CHAPITRE IlL
Psychologie,
L'homme ne peut point se passer d'une doctrine. Il faut qu'il ait une opinion sur la loi de ses rapports. A cet égard l'indifférence et le sceplicisme sont impossibles. Nous pouvons jusqu'à un certain point cesser de croire à l'esprit et au devoir, mais nous croyons d'une foi fatale au corps et h l'instinct. Le scepticisme en théorie équivaut en pratique à un dogmatisme très connu, à l'athéisme, et le sceptique s'y montrera d'autant plus conséquent, dans sa conduite, que son éducation aura été moins morale, et que le milieu où il vivra l'entraînera avec plus de force.
En fait de doctrine il y a pour l'honmie deux positions : ou il s'en tient h celle qu'il a reçue dfe ses éducateurs ; ou il veut savoir par lui-môme et creuser jusqu'au fomlcmcnt.
282 BiBUOïHl.QUE NOITVELLE.
Tout homme qai , pour île bons ou pour de mauvais moUfs, suspecte les enseignements de ses ^ucateurs, et prétend se former des convictions raisonnées sur la question de son origine, de sa nature et de sa destiaée, tombera nécessairement, dôs le premier pas, dans un abîme d'erreurs , $*ii ne se met pas tout d'abord en possession d'une certitude qui le soutienne , d'une Lumière qui l'écIaire, d'une méthode qui le dirige.
L'homme a beau s'envelopper de scepticisme et de ténèbres, il y a des choses dont il lui est impossible de douter, et auxquelles ses yeux ne se peuvent dérober. Il y a une certitude qu'il ne saurait briser, une lumière qu'il ne saurait éteindre. Cette certitude , cette lumière , sont inséparables des faits qui lui révèlent son existence.
La méthode est aussi naturelle à l'esprit humain que la certitude et la lumière. Lorsqu'il regarde des choses pour les connaître, c'est naturellement qu'il va du certain au douteux et du plus clair au moins clair ; c'est-à-dire , pour citer Bossuet , « que le certain sert de fondement pour rechercher le douteux, et que ce qui est plus clair sert de fondement pour examiner ce qui est obscur. «>
Mais que sert à l'homme de posséder naturellement la certitude, la lumière et la méthode, s'il ne veut pas en user comme il doit? Or, il peut (et
D£.LA. PSlLOSOPmE Qi L*H|STOIRE. 2^3
cela arrive malheureuseineat chaque joar) fausser et corrompre ses moyens de connaître, afin d*effl* braiser comme vrai tout ce qui lui déplaît.
Celui qui , sachant ce qu'il Êiit , révoque en doute la foi de ses maîtres, et cherche la vérité du fond du cœur pour-y conformer sa vie, celui-Ui se voit aussitôt à rentrée de Tunique chemin ouvert à la raison hunaaine lorsqu'elle veut marcher seule, et déjà il peut compter les pas qui le séparent de son but ; car ce cheoûn est très lumineux, très facile et très omrt.
Les faits dont il est impossible à Thomme de douter lui sautent aux yeux, pour ainsi dire, au moment où , après avoir supposé toute lumière anéantie il affirme dans la nuit du scepticisme, cette unique pensée : Je doute.
Il voit immédiatement qu'il y a quelque chose de vrai pour lui , savoir, qu'il doute, c'est-à-dire qu'il pense et qu'il existe ; et par là, non-seulement il est mis face à face avec les faits qui lui révéleront toute la nature humaine, mais encore à un point de vue qui les lui découvrira tous.
Chaque fois, en effet , que notre nature prend une position, elle y est tout entière avec ses facultés , ses tendances , ses dispositions. Toutes ces choses-là sont nécessairement manifestées sur la scène psychologique par la position que notre na-
264 BIBUOTHËQUE NOUVELLE.
ture y ft prise ; il s'agit de les y voir et de les Y montrer.
Dans cette première yérité « Je doute », à h considération de laquelle Thomme travaille volon^ tairement par la cramte de n*aYoir que des opinions fausses , avec Vinlention , le désir et 1*65péranee de s'en former de vraies, il découvre d'autres vérités» savoir : que lui, qui douttiet qui existe, n'est pas doué seulement de la faculté de penser, mais de la faculté d'agir librement, de la faculté de sentir et de la faculté d'atmer.
