‹ De philosophie de l'histoireChapitre 26 sur 33 · I. Des Mystères · texte numérisé non relu

I. Des Mystères

De Texégèse de M. Bûchez sur les mystères, il résulte , 1* qu'il n'y a pas de mystère proprement dit ; 2° que le dogme de la Sainte-Trinité a été absurde et inintelligible aux yeux de la raison humaine jusqu'à ces derniers temps; 3^^ que la doctrine de M. Bûchez le comprend et l'explique , même dans ses parties réputées « les plus mystérieuses. > Nous allons établir ces trois. points par des citations , et prouver chemin faisant , contre' M. Bûchez , qu'il y a des mystères ; que le d<^me de la Trinité n'a jamais été qualifié d'absurde par aucun écrivain catholique , autrement que par métaphore ; que les conciles et les Pères l'ont expliqué , dans tout ce qu'il renfermait d'intelligible et

d'explicable ^ que d'autres philosophes avant lui

18X BIBLIOTHÊQUIÏ NOUVELLE,

ont prétentla comprendre et jpouvoir cTpKqûer W mystère en tant que mystèœ ; enfin que ses explications nient formellement le dogme, et mettent à- 88 place ime conception que Ton jugera.

Les dogmes que TÉglise propose à la foi des chrétiens , sous le nom de mystères, sont commn* Hément définis par les théologiens « des vérités qui surpassent ^entendement humain. » Ce qui donne lieu aux mystères, c*est la disproportion infinie qui d^ingue l'entendement divin de Tentendement humain, disproportion que ne comblera jamais la vision béalifique elle-même , à quelque degré qu'on U suppose , précisément parce qu'elle a des degrés. La lumière de la gloire» moyen créé et fini à l!aide duquel Dieu nous découvrira son essence , ne pourra jamais nous permettre de la oompren* drc tout entière. Alors sans doute « nous verrons Dieu face ï face ; nous le connaîtrons comme H nous connaît. » (Saint Paul.) C'esi-à-dire que nous le verrons dans son essence , comme il nous voit dans la nôtre; mais la manière sera semblable, sans être égaie , car Dieu nous comprend , et nous ne comprendrons pas Dieu.

Les grands mystères du catholicisme sont préposés à la foi des hommes comme des vérités dont la nature est de surpasser la nature de Tefitcnde- Q;cui humaiUi U suit delà qttc toute cxplictition cii

DE LA PHILOSOPHIE DE L^HISTOIRE. 183 vertu de laquelle on prétend rendre le mystère intelligible à rjiomme , suppose par le fait que cette vérité et l'entendement humain sont de tnéme nature 5 ce qui est le renversement de la foi ; du mystère et de la religion. Il suit encore de Ri que les seules explications compatibles avec la foi sont : !• celles qui ont pour but )a meilleure intelligence possibte des termes sous lesquels le mystère est présenté; 2* la recherché, dans ce qui est à notre portée , des analogies, des imagos , de$ figures qui peuvent nous tracer quelque ombre de Tincompréhensible réalité qui forme l'objet du raystère. Telles ont été , telles doivent être les explications catholiques du mystère de la Sainte -Trinité ; pour être catholiques, il faut qu'elles en réservent Tincompréhensîbîlité. Telles ne sont pas , comme on va voir , les explications de M. Bûchez. Écoutonsle d'abord sur les mystères en général :

« Il est absurde de nier un mystère , parce que nous ne le comprenons pas; un secret incompris, n'accuse que l'incapacité scientifique de ceux qui ne le comprennent pas; tout ce qui dépasse notre puissance explicative est mystère vis-à-vis de cette puissance , et cesse de l'être lorsque cette puissance est accrue ; une révélation ne serait pas ce qu'elle est, si elle ne contenait uu enseignement iopéiie.ir il touicla rciencc lumaine (du temps

ink ftlBLiOTHÈQUË NOUVELLE,

OÙ elle parait) , et si elle n'était propre par suite à donner un buta cette science. » {Traité complet^ tcmc III, page 58.)

Ainsi, pour M. Bûchez, le mystère n'est pas, de sa nature , une vérité surpassant la portée naturelle de Fesprit humain ; pour lui , entre la puissance qui ne comprend pas cette vérité et la puissance qui la comprend, entre la puissance à l'égard de qui elle est un mystère , et la puissance à Tégard de qui elle a cessé d'en être un , il n'y a pas une différence de nature, mais une simple différence de d^é. Voilà donc l'entendement humain qui , sans sortir des conditions ni des lois de sa nature, acquiert un degré d'intelligence qui lui permet de comprendre un mystère. Si cela est, nous disons que le pré* tendu mystère était une vérité iatelligible de sa nature par l'entendement humain. Nous disons de plus que si cette doctrine est vraie, il n'y a pas un seul mystère dans le sens catholique de ce mot.

Et c'est bien là ce que pense M. Bûchez ; c'est là une conséquence de sa doctrine sur le progrès , doctrine d'après laquelle Dieu fait l'éducation du genre humain par des révélations progressives, d'où il suit, comme il vientde nous le dire, « qu'une révélation ne serait pas ce qu'elle est, si elle n'était propre à donner un but à la seience humaine» ,

c'est4*dire à lai fournir de nouveaux problèmes h résoudre. Au reste, ce que M. Bûchez a écrit sur le mystère de la Trinité ne peut pas laisser là-dessus le plus léger doute. Citons :

« La Trinité est non-seulement le dogme le plus vrai , mais encore le plus explicatif et le plus rai* sonnable... L'enseignement de ce dogme est un miracle véritable ; car jamais la raison humaine ne Teût pu imaginer : il fut absurde aux yeux de cette raison pendant un grand nombre de siècles ; il fut paiement inintelligible. Aujourd'hui, qu'il nous est donné de le comprendre , nous le croyons du moins, nous voyons que Dieu, en nous le rêvé* lant, s'est conduit avec nous comme le fait tous les jours avec ses enfants un père soigneux de leur avenir ; il conGe à leur foi des préceptes qu'ils ne comprennent pas , mais qu'ils comprendront plus tard , et dont ils se serviront utilement , si cependant leur foi a été assez grande pour les déterminer à conserver les paroles de leur père, quelles qu'elles fussent, uniquement parce qu'elles venaient de lui. » (Traité complet, tomeiir, p. 59-60.)

La chose peut-elle être douteuse pour quelqu'un? N'est-il pas mille fois évident que , selon M. Bûchez , en ce qui concerne le dogme de la Trinité , l'homme est allé de la foi h la science , cl que ce qui avait commencé par être pour lui un mystère

9i fini par n'en être plas un? Continuons de citer : « Nous allons çn donner un exemple en proposant une explication qui nous semble possible de Tune des parties du dogme catholique qui , de tout tempç , a paru Tune des plus mystérieuses. Nous choisissons celle dont nous n'aurons point occasion de nous occuper, lorsqu'il s'agira d'exposer ce que c'est que la Trinité de l'âme humaine. Nous voulons parler de l'enseignement qui nous apprend qu'il y a en Jésus-Christ deux natures et une seule personne. Ce fait de deux natures aussi différentes que la nature humaine et la nature divine « une cependant de manière à ne former qu'une seule personne, bien que l'une et l'autre restent entières et parfaitement divisées; ce fait est l'un de ceux qui semblent le moins accessibles à l'intelligence humaine. Cependant si nos lecteurs veulent bien reprendre la théorie de l'idée que nous avons exposée dans notre premier volume, ils reconnaîtront qu'il ne pouvait en être autrement. En effet, puisqu'il est prouvé par les faits que nulle idée n'existe , dans un être humain ou dans notre condition actuelle, sans qu'il y ait, en même temps, et un acte de l*esprit, et une impulsion cérébrale, il est évident que, quelque soit le nombre des natures spirituelles qui concourent ensemble à un acte spirituel, il n'y aura jamais qu'un seul système

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. i81

d'impressioas cérébrales correspondantes ; car il n'y a qu'un seul cerveau. Ainsi , quoique soit le Booibre des natures spirituelles agissaot, pour un seul acte ^ sur uo seul cerveau , il y aura unité d'idée, unité, de personne» etc. » (IbicLt page» 56-57.)

Faisons d'abord observer à M. Bûchez qu'il n'expl'qqe pas ici le dogme de la Trinité , mais celui dç l'Incarnation, ce qui n'est pas du tout la même cbose. Que cela ne nous arrête pas. L'auteur du Traité complet en appelle à sa théorie de l'idée, afin de montrer à ses lecteurs la puissance et la justesse de sou explication. Pour réfuter ce qu'on vient de lire, nous n'avons nul besoin de discuter ici cette théorie de l'idée, qui n'est assurément ni la moins originale, ni la moins risquée des inventions du philosophe. Parmi les erreurs capitales dont pullule la psychologie de M. Buchezt il nous suffira de relever les suivantes.

L'âme humaine, selon l'auteur du Traité eom^ plet^ est une spontanéité pure; elle agit à priori; elle agit sur le cerveau, elle est h substance dû la personnalité. (Ibid.^p. 325.)

Pour que l'âme humaine fût une spontanéité pure, il faudrait que connaître et vouloir fussent simultanés en elle, qu'elle ne pût exister qu'en aae ; il faudrait qu'elle fût Dieu.

Pour agir à priori^ pour agir sur le cerveau, il faudrait qu'elle fût indépendante du corps , et M. Bucbezesttout-à-fait decetavis, caril dit qu'elle est :« une force libre, indépendante, quant à sonessence, du milieu (le corps] où elle est enfermée ou contenue. » [Ibid^ , p. 329.)

Enfin pour être la substance de la personnalité, il faudrait qu'elle composât à elle seule la nature humaine, et que le corps n'y entrât pas essentiellement. M. Bûchez le croit ainsi, car il définit l'homme « un esprit créé... auquel Dieu a confié un organisme » (p. 251) ; car il remplace le dogme catholique de la résurrection et de la glorificatioa des corps par une théorie de la mémoire spirituelle, où 11 enseigne que les idées et les actes, les vertus et les vices de notre âme sont des réalités « sub^ stantielles et impérissables » qui doivent être, dans l'autre \ic « notre corps spirituel, » et faire «notre gloire ou notre condamnation lorsque arrivera le jour du jugement.» (Ibid., p. /l29.] Bornons-nous aux remarques indispensables.

L'âme humaine n'est pas Dieu ; elle n'est point « enfermée ou contenue» dans le corps, elle est unie avec lui dans une même vie, et de leur union résulte la nature humaine ; elle n'est donc point indépendante du corps, elle n'agit donc pas sur le cerveau, mais avec le cerveau, ce qui est bien diffé«

D£ LÀ PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 189 rent(l); enfin elle n'est pas la substance unique de la personnalité, car la personnalité a nécessaire* ment pour sujet d'inhérence ce qu'il y a d'essentiel dans la nature où elle réside , et ce qu'il y a d'essentiel dans la nature humaine, c'est l'union de l'âme et du corps.

Lorsqu'on se trompe ainsi sur la nature bu« maine isolément considérée, il serait bien extraor-

(1) Nous mettons ici en note, afin de rendre cette question tout-à-fait évidente, un passage du P. Ventura, relatif à la théorie scolastique du composé : « L^espèce de philosopMe, dit ce savant thomiste, qui attribue à Tâme toutes les actions et affections humaines, doctrine suivie par Platon, par Descaries et par Leibuitz, tourne à la fin en idéalisme, comme Thistoire en fait foi. La philosophie, au contraire^ qui attribue ces mêmes actions au corps et aux sens , celle d^Épicure , de Locke et de Condillac, aboutit de son côté au matérialisme, conclusion également prouvée par Thistoire. — La vraie philosophie est celle qui attribue les affections et les actions au composé [eomposito seu corijuncto), et ce fut celle de saint Thomas et de tous les scolastiques. Et cependant, chose étonnante, cette théorie du composé, principe de toute psychologie légitime, est connue des hommes les plus ignorants. Le peuple ne dit pas en effet : l'dme de Pierre souffre du pied; encore moins, le corps de Pierre a mal à la tête^ mais Pierre (à savoir ce composé d*âme et de corps qui s*appelle Pierre) a mal au pied , ou mal à la tête. » [De Methodo philosophandi , p. 130 , noie).

dinairc que l*on ne se trompât point en traitant de

l'union de cette nature avec la nature divine.

