ont été profondément ignorés en Europe, à très peu d'exceptions près, pendant tout le xyiii*' siècle. La réputation de l'auteur fut médiocre même dans son propre pays, où il n'exerça d'ailleurs aucune influence , ni de son vivant , ni après sa mort. Son nom a été exhumé de nos jours en premier lien par ses compatriotes, qui ont donné plusieurs éditions de son œuvre principale (1); ensuite par W. E. Weber, qui en a publié une traduction allemande (Leipzig, 1822] ; enfin par M. J. Michelet, qui l'a traduite en français en 1827. Esl-ce à tort , est-ce à raison qu'on a voulu tirer cet écrivain de l'oubli? et que faut-il
(1) Cinque Ubri di'GiimbattisUVico de piincipi d'uua scleQza uuova, elc.
iH BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE,
penser de i*aetiott qpae sa doctriae a eae sw le mouvement intellectnel de notre époque? Noos lâcherons de répondre âi ces questions après a^oir exposé aussi brièvement ». mais aussi exactement qu'il nous sera possible, les idées du professeur napolitain*
Nous avons énuméré les qualités de yico« en allant de ceHe qu*il possédait le plus à celle ^u'S possédait le moins. Selon nous, Vico fut, avant tout, un homme versé dans la critique littéraire.^ Nous en tirons la preuve de sa profession même, ainsi que du caractère dominant de ses écrits , où nous voyons, en effet, des conadérations de poétique , de rhétorique , de grammaire et de pbiio^ logie, occuper toujours la première place. Dans le mémoire qu'il a laissé sur sa vie et sur la marche de son esprit, Yico se présente comme un homme entièrement à posteriori ^ n'ayant ni point de départ fixe, ni but, ni conviction d'aucune sorte, mais livré au hasard de ses lectures, et allant d'un auteur à un autre selon que l'analogie le conduisait. Ainsi la lecture de Laurent Yalla, qui reproche aux jurisconsultes romains des formes dépourvues d'élégance, et celle d'une étude sur Virgile comparé aux versificateurs modernes du point de vue scien^ tifique, le portèrent à cultiver la littérature latine en même temps que la littérature italienne. Gicé-
DE LA PHILOSOPHIE DE L*IH6T0IRE. 115 ff6n et Boccace, Dante et Virgile , Horace et Pétrarque , devinrent ses aateurs favoris. Ayant remarqué un jour, dans VArt poé^t^t/6 d'Horace, que les livres des moralistes sont ceux où les poètes imisent leurs plus fécondes inspirations, 11 songea à étudier Aristote, parce que ce philosophe était celui dont il avait trouvé les citations plus fréquentes dans les livres élémentaires de droit. Mais il y avait dans les formules du maître des scolastiques de quoi le rebuter promptement , lui qui avait failli devenir fou lorsque , au sortir de ses humanités, il avait voulu pénétrer dans les subtilités de la dialectique. Bientôt, en effet, il quitta Aristote pour prendre Platon , déterminé cette fois par le titre de prince des philosophes donné vulgairement à ce dernier. La méthode synthétique dont Platon fait usage pour enseigner, et le style figuré qu'il emploie habituellement, saisirent fortement Fintclllgence de Yico. Il commença à comprendre ce que c'était qu'un système général ; mais son genre d'instruction et la nature de son esprit lui montrèrent l'unité du système platonicien plutôt dans le matériel des symboles que dans le sens que ces symboles exprimaient Aussi , à peine eut-il entrevu la pensée d'un monde archétype et la doctrine des essences, que , prenant pour modèle d'une solution générale en matière de droit la formule par laquelle
116 BIBLIOTHÈQUR NOUVELLE,