Il découvre de plus qu'il y a bien et mal pour chacune des facultés qui vivent en lui dans l'indivisible unité d'une même personne ; qu'en ce qui touche rinteiligence, la vérité est un bien, le doute et l'erreur un mal; que, pour l'activité libre, le bien c'est le travail pénible de l'attention, travail qui est pour lui un devoir, un sacrifice et un mérite , tandis que le mal , c'est de se laisser aller, sans se raidir jamais contre le courant, à cette pente si naturelle et si facile de la dissipation, sur laquelle nous sonunes incessamment entraînés.
Il voit que le plaisir est le bien de la sensibilité, et que la douleur en est le mal. Et, pour la faculté d'aimer , faculté aveugle de sa nature et placée cnlre deux guides, la sensibilité et la raison, avec liberté eniière de choisir l'un ou l'ainrc, il voit
DE LA PHILOSOPHIE DE L*HIST0IRE. 285 que suivre la raison est le bieu, et suivre la sensi-' bilité le mal, car celle-ci l'égaré nécessairmnent.
11 voit que la sensibilité égare en lui la puis^ sance do désir combinée avec la puissance de vou-* loir, ou Tamour, au point de lui faire prendre» pour un mal qu'elle doit haïr, le bien de l'activité libre, c'est-à-dire le travail, la peine, le sacriûce, la vertu , et, pour un bien qu'elle doit désirer, le m^l de cette noble et suréminente faculté, c'est-àdire la paresse, la dissipation absolue, le vice.
Il voit enfin que de ce premier abîme la sensibilité précipite notre amour dans un autre qui est de se complaire dans l'erreur, et d'éprouver pour la vérité d'insurmontables dégoûts.
Ce n'est pas tout. Que la vérité soit pour Thomme une doctrine qu'il doit recevoir avec une foi respectueuse des mains d'une autorité infaillible , ou bien qu'elle lui apparaisse comme un problème dont il lui faut tenter la solution, parce qu'il y est infiniment intéressé, dans l'un comme dans l'autre cas, la vérité ne se montre à lui, à titre de dogme ou à titre de question , que pour le condamner à l'humilité et au travail.
Au nombre des faits primitifs sous lesquels l'homme voit tout d'abord son existence, et qui lui sont révélés par son doute, il faut donc en ajouter d'autres. En même temps qu'il reconnaît suu im«
perfection iatdlectuçlle , et par suite la nécessitéde s*humiUer et de travailler, il reconnaît aussitôt soa imperfection morale; Ge8t-4i-direqu*iln*aime nia s'humilier ni à trayailler, et qu'il y a en lui , perpétuellement ouvertes , ces deux sources de toute injustice, l'orgueil et la sensualité*
Ainsi donc, au premier regard de la réflexion,
nous constatons que la nature humaine enveloppe
la contradiction et la guerre , et nous constatons
également qu'il y a pour elle deux sortes de paix :
l'une illusoire et fausse , qui consiste à subir les
conditions de lorgueil et de la sensualité, et à
manquer à jamais une destinée que nous ne pou*
vous remplir que par Thumilité et par le travail ;
l'autre, seule vraie, qui consiste à dompter Tor-
gueil et la sensualité , et à chercher, quoi qu'il en
coûte, la loi de nos rapports, pour nous y assujé-
thr pleinement
A ce doute initial, à, cette première pensée déjà si féconde, d'autres éléments se rattachent encore immédiatement. Une et indivise en elle-même au^ tant qu'une affirmation peut l'être , car elle n*est autre chose que cela, cette pensée nous est donnée sous une pluralité à laquelle* elle est incorporée ; sous une forme de langage ; sous un signe essentiellement divisible. Or , l'indivisible et le divisible s'excluent : il y a donc en nous un principe où
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 287 réfflde la pensée, et un principe où réside le signé; un esprit et une matière, une âme et un corps.
Et le langage , qui est toujours une chose reçue dn dehors, nous découvre à son tour, au plus intlfne de notre conscience, la présence d'une société humaine, élément qui sainement apprécié se distingue de tout pour dominer tout, comme là condition première de notre existence.