Notre Seigneur est à la fois Dieu et homme ; il y a en lui deux natures, et deux volontés dans une seule personne. Pour ne parler ici que de sa vie terrestre, il a pensé, voulu et agi comme Dieu et comme homme ; ses actions hunàalnes ont été produites par ^on âme sainte agissant non pas sur mais avec son cerveau; ses actions divines ont été produites par sa nature divine, agissant de son côté selon la plénitude et rindépendance de son essence.

Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, pendant que la pécheresse pleurait à ses pieds chez Simon le Pharisien , il voyait cette action des yeux du corps, c'est-à-dire humainement, comme son hôte la voyait lui-même; mais, de plus que lui, il voyait par sa divinité l'essence de cette femme et rintention qui en émanait.

Que veut donc dire M. Bûchez lorsqu'il nous montre la nature divine etTâmede Notre-Seigneur agissant ensemble sur son cerveau pour le même acte, et qu'il explique par ce moyen en lui l'unité d'idée et l'unité de personne? Celte explication n'est-elle pas le renversement de la nature divine et de la nature humaine? de la nature divine qui aurait besoin d'agir sur un cerveau pour avoir une

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. i9i idée 7 de la nature baniaiiie où Tâme agirait fur soa cerveau et non pas avec lui?

Nous ne nous arrêterons pas davantage au mys^ tère que M, Bûchez nous propose en son nom et qu'il présente comme la formule générale explica* tive du dogme catholique de Tlncarnation » savoir la. possibilité du concours de plusieurs natures spirituelles pour produire un seul acte sur un seul cerveau. Il est maintenant prouvé , que Ta'uteur du Traité complet n'a pas expliqué le mystère de la Trinité , car il n'en a pas dit un mot; il est prouvé aussi qu'il n'a pas été plus heureux sur le mystère de l'Incarnation confondu par lui avec le précédent.

Sur un mot de TertuUieh , M. Bûchez décide que les catholiques ont sérieusement tenu pour al)surde « pendant un grand nombre de siècles » le dogme de la Trinité. Les écrivains qui l'auraient (ait auraient jugé rationnellement le mystère, c'està-dire qu'ils n'y auraient pas reconnu une vérité supérieure à la raison, et ils n'eussent pas été catholiques. Quant au célèbre passage de Tertullien (De carne Ghrisli)« Mortuus est DeifitiuSy credibile est, quia ineptum est ; et sepultus revixif^ eertum est, quia impossibile^ » n'est-ce pas là, selon la réflexion de Leibnilz, « une saillie qui ne peutêtre entendue que des apparences d'absurdité?»

4Ô2 BIBLIOTHÈQUE fKOUVELLE.

Nous avons dit que les conciles et les Pères avaient expliqué ce dogme dans tout ce qu'il renferme d'explicable. Gela ne souffre point de difficulté ea ce qui regarde la lettre du dogme; leurs définitions et leurs commentaires n*y ont rien laissé d'obscur. Restent donc uniquement les indue* tions qu'ils en ont tirées pour la connaissance de l'âme humaine. Sous ce rapport, M. Bûchez est le seul écrivain se disant catholique qui , du moins à notre connaissance , ait prétendu corriger les inductions des Pères.

Nous avons dit encore qu'avant l'auteur du Traité complet , d'autres philosophes avaient pensé pouvoir comprendre et expliquer ce mystère en tant que mystère. De ce nombre fut Abeilard. C'était aussi avec le flambeau d'une théorie nouvelle sur la connaissance que cet homme de génie entrait dans le dogme de la Trinité pour en éclairer les ténèbres divines. Saint Bernard se chargea de prouver à cet inventeur « qui, de toutes les choses du ciel et de la terre, ne daignait rien igno-» rer, à l'exception du seul 7e 9îe sais, qu'en prétendant rendre raison de tout, il expliquait, contre la raison et contre la foi, ce qui était au-dessus de la raison. » ( S. Bernard , De error. A bail. ) Nous ne pouvons mieux finir que par cette pensée de Leibnitz : « Les mystères se peuvent expliquer

DE LA PHILOSOPHIE DE L*HIST0IRË. 193 dotant qu'il faut pour les croire ; mais ou ne les saurait comprendre^ ûi faire entendre comment ils arrivent »

IL Des Attributs de Dieu.

Voici d*abord]a pensée de M. Bûchez sur cette matière :

« Selon nous, la question des attributs de Dieu doit être agitée en philosophie seulement dans le cas où Ton espère en tirer quelques fruits dans Tordre pratique. Or, elle peut être considérée comme féconde dans deux circonstances , soit lorsqu'il s*agit de répondre à quelque objection et d*écarler les scrupules de Tincrédulité, ou les erreurs de la curiosité , soit lorsqu'il y a à espérer d'en déduire quelque application utile dans la science ; ces circonstances exceptées, il nous semble toujours plus dangereux qu'utile de traiter un sujet si difficile, qui présente mille occasions d'erreur. Trop souvent, en effet, l'homme conçoit Dieu à l'image de sa faiblesse; il ne s'élève pas jusqu'à Dieu , mais il l'abaisse jusqu'à lui ; il lui prête des qualités qui ne sont qu'humaines. » {Traité comp,, t 3, p. 19.)

Ceci est une pierre d'attente pour une argumentation dans laquelle M. Bûchez entrera tout à l'heure contre Lcibnitz Le sujet, il est vrai, n'est

194 BIBWOTHÈQUE WUVELLE.

pas aisé; il a cela de commun Avec toql^ tes cl»0ses méihaphysiques. Mais les procédés d'iayesUgation sont parfaitement sûrs, et il n*y a de sérieuses difficultés que sur deux points dont , aa reste, M. Bnchez ne dit pas un mot Pour ceux qui savent contenir et diriger leur esprit, le danger est nul, et le proût immense. Faudrait-il donc, parce que Tesprit humain est faible et la question ardue, renoncer k connaître Dieu abstraclivement jusqu'au degré où il nous est donné de le connaître? Le contraire a été jusqu'à M. Bûchez l'opinion commune des théologiens et des philosophes. En y regardant bien, il ne se sépare luimême, eh cela, qu'en apparence, de l'avis de tout le monde, caries circonstances où, selon lui, v la question des attributs de Dieu doit être agitée en philosophie , » comprennent évidemment toute retendue de cette question. Et, cela ne fût-il pas exact , que, pour résoudre les problèmes dont la discussion serait admise , il faudrait commencer par une théorie générale sur les attributs de Dieu, c'est-à-dire qu'il faudrait en faire la science tout entière, car une partie d'une science quelconque ne peut être convenablement traitée qu'en regard du plan et de Texécution de toutes les autres.

Puisque l'auteur du Traité complet devait, pour son propre compte, et du point de vue de ses

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 495 doctrines , résoudre en partie cette « difQoile et dangereuse question , » il ne pouvait donc ne pas la résoudre tout entière , ni négliger de rétablir préiiminairement telle qu'elle est débattue entre les théologiens et les rationalistes, en signalant les points controversés, aussi bien que les méthodes enjployées de part et d'autre. Voilà ce que U. Bûchez devait faire; voici ce qu'il a fait

V Dieu t comme on le sait, dit-il, est défmi par les philosophes et les théologiens, l'être qui existe par lui-même ;... ensper se^ existentia per se^ les théologiens donnent à cette différence le nom d'asséité, aseitas. »

Si, comme M. Bûchez l'assure, on définissait Dieu eus per se ^ on n'aurait point tiré de là aseitas^ mais perse'itas, Per marque la cause instrumentale ; a ou a& la cause efficiente, et pour exprimer que Dien n'en a pas., on devait dire et on a dit evs a se, d'où aseitas. « Les perfections que l'on fait ressortir de ce premier attribut , continue M. Bûchez, sont au nombre de dix : 1® TinGnitéi 2" Tuniré ; 3« l'indépendance et l'omnipotence ; 4" l'intelligence, la sagesse et la béatitude ; 5^ la sainteté, îa honte, la justice et la véracité ; 6" la simplicité ; 7° l'immensité ; S'» Téternilé ; 9" la science ; 10« la prévoyance. » [Ibid.^ p. 28.)

M. Bûchez se trompe; il n'y a pas là dix attri-

Id6 BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE,

buts ; il y en a seize. Nous verrons tout à Theure d*où vient cette erreur. Il a emprunté ce système et cette liste à la philosophie de Lyon. G*est le n)ême ordre et la même division.

« l»"» {Caput), dit Lyon, erit de infinitate ; 2"" de uniiale; 3""* de itidependeniiâ et oiwnipotentid; U'^'^de inteUigeniid, sapientid eibeatitudine; 5""* de sanctitate , honifate , jmtitid et veraciiate ; 6*" de simpîicitate; T*" de iramensitate ; 8""' de œternitatc ; 9"«" de immutabilUaie; 10'"" de libertate; M''"' descientiâ;\2'*"' de provideniia divinâ,ï> {Inslitttt. philosoph,^ X. 2, p. 2.)

L'auteur du Traité complet a commis dans cet emprunt plusieurs méprises fort singulières. Il a supprimé la dixième et la onzième divisions, sans qoe nous puissions en soupçonner d'autre motif, de sa part, que celui de se les être réservées; car ce sont les seules qu'il traite ex profêiso. Il iv^dnit providentia divina par prévoyance, sans s'apercevoir que providence et prévoyance sont loin d'être la même chose ; que l'auteur ne devait pas indiquer une division particulière pour la prévoyance , mais la faire entrer dans celle de la science (ce à quoi il n'a pas manqué, ibid., p. 82), car la prévoyance c'est la science en rapport avec le temps; enfin qu'il devait nécessairement consa-

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 107 crer un chapitre à la providence divine ^ Tun des principaux attributs de Dieu, ce qu*il a fait.

Mais la plus grave distraction de M. Bûchez c'est d'avoir pris une énumération de chapitres pour une énumération d'attributs. Lyon annonce douze chapitres : Nunc perfectiones divinœ quœ ex primario illo àitributo , tanquam à fonte sca^ turiunt, duodecim in capitibus sunt expendendœ. — M. Bûchez n'est pas sdié plus loin que duodecim y et comme il supprimait le 9**"> de im^ muiabilitate, et le 10"'" de tibertate^ il a traduit : « Les perfections que l'on fait ressortir de ce premier attribut sont au nombre de dix. » Il en promet dix, et il en nomme seize ! Avec les deux qu'il a retranchées , cela eût fait dix-huit attributs en douze chapitres, ce qui est bien le compte de la philosophie de Lyon.

Misères! dira-t-on. Oui, certes, misères; et c'est justement à ce titre que nous les relevons. Nous poursuivons notre but ; nous l'aurons atteint lorsque nous aurons prouvé que M. Bûchez, emporté par la fougue de l'hypothèse, a regardé du côté des faits avec impatience, avec dédain ; qu'il lui est arrivé forj souvent de méconnaître et de contredire ceux qu'il avait produits lui-même ; qu'il ne s'est pas donné le temps de lire et de comprendre les théories des autres, mêmelors^

d98 . BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.

quHI s*agissait de questions qu'il jqgcait « difficiles et dangereuse. »

Passons i des inexactitudes d*un autre geore. Supposons que le livre de M. Bûchez tombe euti^ les mains d'une personne qui soit peu au courant des choses philosophiques. Ne croira-t-elle paa , celte personne, qu'il y a chez les théologiens, et même chez les philosophes , un seul principe de dérivation pour les attributs de Dieu , et que ce principe est Tasscité? Ce serait là cependant un^ bien grande erreur.

