CHAPITRE V
Turéot.— Condorcet. — Les Girondins. — Les Jacobins. — Fcurier. — Saintr-Simon. — Ballanche. — M. Guizot. — M. Cousin. — Herder. — MM. Quinet eî Michelet.
Les ouvrages de Vico furent ignorés , connue nous venons de le dire , et demeurèrent sans influence pendant le xviii*' siècle , et au commencement du xixe. Ce n'est que depuis la naissance do l'ccole éclectique, et aussi parles écrits de M. Ballanche , que le nom et les écrits de Yico ont été popularisés en France.
Il s'agit maintenant pour nous de tracer une esquisse rapide des discussions ouvertes en Europe par la révolte de Luther contre l'autorité reli-
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HIOTOIRE. 487 gîeuse, discussions /ayonsriio US dît, qui ont été la source directe des travaux auxquels nous devoits la science historique. Nous nous attacherons à en indiquer la marche. Nous caractériserons en passant les grandes œuvres et les grands noms, nous arrêtant où nous croirons devoir nous arrêter pour la meilleure intelligence possible de notre sujet, ' tant à l'égard des matériaux historiques dont il se compose , qu*à Tégard des principes philosophiques qui dominent et coordonnent ces matériaux.
Ici nous entrons dans un ordre dei considérations plus pratique que celui de Yico , plus élevé que celui de Machiavel. Ce n*est plus ici un seul homme, ni un seul peuple, ni la politique seule, comme chez Machiavel ; ce n'est plus ici une étude solitaire dans des livres, étude dirigée par l'analogie et par l'hypothèse < comme chez Yico ; c'est l'Europe tout entière, ce sont les intelligences les plus éminehtes et leurs chefs-d'œuvre , ce sont les événements sociaux les plus importants , les événements qui comprennent toute la nature humaine dans l'individu aussi bien que dans l'ordre social. — Rien de plus simple que la marche des idées et des faits.
La position prise par Luther contre l'autorité religieuse , dans la fameuse querelle des indulgen ces, le conduisit rapidement à n'adnietlic (tue la
ISS BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.
nitt» kidBviduelie et la Bible , qae< b psnrie
révélée et l'iat^rprétatioQ telle qoelle d'im chaH
Celte positkm pèche par trois vices ^ en dé^ couvrent toute Tabsurdité. Premièrement» il n*y a pour nous de parole révélée qu*à la concKtiofi de la tenir directement et immédiatement de Dieu lui-même , ou d'une autorité religieuse qui Ta re^ çue de lui , et par le moyen de laquelle il la conserve, la promulgue et l'interprète. Ensuite , eo admettant même qu'il y eut un livre , une Bible , indépendamment d'une Église , l'immense majo-* rite des hommes serait nécessairement incompétente pour l'interprétation d'un tel livre, car eHe manquerait du temps et de la capacité que cela demanderait. On n'aurait donc, en définitive, nié l'autorité religieuse que pour la remplacer par une aristocratie intellectuelle. £n dernier lieu, cette aristocratie, quelque savante qu'on la supposât, ne rendrait pas l'office qu'on en attendrait , puis qu'é« ^ant bornée aux ressources de la raison humaine^ T$on incompétence serait aussi radicale que celle de la multitude, à l'égard des questions qui ne peuvent être résolues que par la raison divine.
L'indépendance absolue de l'esprit humain et sa compétence universelle et infinie en toutes choses, sont deux absurdités qui se tiennent. Par delà les
DE' LA PHILOSOPHIE Dfi L'HISTOIRE. i39
justes limiles de notre poirroir nature), il ne sao* rait y avoir pour nous ni droit, ni devoir d'aueuoe aorte. Nous avons le droit et le devoir d'exaniner tootes les questions préliminaires, celles qui nous conduisent logiquement à poser le proUème du rapport entre le fini et l'infini , après quoi no^s n'avons pins d'autre droit que d'être enseignés de Dieu , ni d'autre devoir que de nous soumettre iilialement à sa doctrine.
A tout le mouvement protestant dans l'ordre théoiogique , l'histoire oppose Bossuet Son livre des variations démontre que le protestantisme est la négation formelle de l'unité humaine, car dans les sociétés que son esprit anime, chacun a le droit de parler et de n'écouter que soi ; et, par son immortel Discours sur l'histoire universelle, il fit voir que le catholicisme réalise cette unité, car, en lui, Dieu seul parle et chacun doit écouter.
En passant des théologiens aux philosophes , k discussion fut gouvernée par une méthode qui devait conduire en toutes choses à la négation la plus absolue ; à ce criticisme universel qui tend k la ruine de tout pouvoir et de toute unité dans la société humain
Après Luther, Bacon et Descartes. Tous deux renversaient l'autorité; ils furent l'un et l'autre adoptés sur ce point par la philosophie sensualiste.
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Dans tout le reste , Descartes fut abandonné et
Bacon prévalut
Il y a, nous lé savons, dans les écrits de ce dernier, assez de considérations religieuses et même chrétiennes, pour qu'on ait pu en tirer lin livre intitulé le Christianisme de Bacon; cela n'empêche pas que ses principes ne soient sensualistes, et ne mènent logiquement au matérialisme.