Platon établit la base de la inorale sur V idéal abso1«r de la justice , il posa qu*il y avait un droit idéal jrbsolu selon la forme duquel étaient instituées les cités de tous les temps et de tous les pays. Au lieu donc de s'informer de ce que Platon entendait par un monde archétype , par sa théorie des essences, par la morale et par la justice , ce qui eût été chercher la logique de Tidée , Yico adopta le signe comme moyen excellent de classification , et il en suivit la logique. C'est là ce qu'il a toujours fait dans le développement de son esprit par les lectures. Il est très probable cependant, que la déduction qu'il avait tirée de Platon serait demeurée stérile entre ses mains, et qu'il n'en aurait jamais aperçu le côté encyclopédique, si on ne lui eût demandé des notes pour une nouvelle édition du Droit de la guerre et de la paix : ce qui lui donna occasion de lire Grptius. Il vit que cet auteuf « rattachait au droit universel la philosophie et la théologie , en les appuyant toutes deux sur l'histoire des faits vrais ou fabuleux , et sur celle des langues. » Dès lors il eut l'idée d'une méthode encyclopédique; et il s'en servît pour appliquer à la coordination des matériaux accumulés dans sa mémoire le principe qu'il devait à Platon. Telles sont , dans la vie littéraire de Yico , les circonstances remarquables par lesquelles il fut mené à ce point
Dfi LA PHILOSOPHIE DE L*HIStOIRE. 117 qu'il put embrasser d'une nuftoie Yoe l'ensemble de ses connaissances. Son livre de la Science notivefle naquit de ces études.
n n'était pas cependant encore assez sûr de lai-méme pour lancer du premier jet un exposé synthétique : il commença donc par aller de Ténumération des faits à des conclusions générales. Son ouTrage parut dans cette forme en 1725. On dirait qu'il n'avait fait ce travail que pour se rendre bien compte de toutes les parties qu*il avait réunies dans le même cadre, et des relations dont elles; étaient susceptibles; car il le refondit entièrement dans la seconde édition (1730). Il mit alors des généralités et des axiomes à l'entrée de son livre. La troisième édition , qui fut publiée l'année même de la mort de l'auteur (17Zi/i), ne diffère delà seconde que par des additions. Voici maintenant une analyse de la conception de Yico en son état définitif.
La Science nouvelle est divisée en cinq livres, précédés d'une introduciion et suivis d'une conclusion.
L'introduction n'est autre chose que l'explication d'une gravure, qui sert de frontispice à l'ouvrage, et par laquelle l'auteur a voulu en symboliser l'idée. La gravure est très facile à comprendre; taudis que le commentaire que Yico en
H8 BTBLIOTIIÈQUB KOUVEILE.
a donné sous le titr« de Idea âelVopera est om éffigme à peu près indéd)îffrable. Le frontispice présente à la gauche do spectateur^ et en haot« sn œil enfermé dans un trii^lc , ce qai est le symbole de Dieu ; en bas, et dii même cdté, se trouve le portrait d'un homme (Homère) dans Tattitude de la réflexion ; à gauche , et dans h partie moyenne, on voit l'univers figuré par un globe céleste au-dessus duquel s'élève la Métajdiysique sons les traits d'une femme : un rayon de lumière , que Dieu envoie à la iVIétapliysique , et que celle-ci réfléchit sur l'homme , unit les trois images que nous venons de décrire. Ce symbole signiGe évidemment que la métaphysique est le médiateur par lequel l'intelligence divine révèle à l'intelligence humaine la connaissance universelle , ce qui est la pensée fondamentale du système de Platon. Par le mot métaphysique Yico désigne , en effet , comme son livre le prouve à chaque page, ce que Platon appelait la parole (o ).07);), laquelle était, selon lui, le médiateur plastique entre Tesprit divin et l'esprit humain.
Le premier livre renferme, dans l'ordre soi* vant : — i^ une table chronologique depuis le déluge jusqu'à la seconde guerre punique : cette table est l'objet d'une longue dissertation , article par article ; — 2* des axiomes philosophiques et
DE LA PHILOSOPHIE DE L*H1ST01RE:. iff
lAttlohigkiQCs, des postulats ef des c|^fiiiitkms , le tout aa nombre de cent neuf (édît. de 1730); -^ S*" les principes de la Science nouvelle; — h* la méthode.