La question de savoir quel est en Dieu Tattribat premier et fondamental divise, en effet, lesthéolo-* giens, et voilà Fun des deux points qui offrent uoe réelle difficulté dans la thèse des attributs diviosK « In hujus questionis non minus difficile quant celebrisresolutione^ in variasscinduntursenteU' iias théologien (.BilluarL)Les uns distinguent entre l'essence et la nature ; car, disent-ils, l'essence est le principe de l'être et la nature le principe de l'opération ; et ils veulent que l'essence $oit constituée par l'asséité, et la nature par l'intellection* D'autres veulent que celte distinction n'ait qu'une valeur logique ou subjective {ratio raiiocinans)^ et qu'elle n'ait aucune valeur ontologique ou objective, (ratio ratiocinata]. D'autres la repoussent purement et simplement, parce que, disent-ilS| les

DE LA PHILOSOPW f>p L'HI3T0IRE. 199 conciles, les Pères, les théologiens et les pliilosophes emploient indi(Téremi;nent les mots essence et nature. A ce débat en succèdent d*aulres. Il y en a qui Xoiit consister la nature divine danç la collection de toutes les perfections , d*aù on tire cette définition : Dieu est Vêtre souverainement parfait. Mais cette définition n'atteint pas le point de la difficulté. Elle est vraie en ce qui touche la constitution réell£ de la nature divine, dont on ne s'occupe nullement ici ; elle est fausse quant à la constitution métaphysique de cette nature » constitution où Ton ne regarde pas à tout ce qu'il y a de* réalité dans l'objet, mais seulement «^ ce qui est premier et par conséquent source et origine de tout le reste. Or, être le premier des attributs» n'est pas la même chose que la' collection des attributSL Scot et les siens placent la nature divine dans l'infinitude, et ils défmissent Dieu : VÉtre infini de toutes manières. Cette opinion, disent les thomistes, ne diffère pas de la précédente. £n outre, ajoutent-ils , l'infinitude est un simple mode de Is^ natnre divine, la manière d'être de ses perfections, ne se distinguant virtuellement d'au* cune d'elles. Les thomistes combattent aussi l'asséité , comme premier degré jnétaphysique de l'essence divine. Dans leur école ce rang apparu tient au degré intellectif, principe qu'ils entendent

SOô BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE,

de plusieurs façons, dont la plus suivie parait é(re le système de Tiatellectioii, ou terme ultérieur de Tacte pour la puissance intellectuelle.

Après le degré constitutif, ou la différence essentielle de la divine nature, le second point difficile est de savoir le comment de la distinction des attributs entre eux et d*avec Tessence de Dieu. Il a été émis à ce sujet plusieurs doctrines condamnées par rÉglisé ; celle de Gilbert de la Porée, celle de Tabbé Joachim^ celle d'JBtius et d*£unomius, celle des sociniens, etc. —Sur cette question, Técole se partage en trois grands systèmes, celui des nominalistes, celui des scotistes, et celui des thomistes.

Nous ne pénétrerons pas plus avant dans ces matières. Notre dessein est rempli, car il est surabondamment prouvé , si nous ne nous abusons, que rasséité n*est pas, il s*en faut de beaucoup, le seul principe d*où les théologiens dérivent les attributs de Dieu.

Un mot maintenant sur la méthode. Elle est la même pour tous les théologiens. Le degré constitutif une fois fixé, ils procèdent à l'énumération des attributs, les déterminant par voie négative et par voie affirmative. La voie négative ne diffère pas delà dialectique platonicienne; elle consiste à nier de Dieu les perfections qui, dans les êtres créés, excluent formellement rinfini, Dans le mode affirma*

bE LA PliiLÔâOPHlE ÊE L^HIStOIRE. 304 lif, aucontrure, on altribuc2i Dieu toutes les per-iéctioDs des êtres créés que ToQpeut conce?oir iniinies. Cette méthode est aussi celle des rationaliste. Les points de départ seuls diffèrent. Les théologiens prennent Thomme tel que la société le leur donne ; rhomme vrai, celui que Téducation a mis en acte et qu^elle a pourvu du dogme de Texistence concrète et de Texistence abstraite; celui qui connaît le réel et le possible, et ils tirent de là leurs inductions pour la connaissance abstractive de Dieu. Les rationalistes, au contraire, prennent l'homme introuvable, fruit d'une hypothèse qu'on ne doit pas admettre, par le seul motif qu'on ne saurait la vérifier ; l'homme séparé de la société, et supposé capable de se mettre intellectuellement en acte lui-même, sans aucun besoin d'éducation; l'homme fictif, chimérique, impossible ; et après lui avoir fait usurper le dogme de l'existence, ils partent de son âme pour s'élever à Dieu, induisant la théodicée de la psychologie. En cela, les théologiens et les rationalistes diffèrent; mais ils s'accordent sur la méthode, laquelle consiste essentiellement, que l'on parte du monde ou de l'âme humaine, à n'attribuer à Dieu que des perfections susceptibles d'infinitude. Disons, en terminant, que les procédés de cette méthode sont parfaitement sûrs; qu'il est tt*ès facile de s'y con-

Wi BÎBLÏOTHÊQtrtî fîOtîVPXLË.

fonnet*,sans conrif, en ancone façon, le risque dtl a prêter à Dieu des qualités qui soient purement btimaines, » sen! danger siguafé par l\f. Budleï, dans la ijuestîon * plus dangereuse qu*utfle » de» attributs de Dieu.

M. Bûchez consacre vingt lignes à l'analyse de ce qu'il regarde, si mal à propos, comme la doctrine commune des théologiens sur cet article. Vingt lignes, h où les théologiens ont deux gros irt-S" ! Vingt lignes, là où le pauvre compendium^ qui s'appelle la philosophie dé Lyon, compte cent vingt-trois pages! Et ce n'est pas ici, tant s'en faut, une question mise au rebut. Dans un manuel de philosophie de six cent quarante-deux pages, récemment publié par MM. Jacques , J. Simon et Saisset, ils enontdonnécinquante-neufauxattributs de Dîfeu. Que penser, quand on trouve dans un livre un exposé si incomplet, si marqué d'inattention, après y avoir lu des choses comme celles-ci:

« Nous avons voulu faire un traité dogmatique de philosophie, c'est-à-dire exposer renseignement traditionnel et le compléter; nous avons voulu faire un livre où Ton trouvât tout ce qu'il était nécessaire de posséder en philosophie, soit ancienne, soit moderne [Préface]. » Et ailleurs: «.... Nous nous sommes cru obligé de ne ricu omettre d'important, afin que nos lecteurs trouvent dans cet ouvrage

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HfSTOiRE, 203 quelque érudition à recueillir, indépendamment de nos propres idées; et, en définitive, afin qu'ils pcnssent juger nos doctrines eii connaissance de cause, n [lùld., t. l,p.lB2.)

Établir sa compétence, en résumant avec force et clarté Tétat actuel d'une des principales questions de la métaphysique, telle était la première obligation du réformateur. A celle-là en succédait' naturellement une autre, celle de procréer une théorie nouvelle. Le réformateur a méconnu ces deux obligations. On a vu comment il avait rempli la première ; la seconde l*a été plus mal encore. Il a détaché de la liste des attributs, comme nous en avons pins haut fait la remarque, Timmutabilité et la fiberté, et dissimulant, autant qu'il a été en loi, l'immutabilité, parce qu'il ne savait trop qu'en faire,

el, quœ

Despwai traclaU niiesctre posse retinquU.

il n*a développé avec étendue que l'article de la liberté. Il s'explique ainsi lui-même sur le choix qu'il a fait II commence par dire que l'homme est condamne ici-bas à ignorer en Dieu beaucoup de choses, « car nous ne pouvons comprendre et imaginer que dans les limites qui nous sont assignées, » puis, il ajoute:

Il Nous d'avons pas cependant h nous plaindre

S«4 fii&LtOTHÈQtJE MOtjVBLLË.

quant à c«s limites t car il nous est donné de con^ naître tout ce qu*il nous est nécessaire de savoir pour Taccomplissement de notre fonction terresti*e et pour apprécier, nos devoirs. C'est en vertu de notre conviction à cet égard que nous allons essayer de traiter de celui des attributs de Dieu sous lequel la question de la création est nécessairement posée; nous voulons parler de la liberté ou de la volonté de Dieu. Les théologiens n'ont envisagé ce problème que du point de vue de Dieu et de son essence, en quelque sorte ; nous nous en occupe^ rons du point de vue de ta création même. » {Ibid. » t, 3, p. 21.)

M. Bûchez a peur de Tessence quand elle n*est pas le fruit légitime de ses méthodes. La première chose quil fait lorsqu'il met le pied chez un philosophe « graeco-romain , » ou chez un de leurs descendants, c'est d'exorciser le fantôme de l'essence. Chez lui , c'est une autre affaire ; il vit en paix k côté d'une multitude de réelles et substantielles essences , telles que la matière ou passivité absolue , la force circulaire , la force sérielle , la vitesse , les idées , les vertus , les vices , etc. , toutes choses qui n'ont pas à ses yeux une existence abstraite, mais qu'il regarde comme étant en elles-mêmes de vorilables entités. Or, voilà justement, quelque nom d'ailleurs qu'on leur donne , les essences concrètes

DE LA PHILO^PHIR DE L^UlSTOlRE. 26S des réalistes. Qu'importe que Ton n*attnbue en principe à Fesprit humain que la faculté de connaître des rapports , ce qui est la négation du réa-' lisme , si , dans la pratique , on aboutit presque toujours à prononcer sur la nature intime des phénomènes; à nous apprendre , par exemple, que la vitesse et les idées sont des substances? G*est là du réalisme, le mauvais réalisme, selon nous, tandis que les théologiens étudiant les attributs de Dieu, du point de vue de son essence métaphysique et abstraite , se tiennent sur le terrain et s'enferment dans les limites de la seule bonne et légitime science.

C'est vraiment une chose prodigieuse que M. BU' chez ait cru que les théologiens et les philosophes en voulaient trop dire sur Dieu ; en voulaient dire plus qu'il n'est permis à des hommes de le faire , tandis qu'à cet égard il s*enfermait , lui , dans les bornes du possible et même du positif.

On va en juger. L'auteur du Traité complet pense que la révélation divine est nécessaire , et il se dit catholique. Cela ne l'empêche pas d'être fermement persuadé : 1° que Dieu a créé le monde dans un but ; 2" que l'humanité est fonction de ce but ; 3° qu'elle ne peut remplir sa fonction sans la connaître; U^ qu'elle ne peut la connaître, sans connaître aussi , dans une certaine mesure, le but

dont elle est une dépendance logique; 5* que ni Dieu ni son Église ne se sont clairement expliqués sur ce double objet; 6" que les méthodes de M. Bûchez sont seules capables de nous éclairer là-dessus et de nous mettre dans le bon chemin. Si tout cela est bien vrai , si le bon Dieu et son Église nous laissent sans lumières suffisantes sur le but de la création et sur la fonction de rhumanité » source de tous les devoirs et de toutes les obligations individuelles, nous le demandons alors, i quoi bon une révélation , une Église , une religion catholique ? Si , d'un autre côté, M. Bûchez a réellement quelque moyen naturel ou surnaturel de nous édifier sur les vrais fondements de notre fonction et de notre but, c'est lui, c'est lui seul qui est la vraie révélation , la vraie Église , le vrai catholicisme. Alors il a parfaitement le droit de nous gourmandcr , de nous menacer , de nous déclarer « que Dieu en créant l'individu humain a eu un autre but que cet individu humain (ibid,^ p. 45), » de dire : « malheur! » comme un prophète et un •inspiré , d'anathématiser ceux qui sont « livrés uniquement au culte de leur salut individuel par des voies individuelles. » {fbid,, p. ZU.).