La société est le principe de l'homme aussi bien pour Torigine que pour le développement de son être. Sous le rapport physique, il faut que d'autres commencent à nourrir notre corps pour le mettre en état de pourvoir lui-même à sa nourriture ; sous le rapport moral, il faut aussi que d'autres commencent à nourrir nos facultés inlelleclucllcs par l'éducation pour les conduire à Tâge de raison. L'homme porte donc en lui-même un caractère social indélébile, et celui qui , voulant résoudre le problème de sa propre nature , méconnaîtrait ce caractère, et n'en tiendrait aucun compte, s'exposerait inévitablement à de graves méprises.
Telle a été , à toutes les époques , la principale cause des excès du rationalisme. Descartes a commis cette faute.
Lorsque ce philosophe entreprit de rejeter de son âme tout ce que l'éducation y avait mis , il ne s*flperçut pas qu'il tontnit une chose h cortaitts
288 BïÈLÎOTHfcQllfe NOUVELLE,
^•gards impossible. S*ll lui était permis de révoquer en doute ia science de ses maîtres et de n'ajouter foi à aucune de leurs opinions, dépendaitil également de lui de rejeter le développement intellectuel qu'il tenait de Tédifcalion ? Pour être en droit de ne poser pas la société comme la condition de la conscience humaine , Descârtes aurait dû retourner à sa première enfance spirituelle» oublier entièrement la langue de sa mère , et tenter de conquérir la réflexion par le travail intérieur et solitaire de son moi.
La folie d'une pareille tentative prouve qu'on ne peut point, sans franchir les bornes des hypothèses rationnelles , séparer l'individu de la société , et que s'il est, en psychologie , quelque induction fausse et insoutenable , c'est la proposition devenue célèbre : « Le moi se pose avant tout » . En fait et en logique, au contraire, le moi suppose la société et il en est inséparable.
C'est une faute bien grave de la part de Descartes que d'avoir méconnu le côté social des faits de conscience. La pensée dans laquelle il se voyait exister lui était donnée elle-même dans un signe , et, s'il l'eût remarqué , il aurait nécessairement échappé aux deux principaux écueils où sa philosophie s'est brisée. Il aurait aperçu, en effet, qae la pensée avec la forme de langage qui lui est in-
DE LA Philosophie dé L'HiâtomB. sso hérente , pose à la fois dans une même et indivisible relation Texistence de Tâme , l'exislence du corps et Texistence de la société. Il n*eût donc jamais , en essayant de prouver ce qu'il voyait , soulevé l'inutile et insoluble problème de Texistence des corps; comme aussi jamais il n'eût engendré la secte dite des égoïstes, car jamais, eu suivant ses traces, on n'aurait perdu de vue, à toutes les profondeurs de la méditation psychologique , trois choses indissolublement unies dans notre état actuel , savoir : les deux principes de notre nature et le caractère social qui les pénètre et les enveloppe.
Cette faute n'est pas la seule, que Descartes ait commise. Après avoir montré dans le doute la marque de notre imperfection intellectuelle, et, à côté de cette idée de l'être imparfait et fini que nous sommes, l'idée de l'être parfait et infini que nous ne sommes pas, il prouve, il est vrai très rigoureusement, ce que d'autres avaient fait avant lui , qu'il est de l'essence du parfait d'exister , et qu'il suffit par conséquent d'avoir l'idce d'une telle nature pour concevoir que cette nature existe nécessairement ; mais il ne tire de là qu'une démonstration de l'existence de Dieu , et il devait en tirer autre chose.
Ayant une fois établi que le fini a sa raison d'ê« Ire dans l'infini , d'où suit évidemment la Création,
290 BIBUOTHÈQUE NOUVELLE,
au sensi^atholiqne, il devait considérer que toute Térité pour nous est contenue dans le rapport de Tinfini avec le fini , de Dieu a?ec nous. Il devait considérer en outre, d'un côté, que Tinfini se découvre seulement à nous dans son essence abstraite, et que nous ne pouvons en aucune façon en saisir la nature concrète ; d'un autre côté, que le rapport entre Dieu et rhonune porte sur la nature concrète de Tun et de l'autre. La raison humaine est donc obligée d'abdiquer devant le redoutable problème qui domine le système de nos rapports , et d'en appeler à la raison divine. 11 faut que Dieu nous parle ; il faut que Dieu soit l'interprète de sa propre parole, car, en fait de révélation, ce qui importe,^ c'est le dernier mot.