La Table chronologique est un synchronisme de quelques points d'histoire ancienne, arrangés du» le but de prouver que la civilisation de chaque peuple a été son propre ouvrage, sans communication du dehors. Les éléments de cette critique sont fort incomplets ; car Ténumération de Yico ae comprend que les Hébreux, les Assyriens, les Scythes, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs et les Romains. On croirait, à voir la conclusion de Fauteur, qu'il entre en matière en posant nettement le problème fondamental de l'histoire universelle, savoir : Y a-t-il, ou n'y a-t-il pas, unité de filiation dans l'espèce humaine ? Il n'en est rien cependant : il n'examine même pas cette question, quoiqu'il affirme que les Hébreux sont le plus ancien peuple du monde. Il est vrai que cette affirmation ne paraît qu'un instant dans son hvre, et comme moyen de combattre les prétentions des Égyptiens à une antiquité primitive. Mais au moins, puisqu'il admet la Genèse, aurait-il dû donner ses raisons toutes les fois qu'il s'écarte formellement du texte sacré. Or, selon la Genèse, la race des géants est antérieure au déluge ; et elle résulte d'un
no BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE,
mélange ent|;e les fils des dieux et les filles des hommes ; selon Yico , au contraire , les géants sont nés après le déluge ; et leur force , aussi bien que leur taille (c'est-h-dire leur qnalité de géant), provient de la vie sauvage , eiîet que Tauteur justifie analogiquement en citant les Patagons. Il nous semble que cette contradiction avec la Bible méritait une explication , surtout lorsque Vico fait de l'état gigantesque le point de départ de tout développement social. La pensée qu'il y a identité à la fois et individualité de civilisation, parce que les mêmes instincts civilisateurs existent chez tous les hommes, et que dès lors chaque peuple est fils de lui-même, préoccupe tellement Tesprit de l'auteur qu'il eu est comme aveuglé. Il cite , par exemple, un passage de Diodore de Sicile, où il est dit que, des nations civilisées ou barbares^ t( n'en est aucune qui ne se croie la plus ancienne^ et qui fie fasse remonter ses annales jusqu'à l'origine du monde; et il en conclut qu'aucune n'est la plus ancienne. 11 nous semble que cet accord des traditions païennes prouve toute autre chose, et qu'il y a à en déduire l'unité d'origine et l 'unité de filiation de tous les peuples : ce que Ton ne peut s'empêcher d'apercevoir quand on admet sincèrement la Genèse.
Entre le système de Vico et la Bible il y a une
DE LA PHILOSOPHIE DE L*HISTOIRE. iSi si manifeste contradiction qn^eHe lui fut aussittt reprochée par les catlioliques et par les incrédules; Damiano Romano raccvsft d*aYoir fait un ouvrage contre la religion, pendant qu'un autre de seg compatriotes , dans un article envoyé au journal de Leipzig , le blâmait d*avoir sacrifié an goût de Téglise romaine. Tous deux avaient raison, à moins qu'il ne faille attribuer à Yico une inconséquence indigne d'un philosophe moindre que lai.
En dégageant le système de Yico de ses contradictions accessoires, et en lui donnant toute sa portée logique , nous y rencontrons une contradiction intime et essentielle , la même qui est à la base du déisme, du matérialisme, du panthéisme — trois variétés d'une seule et identique absurdité. La formule générale de cette absurdité, c'est que les choses qui commencent viennent d'elles-mêmes, ce qui est proprement le cercle vicieux. Ainsi , le thème que Yico développe dans sa Table chronologique consiste en ceci : que l'homme est l'auteur du monde social; que la société vient de l'homme. Or, cette hypothèse une fois admise, comme il est vrai, en fait, que l'homme vient de la société , i s'ensuivrait nécessairement que l'homme viendrait de la société, et la société de l'homme. Le catholique seul ne s'engage pas dans ce cercle , car il
in BIBLIOTBËQOE NOCVEKiLE*
professe dûgmatiquèment que rbomme et h sociélé
Tiennent de Dien.