Conçoit-on qu'un homme d'esprit, un homme de la capacité de M. Bûchez, n'ait pas reculé devant une pareille cnonniié? Gomment n*a-t-il pas

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 207 TU qu'en attribuant à ses doctrines le privilège de nous éclairer sur ce qu'il y a de plus important pour nous , d'uniquement important , il réduisait rÉglise de Dieu à la condition d*étre l'écolière d'un philosophe ?

Mais pourquoi s'étonner ? l'esprit de système et la logique sufiSsent pour expliquer tons les excès de la spéculation.

C'est parce que M. Bâchez « croit fermement ayoir trouvé le critérium de la certitude ( ibid, , t 2 , p. 9 ) ; 9 c'est parce qu'il se fie beaucoup à ses méthodes pour enseigner aux hommes la fonction de l'humanité, et fort peu à la Providence divine qui ne lui a rien promis , ni rien dit de particulier làdessus, qu'il se presse et se hâte, n'examinant pas les choses à loisir, et se plaignant de n'avoir pas le temps de soigner son style , ni de chercher pour l'exposition de son système l'ordre le plus convenable. (Ibid.t t. ^, préface.)

M. Bûchez connaît , à ce qu'il nous assure ailleurs, « beaucoup de gens qui , par ignorance ou se plaisant à se tromper, car Terreur est souvent agréable , disent qu'ils aiment Dieu ou leurs semblables, lorsqu'ib s'aiment eux-mêmes uniquement. » (Traité complet ^ t. 3, p. 396.) Ces geos-là , qui connaissent aussi probablement M. Bûchez, ne pourraient-ils pas sans aller aussi

loin qae lui , sans juger le fond des choses , trouver que ses préfaces ne cachent pas, sans doute , mais paraissent cacher sous d*humbles apparences , sous les dehors austères du dévoûment, tous les instincts de cette coquetterie raffinée qu'on appelle amour-propre d*auteur ?

Pour nous , si M. Bûchez se trompe , ce qui est bien possible , et ce que nous essayons de démontrer, nous disons qu'il pi^ésente Terreur de façon à la rendre extrêmement dangereuse. Il croit à ses doctrines d'une manière absolue. Il parle donc avec Tautorité que donne la bonne foi la plus incontestable , surtout lorsqu'on se fait le champion du dévoûment et l'adversaire de l'égoïsme; lorsqu'on prend en main la sainte cause de la morale , et que Ton peut dire de soi-même :

« Je fus mis au contact de tous les scepticismes, mais il y eut une chose dont je ne doutai jamais : ce fut de la morale; et, j'en rends grâces à Dieu , elle fut toujours ferme dans mon cœur et dans ma conduite. » (Traité complet , t. l,p. 25.)

Quel lecteur peut refuser sa confiance à une si haute vertu , et comment ne s'en rapporlera-t-il pas à M. Bûchez, s'cxprimant sur ce ton ;

«t Nous avons trouvé que le meilleur moyen était de parcourir le cadre entier de la philosophie ;

DE LA PHILaSOPHIE DE L'HISTOIRE. 209

nous y avoQs rencontré beaucoup de lacunes que nous avons essayé de remplir ; nous avons traité le sujet selon la mesure de nos forces; mais , nous osons le dire , avec la conviction qu'il était nécessaire d'y opérer d'importantes réformes, et surtout d*y introduire de nombreuse additions. » ( Ibid,, préface, xi\.)

Gomment ne sentira-t-il pas toute sa curiosité émue lorsqu'on lui parlera dès les premiers mots de « hardiesse et de nouveauté ? » S'il est catholique , et qu'il éprouve quelque répugnance à entendre accuser saint Thomas d'être à moitié païen , les protestations orthodoxes de l'auteur le rassureront Une fois prévenu que « l'entreprise est longue et diflScile , » s'il lui arrive de rencontrer sur son chemin des phrases comme celle-ci :

« Le devoir est un acte d'assimilation h l'énergie que l'homme possède en soi , et qui le fait être. » (Ibid.^t. 1,D. 130.)

Ou comme celle-ci :

« Comment a-t-on pu cesser d'apercevoir ( que le jugement est un acte de l'esprit ) un mode si nettement empreint , dans toutes les phraséologies énonciatives d'un jugement quelconque ? «

Ou comme tant d'autres, il se dira naturellement : « Je ne comprends pas , c'est vrai ; mais la matière est difficile et nouvelle » , et il mettra con-

sciencieuseuient en pratique la règle de conduite que lui trace ainsi l'autcu;* :

« Nous devons nous confier à la bienveillance intelligente que Técrivain est en droit d'attendre de son lecteur, et qui , de la part de celui-ci , est UD devoir toutes les fois qu'il se fait juge. » {Ibid. ,

Si enfin , malgré sa bonne volonté , il trouve des défauts considérables dans les deux premiers volumes de ce livre, et s'il hésite à se rendre, comment résistera-t-U à la préface du troisième volume ?

« Ayant à exposer des idées qui n'ont pas encore été produites , et manquant , par suite , lui dit l'auteur, de l'expérience qui résulte d'un enseignement répété , je ne suis point assuré d'avoir choisi , soit le meilleur système d'exposition , soit la meilleure argumentation ; puis , il faut le dire , j'ai manqué du loisir nécessaire pour parfaire mon ouvrage comme je l'aurais voulu. On dit que Bacon a recopié douze fois son Novum organum avant de le donner à l'impression. Quant à moi , je n'ai pas eu le temps de recopier mon livre , même une seule fois ; mes feuilles ont été livrées à l'impression presqu'aussitôt que rédigées. Ce n'est pas cependant que j'y aie rien inséré que je n'eusse auparavant longuement médité , et dont je ne me

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 211 sois cru certain depuis longtemps. Je me suis hasardé en un seul point : en traitant de la loi circulaire... L'imperfection existe... il suffit que j'en avertisse le lecteur. Je crains égalemejit d'avoir été trop laconique dans l'exposition de plusieurs questions... maU la bienveiUante attention de mes auditeurs saura suppléer à mon silence. J'espère que dans ces appels et ces confidences qui sont, il faut le dire, inusités, on apercevra autre chose que les terreurs d'une vanité puérile , mais , au contraire , les justes craintes d'un homme qui redoute de compromettre une doctrine sérieuse et féconde, par quelques. défauts de forme, par quelques irrégularités de détail, ou par une proposition hasardée. Je considère ceux qui me lisent comme des hommes qui viennent avec moi travailler à la découverte de la vérité, ou qui viennent chercher dans ce livre ce que j'ai moi-même cherché si longtemps. Je vois en eux , non pas des curieux , mais des associés , et je leur parle en ce moment à ce titre. Je n'ai au reste jamais compté faire plus que jalonner la voie où la philosophie doit , selon moi , s'avancer, sous peine de rester stérile. Mais je désire au moins que les indications soient les plus claires possibles et les mieux assurées; d'ailleurs, j'ai bien quelques motifs pour craindre que l'imperfection de la forme ne dissi-

roule la vérité des affirmations... » {Ibid., t. 3, Préface.)

Que Ton y regarde bien , et Ton demeurera convaincu qu'il y a là un art infini employé , après tout , à conserver une doctrine personnelle , le système , Foplnion « d'un individu humain » , pour nous servir d*une expression de Tauteur, et que , si cette opinion est une erreur, comme nous en sommes intimement persuadé , cet art infini est employé à conserver une erreur. Quelle âme, surtout parmi celles qui cherchent, pourra-t-elle échapper aux séductions de M. Bûchez ? Plus cette âme sera généreuse et honnête , et plus elle sera exposée à s'attacher aux traces d*un homme qui fait si bon marché de ses formes littéraires et philosophiques, et qui ne tient essentiellement qu*à une seule chose , « à une doctrine sérieuse et féconde » ; au critérium universel de la certitude « qu'il croit fermement avoir trouvé. »

Pour lui échapper, il faudra être un homme du métier, un érudit.

« On trouvera peut-être , dit M. Bûchez, nos préliminaires trop étendus ( Histoire des théories dePidée)^ mais nous n'avons pas été fâché démontrer que ce n'était pas sans une certaine connaissance du sujetque nous entreprenions d'en donner une définition nouvelle. » [Ibid, , t. I, p. 209.)

 cette assertion, M. Jutes Simon répond tout net : « Il n'est pas un lecteur un peu instruit à qui la lecture des pages qui précèdent cet aveu uaîf ne démontre précisément le contraire. L'expérience mérite d*étre faite; il n'y a qu'à lire entre autres les pages 202 et suiv. du premier volume. M. Bûchez annonce à plusieurs reprises l'intention que ses lecteurs « trouvent dans son ouvrage quelque érudition à recueillir. » M. Bûchez parait fort versé dans la connaissance des Pères , il est aussi , sans nul doute , très savant en histoire naturelle; mais quant à son érudition philosophique , c'est une illusion complète. » {Revtte des Deux-Mondes , Philosoph. de M, Bûchez , 26« vol. ,p. 610.)

Pour suspecter foncièrement ses coordinations et ses découvertes , il faudra être assez attentif et avoir assez de mémoire pour saisir et rapprocher d'un volume à l'autre, à travers les mille difficultés d'une langue scientifique particulière, les opinions émises par l'auteur. Alors, en effet, on pourra dépister des contradictions aussi extraordinaires que les suivantes :

« La matière fut produite la première pour servir de théâtre au reste de la création ; ensuite furent émises les forces qui devaient donner à cette

nature passive les qualités d*un élément ; ce sont celles qui président à Tordre des mouvements circulaires, et auxquelles il a été ordonné de conclure par ce mouvement même à immobiliser et à consolider la matière dans certaines formes et certaines propriétés déterminées. Ce sont ces forces que Ton nomme propriétés de la matière , attraction , répulsion , etc. , et dont on étudie particulièrement les effets en astronomie , en physique, en minéralogie , en chimie , etc. ; elles forment le terrain préparé pour recevoir les semences de vie et en constituer les matériaux. En effet , après ces forces circulaires et brutes, furent engendrées les forées de vie ; mais toutes les espèces de Tordre vivant ne reçurent pas Texistence en même temps : elles furent mises au monde successivement et chacune séparément, selon un ordre progressif, dans lequel chaque terme se présente comme ayant une finalité particulière , c'est-à-dire comme un degré destiné à soutenir le degré qui le suit , et à donner les moyens de la vie à ce qui succède. Aussi il y a dans Tordre végétai et animal auunt de puissances génératrices diverses qu'il y a de genres et d'espèces dans les êtres vivants ; toutes ces puissances forment ensemble une hiérarchie ou une force unique , qui représente , en la reproduisant toujours, le pian suivi par le créateur : nous Tappe-

DE LÀ PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. âl5 Ions force sérielle. » {Ibid. , t. ii, p. 513-14. )

Ainsi voilà les rôles nettement distribués ; à la force circulaire , à la force de Tordre brut , là-détermination des propriétés chimiques de la matière ; à la force sérielle , à la force progressive , i la force de vie ( c'est toujours la même force ) , la détermination des phénomènes végétaux et de^ phénomènes animaux. Ceci a été dit , cotnme le texte précédent en fait foi, à la fin du second volume. Or, dans le volume suivant , sans avertir le lecteur qu'on change d*avis , qu'on passe d'un pôle à l'autre , on déclare impossible ce que l'on vient d'affirmer et d'enseigner comme réel et vrai.