Ce qui fit la fortune de la philosophie de la sensation , c'est qu'à l'époque où elle parut les intérêts matériels prenaient chaque jour une plus large place dans la vie des États européens, et tendaient à en faire disparaître les intérêts moraux. La principale cause de ce ihatérialisme pratique fut la nature du mouvement imprimé aux esprits par la doctrine et par lés exemples des moines , qui s'étaient levés au commencement du seizième siècle avec la prétention de réformer la société chré- ' tienne. Ils ne recherchèrent, en effet , pour eux , dans cette réforme, que des amitiés puissantes, et la liberté du mariage ; et les pouvoirs temporels qui se rangèrent de leur parti ne le firent que dans des vues ambitieuses , les uns pour échapper à des suzerainetés qui étaient sur le point de les absorber, les autres pour ajouter à leur titre de chefs de l'État, celui de chefs de la religion.
Au lieu donc d'une rénovation si nécessaire, les
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 441 mœurs achevèrent de se corrompre, et, détentes les sommités sociales oa ne vit plus descendre d'autres exemples que Famouf effréné du plaisir et - Forgueil. Le commerce et l'industrie , appelés à ^ satisfaire un immense besoin de jouissance, prirent dans les conseils de la politique européenne un développement sans contre-poids. Ils y décidèrent en souverains de la paix et de la guerre, et firent dominer dans toutes les grandes explorations maritimes , si communes à cette époque , la soif de s'enrichir.
A l'accusation d'opprimer la conscience humaine , portée avec si peu de fondement contre le catholicisme, par les réformateurs^ s'ajoutèrent les reproches non moins injustes adressés par les philosophes à une doctrine dont l'aystérité, étant incompatible avec le luxe , proscrivait nécessairement , disait-on , la prospérité commerciale.
On ne voulait plus voir qu'en principe la morale religieuse est l'âme des grands dévoûments , le seul mobile vraiment efficace du travail des hommes , la garantie de leur probité, seule digne de confiance , et que le dévoûment , le travail et la probité sont les sources pures de toute solide grandeur, et de toute richesse durable.
On voulait oublier qu'en fait , bien loin d'être Teunemi des arts et de l'industrie, le catholicisme.
aux jours de sa puissance , avait semé le sol de r£urope de monuments impérissables, qui attesteront jusqu*à la fin des temps Finépuisable fécondité de son génie pour obtenir de l'industrie humaine tout ce qu'elle peut donner.
Et maintenant que , détournée des œuvres dont le but était d'bonorer Dieu, de faire respecter les majestés de la terre, et de procurer la meilleure conservation possible des peuples et des individus, Tactivité sociale était prostituée à tous les caprices et à toutes les passions des heureux du siècle, ne devait-on pas s'attendre à de fâcheuses extrémités ?
Les plus fâcheuses ne furent ni les violences, ni les crimes, ni les malheurs qui signalèrent la fin du dernier siècle. La conséquence vraiment déplorable fut le passage de Tordre des transformations progressives au désordre révolutionnaire ; ce fut cette mêlée qui faussa toutes les positions, et où les sentiments moraux se méconnurent eux-mêmes au point de se laisser entraîner sur la question d'ar* gent , et d'y circonscrire leur lutte contre les intérêts matériels qui occupaient la place.
Si l'état des mœurs et la marche des affaires publiques secondèrent puissamment la philosophie de la sensation , celle-ci , à son tour, par ses théories de toute espèce, par les œuvres d'art qu'elle
DE LA PHILOSOPHIE DE L*HISTOIRi. IA3 inspira , par Tardeur de sa polémique et Tiactivité de sa propagande , donna une grande force aux tendances de Tépoque , en essayant de prêter au fait Tautorlté du droit.
€e fut en discutant contre le catholicisme que les disciples de Bacon et de Locke arrivèrent à déterminer scientifiquement le terrain de la philosophie de l'histoire. A ses dogmes sur la nature humaine, ils opposèrent une analyse de l'entendement humain qui ramenait tout à la sensation, et, à sa Bible, un système historique où toutes les origines étaient rattachées à la même source. Dans ce système, les découvertes, les bonnes institutions, les progrès quelconques étaient considérés comme les fruits des analyses bien faites, et, les mauvaises analyses, comme la cause de toutes les erreurs et de tous les maux.
Turgot et, après lui, son ami Condorcet, furent les premiers qui présentèrent sur cette matière de vues d'ensemble et des essais de formules obtenus par la méthode d'où devait sortir un jour des systèmes complets de science historique, « Turgot, dit un célèbre penseur de notre temps, a créé en 4750 la philosophie de l'iiisloire, dans ses deux discours prononcés en Sorbonne » (M. Cousin). Les discours de Turgot renferment une exacte appréciation du point de départ cartésieni mais Tautcur
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quitte aussitôt Descartes pour suivre Bacou et là sensatiou. Il disliugue l'ordre fatal selon lequel la nature parcourt le cercle d'un certain nombre de formes immuables, de Tordre où le genre humain marche librement, suivant lui, par des accroissements successifs, dans les voies d'une perfectibilité indéfinie ; mais il n'en a pas donné la formule scientifique. Dans le programme d'histoire universelle qu'il trace en vérification des généralités qu'il a très incomplètement définies, il indique, il est vrai, les premiers termes selon lui de la série progressive : 1° les peuples chasseurs , 2° les pasteurs, 3*^ les laboureurs ; mais, outre que ce début est de tout point contestable, la suite en est bien plus fautive encore, car on n'y voit qu'une analyse et une appréciation fort embrouillées des différentes formes de gouvernement, sans que Ton y puisse reconnaître aucune trace de plan ni de méthode.