Nous ne quitterons pas la' Table chronologique êe la Science nouvelle avant d*y aToir remarqué nne dernière et fort sînguK^e contradiction. Par lïaite dn principe qu'aucun peuple n'est ni l'enfant ni l'élève d'un autre , Yico était dans la nécessité de démontrer qu'il n'a point existé de centres gé* néraux de civilisation. A cause de cela, il s'efforce d'amoindrir la réputation de sagesse , de science et d'antiquité des Égyptiens — nom qu'il emploie sans le définir, et comme si un seul peuple, une seule nation, nn seul système de civilisation avait fleuri sur le sol de l'Egypte. On ne saurait rien imaginer de plus pauvre, de plus incx)mplet, déplus médiocre que cette critique ; mais ce qu'il y a d'inexplicable , c'est qu'après avoir dit des Égyptiens que leur médecine était un tissu de puérilités et d'impostures, que leur morale était dissolue, que leur théologie n'était que superstition , que les aits du fondeur et du sculpteur restèrent chez eux dans l'enfance, et que* quant à la magnificence de leurs pyramides, la grandeur n'en était pas inconciliable avec la barbarie , il déclare que , pour donner la cinquième place aux Égyptiens, il ne profitera pas moins de leur antiquité. « Il nous en reste, dit-il» Un grand débris non moins merveilleux que leurç
DE LA PHIIO0(»HIE M L'BlSrôIRE. 19»
pyramides, à savoir cette grande vérité pkihh^ gigue que tout le temps da Bwaàe antérieure^ ment écoulé était divisé par eux en trois âgea: la preqaier des dieux , le second des héros , le troi«* sième des hommes; et qu*avec un nombre et on ordre correspondants avaient été parlées trois lan-gues : la première biérc^lyphique ou sacrée, la seconde symboliqoo ou héroïque, la troisième épistolaire ou humaine (1). » Ce cri d'admiration est un cri de reconnaissance; car c'est aux Égyptiens que Yico a emprunté toute sa méthode historique. Mais pourquoi infirme-t-il ailleurs une sagesse dont il admire ici le grand débris?
jixiomes. Les détails dans lesquels nous 8om-« mes entrés à l'égard de la table chronologique nous dispenseront de nous arrêter longtemps sur les Axiomes. Ce chapitre n'est autre chose, en effet, que la reproduction des matériaux discutés dans le précédent, et énoncés maintenant en propositions dogmatiques. Le nombre seul des axiome» prouve déjà que Yico ne se doutait pas de ce que c'était qu'une vérité philosophique. Un système n'a pas cent neuf axiomes également généraux : il en a un seul, qui est sa formule générale, et d'où découlent toutes les aflBrmations du système dans l'ordre hiérarchique que la logique leur assigne.
(i) Science nouvelle^ édit. de 1780.
in BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.
Voilà pourquoi il y a unité dans un système : unité dans le sens, parce qu'il y a un seul principe; unité dans la forme, parce que Tensembie des conséquences en est lié par un mouvement logique qui va du général au particulier. Il n'y a rien de pareil dans Vico : ses axiomes sont dassés par voie d'énumération ; et ils pourraient indifféremment occuper toute autre place quç celle qu'ils ont reçue, car on chercherait vainement entre eux les relations d'un ordre véritable. Ces axiomes sont, pour la plupart, des sentences d'observation critique qui ressemblent beaucoup, pour la forme et pour la portée , aux maximes de La Rochefoucault, Nous citerons celui-ci : « Par un ciïet de la nature infinie de l'intelligence de l'homme, lorsqu'il se trouve arrêté par l'ignorance, il se prend lui-même pour règle de tout. De là deux choses ordinaires : La renommée croit dans sa marche : elle perd sa force par ce gu'on voit de près (1). » Vico explique par là l'origine « des opinions magnifiques que l'on a conçues jusqu'à nous de ces antiquités, que leur extrême éloignement dérobe à notre connaissance. » L'usage qu'il fait de son premier
(1) Cet axiome n'est pas ainsi formulé dans Tédition de 1730, nous rempruntons à la traduction de Tédition de 177?, par M. J. Michelçt.