« Il est impossible, dît M. Bûchez {tbid. , t. iii, p. 216-215 ) , d'atlribuef à la force circulaire l'espèce de formation ( les propriétés chimiques de la matière ) dont nous venons de nous occuper. En effet , celle-ci a peut* caractère commun , ainsi que nous l'avons vu , le mouvement , c'esl-a-dire une faculté directement contraire à celle de fixité dont il s'agit ici. L'attraction , le calorique , l'électricité, la lumière , le magnétisme , ne paraissent pas davantage propres à rendre compte des spécificités chimiques. — C'est à la force de formation sérielle que nous attribuons la faculté de conserver et do produire des germes chimiques ou minéraux ,

916 BlfiLIOTHfeQUE NOt \1îLLË.

comme nous lui attribuons celle de déterminer des

germes do Tordre vivant. »

Cest la force circulaire — non — il est impossible que ce soit la force circulaire — c*est la force sérielle.. . — Lorsqu'on cherche de la science , dans le Traité complet , et que Ton tombe sur d'aussi bons endroits, on peut, nous l'a • vouons, passer entre les deux avis de M. Bucbez , et en chercher ailleurs.

Et pourquoi M. Bucbez est>il en quête de lecteurs, else monlre-t-il si jaloux de les conserver? Afin de propager la foi au critérium moral et à la fonction de l'humanité , fonction dont le dernier root est de préparer le globe pour la venue d'un être semblable à nous , quant h l'âme , mais dont le corps sera plus parfit que le nôtre. Tel est l'objet ultérieur de nos devoirs ; tel est le but qui commande tous nos dévouements et tous nos sacrifices. « Nul homme, quel qu'il soit, n'est icibas pour lui-même ; >' il y est pour rendre possible une race supérieure «^ l'humanité.

C'est ici l'une des hardiesses de (Vf. Bûchez qui ont le plus contribué à creuser entre lui et la plupart de ses amis catholiques, i'abime de la séparation ; et ceux-ci n'avaient pas besoin de faire de longs raisonnements pour en découvrir la fausseté. Il nous suffisait de croire au fils de Dieu fait

DE LA MiLOSÔPHIR 6Ë L^ftlStômE. îil homme ; de croire fermement , non pas au cri« terlum moral, mais au corps ressuscité du Seigneur Jésus, vrai Dieu et vrai homme, pour avoir horreur d'une doctrine qui ne regardait pas la sainte hu« manité de Jésus-Christ comme la limite absolue des progrès organiques ; qui supposait au Créateur le dessein de produire un corps plus parfait que relui dans lequel son fils s'était incarné pour toujours. Mais entrons dans le détail des choses , et voyons comment M. Bûchez, après avoir exposé et jugé les autres à ce sujet, s'en explique ensuite lui-même.

III. De la volonté de Dieu el du but probable de la création. — Du critérium moral,

M. Bûchez commence parfaire connaitrelopinion des théologiens, afin que Ton voye, dit-il, que lorsqu'il en viendra à déduire ses propres pensées il n'est ni téméraire ni en dehors des habitudes reçues.

« Lorsqu'il s'agit de la Ubcrté de Dieu , dit M. Bûchez, les théologiens établissent une distinction entre les actes de Dieu hors de lui-même, tels que ceux par lesquels le monde fut créé, et ses actes sur lui-même. Ils déclarent que FÊtre-Suprême jouit d'une liberté parfaite dans ses actes extérieurs ; mais il est certain, disent-ils, que Dieu n'est pas libre lorsqu'il agit en lui-même, pjir

116 BïBUOTHftQUE NOUVELLE.

cs€mplc, il o'esl pas libre de ne pas s'aimer hiimême. » {Traité complet, t m, p. 21, 22.)

M. Bûchez cite en cet endroit et traduit, en le commentant un peu, un passage de la pliilosophie de Lyon. On conviendra que c'est puiser à de singulières sources Tavis des théologiens catholiques. Nous pourrions bien demander à Tauteur du ^raiïé complet ce ru*il a voulu dire, en parlant de Dieu, par « ses actes sur lui-même, » car cette expression n'est ni théologique ni philosophique; mais passons.

« Leibnitz, continue M. Bûchez, soutenait, au contraire, que Dieu est libre en lui-même, d'une liberté absolue, pouvant agir ou ne pas agir, créer un monde ou ne pas le créer. Mais, selon ce philosophe, cette liberté absolue est jointe dans Dieu à une nécessité hypothétique, qui découle de la perfection même de sa nature; en d'autres termes. Dieu, lorsqu'il se détermine, est libre dans la détermination qu'il prend; mais il ne l'est pas également quant à l'œuvre qu'il produira ; par exemple, lorsque Dieu se fut déterminé librement à créer un monde, il se trouva aussitôt nécessité, et par sa sagesse et par sa bonté, à donner à sa' puissance la plus parfaite action, et à produire, paripi les ouvrages possibles, le plus parfait de tous. » (/ôtV/., p. 22.)

De deux choses Tune, ou B* Bûchez n'entend

pas la distinction des théologiens, ou il ne conuait pas la doctrine de Leibnitz , sans cela il ne les opposerait pas ainsi. Leibnilz n'enseigne nulle part dans ses écrits que Dieu soit libre en lui-même d'une liberté absolue ^ pouvant agir ou ne pas agir. Il distingue, comme les théologiens, ce qui découla, en Dieu, de l'essence, d'avec ce qui n'en découle pas, et, comme les théologiens, il pense que, sous le premier rapport, la volonté de Dieu est absolument nécessitée. Dans les choses qui ne tiennent pas à son essence. Dieu, selon Leibnitz, est libre d'agir ou de n'agir pas; mais une fois qu'il s'est déterminé b l'action , sa volonté , sans cesser d'être libre, p^r cela même qu'elle est libre, est obligée au meilleur en vertu d'une nécessité morale ou de convenance qui émane des perfec • tions divines. C'est en ce dernier point seulement que l'opinion de Leibnitz est contraire à celle des théologiens.

Après avoir inexactement analysé Leibnitz, M. Bûchez lui oppose ainsi qu'à Malebranche, non pas la réfutation qui a vaincu l'optimisme, non pas l'immortel argument de Fénélon, mais un raisonnement de Le François donné par la philosophie de Lyon en preuve de la liberté de Dieu. Il est bon de remarquer que le raisonnement de Le François porte sur la thèse générale de la liberté de Dieu

556 ËIBLIÔTHÈQÙE NOtlVBLLË.

dans ses actes eitérieurs, thèse à Tégard de la? qoclle il est invoqué par le Compendium cité, et nullement sur la thèse particulière De lihertate Dei circà optimum. Bien loin de « répondre parfaitement aux doctrines de Leibnitz et de Malebranche , » comme M. Bûchez l'assure , l'argumentation de Le François ne suppose même pas l'existence de ces doctrines; et ce qui l'établit péremptoirement, c'est que l'auteur du Compendium, auquel on l'a empruntée, ne l'allègue ni contre l'optimisme en général, ni contre Leibnitz, ni contre Malebranche, dans les deux articles spéciaux qu'il a consacrés à ces deux philosophes, mais, ainsi que nous venons de le dire, sur la question : Ulrum Deus sH liber in suis actihus exlernis ?

Voyons maintenant les réflexions que M. Bûchez présente en son propre et privé nom contre Leibnitz et Malebranche :

<k II est inutile, dit-il, d'énumérer les arguments qu'on a opposés et la discussion qui s'en est suivie. (Fort bien ; mais puisqu'on devait citer un argument, il était nécessaire, d'une nécessité logique à la fois et d'une nécessité de convenance, de préférer celui de Fénélon , le grand adversaire de l'optimisme, à celui de Le François qui n'en souffle pas le moindre mot, ce qui n'empêche pas qu'on ne lui fasse l'honneur de l'appeler irréfutable.) Il est

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 321 évident que doDs celte circonstance on avait appliqué à Dieu des qualités humaines ; on a fait un Dieu à notre image et Ton s*est éloigné de la \élilé. Que signifient comme arguments des exprès^ sions qui se rapportent à nos vertus humaines, lorsqu'on les applique sérieusement à Dieu, et que Ton prétend en conclure quelque chose sur sa puissance ? Que signifient, par exemple, ces mots: Dieu s*aime ? C'est se tromper grandement ce nous semble que d'opposer de telles conceptions à la toute-puissance divine. Ainsi, pour citer un second exemple, la sagesse et la bonté sont des qualités relatives à nous seuls; nous sommes sages et bons vis-à-vis du critérium qui nous juge, et ce crû terium est la volonté divine. Prétendrions-nous juger Dieu d'après le critérium qu'il nous a donné pour nous conduire nous-méme? Qui ne comprend que la volonté de Dieu étant l'unique source de ce que nous appelons sagesse et bonté, ces qualités sont uniquement relatives à nous et non à celui dont la volonté est le principe et la loi de toutes choses. Si Dieu eût voulu que la sagesse et la bonté fussent autres que nous les connaissons, elles eussent été autres. » {Traité complet^ t. 3, p. 24-5.)

Nous ne ferons point h l'auteur immortel des Essais de ThéodicéCi au vraiment pieux, vraiment

docte et puissant génie qui a élevé à la bonté de Diea cet impérissable monument, Tinjurc de le défendre contre de pareilles choses. Qui aurait pensé qu'on pourrait jamais renouveler une opinion aussi dis^ créditée en philosophie que celle qui fait dépendre les essences de la volonté de Dieu, et cela, par voie d'assertion, en comptant pour rien les preuves contraires et invincibles auxquelles Leibnitz, d'accord sur ce point avec saint Thomas , le commun des scolastiquesetdes théologiens, et Bayle lui-même, son adversaire, a donné une si grande place dans son livre ? C'est bien la peine de produire d'aussi belles démonstrations pour les voir ainsi dédaignées ! Non, la volonté de Dieu n'est pas le principe et la loi de toutes choses ; la cause oui, la loi non. La volonté divine est l'être même de Dieu ; mais l'intelligence et la bonté sont aussi Têtre de Dieu. Or, la bonté de Dieu est l'objet propre de la volonté divine, son objet nécessaire et absolu ; en un mot sa loi. Telle est la pure doctrine de saint Thomas. [Sum, cont.gent, lib. i, cllap. 80 el86,) M. Bûchez qui soutient ouvertement ici que la bonté et la sagesse ne subsistent pas par leur nature, mais par un choix arbitraire de Dieu, se contredit dans les termes à quelques pages au-delà, car il avance expressément (p. 34) qu'en Dieu le vouloir est à la condition d'un motif divin, ce qui est

trai. Il va plus loin encore, beaucoup pins loin. Il tombe dans tous les excès de l'optimisme , car il pense que Dieu n'a pu agir comme créateur qu'en se conformant à là loi du progrès (p. 65-78). Une dés preuves qu'il en donne, c'est « que l'on ne conçoit pas que toutes les espèces de modiQcations dont .la passivité (la matière) est susceptible, puissent -exister simdltanément (p 80). » Il y a à conclure de là que, selon l'auteur du Traité complet , Dieu est obligé de réaliser toutes les modifications possibles de la matière, sans quoi , la preuve qu'il apporte n'aurait pas de sens. Or, être obligé à toutes les modifications possibles, ou être obligé à la meil^ leure , c'est au fond la même erreur, car dans te monde de l'optimisme, pas plus que dans le monde du progrès, il ne saurait y avoir de motifdiYin,nipair conséquent rien h quoi Dieu soit tenu aprèâ s'être déterminée créer. Mais au moins Leibnitz neparlet-il à ce propos que d*une nécessité morale et de convenance, tandis que M. Bûchez impose le progrès à Dieu aii nom de la nécessité métaphysique. Et il importe pen que la vérité métaphysique paraisse à M. Bûchez quelque chose d'essentiellement relatif» n'enveloppant rien d'absolu ; c'est tout simplement ajouter une erreur à une autre erreur. S'il était vrai que la nue-toute-puissance de Dieu fût l'unique source de vérité pour les hommes, il est

manifeste que les hommes ne sauraient jamais sur qnoi compter avec Dieu ; ils devraient craindre, en effet, à chaque instant, qu'il ne sortit de sa toutepuissance quelque nouvelle vérité qui mit le bien à la place du mal , le vice à la place de la vertu , et changeât ainsi l'essence de la justice. M. Bûchez est au reste entièrement de cet avis ; car, comme on Ta vu, ils*écrie, nonsans quelque vivacité : « Prétendrionsnous juger Dieu d'après le critérium qu'il nous a donné pour nous conduire nous-mêmes ? »

Cet aveu est franc et net Mettons-le immédiatement à proGt , afin d'établir jusqu'à la dernière évidence et jusqu'à la dernière rigueur que M. Bûchez n'est pas catholique.

