CHAPITRE PREMIER
Il n'y a point de soience du développement de l'huxnanité, ni» en oe sens» de philoBophie de l'histoire.
Pour qu'il y eût une science du développement de rhumanité, il faudrait que rbumanité eût une fin propre ensuite de quoi elle se développât , en effet, par une succession d'efforts, selon les lois d'un progrès réel , pour atteindre cette fin. Or, si par humanité on doit entendre la société de tous les hommes, nous avons vu que dans cet ensemble, quelque unité qu'on y suppose , l'homme seul a une fin.
Il y en a qui regardent l'humanité comme un être dont l'évolution progressive a pour objet de faire parvenir tous les hommes nés et à naître , et qui sont les membres vivants et solidaires de cette unité vivante , à la pleine et entière possession du souvei*ain bien , ce sont les panthéistes. Nous n'avons rien h ajouter contre cette opinion.
D'autres pensent que la création n'est pas faite pour l'homme, que l'homme, au contraire, est fait
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pour la création. En conséquence ils dévouent Thu • manité, c*està savoir la totalité des « Individus bamains » , à Taccomplissement du but que la création lui impose. Nous en avons assez dit également sur ce dernier système.
En principe, ces opinions sont d*une fausseté évidente. A Tune, il y a à dire que dans rbumanité l'homme seul est une réalité vivante ; à Tautre, que la création est faite pour l'homme seul, et que, selon l'expression de Moïse, Dieu a créé le soleil, la lune, tous les astres « pour servir toutes les nations qui sont sous le ciel. »
En fait, il est impossible à Tune et à l'autre de montrer dans l'histoire des preuves sérieuses du développement progressif qu'elles proclament, de quelque façon d'ailleurs qu'elles veuillent l'expliquer. En elles-mêmes, les formes politiques n'ont rien d'essentiel qui les classe dans une progression. La monarchie, l'aristocratie, la démocratie peuvent mieux convenir l'une que l'autre à telle époque, à tel peuple, à tel lieu, et c'est pour cela qu'elles se succèdent en cercle selon les convenances qui les appellent , car , comme on l'a dît avec beaucoup de justesse, chaque nation reçoit de la Providence la forme de gouvernement qu'elle mérite. Mais, ainsi que nous en avons déjà fait la remarque (voir plus haut , p. 98) , aucune de ces
DE LA PHILOSOPHIE DE L*HISTOIRE. %5i formes i^'est ua moyen absolument préiiérahle eu soi pour conduire Thomme à sa ûo. Toutes y suffisent quand Thomme se laisse Tulontairement ordonner à cette fin par Tinfluence religieuse; toutes sont impuissantes à procurer leur bien immédiat, qui est Tunité et la paix dans Tordre temporel, si Tanarchie règne dans Tordre spirituel. Il n'y a donc de progrès assignable, dans les institutions politiques, ni en principe, ni en fait.
Est-ce la moralité humaine qui est en progrès? Qui donc voudrait le soutenir? Est-il dans la marche croissante de Thumanité vers le bonheur promis? pas davantage. Est-il dans les lettres et dans les arts ? non. Est-il dans les sciences philosophiques? non. Est-il dans les sciences naturelles? Oh! ici, les nations modernes triomphent. Mais, sans contester le nombre et Tétendue des découvertes en ce genre dont on est si enivré, tout cela n*est-il pas comme une démonstration solennelle de notre impuissance et de notre néant? En quoi donc la sécurité et la prospérité publiques en sont-elles améliorées? Qu'y a gagné, que peut y gagner celui « qui naît de la femme, vit peu de temps et est rempli de beaucoup de misères? » Il ne manque pas de gens, nous ne Tignorons pas, qui invitent le genre humain à monter sur ce piédestal pour y
IM ftlÔLIOTHfcOtlÊ NÔDVFXLK.
jouer la comédie de sa propre dtTinité. Triste piédestal ! triste comédie !