Condorcet, sous le coup de la hache révolutionnaire, tenta une expression régulière des pensées de son ami, dans V Esquisse d'un tableau historique des progrès de Vesprit humain. Sensualiste comme ïurgot par le vice radical de son analyse psychologique, Condorcet s'avoue à lui-même et professe ouvertement toutes les conséquences de cette donnée matérialiste, ce qui n'est pas la même chose que le théisme inconséquent de Turgot. Il
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 145 prend pour base la faculté qu'a rhomme de recevoir des sensations, de les combiner, de les comparer entre elles; faculté qui se développe par Texercice , et il applique ce développement au genre humain, en partant des trois premières divisions établies par Turgot, les peuplades isolées subsistant de la chasse ou de la pêche, les peuples pasteurs, les peuples agriculteurs. Il donne lui-même ainsi une idée générale de son système.
« Mais si Ton considère ce même développement dans ses résultats , relativement à la masse des individus qui coexistent dans le même temps sur un espace donné, et si on le suit de générations en générations, il présente alors le tableau du progrès de l'esprit humain. Ce progrès est soumis aux mêmes lois générales qui s'observent dans le développement individuel de nos facultés, puisqu'il est le résultat de ce développement, considéré en même temps dans un grand nombre d'individus réunis en société. Mais le résultat de chaque instant présent dépend de celui qu'offraient les in-> stants précédents^ et influe sur celui des temps qui doivent suivre.
»Ge tableau est donc historique, puisque, assu* jetti à de perpétuelles variations, il se forme par Tobservation successive des sociétés humaines,
W BIBLIOTHÈQUE NOtJVBU.E*
aux différentes époques qu'elles ont parcourues. Il doit présenter rordre des changements, exposer l'influence qu'exerce chaque instant sur celui qui le remplace, et montrer ainsi, dans les modifications qu*a reçues l'espèce humaine, en se renouvelant sans cesse au milieu de Timmensité des siècles, la marche qu'elle a suivie, les pas qu'elle a faits vers la vérité et le bonheur. Ces observations sqr ce que l'homme a été, sur ce qu'il est aujourd'hui, conduisent ensuite aux moyens d'assurer et d'accélérer les nouveaux progrès que sa nature lui permet d'espérer encore. — Tel est le but de l'ouvrage que j'ai entrepris et dont le résultat sera de montrer, par le raisonnement et par les faits, qu'il n'a été marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines; que la perfectibilité de l'homme est réellement indéfinie. /> {Ouvrage ciié^
L'auteur divise arbitrairement l'histoire de l'humanité en dix époques, dont les neuf premières partagent les temps écoulés, et contiennent tous les progrès accomplis jusqu'à l'établissement de la République française, et dont la dixième et dernière renferme les temps et les progrès à venir. .
Sous les dénominations, alors à la mode , de fanatisme, de superstition et de tyrannie, il signale toutes les religions positives » et toutes les formes
DE LA PHILOSOPHIE DE L^HISTOIRE. 447 de gouyerneinent autres que la démocratie, comme les plus redoutables ennemies du progrès. Il s'interrompt à chaque instant pour se livrer, à cet égardi aux déclamations les plus mal fondées ; et, dans sa haine aveugle contre le christianisme, il s'oublie jusqu'à lui préférer, comme instrument de civilisation, la religion de Mahomet.
La conception d'un progrès indéfini, se réalisant d'une manière continue, implique deux erreurs capitales : l'une est la négation même de tout progrès ; l'autre est la confusion de la vie terrestre de l'humanité, avec son existence future; de l'état d'épreuve, avec l'état de sanction.
Le progrès continu, selon Gondorcet, et aussi selon certaines philosophies contemporaines/est un développement dans lequel chaque terme a sa raison dans ce qui précède, tout en étant lui-même la raison de ce qui suit. Or, ce progrès est, sous d'autres noms, le mouvement circulaire des matérialistes, car les idées de commencement et de fin en sont formellement exclues, ce qui est, en effet, de l'essence du cercle, mais ce qui renverse en^ tièrement la notion de la série progressive, c'estrà-dire d'une gradation en ligne droite.
La perfectibilité de notre nature est indéfinie, rien de plus vrai ; mais il faut s'entendre. Cette perfectibilité se réalise par deux sortes de progrès
iliû BtnUOTHÈQUE NOUVELtFl.
1res disltncles, quoiqu'on système : les progrès qui regardent notre existence temporelle, et qui sont nécessairement renfermés dans ses limites ; et ceux où nous trouvons une juste récompense des précédents, en prenant possession du souverain bien, ce qui ne peut avoir lieu que par le moyen d'un progrès indéfini.
Ici-bas, pendant l'épreuve, le mode indirect et réfléchi, imposé à nos facultés, borne naturellement les progrès qu'admettent nos rapports avec celui qui est le souverain bien ; pour que nos pro« grès deviennent indéfinis, il faut que l'état surnaturel de la vie future nous fasse entrer dans un rapport direct avec Dieu par voie d'intuition immédiate.
Rejeter expressément une vie future où seront conservées les personnes en qui se réalise et se multiplie numériquement la nature humaine; admettre que, par suite d'un progrès laborieusement enfanté par des générations mortes pour rie plus revivre, il en viendra une qui ne mourra plus et possédera éternellement, en se donnant la peine de naître, la vérité, la vertu et le bonheur, c'est ne rien entendre ni h la nature humaine, ni au progrès, ni à la vérité , ni à la vertu, ni au bonheur. A cause de ses doctrines matérialistes , Condorcet était impropre au plus haut degré à continuer l'œuvre de Turgot. Il devait nécessairement con-
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 14^ fondre l'ordre fatal et Tordre moral , si soigneusement distingués par ce dernier , et méconnaître en conséquence , dans Texposition des idées de son ami, la pensée qui en éiaitle principal fondement
Turgot était élève des économistes, et il fut continué par ceux qui s'occupèrent après lui d'organisation sociale du point de vue de l'économie politique. C'est là, en effet, une science qui a pour objet des nécessités auxquelles il faut absolument satisfaire, et dont les problèmes relèvent d'une science plus haute, celle des lois qui président au développement de la nature humaiue ; en sorte que les questions d'économie politique poussent impérieusement les esprits à chercher la science de la nature humaine ; à la chercher sur les deux terrains qui en renferment tous les matériaux , c'està-dire dans la psychologie et dans l'histoire ; à en chercher d'abord le point de vue , les données essentielles et les formules dans la psychologie , qui contient tout cela explicitement ou implicitement, avec toutes les conditions d'une exploration facile ; à en chercher ensuite la vérification dans l'histoire.