Être catholique c'est croire que l'Église est le représentant légitime, l'organe infaillible de Dieu ; c'est ne pas distinguer entre l'Église et Dieu. « Qui vous écoute, m'écoute ; qui vous méprise, me mé* prise. » Aux yeux du vrai catholique c'est Dieu même (|ui parle par la bouche de son Église. Aux yeux du vrai catholique, s'ériger en juge de FÉglise» c'est s'ériger en juge de Dieu même.

Or, M. Buchezdit formellementque nous ne pouvons pas juger Dieu; donc, si M. Bûchez était catholique, il enseignerait, non moins formellement, que nous ne pouvons pas juger l'Église; et qu'il soit bien entendu c|ue c'est ici un argument (zdAo-

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 225 minem , car qous sommes loin d^admeltre » au ccQS de M. Bûchez, que Thomme ne puisse pdnt juger Dieu.

Nous disons que si M. Bûchez était catholique , il ne distinguerait pas entre TÉglise et Dieu, dans tout ce qui se rapporte à la définition et à la promulgation de la vérité, et qu'attribuant à Dieu le pouvoir de changer Tessence des choses, il reconnaîtrait, comme une conséquence forcée de sa doc* trlne , que TÉglise a le droit de décréter successivement la vérité de deux propositions contraires. Voilà jusqu'où irait M. Bûchez s'il était catholique en principe , et conséquent avec sa propre doctrine.

Nous n'en exigions pas tant pour ne point rompre avec lui ; car nous n'exigions rien que de très juste et de très raisonnable , savoir que personne, qu'aucun « individu humain » , ne pût, au nom de n'importe quoi, sans en excepter le critérium moral inventé par M. Bûchez , sortir de la foule , dans aucun cas possible , pour juger l'Église de Dieu.

M. Bûchez qui fait si bon marché de son critérium lorsqu'il s'agit de Dieu, et qu'il combat l'opimisme , se conduit d'une manière bien différente quand il n'a affaire qu'à l'Église. Ici le critérium cstrigoureuscnient api>licabk C'est tout simple:

pour compléter et pour réformer il faut posséder wn pokit d'appnf extérieur à la chose que Ton Tcut compléter et réformer; un point d*appiii cpii en soit tottt^à-fait indépendant Placer son criierium au^essous de l'Église, c'était^ de la part de M. Bûchez , abdiquer la mis»on qu'il s'est donnée; il ne l'a pas voulu faire.

Une objection loi fut adressée à ce sujet, après ia publication du premier volume de son Traité de philosophie. Nous en ignorons l'auteur. M. Bâchez uc la transcrit pas textuellement , mais son analyse en laisse subsister assez pour que l'on puisse prononcer en connaissance de cause entre l'objection et ia réponse. Nous citons ce passage en entier ; il est décisif sur le point capital du litige : le catholicisme de M. Bûchez.

« On nous a objecté , dit-il , que l'autorité était supérieure à la morale , parce qu'elle en était le ministre , parce qu'elle l'avait sanctionnée , parce qu'enfin cette autorité la conservait, l'enseignait et l'interprétait. Par cette autorité on entendait, soit l'Église seulement, soit FÉglisc représentée par son clergé, soit l'Église représentée par ses conciles et ses papes. On a ajouté que , si l'on admettait la morale comme critérium , c'était admettre en même temps qu'un individu quelconque pouvait juger l'Église, le clergé, les conciles ou le pape, etc.

DE LA PHIIOSOPHIB D^ L HISTOIRE. SS7 Oa ajoute enfin dans cette objection que ce qui rend Tautorité des diYei*s pouvoirs dont nous ve" nons de parler infaillible, c'est que le Saint-Esprit réside en eux.

» Voici d'abord notre réponse directe : l'Eglise existe en vertu de quelque chose; or, ce quelque chose est ce que nous appelons la morale. Elle a été instituée sur la parole, et par la parole de Jcsns- Chri^t Or, Jésus-Christ était avant de parler, et sa parole hun^iine elle-même , par cela seul qu'elle était enseignement ou commandement*, est antérieure à l'obéissance qui l'a suivie. Jésus-Christ a non-seulement institué le but par la parole , mais il a institué le pouvoir qui, par une filliationlioninterrompue, estarrivé jusqu'à nous. Leclergéenfin a été institué pour quelque chose. Or, ce quelque «chose étant son but et son principe, son commencement et sa fm , est nécessairement antérieur à lui.

» L'Église n'a point sanctionné la parole de Jésus-Christ, elle a été créée et elle existe par celle parole. Si l'on appelle cela une sanction nous le voulons bien ; mais le mot est, au plus haut degré, impropre à désigner ce fait; car alors il faudrait dire que l'homme , parce qu'il existe seulement par la volonté de Dieu, sanctionnclavolonlédeDieu.

» L'Église, sans doute , conserve , enseigne et interprète la morale, c'est-à-dire qu'elle perpétue

. son existeuce. Faut-il dire que i*hoinme , parce qu'il se perpétue par la génération matérieile , a créé l'existence qu^il transmet? à moins que l'on ne prouve que conserver , enseigner , interprêter sont la même chose que créer , avec ces mots Ton ue démontrera rien en ùveur de Tobjeclion.

» Il est très vrai qu'un individu peut se servir du critérium à l'égard de tontes les existences possibles; et il s'en servira très légitimement toutes les fois qu'il se conformera aux préceptes et aux règles coiftenus dans ce critérium , quant à la manière dont on doit en faire usage , c'est-à-dire avec humilité , défiance de lui-même , oubli complet de sa personne , avec une charité entière, etc. , etc. ; c'est parce que nos ancêtres ont fait usage de ce critérium qu'ils ont fondé l'Église; c'est parce que ce critérium existe entre l'incrédule et le croyant que le fidèle peut convertir l'infidèle, c'est parce que ce critérium existe, que Ton peut juger tous les débats qui s'élèvent parmi les chrétiens; c'est parce qu'il existe qu'il y a un autre argument entre eux que oui et non ; c'est parce qu'il existe , enfin , que TÉglise ne peut jamais se tromper ; car elle prononce sur chaque chose par le principe même hors duquel elle ne serait pas.

» Nous voici parvenus à la dernière phrase de l'objection citée plus haut : a savoir que l'autorité

DE LA PHILOSOPHIE DE L^HISTOIBE. 319 est infaillible, parce qae le Saint-Esprit est en elle. Que la morale révélée soit ou ne soit pas le critérium universel, ce principe n*est nullement menacé; mais ce qu'il s*agit desavoir, c'est si, comme Tont prétendu les auteurs de Tobjection , le dogmede la présence du Saint-Esprit dansl'autorité emporte pour conséquence cet autre dogme que l'autorité a droit de changer la lettre de la morale révélée,^ et d'imposer une telle décision comme obligatoire. Or, nous affirmons que cela n'est pas vrai , et nous ajoutons que jamais aucun pouvoir n*a élevé une telle prétention dans l'Église. Il faudrait, en effet, oublier les plus simples articles de foi , ceux que l'on répète tous les jours, pour penser même qu'une telle prétention soit possible. En effet, d'où procède le Saint-Esprit? du Père et du Fils, répond le Credo. Comment arrive-t-oi^ au Père? Parle Fils, dit l'Évangile. Ainsi, c'est par la parole du Fils qu'on s'élève au Père, et pais enfln au Saint-Esprit. On ne peut donc communiquer en quelque sorte avec la troisième personne de la Trinité que par la connaissance de la seconde. » {Traité complet, tome ii, pages 156-160.)

Nous allons suivre cette argumentation point par point.. Tâchons avant tout de bien fixer fétat de la question.

L'Église catholique est une société dans laquelle

tSO BIBLIOTHÈQUE NOUYBLLfi.

Dieu parle, et où tout le monde écoute, même ceux qui y sont établis pour être les organes légitimes de la vérité ; car leur doctrine n'est pas leur doctrine , mais la doctrine de Dieu.

Un critérium de la vérité qui permet an premier venu, non pas de reconnaître et de anmter l'existence de l'Église , mais de la juger dans ses enseignements, et dans ses décisions quelconques, est donc la négation formelle de la nécessité métaphysique de l'Église, et du fait de son existence. Or, tel est le critérium imaginé par M. Bucbez, et vouloir le Concilier avec le système catholique, c'est n'entendre ni soi-même , ni les autres.

Examinons maintenant, alinéa par alinéa, l'argumentation de M. Bûchez. On lui avait objecté que Fautorité était supérieure à la morale , non paç d'une supériorité absolue sans doute , mais d'une supériorité relative à ceux pour lesquels elle était révélatrice infaillible de cette morale. Pour ceux-là, en effet, Tautoritéest antérieure et supérieure à tout. Avant qu'elle ait parlé, on ne sait rien. Pour savoir quelque chose , il faut qu'on l'écoute.

Celui qui admet pour les hommes la nécessité d'une révélation divine, divinement interprétée, admet à priori la nécessité de l'Église catho^ lique.

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. î« S'il est nécessaire pour nous que l'ÉglîsefloJt , il Test aussi, par conséquent, qu'ele Bit des caractères auxquels nous puissions évidemment et certainement reconnaître et constater son existence. L*Ég!ise doit êlre revêtue de ces caractères, et ciiacnn de nous est compétent pour décider si elle les possède , ou bien si elle en est privée.

Aller au-delà, s'approcher de l'Église pour la juger, en tant qu'elle est Torgane de Dieu même, c'est méconnaître la nécessité d'une révélation directe immanente au sein de l'humanité; entrer dans l'Église en croyant avoir le droit de la juger, c'est y entrer en Dieu , car Dieu seul y parle, et y juge en dernier ressort.

£st-il besoin de rappeler à M. Bûchez le fides ex uuditH^M'xX allègue si souvent luintnême?

Après que l'autorité a parlé , si , dans la société qu'elle gouverne divinement , il s'élève la moindre question , qu'il s'agisse d'interpréter son enseignement ou de l'appliquer, il faut encore que l'autorité parle, et il faut qu'on l'écoute. Jamais donc, jamais nul de ceux qui la reconnaissent pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour l'autorité de Dieu même , n'a le droit de parler après elle ; n 'a le droit de juger ni ses paroles, ni ses actions. C'est en ce sens, c'est par rapport à ceux dont elle est Tinfalliible et souveraine institutrice , que l'autorité

est supérieure à tout, au dogme comme à h iporaie , ou , pour mieux dire , qu'elle est elle-même le dogme, la morale, la loi vivante.