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 12S axiorne est d'autant plus singulier qu'en remployant pour convaincre les peuples d'erreur en ce qui touche leurs opinions traditionnelies, il ruine par là son propre critérium. Selon Vico, en effet, l'homme est règle de tout» — non pas qu'il se soit exprimé ainsi quelque part, mais ce prin-^ cipe ressort fondamentalement de sa théorie. Nous allons le 4émontrer en examinant ceux de ses axiomes que nous considérons comme les plus philosophiques , et que l'on peut résumer ainsi : « Le sens individuel et le sens commun sont les deux aspects du critérium^ » c'est-à-dire de la marque à laquelle on reconnaît la vérité. Or, il n'y a aucune différence entre ce critérium et celui qui fait de l'homme la règle de tout
D'après Platon, l'homme possède en lui-même une somme fixe d'idées générales qui composent sa raison, son /.070c, laquelle n'est autre chose qu'une émanation delà raison divine. Il n'y a que ta manifestation de cette raison qui nous soit propre et personnelle, de telle sorte qu'en corrigeant nos manifestations l'une par l'autre, en conservant ce qu'elles présentent de commun, et en rejetant ce qu elles présentent de personnel, nous arrivons à la connaissance d'une somme de signes qui sont l'expression exacte de la raison. Ceci revient à dire : que la yérité est implicitement contenue
126 BIBLIOTHÈQUE KOCJV£ttE«
dans chacun de nous; et qu'elle n'apparaît à Tétât expiieite que dans les manifestations Comparées du genre humain : ceci est le sens individuel térifié par le sens commun.
Tons les philosophes, qui n'ont pas posé la référ lation directe de Dieu comme source it la fois et comme marque de la vérité, ont suivi Platon ptas ou moins; ou , sans le savoir, ils sont parti» de la même donnée que lui. De quelque nom qu'on ap* pelle le principe intérieur de l'homme que Foo suppose contenir la vérité — qu'on l'appelle vie avec les panthéistes, conscience avec les déistes et les éclectiques, instinct avec les matérialistes — on a au fond le même critérium. Pour les uns et pour les autres la révélation de chaque homme en particulier est la source de la vérité , avec cette condition qu'elle doit être vérifiée par l'étude comparée des révélations de tous .
Il est manifeste que la distinction entre le sens individuel et le sens commun est tout-à-Ait illusoire , et que l'on n'évite nullement par là de tomber dans un cercle vicieui; car, selon le eriierium que nous examinons , la raison des homme se constate et se vérifie elle-même— prmc4)e tout-à<fait semblable à celui-ci : l'homme est la règle de tout .
Une école philosophique cimtemporaine^ la naë-
DE LA PfflLOSOPIHE BE L'HISTOIRE. iî7 ne ^ a cherché ^ popatarîser Vko parmi noms, élabore ce eriierium depuis une vingtatne d'an* nées sous lé nom de souverainelé de la rai* son. Ses travaux témoignent de Tabsurdîté de son priacipe de certitude..
Principes de la Science nouvelle. Dans celte troisième division de son premier livre, Yico part de- Faiiome que nous avons déjà cité et réfuté ; et il s'exprime ainâ : « Le monde sodal est certal* nement l'ouvrage des hommes. » Il dit que le monde de la vaiure est l'ouvrage de Dieu et qu'il s'en est réservé la science i tandis que le mofide iocial étant l'œuvre des hommes, ks hommes peuvent le connaître.
Examinant ensuite le monde social , pour y discerner en quoi les hommes se sont rapportés et se rapportent toujours, ce qui constitue universellement et éternellement la nature commune deâ nations^ Yico découvre trois coutumes humaines éternelles et universelles : la religion , le ma-» riage , la sépulture : c'est pourquoi il les prend pour les trois {wemiers principes de la Science nouvelle.