Les hommes de la révolution n'allèrent pas plus loin que Turgot et Condorcet. Deux doctrines où se rencontrait ce qu'il y avait au fond de commun et de différent dans les idées de ces deux écrivains,
150 BiDLIOTHÈQUE NOUVELLE.
deux doctrines nées du même principe, mais pro« fondement divisées par les conséquences qu'elles en tiraient, luttèrent à mort pour s'imposer despotiquement à la France. La France s'échappa toute sanglante de leurs mains.
L'hypothèse inadmissible d'un état de nature an« teneur à l'ordre social, c'est-à-dire la négation des faits si évidents et si considérables par lesquels la psychologie, comme nous le verrons plus bas , nous montre que l'existence de l'homme suppose celle de l'ordre social, cette hypothèse est leprin-* cipe commun des deux doctrines.
Toutes les deux partaient de l'individu , de sa liberté naturelle , de son droit: l'une passait par le contrat social, pour retourner à l'individu qui était, à ses yeux , le principe et le but de toutes choses , et voulait ainsi réaliser une sorte de panthéisme individuel et anarchique : c'était le fédéralisme des Girondins; l'autre s'arrêtait dans le contrat et dans la volonté générale qui en était le fond et la forme, pour soumettre, ou plutôt pour dévouer corps et âme tous les individus à un panthéisme social et unitaire.
Après les combats où s'entr'égorgèrent les partis que ces doctrines avaient formés, les intelligences se détournèrent pour un temps , sauf quelques rares et obscures exceptions, des problème^
de la science sociale. Sous l'Empire, les chefs de deux sectes fameuses, Ch. Fourier et Saint-Simon» préludèrent , par des travaux longtemps ignorés « à une tardive renommée.. Fourier, confondant l'ordre physique et Tordre moral, comme Condorcet, appliqua aux fait humains la loi d'attraction universelle. Il imagina , de ce point de vue , une psychologie et un système historique d'où lé progrès et le libre arbitre sont bannis, et où la nature humaine est bornée à l'intelligence et aux hnpulsions aveugles des passions, Fintelligence ayant pour unique mission de calculer un mécanisme social tel que toutes les passions puissent s'y dilater indéfiniment , ce qui est le souverain bien. Il couronnait son œuvre en donnant lui-même, dans le plan de « la Série », la formule du mécanisme où sera réalisé l'avenir prophétisé par Gondorcet , avec cette différence que « l'Esquisse b nous promet un progrès indéfini » tandis que « la Théorie des quatre mouvements » promène circulairement l'humanité du malheur au bonheur , et du bonheur au malheur.
Saint-Simon fut le vrai continuateur de Turgot M. Bûchez, qui a cru trouver dans cet auteur les données d'une philosophie catholique de Thistoire, expose ainsi les idées de celui qu'il appelle « un grand philosophe » :
452 BIBLIOTHÈQUE KOUYIiLLE.
« Le bu( le plus général de la politique est Ta* iiiélioratioD de la condition sociale , c*esl-k-<iire de Téut moral , intellectuel et physique de la classe )a plus pauvre.
« Celui qui ne sympathise pas avec le plus grand nombre , est indigne du pouvoir, et incapable d*un rôle politique.
» Aujourd'hui , le plus grand nombre des hommes souffre; car la révolution, après avoir beaucoup détruit, Q*a rien édifié. Le peuple veut aimer, il ne peut que haïr. Il veut croire, ilfautqu*il doute. Il veut vivre de travail, il faut qu'il meure d'oisiveté.
» Hâtons-nous donc de nous mettre à Toeuvre pour la réorganisation de la société européenne. Bien des essais ont déjà été tentés en ce sens, mais tous ont été rejetés , parce que les uns n'étaient que la répétition d'un passé dont les hommes ne veulent plus , et les autres étaient basés sur des principes ou des abstractions métaphysiques, sur des conventions sans existence réelle.
» C'est aux savants qu'il faut confier l'élabora-» tion de l'œuvre de réorganisation , afin qu'ils n'y fassent entrer que des éléments positifs.
» Le passé ne nous laisse qu'un seul eiemple bon à suivre, c'est la division du pouvoir, en spi^ rituel et en temporel; division 9a-delà de |a^
DE LA PHILOSOPHIE DE L*HIST01RE. 153 quelle il n'y a pas de perfeclionneroent possible.
» Les savants doivent adopter cette idée, que le dix-huitième siècle a léguée à Favenir: c'est que rbumanité est progressive.
» ILs doivent encore adopter cette autre idée ; c'est que tout est lié, en sorte qu'une même loi gouverne l'univers, les nations et les hommes.