Qu'a fait M. Bûchez? il a pris la question à rebours. Il s'est amusé à prouver que , dans ses rapports avec Dieu, l'Église n'était ni supérieure, ni antérieure à la morale. Il ne se contente pas de prouver tout autre chose que ce dont il s'agît, mais cette chose elle-même, il la démontre encore fort mal; c'est-à-dire qu*il ne démontre rien , si ce n'est pourtant qu'il ignore de la façon la plus absolue ce que c'est que l'Église. Peut-on, en effets se demander si, dans ses rapports avec Dieu« l'Église est , en quoi que ce soit , supérieure ou inférieure, antérieure ou postérieure, puisque l'Église, en tant qu'autorité, ne diffère pas de Dieu , est une môme chose avec Dieu.

Gela n'empêche pas M. Bûchez de vouloir nous enseigner que l'Église existe « en vertu de la morale »; que la morale a est son but , son principe , son commencement et sa fm. » Il faut bien que l'Église soit établie pour quelque chose de plus, car le monde est {<lein de gens de toute espèce, sceptiques, déistes, matérialistes, athées, qui n'ont que ce mot dans la bouche : « Ah ! monsieur ! que la morale de l'Évangile est belle I s'il n'y avait que cela dans votre Éj^Iise, des aujourd'hui je serais

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 933 calholique. Mais le dogme, les mystères, lessacre*ments, la discipline, Teau bénite, les petites médailles, les jours maigres, etc. Oh! ohl oh! »

On a ohj^ecté à M. Bûchez que l'Église avait sanctionné la morale, et M. Bûchez déclare ce mot « impropre au plus haut degré. » Voyons, cependant : sanctionner, c*est approuver, confirmer; or, il n*y a pas, selon nous, de mot plus convenable, ]rfus vrai, pour exprimer le caractère légal et obligatoire dont Tautorité de TÉglise a revêtu , eu la promulguant, la doctrine du Sauveur. Si nous avons des livres saints, c'est que TÉglise les a proclamés tels; si nous avons quatre Évangiles, c'est que l'Église les a approuvés, confirmés, sanctionnés. Ajoutons qu'avant la sanction de l'Église , il était parfaitement licite de regarder ces livres comme l'ouvrage des hommes, et qu'après la sanction il est de foi qu'ils sont inspirés de Dieu. Si l'on n'applique pas ici le mot sanctionner, à quoi donc le réserve-t-K)n? Ces explications sont plus que suffi* santés pour montrer que M. Bûchez a eu tort de contester la propriété du mot qu'on lui opposait. Quant aux preuves qu'il en donne, nous avons dû les transcrire, mais ce serait, en vérité, ùire outrage à l'intelligence du lecteur que de les réfuter directement.

INous arrifons enfin à la pensée intime de l'au-^

teui% Homme politique dès sa jeunesse, iacessâmment occupé de réformes et d'organisation sodalc» c*csl au point de vue du pouvmr, et dans un bot pi*atique, qu'il a étudié les questions où la société humaine est intéressée. Livré à la recherche du meilleur moyen possible de gouverner les hommes, M. Bûchez a trouvé chez Saint-Simon le progrès et la morale chrétienne. Il a adopté ces deux idées, considérant le progrès comme la loi du monde, et la morale comme la condition sous laquelle le progrès se réalise au sein de Thumanité. Il a tiré de ridée progrès « une cosmogonie , une androgénie, une physiologie sociale, « c'est-à-dire un système d'explication universelle dans tout ce qui touche aux rapports de Thomme avec la création, et il a cru que la morale était le critérium universel de la vérité puisqu'il fallait voir en elle le progrès lui-même , en tant qu'il est le devoir des êtres appelés à y concourir librement Or, le progrès s'accomplit par le sacrifice du présent à la préparation et à la production de Tavenir. De là , dans l'école de M. Bûchez, le dogme du dévouement et de l'abnégation; car, « nul homme, quel qu'il soit , n'est ici-bas pour lui-même. » Ouvriers solidaires du pi^)grès, les hommes reçoivent de Dieu par voie de révélation des buts d'activité en série progressive ; à eux ensuite à se frayer une route

DE LA PUILO^PHIE DE L*HI5T0inR. 33S

vers ces buts, et à les atteindre. Pour y réussir, il leur faut aller d'une chose nouvelle à une chose nouvelle, jusqu*à ce que la dernière nouveauté que le but contenait soit mise au jour et réalisée. Ils pi*ocèdent à la découverte du nouveau par 4e moyen d'inventions et de vériGcations successives, rinveution étant nécessairement l'œuvre d'un seul, et la vérification l'œuvre de plnsieiirs. C'est ainsi que l'humanité s'est avancée jusqu'à ces derniers temps, sans avoir le secret de sa marche. M. Bûchez lui a révélé ce secret. Il a fait plus, il lui a donné la théorie complète de sa loi, de sa fonction, et delà lumière elle-même à la faveur de laquelle elle voit clairement l'une et l'autre, et peut juger sainement de tout ce qui s'y rapporte. Il lui a démontré surtout l'importance de l'invention et celle du dévoûment pour servir le progrès, et lui a signalé par conséquent les deux caractères auxquels les peuples devaient reconnaître tout pouvoir légitime. Pour que la société humaine soit constituée d'une façon normale, il faut que le gouvernement appartienne à celui qui est le premier par le génie et le premier par la vertu, au roi des inventeurs et au roi des honnêtes gens, sous la garantie d'une vérification exercée par les savants, par les artistes, par les industriels, chacun dans leur spécialité, et par le scniimcut unanime de la communauté rendant

286 BIBLIOTHÈQOE J90UVELLE.

témoignage de son amélioration croissante, moralement et physiquement.

Cela fait, M. Bâchez est entré chez tout le monde les mains pleines de découvertes. Il a doté les savants d'anc encyclopédie, et leur a taillé de la besogne poar des siècles ; il en a fait autant poar les artistes, autant pour les industriels , antaqt pour les pubtîcistes, autant pour les philosophes. Il en a fait autant pour l'Église elle-même, expliquant ses mystères, lui apprenant que le royaume de Jésus- Christ est de ce monde , censurant ses docteurs et ses saints, lai déclarant que ses mystiques sont des hommes sensuels; qu'elle a besoin d*être corn'* plétée philosophiquement , et qu'il s'en charge ; qu'elle ne s'est pas clairement expliquée sur le but de la création ; que l'humanité a une fonction à lui connue , et enfin qu'elle doit se résigner à laisser faire la doctrine , sans quoi , il veut bien l'en informer, on a un critérium pour la juger, en dépit de son infaillibilité.

Qu'il l'ait voulu ou qu'il ne l'ait pas voulu, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, M. Buchtz n'a travaillé jusqu'ici qu'au progamme et à la candidature du futur initiateur de la société universelle. Si , pour gouverner les hommes il faut un inventeur, j'ose dire que personne au monde ne s'est cru , ne se croit et ne ^ croira inventeur au degré où M. Bu-

DE LA t^HiLÔSÔPHÎE ÔE fhîSTÔIRE. M thcr a la prétention de l'Otre. Il n*y a pas, en effet, dans ses écrits une ligne qui ne soit employée à en* registrer une découverte , grande ou petite. S'il faut un honnête homme, nou» pensons qu'ils sont bien rares, pont ne pas dire introuvables, ceux qui 8*appliquant à eux-mêmes le critérium , peuvent afiirmer, comme M. Ruchez , « que la morale fut toujours ferme dans leur cœur et dans leur conduite. » Où donc chercher un meilleur représentant , un plus habile et plus digne ingénieur du progrès? Un initiateur ayant comme lui réponse à tout, même dans les questions si difficiles du concordat entre le pouvoir spirituel et le pouvoir tem* porel? Un homme armé du droit de faire ranger rÉglise, si VÉglise entreprenait jamais de lui barrer le passage?

En pratique, c*est surtout , c'est uniquement à rhomme du pouvoir que M. Bûchez a réservé le droit de juger l'Église à l'aide du critérium moral; mais pour en légitimer un certain usage , il fallait en décréter le principe d'une manière absolue; il fallait une théorie sans restriction. Cette double pensée a inspiré M. Bûchez dans la réponse qu'il a faite à cette partie de l'objection où il est dit : « Si la morale est admise comme critérium , un individu quelconque peut juger l'Église, o

« Il est très vrai , réplique M. Bûchez » qu'un

He &f&LlOTtiiSQUfi NOUVELLE,

iudtridu peut se servir du crlterhioi à l*égard cte toutes les existences possibles»; noo pas un individu quelconque, mais celui qui a se conformera aux préceptes et aux r^les contenus dans ce critérium, quant à la manière d'en iiaiire usage, c'est-à-dire avec humilité , défiance de hii-même , oubli com-^ plet de sa personne, avec une charité entière, etc. j etc. « etc. » Vous voyez bien qu*ii s*agit ici de Fbomme le plus dévoué. Il s'agit aussi du grand in^ venteur, et en somme du grand initiateur, comme on peut s'en convaincre par cet autre passage qui va sibien ici: «Un seul peut avoir raison contre tous» cela est arrivé plusieurs fois : c'est le cas de tous les novateurs, de tous les inventeurs; ce fut la position de Jésus-Christ lui-même. » ( Traité com^ plet^ t. 2, p. 85.) £t ce serait aussi... mais pourquoi se faire violence pour articuler de tels rapprochements , puisque jamais conclusion ne fut évidente dans de plus évidentes prémisses?

M. Bûchez peqsait et parlait ainsi eu 1839. En 1840, au moment où il publiait le dernier volume de son Traité complet^ il n'avait pas changé d'à* vis. Nous avons soigneusement cherché dans ses livres une seule formule d'entière soumission à l'Église catholique; nous avons suivi très exactement toutes les évolutions du critérium universeli avec un désir bien grand de voir cette bannière

DE LÀ PHILOSOPHIE DE L*HISTOmË. isa

hautaine saluer au moins une fois jusqu'à terre riufailUble autorité de Tépouse du Christ; notre peine a été parfaitement inutile. Il n'en fallait pa» davantage , cependant , pour nous empêcher d*é-* crire jamais une seule ligne contre la doctrine de M. fiuchez.

