‹ De philosophie de l'histoireChapitre 24 sur 33 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Ecoles saintrBimomenneB. — M. Pierre Leroux.

Peu connus avant 1830, les continuateurs d« Saint-Simon inaugurèrent avec éclat la publicité de leurs théories , à la révolution de juillet , au moment où ils venaient de se partager en denx groupes dont Fun voulait prêcher, et prêcha , en effet, une religion nouvelle, tandis que l'autre» beaucoup moins nombreux, se retranchait uniquement dans la philosophie.

Les premiers étaient devenus panthéistes h la suite de M. Eugène Rodrigue, qui venait de traduire V Éducation du genre humain de Lessing , et d'imaginer une fusion entre les doctri es du philosophe allemand et celles de Saint-Simon. Cette idée fut le principe et la cause du saint-simonîsme Religieux. En ce qui touche les hommes qui s'en firent les apôtres , nous nous contenterons de rappeler leur prêche, leur vie commune, leur hiérarchie , leurs dogmes de la rédemption de la chair et de la femme libre , et le dénouement en cour d^assises de cette triste comédie.

Des débris de la secte se forma un noyan qui retoarna de la religion à la science , mais ce fut pour y appliquer dans tontes les directions les principes do panthéisme. D'une part on fit alliance avec les naturalistes qui étaient partisans de l'unité de composition , du progrès continu , et des autres idées des panthéistes de l'Allemagne contemporain ne ; d'autre part on imagina cette formule historique : « La vérité est la tradition immédiate, acceptée par le consentement immédiat » C'était renouvder la pensée de Gondorcet, qui voulait que la tradition immédiate fut constatée par des conventions nationales périodiques.

M. Pierre Leroux , qui s'est fait depuis une si grande célébrité , fut le méuphysicien et le penseur de cette branche du saint-simonisme. Les nombreux écrits de cet infatigable écrivain ont rendu cet incontestable service que nul mieux que lui n'a posé la question révolutionnaire dans les termes où il faut maintenant qu'elle soit résolue : ou le catholicisme, ou le panthéisme communiste. Le fond de ses doctrines est le même que celui de Lessing ; il n'a fait que développer le système du fabuliste d*outre-Rhin, où il a su trouver un champ sans limites pour exercer sa verve démocratique et social. :

Yoici la pensée de Lessing :

« Il viendra , il viendra certainement le jour de » V accomplissaient , où plus Tintelligence de » l*homine.se sentira persuadée d'un avenir tou- » jours meilleur, moins l'homme aura besoin d*em- » prunter à cet avenir des motifs pour ses actes; » où il fera le bien parce que c'est le bien, et non » parce qu'il s'y rattache des récompenses arbitrai- » res, qui n'avaient pour but auparavant que de » fixer avec plus de force son regard volage, pour » lui faire reconnaître les récompenses intérieures » et plus élevées qui accompagnent la vertu.

» Il viendra certainement le jour d'un nouvel )o Évangile éternel , jour qui nous est promis » même dans les livres élémentaires que la nou- » velle alliance nous a donnés.

«Marche à pas insensibles, Providence éter- » nelie ! Laisse-moi seulement ne pas désespérer » de toi , alors même que ta marche me semble- 9 raît rétrograde! Il n'est pas vrai que la ligue la » plus courte soit toujours la ligne droite.

» Tu as tant de choses à emporter après toi sar » ton chemin éternel ! tant de mouvements obli- » ques à exécuter ! Qu'est-ce à dire , si l'on admet » pour un moment que la grande roue lente qui » mène l'espèce humaine à son état de perfection » ne peut être mue que par de petites roues plus

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 173 » accélérées, dont chacune apporte sa part de mou- » vement dans Tensemble !

> Il n*en est pas autrement ! Cette même voie » qui mène Fespèce humaine à son état de perfec- B tion, il faut que chaque homme en particulier, » lot ou tard. Fait parcourue en personne.

• Dans le cours d'une même existence? me dira- » t-on. Le même homme peut-il , dans le cours de » sa vie, avoir été juif sensuelet chrétien spiritua- » liste? Peut-il plus encore, les avoir dépassés tous »'deux ?

» Pour cela non! Mais qui empêche que chaque » homme n'ait existé plus d'une fois dans ce monde?

» Cette hypothèse est-elle si ridicule , pour être » la plus ancienne , et parce que Tesprit humain la » rencontra tout d'abord , lorsqu'il n'était pas en* » core faussé et affaibli par les sophismes de l'é- »cole?

» Pourquoi n'aurais-je pas fait sur la terre tous

> les pas successifs qui seuls peuvent constituer pour » l'homme des récompenses et des punitions tem-

> porelles ?

» Pourquoi ne ferais-je pas plus tard tous ceux » qui restent à faire , avec le secours si puissant de » la contemplation des récompenses éternelles ?