» Ils doivent, enfin, renoncer à l'emploi exclusif de la méthode dont ils se servent aujourd'hui. L'analyse n'est qu'une moitié de l'instrument intellectuel; l'autre moitié est la synthèse. En effet, le perfectionnement s'opère par un passage continuelet successif du procédé à priori, au mode à posteriori,
» Les savants construiront une science de l'hunianité, une physiologie sociale^ dont les premiers principes seront que l'espèce humaine est un être collectif, qui se développe dans la succession des générations, suivant une loi que l'on peut vérifier parFobservation.
» Alors ils pourront reconnaître quels sont les agents constants du progrès, et savoir par là quels sont les éléments positifs d'une réorganisation sociale véritable. Ils verront que la cause du progrès, c'est le travail ; et qu'il y a trois espèces de travaux également indispensables: ceux des artistes, ceux dessavaiils et ceux des induslriek
» Alors, ib pourront prévoir l'avenir politique des hommes, et y guider les peuples.
w Alors, ils verront que nous sommes dans une époque critique, analogue^ celle où vivait Socrate, et que nous marchons vers une époque de réorganisation.
« Le plus grand service qu*un homme paisse rendre aux autres, la plus belle gloire, le plus grand mérite qu'il puisse acquérir devant Dieu et ses semblables, c'est de hâter cette époque.
» Pour juger de ce qui est à faire dans ce but, il faut se placer dans l'avenir, et, considérant de là l'espace qui le sépare du temps où nous vivons» reconnaître par quels efforts successifs il peut être franchi.
» Aux yeux de l'avenir, ce qui caractérisa 1er passé, c'est qu'il fut un temps de guerre et de conquête , c'est que sa civilisation avait pour principe l'exploitation de l'homme par l'homme.
» £n sorte que le plus grand nombre des hommes fut successivement esclave, serf et salarié.
9 En sorte que la douce et pacifique influence de la femme y fut toujours méconnue; les plus heureuses étaient esclaves de leur mari, et le grand nombre, des instruments de plaisir et de& prostituées.
» En sorte que le moyen âge paraîtra bien nom-
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 156 flié ; il présente la lutte entre deux société : Tune pacifique, tendant à s'établir, et à laquelle TaTenir succède; l'autre militaire, allant s'affaiblissant, et qui est destinée à mourir.
» LesréTolutibns passées ont été longues, cruelles, et accompagnées de nombreuses destructions; car on n'atait su les prévoir. Il n'en sera pas ainsi de celle que j'annonce; elle pourra être pacifique, parce qu'elle aura été prévue dans toutes ses parties.
» La doctrine d'avenir que j'annonce sera l'état définitif de l'humanité ; car elle constituera la société pour le progrès et sur le travail, l'élément constitutif de tout perfectionnement; et 11 n'y aura plus d'autre division parmi les hommes que celles établies par la différence des aptitudes et des services.
» Tout ce que je dis est contenu dans les belles paroles de Jésus-Christ : Tous les hommes sont frères. Je fais ici, comme chrétien, une simple œuvre de théologien; comme philosophe, un travail à la Socrate. »
«Telles sont, ajoute M. Bûchez, les idées générales que Saint-Simon a développées dans un grand nombre d'ouvrages. Dans aucun d'eux il n'essaie, il n'annonce la prétention de construire lui-même la science qu'il appelle de tous ses vœux; il de-
mande li d'autres de le faire; il s'offre pour çuvrir à tel maître qui voudra se servir de lui dans ce but. » (IntroU. à la science de l'hisL, p. 99, 103.)
Nous retrouverons plus basées idées, en examinant les doctrines qui se disputèrent publiquement, à partir de 1830, Théritage de Saint-Simon.
Lorsque la Charte de 1815 mit de nouveau à 'ordre du jonr les grands problèmes d'oi^anisation sociale, la science de Tbistoire entra dans l'ère des discussions pacifiques où devaient être repris, résumes et achevés au sein d'une publicité illimitée, et pour des besoins immédiats, les travaux de quelque importance sur cette matière. C'est pourquoi nous avons omis à leur place chronologique certains systèmes qui ne sortirent point, dans les lieux de leur origine, des sphères de la théorie pure ; nous savions que nous les retrouverions icr sous un jour plus propre à faire ressortir leurs bons et leui^ mauvais côtés.
Un écrivain, dont les lettres et la science historique déplorent la perte récente, une des gloires les plus pures et les plus considérables de l'époque, l'honorable M. Ballanche, fut le premier qui essaya de prêter aux controverses politiques de notre temps le secours de la philosophie de l'histoire. Dans son Essai sur les institutions sociales, ouvrage publié eu 1818, on trouve exposées avec un éclat
que nul encore n*a?ait su leur donner, les idées dont on a tant abusé depuis : Funité sociale du genre humain , la mission providentielle, qui est i*âme des nationalités , la solidarité universelle, etc., etc. Malheureusement ses formules sont logiquement défectueuses. D*abord, la loi de la fonction humaine est, selon lui, « le dogme de la chute et de la réhabilitation; » assertion contradictoire, et pour la réfutation de laquelle il sufBt de faire remarquer que Thumanité existait avant de déchoir; qu'exister, pour elle, ou avoir une fonction étant une même chose , si elle a une fonction elle l'avait avant de tomber; que dès lors cette fonction ne saurait avoir pour loi la chute et la réparation. Cette erreur capitale en devait nécessairement entraîner beaucoup d'autres, et c'est ce qui eut lieu. Il est d'ailleurs sans intérêt pour nous de les relever, et nous les omettons.