Si Descartes eût pris les phénomènes psychologiques à leur vrai point de vue, il n'y aurait pas découvert seulement l'indice certain de la création et delà révélation au sens des dogmes catholiques; il y aurait découvert également l'indice non moins certain de la chute et de la rédemption. C'est ce que nous allons démontrer.
Noos n'aurons besoin pour cela que d'approfondir la donnée , plus haut recueillie , de notre imperfection morale. Interrogeons sur ce point la conscience ; examinons-la froidement.
Le « connais-loi toi-memc » est bientôt dit. L^
conscience morale de Thomme, selon l'énergique expression d*un saint docteur, est un abtme sans fond où nagent des monstresde toute espèce. Qu'une passion tombe sur cette mer, et aussitôt la tempête la bouleverse; Tenyie, la jalousie, la haine, y entrecroisent leurs éclairs. Assistez au drame plus paisible de la cupidité ; suivez les pas de l'homme qui s'assouvit à l'intérieur, qui marche dans son cœur comme dans son domaine. Use fait une lueur, et il voit des reptiles qui sortent d'un trou pour rentrer aussitôt dans un autre. D'où viennent-ils? où disparaissant-ils? Oh ! qu'il y a là de limon et de boue I Combien de pensées rampantes dans cette fange, et qu'il est difficile de se connaître l
Gela est difficile à cause du trouble, du désordre, de l'illusion des passions ; à cause du plaisir qui enivre et énerve; à cause de la douleur qui blesse et concentre. Mais constatons les faits.
Si l'homme était originairement dans l'ordre, en ce qui touche les éléments essentiels de sa nature, et les conditions de son existence, les inductions suivantes, qui sont toutes légitimes, seraient toutes conformes à la réalité.
L'homme est doué d'intelligence, de sensibilité, d'amour, d'activité libre; il devrait donc connaître la vérité , s'y complaire , l'aimer et la pratiquer
iOO BlfeLlOTHfcQlîE NOUVELLE.
natttrellemeiit dans les limites où elle fonde et règle souverainement son être.
Or, le contraire a lieu. Naturellement ignorant, paresseux, inattentif, indocile, présomptueux, il ne sait rien par lui-même, et il est dans la plus mauvaise déposition pour apprendre des autres. Dans ce combat de chaque instant, qui s'appelle la vie, il a besoin de toute sa tête, du peu, au moins, qui lai reste. Eli bien , il fuit la prudence et la circonspection ; il veut s'étourdir; il recherche avec ardeur tout ce qui enivre : au moral , les fumées de l'orgueil • l'ivresse du rêve et du château en Espagne; au physique , l'ivresse des plaisirs, l'opium, le vin, tous les narcotiques; tout ce qui obscurcit sa raison et fait chanceler son entendement. Avec cela, l'homme est curieux ; au lieu de travailler à se connaître, il sort de chez lui pour épier des secrets et pour les divulguer. Il est avide de tout savoir, pour étaler aux yeux des autres sa puissance intellectuelle.
Se ire iuum nihil est , nisi te scire hoc sciât aller.
Quel épouvantable désordre! Encore se serl-il de la vérité qui lui apparaît et qui l'accable ? Non ; il en détourne la vue ; il la hait.
L'homme est de sa nature une activité libre, et, en fait, il est esclave. Il veut l'imiiossible , et il ne
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOiaE. 293 veut pas le possible. Il voit quil est dépendant, et il veut être indépendant Usait, à n*en pas douter, qu*i] est un point dans une immense circonférence, et il veut être centre de tout. Il sait qu'il a une âme, et il ne veut pas y penser ; il finit par croire qu'il n'en a pas une, et il met sou intelligence la plus subtile au service d'une bête.