» Pourquoi ne revicndrais-je pas sur la terre lou- » tes les fois que je suis en position d'acquérir de

» ttoUveHes connaissances, de nouTellcs capacités! » Est-ce que j'en emporte chaque fois une teHe Il masse» qu'il ne vaille pas la peine de revenir?

» Non pas assurément.

» Serait-ce l'oubli de mes existences antérieures » qui m'en empêcherait? Tant mieux si je les ai » oubliées. Le souvenir qui m'en resterait ne ferait » que m'ôter la possibilité de bien employer ma vie » présente. Et d'ailleurs mon oubli actuel , est-ce » un oubU éternel?

» Mais je perdrais ti*op de temps, me dit-on. • Perdre du temps ! qu'est-ce qui peut me pres- » ser ? Toute l'éternité n'est-elle pas à moi (1) ?»

M. Pierre Leroux définit ainsi l'humanité :

« L'humanité est un être idéal , composé d'une » multitude d'être réels, qui sont eux-mêmes Tba* » manité en germe, l'humanité à l'état virtuel; et, » réciproquement, l'homme est uu être réel, dans M lequel vit à Tétat virtuel , l'être idéal appelé hu- » manité. L'homme est l'humanité dans une mani- » festation particulière et actuelle. » (De l'huma'^ nité, page 206.)

Il dit ailleurs

« Tout se tient, tout s'enchaîne dans cette doc-^ » trine ; elle est une , comme la vérité, comme la

(1) VÉducation du genre humain, § 86-100, traduction d'Eujfène Rodrigue.

DE LA PHIL080PHIB DE L*HISTOIRE. 171 ivie; ouplatôtelleestlaTéritéetlaTie. Exprès^ » sioii adéquate de la vérité et de la yie, comment » ne senûl-elle pas ce qu'elle exprime ! Lorsque » l'humanité a besoin d'une conception nouvelle » de la ?ie , les hommes délaissent peu Si peu les » idées que la tradition leur avait transmises ; ils se «font critiques, sceptiques et novateurs; ils cher* » chent un nouveau ciel et une nouvelle terre. U y » a là un moment de crise et de renouvellement II » faut mourir pour renaître. L'âme, désolée, ap- » peUe le salut Privée en a[^rence de tout rap- » port avec Dieu, elle aspire vers Dieu ; elle rentre » en elle-même pour remonter à Dieu ; elle hiter- » terroge l'univers pour que l'univers lui parle de » Dieu. Immanent dans l'univers et dans toutes les » créatures, immanent dans notre âme, Dieu lui » répond. Alors la parole humaine est la prise de » possession de la vie par elle même , la vie pre- » nant conscience d'elle-même , la vie se révélant B à elle même par un mystère que l'antique sym« B bole du Verbe a appelé incarnation. » {Revue SO' cicUe^ 2* année, p. 129.) Plus loin il ajoute :

« Je vis par la communion avec mes semblables ; » donc ils sont l'objet de ma vie, comme l'être que • je reconnais en moi en est le sujet Mais l'oi^et > peut-il se séparer du sujet dans le phénomène

> même de la vie ? Donc entre eux et moi , il y a » vie indivisible. Or je ne vis pas d'eux comme je vis du monde extérieur; mais cela s^appelle aii- » tbropopbagie, crime, meurtre, usurpation, vol,

> et de cent autres noms qui révèlent la conscience » humaine indignée ; et cela ne constitue pas beu« » reux , mais véritablement malbeureux, ceux qui • oppriment ainsi leurs semblables, c'est-à-dire an M fond eux-mêmes. La morale, le droit entier, tou- » tes les lois sont fondées sur cette solidarité des » bommes. Car si Thomme pouvait, sans se nuire » à lui-même, sans se blesser lui-même , blesser » les autres hommes et vivre d'eux comme il vit » des autres êtres, il n'y aurait jamais eu ni mo< » raie, ni droit, ni lois, puisqu'il n'y aurait jamais » eu de société humaine , pas plus qu'il n'y a de » véritable société entre l'homme et 1 es animaux » les végétaux ou les pierres. L'homme peut dé-, » truire un animal sans se blesser lui-même; mais » quand il lue un homme , il est son propre assas- V sin aux yeux de Dieu , qui les a faits semblables » et un dans la vie. Voilà la source des lois et de la » morale : c'est l'identité des hommes , c'est leur «solidarité. Donc l'Humanité existe. » {Ibid.j p. iUO.)

Comme Lessiug, M. Pierre Leroux croît à « îa renaissance de Thomnie dans l'humanité. » La mé'

tempsycose et cette solidarité éternelle et absolue, par laquelle chaque progrès profite à tous, conduit incessauMuent Thumanité, dont Dieu est le principe immanent, dans la voie de son indéfinie perfectibi* lité. Nous n'avons rien à dire ici ni de la triade^ ni du circtUus ; nous n'avons^ pas même à discuter, dans sa généralité, une doctrine dont notre travail est la réfutation perpétuelle.

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