M. Guizot a traité l'histoire en philosophe, mais il n'a pas fait une philosophie de l'histoire. Tout ce qu'il a écrit sur la civilisation moderne est le fruit d'une méthode à la fois historique et psychologique, dominée par \e principe du rationalisme protestant. L'analyse historique est toujours, il est vrai , son principal argument ; cependant il a recours à la psychologie pour éclaircir les problèmes les plus difficiles. C'est ainsi que dans ses ap-
préciatioDS des doctriaes de Pétage» apprécttUoos fort justes à beaucoup d*égards, ayant à se pro" noncer sur Tefficace de la volonté humaine, il tire de Tobsenration intérieure la preuve de son impuissance. Il est vrai qu'après la constatation du fait, il en eipose une théorie que nous n'admet^ tons pas. Sur ce point, comme sur un grand nombre d'autres où il n'a pas rendu à TÉglise catholique toute la justice qu'elle méritait, Tillustre publiciste a été égaré par celte pensée que le but de la doctrine chrétienne a été de procurer la liberté de conscience. Le divin fondateur du christianisme n'a point fait, ni voulu faire cela. Il a émancipé la conscience individuelle du joug de l'État, mais pour la soumettre à l'autorité spirituelle de son Église. AI. Cousin (1) a emprunté à l'Allemagne un système complet sur les lois de l'histoire. A la suite de Schelling et de Hégd , il arrive k cette conclusion qu'il y a dans l'esprit humain trois éléments : l'infini, le fini et leur rapport £t parce que, suivant lui , l'esprit humain, qui ne diifère
(i) Nous ne pouvions ici qu^ezposer très sommalreiaeiir les idées de M. Cousin ; toutefois comme ce sont les doctrines de ce philosophe qui ont ouvert parmi nous avec éclat les sources des plus funestes erreurs philoso^ phiques et sociales, il est possible qne nous en donnions un examen complet dans la Bibiiotkéqw nouvelle.
DE LÀ PHIL060PBIB DE LIUSTOIRE. 169
pts au fond de l'esprit divin » est compétent poar définir ee rapport, il pense que ie contenu de rhb* toireest égaiau conteno de la psychologie. Ilpense qtie le déreloppement de Thumanité consiste dans la réalisation successive des trois éléments qu'elle enveloppe; qu'à chacun d'eux et à chacune des divisions essentielles qu'ils renferment sont appropriés un temps , un lieu, un peuple, un grand liomme, des luttes, le succès, la gloire ; que dans cette chaîne logique nul chaînon ne fait défaut.
Nous avons à présenter là-dessus plusieurs observations considérables. D'abord l'esprit humain ne peut pas formuler le rapport entre le fini et rinfitti, par la raison toute simple que l'homme ne connaît pas scientifiquement la nature de l'infini. Devant cette impossibilité de fait, cent fois objectée aux panthéistes déclarés compile aux panthéistes honteux, ils n'ont jamais balbutié que des abstractions contradictoires. Ensuite les termes dont on nous parle ne sont donnés ni l'un sans l'autre, ni indépendamment du rapport. Qu'ils procèdent de l'homme ou de Dieu , de toute nécessité ces éléments coexistent. La science des contraires est une, a dit excellemment M. W. Hamilton : il ne peut donc pas être question ici de successivité. Si ces trois éléments n'impliquent aueun ordre temporel, ils n'impliquent pas davantage une circonstance
géographique ou un climat déterminé. L'auteor veut que la conception de l*infini se réalise dans les vastes [dlaines de TOrient; celle du fini sur le sol accidenté de la Grèce; celle du rapport, dans TEurope moderne, qui « par sa configuration, par sa température exquise, par le mélange de mers et de terres, de montagnes et de plaines, est projHce au développement complet et harmonique de Thumanité. » (Cours de 1828.)
Nous retrouverons dans un instant , sous des formes encore plus exagérées , le principe de Tinfluence du climat , et nous en discuterons alors la valeur. Nous nous contenterons de remarquer ici qu'en principe la conception de l'infini est, comme Fa si bien démontré M. Cousin lui-même, une idée de la raison , une idée qu'elle nous donne aussitôt que l'expérience nous a donné l'idée du fini. Ce n'est pas à cause de son immensité , c'est précisément à titre de fini qu'une étendue quelconque est pour nous la condition empirique delà notion d'in* fini. Et d'ailleurs , en supposant que de vastes horizons soient comme le symbole et le signe de l'infini , y a-t-il un seul climat où l'homme n'ait pas au moins l'immensité du ciel? N'avait-il pas en Grèce le ciel et la mer ? Et d'où viendrait le privilège des habitants de l'Asie ?
En fait , les spéculations sur l'infini ont été , en
DE LA PHILOSOPHIE DE L*HISTOIRE. i6i Asie et partout aillears , le partage exclusif d'un petit nombre de penseurs. QuMi y en ait eu beaucoup plus en Asie qu'en Grèce , cela va de soimême. Mais si Ton observe les proportions, le contraire sera vraL Est-il besoin pour le prouver de citer les Pythagoriciens et les Ëléates? A la prendre par le caractère général des doctrines re-< ligieuses dont elle a été le théâtre, l'Asie a été plutôt la terre où s'est réalisé le fini , car elle a été , à toutes les époques , couverte d*idolétres.