Il voit qu'il est imparfait , et il n'en prend ja* mais son parti ; aussi , il ne sait pas s'exécuter ; il est toujours mécontent de son œuvre, parce qu'il Ta faite pour lui , et qu'elle porte nécessairement le cachet de son imperfection.
Rien n'égale son injustice. Il sait qu'il a besoin d'indu^ence, et il n'en a pour personne. Il aime à faire éclater son amour pour l'équité en poursuivant, chez les autres , de son indignation et de son mépris, les moindres apparences du mal Son occupation continuelle est de critiquer, de condamner, de déchirer autrui. S'élever soi-même , directement ou indirectement, en abaissant les autres, voilà l'un des excès auxquels l'homme s'abandonne le plus.
S'élever! souveraine injustice! Un être créé, pauvre de sa nature comme le néant ! s'il s'élève ne sera-t-il pas nécessairement abaissé ? L'ingratitude le révolte lorsqu'il est bienfaiteur ; et cependant quel singulier bienfaiteur que l'homme ! Pour
œ qui le regarde , 9 use à chaque instant des biens de l'existence , sans aucun souci de la main qui les lui prodigue.
Un antagonisme né avec lui divise ses facultés les unes contre les autres; « il voit le bien, ilTapprouve, et néanmoins il fait le mal. » De toutes parts la contradiction Tenvcloppe; il la subit jusqu'au centre de son être : dans son esprit, par les ténèbres de Fignorance et de Terreur ; dans sa volonté , par Tasservissement où les passions le réduisent; dans sa sensibilité, par la douleur; dans sa vie', par la mort.
En cet état , il ne désespère pas , il sent l'impuissance de sa volonté pour rentrer dans l'ordre , et il ne cesse pas cependant de poursuivre le bonteur. 'A quelque^degré qu'il soit descendu dans la bassesse et dans le crime; quelque coupable qu'il soit à ses propresjyeux aussi bien qu'aux yeux des autres ; quoiqu'il ne mérite en un mot que haine et mépris, par un de ces renversements qui mettraient le comble à son injustice , s'ils ne manifestaient la grandeur de sa nature déchue, l'homme veut être aimé et estimé.
Une chute originelle, au sens des dogmes chrétiens, peut seule nous expliquer l'état actuel de la nature humaine. Nous n*y voyons pas seulement les résultats de cette chute , nous y voyons aussi les
tendances qui nous la font comprendre et qui nous mettent sur la trace d'une rédemption.
C'est de l'abondance de son cœur que l'homme pense , parle et agit. Que le cœur soit doux et humble , qu'il soit dur et superbe , qu'il soit pur ou impur, ami de la nuit et de ses ténèbres , ou ami de la lumière du jour, il n'en est pas moins l'unique source du fond de laquelle sort tout ce que l'homme produit de bon et tout ce qu'il produit de mauvais.
Jésus-Christ nous a enseigné cela , et chacun de ceux qui veulent que le règne de Dieu arrive , connaît aussitôt en lui-même , comme le Sauveur nous l'a expressément déclaré, que dans cette chose aussi bien que dans toutes les autres, la doctrine de Jésus-Christ est la doctrine de Dieu.
Ceux-là le reconnaîtront nécessairement aussi , qui voudront faire un usage raisonnable des dons qu'ils ont reçus. Il leur suffira pour cela d'examiner avec un peu d'attention le dogme évangélique cité plus haut. Nous allons les y aider.
Dans le langage des saintes écritures, le cœur de rhomme c'est son sentiment, son désir, son amoiir. Or, il ne peut y avoir en nous que deux amours, l'un bon, l'autre mauvais, s'excluant absolument l'un l'autre.
La raison en est facile à comprendre. Lorsque
rhomme est admis à participer à Texistence et k savoir qu*il y participe , être est pour lui un bien, dont il conçoit la plénitude , en même temps qu'il mesure la faible part qui lui en est échue.
11 conçoit d'un côté une volonté et un désir infinis de Tunion desquels résulte un amour infini , et il conçoit aussi une intelligence infinie et une puissance infinie , ouvrant et assurant les voies de cet amour. Voilà Fêtre dans sa plénitude.
D'un autre côté, il voit non moins clairement que , des facultés qu'il lui faudrait avoir pour posséder en lui-même la plénitude de l'être , il n'en réunit que deux , le désir et la volonté , et que les deux autres lui manquent.