On a ici un exemple frappant de h manière dont Yico procédaitdanssesdistinctionetdans ses divisions. Parce qu'il emploie trois signes matériel lement différents , il croit poser trois principes 4
trois idées premières différentes ; une pareille classification est évidemment artificielle. Les mariages et les sépultures sont, en effet, deux cérémonies comprises dans l'idée religieuse, et qui font partie d*un système général de cérémonies dérivant d'une même croyance, et exprimées dans la forme et dans le sens par le mot religion. C'est toujours l'erreur fondamentale, par laquelle notre auteur attribue à l'homme la création de la société, qui emprunte des apparences philosophiques. Selon Yico, parmi les hommes deyenus bêtes après le déluge, la pensée sociale naquit dans la tête des plus forts et des plus violents, c'est-à-dire des géants, parce que le bruit du tonnerre leur révéla un être plus fort qu'eux. De làl'idée de Dieu, ou la religion. Vinrent ensuite les mariages, et enfin les sépultures. Nous ne devons pas réfuter continuellement le même sophisme; cependant nous ne laisserons pas sans réponse les assertions qui le reproduisent en ce lieu. Nous nions formellement que le bruit du tonnerc eût pu donner une idée quelconque anx géants, si les géants n'eussent possédé le dogme de V existence^ s'ils n'eussent connu et pu affirmer Vctre, La morale révélée et la parole , voilà la lumière et l'œil de notre intelligence. L'ontologie commença pour Adau) lorsque, devant le précepte formel que
DE LA PtttLOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 129 Dieu lui avail imposé, il reconnut Dieu comme son souverain absolu ; il reconnut son âme comme une activité libre , capable d'obéissance et de désoobéissance; il reconnut son corps comme instrument des déterminations de son âme ; il reconnut le monde comme le théâtre sur lequel il venait pour obéir ou pour désobéir, selon son-libre cboix. Toute connaissance humaine vient de lë. Il était impossible que le bruit du tonnerre apprit quelque chose à des gens qui ne savaient même pas qu'ils existaient; car, d'après Yico, ils étaient entière* ment à Vetat bestial.
Ce qu'il dit des Hébreux n'a pu servir dans le temps qu'à sauver le livre et l'auteur des mains de l'inquisition, et ne peut servir maintenant qu'à embarrasser la logique du lecteur. Il parle du dogme de la chute , mais ce n'est que pour faire tomber les hommes dans cet état de nature par où les philosophes déistes et matérialistes font commencer l'humanité. De quelque manière que vienne l'hypothèse , elle a la même valeur philosophique. Or, Yico , qui n'étudie d'ailleurs que le monde païen , affirme positivement que ce monde fut d'abord mueL Si cela est yrai, nos démonstrations précédentes nous autorisent à conclure que non* seulement le monde païen n'a jamais parlé , mais encore qu'il n'a jamais existé ; car l'existence des
iU BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.
hommes suppose la créalion de rhomme et de la
société par Dieu.
Nous fnx)Bs une dernière instance contradictoire au sujet des trois principes éternels et universels dans lesquels Vico a fixé la nature commune des nations. Indépendamment que les mots religion t mariage , sépulture , ne désignent pas trois principes distincts, ils ne désignent pas non plus trois principes successifs. Il y a société en puissance ou en acte , partout où il y a uhè réponse pour les hommes à ce grand problème : D*où venons-nous? que sommes-nous? où allons-nous?
Cette réponse est nécessairement un système d'explication universelle, comprenant tous les rapports humains , et dérivé dans tous ses détails d'un principe général de définition , lequel u*est autre chose que la morale révélée elle-même. Là où un tel principe général n'existe pas » il n'y a pas de société possible ; et c'est vraiment en lui que réside la commune nature des nations. Or, il n'y a eu jusqu'à nous , pour tous les peuples de la terre , que deux définitions générales des rapports des individus entre eux , avec le monde et avec Dieu : l'une est la morale de l'expiation, l'antre est la morale de la rédemption.