Les autres parties des formules de M. Cousin sont évidemment entachées de fatalisme. De plus, la manière dont il entend le pn^rès est opposée à la vérité , à tel point que ce serait assez d'une aussi grave erreur pour que son système dût être rejeté. Yoici, du reste , comment il s'en exprime: « Le but de l'histoire et de l'humanité n'est pas autre chose que îe mouvement de la pensée qui » aspirant nécessairement à se connaître complètement , et ne pouvant se connaître complètement qu'après avoir épuisé toutes les vues incomplètes d'elle-même , tend , de vue incomplète en vue in* complète , par un progrès mesurable , à la vuû complète d'elle-même et de tous ses éléments sub* stantiels successivement dégagés, éclairds par leurs contrastes, par leurs conciliations momentanées et Içur» guerres nouvelles, Tel est le bjit général de
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rhisloire et de rhumanité. Ce bat assigné, ce type de pei*fection déterminé, le mouvement de l'humanité et de Thistoire pour l'atteindre est dé* terminables le perfectionnement progressif est certain , mais il est définissable et il est fini t il a pour mesure et pour limite la nature humaine , la nature même de la pensée. « ( Cours de 1S28. )
Distinguons en premier lieu deux sortes de progrès possibles, Tun fini , l'autre indéfini , et ajoutons qu'il ne saurait y avoir de progrès infini , par la raison que ces deux idées sont contradictoires. Cela posé, et le but assigné à Thumanité par M. Cousin étant admis , nous disons que le progrés , moyennant lequel il lui fait atteindre ce but , est à la fois fini ei infini ; fini dans sa durée , infini dans son résultat. Ce progrès consiste, en effet, en ce que Thumanité doit parvenir un jour à la connaissance complète du rapport entre le fini et l'infini Or, connaître complètement un tel rapport , c*est nécessairement connaître de la même manière les deux termes qui le soutiennent , et , par suite, ccmnatlrerinfini complètement, c'est-à-dire infiniment Une telle connaissance acquise dans un temps donné implique don c un progrès à la fois fini et infini, c'est-à-dire une manifeste absurdité.
C'est sous l'influence et par les conseils de M. Cousin que deux houmies, qu'il honore du
titre d*aini8 , MM. Qainet et Michelet » ont popu^ larisé ea France, par des traductions, le système d'Herder et celui de Vico.
D'après Herder, toutes les forces de la nature sont éternelles; Dieu est Tunité systématique de ces forces : ebacvn des phénomènes particuliers de cet univers est une circonstance de leur mani^ festation extérieure , manifestation qui s'accom-* plit par. un progrès continu , sauf à recommencer quand elle est terminée ; le mouvement humanitaire est le dernier terme de cette manifestation. Voilà à quoi se réduit le système d*Herder. Il serait diflBcile , ou en conviendra , de formuler plus clai^ rcmeot le panthéisme.
Nous avons exposé les idées de Vico, et nous n'y reviendrons pas; mais son traducteur a lui-même une doctrine historique , et nous allons en dire quelques mots.
Toute Toriginalité de M. Michelet vient de Fexa« gération avec laquelle il a appliqué à la solution des problèmes historiques Tinfluence de la race et du climat , influence déjà si exagérée par son maître. Que ce dernier ait pris Tidée de Tinfluence du climat chez Montesquieu , chez Bodin ou ailleurs , toujours est-il qu'il cite Montesquieu à ce sujet , et qu'après avoir prêté à Tauteur de l'Esprit des lais une opinion excessive qu'il n'a pas ,
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il enlrcprend bien inutilement de Ten justifier. Dans le livre quatorzième de son « Esprit des lois^ » Montesquieu paraît, il est vrai, trop étendre les effets du climat ; mais II y revient dans le chapitre lY du livre dix-neuvième , et les limites définitives qu'il donne à sa pensée en font un aperçu plein de justesse que nous adoptons pour notre part , tel qu'il est énoncé : « Plusieurs choses, dit Montesquieu» gouvernent les hommes : le climat , la religion , les lois , les maximes du gouvernement , les exemples des choses passées, les mœurs , les manières ; d'où il se forme un esprit général qui en résulte. A mesure que, dans chaque nation , une de ces causes agit avec plus de force , les autres lui cèdent d'autant. La nature et le climat dominent presque seuls chez les sauvages , etc. » ( Loc. cit. ). Il n'y a pas là toute la vérité , mais il n'y a rien de faux, et c'est ajouter à la pensée de Montesquieu son complément logique que de reconnaître pour l'homme la nécessité de lutter contre son climat, et de le vaincre dans une certaine mesure. C'est aussi notre avis. Nous pensons qu'entre les peuples le degré de civilisation est mesuré par le degré de puissance que leur donne sur le climat une doctrine morale, et que les modifications que subit le climat , en raison des travaux que cette doctrine commande , i)euveat
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êlrc extrêmement considérables. Nous terminerons res réflexions en disant que si nous n'avons paià placé l'auteur de a V Esprit des lois » au nombre des écriTains qui se sont directement occupés de la science historique, c'est qu'en effet il a recherché d'une manière absolue la métaphysique des formes politiques plutôt que les lois de rhistoire.
Hippocrate , Platon , Arlstote , Eratosthène cité par Tarron, la plupart , en un mot , des phlloso* phes de l'antiquité ont cru à l'influence du climat Indépendamment de ce que l'observation leur en avait appris , ils trouvaient cette pensée dans la tradition des peuples autocthones , où die était intimement liée à celle de la diversité des races.
On conçoit que certaines peuplades primitives , ayant perdu par un événement quelconque le souvenir de leur origine , aient pu se considérer comme nées du sol. La diversité des terroirs expliquait dès lors naturellement la diversité des races.
Mais, sans recourir à de pareilles hypothèses , le polythéisme antique ne divise-t-il pas les hommes en deux races opposées , l'une fille du ciel , l'autre fille de la terre et du péché? Voilà, selon toutes les probabilités , la croyance sur laquelle est fondé ce que nous nous permettons /l'appeler l'autocthonie.