Nous avons parcouru avec le même désir sa nouvelle édition de son Introduciim à la science de rhiitoire (1842) , et nous y avons trouvé quelque chose de pis que Tabsence de toute soumission; nous y avons trouvé une formule équivoque caculée , se* Ion toutes les apparences, de manière à donner satisfaction aux démocrates et aux catholiques, aux partisans du critérium et à ceux de l*înfaillibité do rÉglise, pourvu néanmoins qu'ils ne voulussent pas y regarder de trop près. Au reste , le lecteur en jugera lui-même; voici le passage :

a Quel est le nombre des interventions prittci-> pales méritant le titre de révélation que l'on est obligé de reconnaître? Si quelque chose, dans notre réponse à cette question, se trouvait constituer la moindre opposition aux vérités sanctionnées par l'Église, nous y renoncerions aussitôt que nous serions avertis ; et ce désaveu de notre part ne serait pas un pur acte d'obéissance, mais un acte de rai«> son, de devoir et de justice. En effet, au point de vue de la raison i ce serait une prétention dont

S&O BlËLtOTHËQUE NOUVELLE.

l*absQrdité irait jusqu'à ia folie qu'un homme vou<« lot voir mieux que tout le monde, mieux qu'une société tout entière qui , depuis dix-huit suèdes , n*a point commis une seule erreur de dogmes, précisément parce qu'elle a toujours agi comme société au point de vue du devoir et de la justice; il serait odieux , il serait criminel de tenir à une opinion scientifique plus qu'à un des principes sur lesquels repose la sanction delà morale qui estl'appui , te fondement et le principe conservateur de la société humaine. Enfin cette ihoraie étant le véritable critérium de la certitude, il ne resterait pas, à nos yeux, le moindre doute sur la fausseté d'une proposition qui en contredirait quelque partie. Mais nous espérons que, dans ce qui va suivre, il n'y aura rien que nous soyons jamais obligé d'abandonner pour de semblables motifs. » ( Intro* duct. à la science de VhisL , t. 2, p. 254-255. } Remarquez d'abord la distinction. Il s'agit ici de dogme, d'opinion scientifique, et non pas de morale ; on reconnaît bien que l'Église ne s'est pas trompée en définissant ses dogmes, maison ne dit point qu'elle ait gouverné, qu'elle a agi aussi bien qu'elle a décrété. Ëtpuis sur quel singulier fondement avoue-t-on, non pas qu'elle est infaillible, ce serait trop s'engager , mais qu'elle ne s'est pas trompée pendant dix-huit siècles ! « Précisément»

DE LA PHrLÔSÔPWîî m L^mStOinE. 54 i paWîe qu'elle a toujoure agi comme société. » C'est là, on en conviendra, an bien étonnantcommentairc de la parole « tu es Peirtis , et sttpci* hanc petram , etc. » Ce n'est point ici d'ailleufs , oo a bien soin de le prouver , « un pur acte d'obéissance; » c'est « un acte de raison, » car il faudrait être absurde et même fou pour prétendre mieux voir que tout le monde. Lorsqu'on fait la théorie et que l'on spécule à titre de pouvoir, alors on assure « qu'un individu a le droit de juger toutes les existences ; qu'un seul peut avoir raison contre tous. » Mais, en pratique, dans une question de science, rien ne s'oppose à ce que, une fois en passant et pour un cas déterminé, on ne s'incline à titre de simple particulier devant « un des principes sur lesquels repose la sanction de la morale. » Comment ! la morale serait donc sanctionnée par l'Église? Quelle contradiction, ou quel désaveu I Ni l'un, ni l'autre, s'il vous plaît. Dans ce sens, le mot n'a pas cessé « d'être impropre au plus haut degré. » D'abord , soutenir la sanction , ce n'est pas la produire ; ensuite iM. Bûchez n'accorde pas que l'Église soit le principe, mais h Vun des principes sur lesquels repose la sanction de la morale. » Quels sont les autres? Celui que représentera le grand initiateur , quand il sera venu n'est probablement pas le moindre. — Celle politesse si cau-

Ht BiBLtOTttÈQm ROUVBLIB.

teleose, M. Bûchez la trouve encore trop comprcv* mettante ; en définitive , c'est à la morale seule, « véritable critérium de la certitude, » qu*il fait son sacrifice hypothétique. Quant à l'espérance qi]*il exprime en terminant, il serait fort imprudent à des catholiques de la partager. M. Bûchez croit corriger en cet endroit une erreur, fruit de ses méthodes ; mais tout est à corriger dans sa théorie des révélations, et le seul moyen de la corriger, c est de la supprimer.

Il demeure donc prouvé que Tauteur du Traité complet n'a rien retranché depuis 1839 des prétentions de son critérium, et qu'il le considère toujours comme uu moyen déjuger légitimement l'Église, pour tout individu capable de s'en servir. £t franchement , nous ne voyons pas trop pourquoi l'on s'en gênerait, si, comme M. Bûchez nous l'enseigne en continuant de répondre à l'objection, « c*cst parce que nos ancêtres ont fait usage du critérium qu'ils ont fondé l'Église. » Ce que les ancêtres et le critérium ont fondé , les descendants et le critérium peuvent évidemment le démolir et e reconstruire sur un plan nouveau. Cela va de soi-même ; mais l'Église catholique est-elle bien l'œuvre de nos ancêtres et du critérium !

Nousvoici parvenu avec3î. Bûchez à la dernière partie de Tobjeclion t celle où il lui a été dit « que

DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 3^8 l'autorité est infaillible parce que le Saint-Esprit est en elle. » Si M. Bûchez était catholique , il devrait croire que rautorité de l'Église est celle de Dieu même; et parce que, d*nn autre côté, il est [rfiilosophiquement convaincu que Tessence des choses dépend de la volonté de Dieu, il devrait aussi, comme nous Tavons démontré plus haut , reconnaître à rÉglise le droit- de changer l'essence de la morale. C'est là cependant ce que M. Bûchez refuse formellement d'accorder, tout en ayant l'air de croire que les auteurs de l'objection exigent de lui cet aveu. Ils le pourraient en argumentant ad homù nem , et nous en avons fait la preuve ; mais ils ne demandent pas cela , ils ne demandent rien , ils disent qu'il n'y a , pour nous autres catholiques, de morale révélée qu'à une condition , c'est que TÉ* glise nous en propose les préceptes de la part de Dieu. M. Bûchez est si peu à la question , qu'il nous parle ici « de la lettre de la morale révélée, » que l'autorité n'a pas « le droit de changer, » comme si , en dehors de l'autorité , indépendamment de l'autorité , il y avait la lettre de la moraie révélée! Nous autres catholiques, nous tenous des mains de l'autorité cette lettre de la morale révélée , aussi bien que tout l'objet de notre foi , et c'est pour cela qu'à nos yeux l'autorité est antérieure et supérieure en toutes choses.

L'auteur du Traité complet se surpasse luiméuie eu termiaaat^ U ne nous quittera pas qu'il ne nous ait fermé la bouche par quelque grosse raison, sur une chose , il est vrai, à 1 égard de laquelle nous n'avons pas même fait mine de rouvrir. £h quoi! le Saint-Esprit pourrait changer la parole de Jésus-Christ ?

« Nous affirmons que cela n'est pas vrai. — En effet, d'où procède le Saint-Esprit ? Du Père et du Fils , répond le Credo. Gomment arrive-l-on au Père ? Par le Fils dit l'Évangile. Ainsi , c'est donc parla parole du Fils qu'on s'élève au Père, et puis enfin au Saint-Esprit. On ne peut donc communiquer en quelque sorte avec la troisième personne de la Trinité que par la connaissance de la seconde. » Ergo , etc .

U est impossible de raisonner d'une manière plus contraire à la croyance chrétienne et à la logique. Puisque le Père engendre le Fils, et que le Saint-Esprit procède de l'un et de l'autre ; puisque le Saint-Esprit est le terme auquel s'arrête l'acte pur qui s'appelle Dieu, il s'ensuit que toute manifestation de Dieu à des êtres intelligents a lieu nécessairement par le Saint-Esprit; et c'est 1!^ aussi la ioi catholique. C'est par l'Esprit saint que Dieu le père a parlé aux hommes, avant la venue de son Fils; c'est l'Esprit saint qui a révélé Jésus-Christ à

DE li PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 2A.$

saint Jean, lorsque le Fils de Dieu et son fidôle témoin étaient encore Tan et[l*autredaosles entrailles de leurs mères; c'est TEsprit saint qui le lui découvre encore , lorsque Jésus vient lui demander le baptême. C'est le Père , par le Saint-Esprit , qui fait connaître le Fils à saint Pierre ; c'est par un mouvement de l'Esprit de Dieu que Siméon vacon* fesser Notre-Seigneur au temple. Et, pour abréger des citations où nous ne voyons point de fin , c'est par le Saint-Esprit que la Sainte-Vierge a été mère du Fils, et c'est par l'envoi du Saint-Espritque l'Église est née le jour de la Pentecôte ; car l'Église et la foi ne datent que de ce jour. Qu'on nous cite donc un seul passage de l'Évangile d'où Ton puisse s inférer que la connaissance du vrai Dieu com«mence parle Fils, continue par le Fcre et se termine par le Saint-Esprit.

o Pei^sonne ne vient au Père que par moi. »

(J.,xiv,6.)

UU. Personne ne peut venir à moi , si mon Père qui m'a envoyé ne l'attire , et je le ressusciterai au dernier jonr.

/i5. Il est écrit dans les Prophètes : Ils seront tous enseignés de Dieu. Tous ceux donc qui ont ouï la voix du Père et ont été enseignés de lui , viennent à moi. » (J. , 6.)

Pcr te sciamus ila Palrcm , noscavius aique

lî.

Filinm , tentrittsque Spiritnm eredamvs omni tetnpore. (Sixième strophe da Feni ereator.)

Sa réponse nne fois acheyée , M. Bûchez veut bien nous confesser qo4! a fait de la théologie malgré loi.

« Il n*était , dit-il , ni dans notre intention , ni dans nos désirs d'agiter le moindre des problèmes d*une science si difficile et placée si loin de nos études personnelles ; mais on nous y a forcé; et , sans doute , il y a mille ai^uments meilleurs que le nôtre, mais que notre ignorance ne nous permet pas de citer. »

Cet humble aveu est comme le sceau et la marque du bon usage que Ton vient de faire du critérium. On peut ensuite proclumer sa victoire et dire « l'objection est mise à néant ; l'objection est ruinée. » On pourra même plus tard , quelque petit théologien que l'on soit , triompher de saint Augustin , de saint Bernard , de Bossuet et de l'abbé Frère, sur l'un des points les plus scabreux de la théologie , le mystère de la sainte Trinité.

Maintenant que a nos faiseurs d'objections » sont bien et dûment éconduits , M. Bûchez nous apprendra , et ce sera son dernier mot sur cet article, que l'objection vient de deux doctrines modernes condamnées par l'Église , « celle de l'abbé Bautaiu , et celle de M. de Lamennais. » C'est donc

venin d*hépétiqiie que tous ces syllogismes pour mettre le critérium moral sous les pieds de l'autx)rité, et pour tout dire :

« En admettant, comme cause, principe et explication de cette autorité, la présence du Saint-£s- (yrit, on s*est placé sur la voie par laquelle on cbnclnt au panthéisme. Si nos lecteurs conservaient quelques doutes à Tégard de cette dernière conséquence, nous les prions de vouloir bien étudier te bouddhisme , et ils nous comprendront. » {Ibid.^

M. J. Simon répond à cela : « Le remède est héroïque , et M. Bûchez ne sait pas ce qu1l demande. D'autres diront que Ton peut fort bien se passer du remède , et qu'il n*est en aucune façon besoin d'éludier le bouddhisme pour se convaincre que l'auteur du Traité complet a besoin d'étudier le catholicisme. Le malheur de M. Bûchez, lorsqu'il s'agit de catholicisme , est d'opiner avec trop de hâte sur ce qu il ignore, et, lorsqu'il s'agit de critérium , sou malheur est de traiter une question mal posée. Il y a deux ordres de vérités : l'ordre naturel , et l'ordre surnaturel. Il y a aussi deux critérium , celui de l'ordre naturel , et celui de l'ordre surnaturel; le principe de contradiction, et l'autorité de la parole divine. L'un ne juge pasl'aulre, mais l'un conduit nécessairement à l'autre, commcil

2i8 BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.

sera pronvé lorsque noas traiterons spéciakmeQt cette matière.

En approfondissant les points que nous Yenoos de discuter, nous nous sommes particulièrement proposé de montrer au public catholique , dont M. Bûchez ambitionne surtout les suffrages, dans quelle mesure il fallait croire à Taccocdde sa doctrine avec le catholicisme. Nous en avons assez dit pour pouvoir nous dispenser d^cxposer des hypothèses astronomiques et géologiques, où les hommes compétents ne voient rien de scientifique ; de critiquer en détail, et lcsystème«( d'une progression indéfinie » dans la création, et ces autres opinions de i\l. Bûchez : que Dieu est auteur du mal physique; «que Satan est un mythe», etc., etc.»

Nous passons au livre troisième.

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