Méthode de la Science nouvelle. Dans cette qua* Irième division de son premier livrci Vico reprend
De la PHiLoçoram râ rHfôwmE. isi
quelques-uns de ses axiomes et déclare qu'il suivra h méthode prescrite par Bacon : Cogitare^ vidjere. Appiîqiiant cette méthode à son hypothèse , ou , pour bien dire, à son replâtrage platottieieii , il en lait consister Taction g^érale à méditer le monde idéal que chacun de nous porte en lui-même , et i en chercher la réalité dans le monde civil. Cette méthode a pour point de départ la première pensée humaine que les hommes durent concevoir , à savoir ridée d'un Dieuj et pour direction logique, le mouTement circulaire de V histoire idéale^ dans lequel est emportée Yhisioire réelle de toutes les nations , — cette sphère d*activilé étant divisée en trois termes de passage qui sont : Tâge des dieux , l'âge des héi'os, l'âge des hommes.
La pensée qui enferme le mouvement des sociétés hun^aines dans un cerde fatal est essentiellement matérialiste. Il est impossible , en effet , d'assigner ni un commencement , ni une fin à uu cercle : aussi , selon cette doctrine , le mouvement est-il appelé éternel. Le premier philosophe, du moins à notre connaissance , qui esquissa la loi d'engendrement des phénomènes humains d'après celle amception, fut Ocellus de Lucanie, élève de Pythagore. «r Tout ce qui appartient à ce monde disait-il, est mobile et changeant. Les sociétés naisfienti croissent et meurent comme les hommes ,
ISS filËLtOTHÈQUR NOUVELLE,
pour être remplacées par d'autres sociétés, comme nous serons, nous autres, remplacés par d'autres générations. «Selon la théorie dont nous poursui- Tons Texamen critique , Thumanité tourne dans un cercle : ce qui suppose un mouvement éternel , ce qui est absurde. Selon cette même théorie , les sociétés humaines ont un type idéal absolu , ce qui suppose que Thomme est un être absolu , qu'il est Dieu : ce qui est absurde. Autant en dironsnous des conséquences politiques qu'ont proposées, et que proposent encore les partisans de ce système : ils prétendent que l'humanité entrera en possession de son type absolu , si elle réussit à balancer et à pondérer l'un par Tautre ses trois éléments constitutifs : l'élément monarchique , l'élément aristocratique et l'élément démocratique ; ce qui , dans le langage employé par Yico, s'appelle l'élément divin , l'élément héroïque et l'élément limnain. Alors , au lieu de se dégager en révolutions périodiques et douloureuses , ses éléments seraient simultanés et en repos; de sa divinité en puissance , et métaphysiquement posée par l'idéal d'untype absolu, J'humanité passerait à sa divinité en acte, c'est-à-dire à la réalisation de son type absolu — absurdité infinie devant laquelle nous ne nous arrêterons pas.
Non , l'humanité ne tourne pas dans une sphère
DE LA PHILOSOPHIE DE L»HISTOIRE. 483 fatale.! Comme tout ce qui commence et qui finit, son mouvement est en ligne droite. Si les nations entrent quelquefois dans un perde où elles périssent, c'est que leurs directeurs les ont égarées dans Terreur et dans le mal; car le sophisme seul , avec ses produits de toute espèce , s'agite dans un cercle vicieux. Mais que dire de ceux qui adoptent de pareilles idées , et qui se prétendent chrétiens , et qui veulent faire passer Vico pour un catholique ! Nous ignorons ce qu'était Vico personnellement; mais nous croyons avoir prouvé que son livre de la Science nouvelle est l'œuvre d'un incrédule. Le catholicisme , en effet , enseignant aux hommes la oi du travail et du dévoûmcnt, et résumant toute l'histoire de l'humanité en ces trois faits généraux : — la chute d'Adam, la rédemption et le jugement dernier — on ne saurait rien imaginer de plus contraire à cet enseignement qu'une doctrine qui nous montre l'humanité tournant dans un cercle éternel, et qui veut nous apprendre à y trouver les conditions du repos.