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La pensée du climat et des races est au fond de tontes les doctrines religieuses hétérodoxes du monde antérieur à TÉvangile, et au fond de tous les systèmes philosophiques nés sur ce terrain* C'est là une erreur vieille de deux mille ans. En rappelant les hommes au dogme d'unité d'origine , et d'unité de but , le christianisme les a placés de manière à ce qu'ils ne puissent, plus méconnaître ni dans la psychologie, ni dans l'histoire , l'unité de leur nature ; dans la psy-» choiogie , car les faits de conscience n'impliquent aucune différence native entre les hommes ; dans l'histoire, car nous sommes parfaitement convaincus qu'à aucune époque il n'y a eu sur la terre aucune famille qui ne pût contracter avec la première venue d'entre toutes les autres des mariages féconds. En définitive , il n'y a entre les peuples d'autres différences phyi^ologiques que celles qui résultent de la différence de leur climat combinée avec la différence de leur doctrine morale.
Cela dit , entrons dans quelques détails sur le système de M. Michelet. L'illustre écrivain, auteur d'un assez grand nombre d'ouvrages animés du même esprit , a particulièrement exprimé sa doc« trine dans un livre intitulé : Introduction à Fhistmre universelle^ publiée en 1831. Sou idée fondamentale est que les peuples sont à l'i-
DE LA PHILOSOPHIE DE L*flîSTOIRE. i6l mage de leur cUniat H cite « ce pays de la France française remarquablement plat , pâle , indécis , et le génie correspondant de la race indigène que les proYindaux appellent indifférence, insignifiance ^ et qu'on doit plutôt nommer une aptitnde, une capacité , une réceptivité nniyerselle. » Le centre de la monarchie française n'est autre chose , suivant lai , que la toile où chaque originalité provinciale devait apporter la broderie de son aiguille ; le cadre de h mosaïque où Gascons, Provençaux, Qnercinois, Auvergnats, Bretons et Normands, formeraient par juxtaposition lunité nationale.
Pour nous , nous pensons que ce n'est pas dans la passivité , mais dans l'activité du centre que se trouve la cause de cette personnalité tellement énergique et absolu, que Paris n'a jamais été contredit lorsqu'il a prononcé : « La France , c'est moi ! d
Au reste, l'élève n'est pas allé, sous ce rapport plus loin que le maître. Chargé de constater l'état de l'instruction publique dans quelques pays de l'Allemagne , et particulièrement en Prusse , M. Cousin applique ainsi à la France la formule dtt cKmat : « Placée au centre de l'Europe, ayanttous les climats , touchant à tous les peuples civilisés et en commerce perpétuel avec eux, la France est essentiellement cosmopolite , et c'est de là que part sa haute influence, n {Rapport de M. Cousin,)
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Serait-ce bien là tout le secret de notre nationalité ? £n fait , d*abord la France réunit-elle tous les climats? Nous regardons la chose comme très con*testable. A nos yeux, le cosmopolitisme de la France vient de son esprit chrétien.
M. Michelet apprécie de la manière suivante la topographie respective de Flndc et de l'Europe. En Asie, dit-il, Thomnie est courbé, prosterné sous la toute-puissance de la nature ; cette puissance , c'est le tigre , l'éléphant, c'est le choléra-morbus» c'est « l'informe Asie. » L'Europe , au contraire , apparaît à l'ingénieux écrivain comme un athlète taillé pour la course et pour la lutte.
D'abord il est inexact de dire que dans l'Inde l'homme se soit ainsi abaissé devant la toute-puissance de la nature ; que la liberté n'y ait point vaincu la fatalité. Les temples souterrains, des montagnes sculptées tout entières, les arts gigantesques, les innombrables pagodes, les éléphants façonnés en machines de guerre , une science industrielle dont la tradition a vanté les merveilles dans le monde entier ; tout cela atteste une industrie puissante , un système complet de conservation individuelle. La lutte n'a cessé que là où cessait la résistance , et si nous avions à notre tour des considérations géographiques à faire valoir , nous dirions qu'en Asie » dans les besoins de première
DE LA PHILOSOPHIE bE LUIS'TOIRE. m nécessité , rhomme obteoait trop facilement , et que si la nature y eût été toute-puissante contre lui, rhomme y serait devenu tout-puissant contre la nature. L*£urope , au contraire , bien loin d'aider à la liberté , Tentravait de toutes parts. Elle fut vraiment la terre de la fatalité , la terre dont il fallut féconder les entrailles par d'intarissables sueurs, après en avoir arraché les chardons et les épines. Grâce à « ces nervures qui se prolongent des Alpes aux Pyrénées, aux Krapacks , à THémus, » un travail énorme qui dure depuis des siècles tend à remplacer, par une vaste plaine artificielle , les aspérités sans nombre qui en hérissent la surface. Le jour où l'ingénieur européen se sera assis sur le dernier Simplon , comme un lutteur sur son ennemi terrassé, ce jour- là, l'Europe rebelle et fatale ne sera pas une plaine aussi facile et aussi libre que l'Asie. Mais la fatalité décisive c'est la fatalité de la faim; c'est ce besoin à qui rien n'est accordé en Europe sans une guerre de chaque instant , qui tient en haleine notre activité, et nous oblige incessamment à vaincre la nature. Au lieu donc de se laisser façonner à l'image de son climat , l'homme se met partout en contradiction plus ou moins ouverte contre cette influence; en repos h où il pourrait librement agir ; remuant là où le mouvement est un casse-cou perpétuel ; faisant des montagnes
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et des vallées dans les pays plats, comme en Egypte, et, comme en Europe, convertissant les montagnes en plaines.