En examinant la question de la fin de Thomme un jurisconsulte fameux a dit: « De tous les objets qui s'offrent à Thomme dans tout l'univers, en y comprenant l'homme lui-même, il ne trouvera rien qui soit digne d'être sa fin; car, en lui-même, loin d'y trouver sa félicité, il n'y verra que les semences des misères et de la mort; et autour de lui, si nous parcourons cet univers, nous trouvons que rien ne peut y tenir lien de fin, ni à notre esprit, ni à notre cœur, et que, bien loin que les choses que nous y voyons puissent être regardées comme notre fin, nous sommes la leur, et ce n*est que pour nous que Dieu les a faites ; car tout ce que renferjnent la terre et les cieux n'est qu'un appareil pour tous nos besoins, qui périra quand ils cesseront. Aussi' voyons-nous que tout y est si peu digne et de notre esprit et de noire cœur, que, pour l'esprit, Dieu lui a caché toute autre connaissance des créatures que de ce qui regarde les manières d'en bien user : et que les sciences qni s'appliquent à la connaissance de leur nature n'y découvrent que ce qui peut être de notre usage, et s'obscurcissent à mesure qu'elles veulent pénétrer ce qui n'en est pas ; et pour le cœur pei^onne n'ignore que le monde entier n'est pas capable de
DE LA t>fiILOSOPHIE DE LWStOlRE. 253 le remplir, et que jamais il n*a pn fiiire le bonheur de ceux qui Tout le plus aimé et qui en ont le plus possédé. Celte, vérité se fait si bien sentir à chacun, que personne n'a besoin qu'on l'en persuade ; et il faut enfin apprendre de Celui qui a formé rhonune que c'est lui seul qui étant son principe, est aussi sa fin, et qu'il n'y a que Dieu seul qui puisse remplir le vide infini de cet esprit et de ce cœur qu'il a faits pour lui. C'est donc pour Dieu même que Dieu a fait l'homme ; c*est pour le connaître qu'il lui a donné un entendement ; c'est pour l'aimer qu'il lui a donné une volonté, et c'est pour les liens de cette connaissance et de cet amour qu'il veut que les hommes s'unissent à lui pour trouver en lui et leur véritable vie et leur unique félicité. » (Domat, Traité desloh, chap. I".)
Plus loin le même auteur ajoute : « Tout ce qu'on voit dans la société de contraire à l'ordre est une suite naturelle de la désobéissance de l'homme à la première loi qui lui commande l'amour de Dieu ; car, comme cette loi est le fondement de la seconde qui commande aux hommes de s'aimer entre eux, l'homme n'a pu violer la première sans tomber en même temps dans un> état qui l'a porté à violer aussi la seconde et à troubler par conséquent la société. La première loi devait unir les hommes dans la possession du souverain bien , et ils trou-
vaieat dans ce bi(m deux perfections qui devaient fure leur commune félicité : l'une qu'il peut être possédé de tous, et l'autre qu'il peut faire le bonheur entier de chacun. Mais l'homme ayant violé la première loi et s'étant égaré de la y^ritable félicité qu'il ne pouvait trouver qu'en Dieu seul, il l'a recherchée dans les bieos sensibles oà il a trouvé deux défauts opposés à ces deux caractères du souverain bien : l'un que ces biens ne peuvent être possédés de tous, et l'autre qu'ils ne peuvent faire le bonheur d'aucun ; et c'est un effet naturel de l'amour et de la recherche des biens où se trou-vent ces deux défauts qu'ils portent à la divisiou ceux qui s'y attachent ; car, comme l'étendue de l'esprit et du cœur de l'homme, formé pour la possession d'un bien infini, ne saurait être remplie de ces biens bornés qui ne peuvent être à plusieurs, ni suffire à un seul pour le rendre heureux, c'est une suite de cet état où l'homme s'est mis que ceux qui mettent leur bonheur à posséder des biens de cette nature, venant à se rencontrer dans la recherche des mêmes objets , se divisent entre eux et violent toutes sortes de liaisons et d'engagements, selon les engagements contraires où les metTamour du bien qu'ils recherchent » (Ibid.y chap. IX.) Voilà Texpression claire et rigoureuse des cau-
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. S55 wsqm produisent. Tordre et le désordre dans la Booiélé humaine ; Toiià la double origine des deux cités dont saint Augustin nous a tracé le tableau ; des révolations des empires telles que nous les a racontées Bossuet. Là sont les principes à la lumière desquels les nationalités se fondent , se gouTernent et se réparent. Là est toute la prévoyance politi^ que , toute la science des yrais hommes d*État Cette doctrine n*est d'ailleurs antre chose que le très. exact résume de ce que le catholicisme nous enseigne, et que vériûe surabondamment tout ce que rhomme peut savoir sur lai même et sur le monde. Si nous' interrogeons la nature de notre connaissance , ce chemin nous mène au catholicisme ; la psychologie tout entière nous y conduit également; et Thisloire a pour pierre fondamentale la tradition qu'il a consacrée. C'est ce que nous allons établir.