Il nous resterait à analyser les quatre derniers livres de la Science nouvelle ; mais comme ils ne sont que la vérification plus détaillée des ppincipes contenus et vérifiés dans le premier, il nous suffit d'avoir exposé et réfuté celui-ci pour avoir donné une idée complète du système.
iSâ BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.
MaiiHenant le leaeur peut juger si c'est jt tort ou à raison que les œuvres de J.-B. Vico ont été publiées de notre temps avec tant d*éclat.
Les écrivains qui ont travaillé à fonder cette réputation parmi nous ont cédé à une sympathie fort naturelle; car ils ont, Si divers degrés, tous les défauts que nous reprochons au professeur napolitain. Dernier produit du sentiment et de Tesprit protestant, ils prétendent tout tirer de leur Moi.f et n*être les élèves de personne. Or, c'est là le titre particulier qu) Yico ambitionna de son vivant: il fut appelé maître de soi-même. Rien au reste ne justifie moins ce titre que Fhistoire de Vico écrite par lui -môme ; d'après l'analyse que nous en avons donnée, on a vu, en effet, qu'il n'inventa rien, et que, de Laurent Valla jusqu'à Platon, il fut successivement l'élève de tous les auteurs qu'il lut. Il est vrai qu'avoir plusieurs maîtres, c'est comme si on n'en avait pas; mais ce n'est pas ainsi que l'entendent les écrivains dont nous parlons. Au reste , en y prenant garde, on s'aperçoit que leur doctrine philosophique n'est que l'application de leur sentiment individuel; et, qu'ayant affirmé que l'homme est maître de soi-même, ils ont dû affirmer que chaque peuple était maître de soimême , et n'était l'élève de personne. C'est là la négation formelle de la révélation divine et des
DE LA PHILOSOPHIE DB L*EBS1ÛIR£. i»5 kiveiitîoBs humaines. Il est certam, an controFe, que toute société Tient de la révélalion, bien on mal obéie ; et que toute invention , dans la mareha des sciences, est faite par TéièTe le plus fort d« dernier inventeur.
Le secmid défaut des admirateurs de Yico et de Yico lui-même, c*est la prédominance ches eux de la faculté littéraire sur la faculté philosophique : ils possèdent une grande facilité à s«snr les rapports matériels des mots, à les unir et à les séparer par des analogies vagues, élo^;nées, quelquefois entièrement fausses. Les à peu près métaphoriques sont un médiocre inconvénient en matière de descriptions , ce défaut de rigueur et de précision littérale dans les images est même souvent un attrait pour le lecteur; car un thème posé à son imagination la sollicite et la rend active, tandis qu'elle est limitée et comme passive lorsqu'elle se sent circonscrite par des lignes arrêtées. Il n'en est pas ainsi dans l'ordre philosophique : là les images jouent un rôle très secondaire , elles paraissent de loin en loin , soit pour rappeler en des formes abrégées, soit pour peindre vivement aux sens, des objets présentés directement à l'esprit et déterminés devant loi par des définitions et des raisonnements. Aussi lorsque , comme Yico et quelques* uns de ses modernes admirateurs, on réunit à la
qualité de littérateur celle de philologue, sans avoir avec cela un esprit parfaitement droit , on tombe comme eux dans de pei*pétue)Ics équivoques et dans des contradictions sans fin. Parce qu'on a trois routes diiïérentes pour arriircr à son but, savoir: — te sens propre et direct des symboles, leur sens figuré et leur forme , — on passe, selon le besoin de ses démonstrations , de Tun de ces points do vue à l'autre ; et de trois éléments logiques essentiellement divers on en fait mi seul : ce qui est la pire espèce de sophisme.