Alors , cet homme dont la volonté et le désir sont infinis, mais dont l'intelligence et le pouvoir sont évidemment bornés , juge aussitôt que ce n'est ni de son désir, ni de sa volonté que provient la part d*existence,dont il jouit ; car s'il tirait l'être de sa volonté et de son désir, sa volonté et son désir étant infinis , II se serait donné l'infinie intelligence et l'infinie puissance.
U juge, en outre , et cela nécessairement, que tous les êtres qui comme lui participent à l'existence , et qui ne peuvent par le fait même de cette participation la tenir de leur propre volonté , la tiennent de 1^ volonté d'an être qui la possède
DE LA PHILOSOPHIE DE L^HISTOIRE. S97 pleinement ea lui-même en terta de sa nature
En présence de cette vérité, que fera l*hotnme! S'il est juste, s'il éprouve en lui le plus léget* mou* vementde la reconnaissance qu*il doit à l'être infini, créateur de tout ce qui existe, il se tournera vers lui pour lui rendre hommage, pour dire dans son cœur : Mon Dieu, vous êtes celui qui est, et moi je suis celui qui n*est pas! Enseignez-moi à faire Votre volonté ! montrez-moi, dans cette existence à la participation de laquelle vous m*avez si gratuitement appelé, la lumière, la voie et la vie !
SiThomme est injuste et ingrat, sans s'informer d'un autre que de lui-même, trouvant l'existence bonne, il désirera et voudra ajouter ce qui lui manque à ce qu'il a ; il désirera et voudra posséder la plénitude de l'être; il désirera et voudra être Dieu.
Oui ! il n'y a rien au monde de plus évident, ni de plus certain; aimer Dieu et vouloir être sa créa* ture, ou s'aimer soi-même et vouloir être Dieu , voilà tout l'homme ! voilà ce cœur, tantôt doux et humble, tantôt dur et superbe, de l'abondance duquel l'homme pense, parle et agit. C'est là l'histoire de l'humanité, c*est là l'histoire de chacun de nous.
D'un côté, les cœurs pour lesquels l'existence d'un Père infiniment bon, infiniment sage, infiniment puissant, est la vérité suprême, la règle souveraine de toute croyance et de toute critique,
qa*ii s'agisse d'histoire ou de légende, de science « de littérature ou d'art, parce qu'ils considèrent comme vrai tout ce qui est conforme à la plus importante des vérités, et comme faux tout ce qui la met en question ou la nie.
iVun autre côté, lés cœurs qui veulent non pas a celui qui est » , mais ce qui leur plaît; qui prêtent avidemment l'oreille à toute parole qui vient flatter en eux leur unique désir, et leur fournir quelque moyen de le réaliser un instant dans leur pensée; qui assistent avec ivresse à tous les spectacles qui rassasient un homme de gloire , parce qu'en esprit ils se substituent à lui ; qui perdent à la lecture d'un roman le boire , le manger et le dormir, parce que l'auteur leur a préparé dans son principal personnage le rôle d'un héros ou d'un dieu, et que ce rôle les attire et les entraîne jusqu'au bout.
Telle est la source des succès littéraires obtenus par ceux qui ont cherché l'homme et non pas Dieu. Quiconque a voulu surtout montrer son génie dans un chef-d'œuvre, poème , ode , ballade, chanson ou simple métaphore , peut être bien certain que la pensée intime de ceux qui ont fait cas de lui , a été celle-ci : que n'ai-je fait ces vers ! que n'ai-je dit ce mot ! L'homme qui admire l'homme n'admire jamais que soi. S'il était donné à tous ces
dienx que Ton encense d'assister aux usurpations secrètes de leurs adof ateurs, ils verraient qiie l*a pothéose qu'on paraît leur adresser demeure dans lés âmes où elle naît, parce que là est le vrai Dieu dont ils ne sont que les vaines idoles.
Lorsque l'écrivain, ati lieu de se mettre directement en scène comme auteur de quelques beaux vers, nous raconte sous des noms supposés l'histoire de ses rêves intimes, nous sommes toujours sûrs de voir apparaître quelque dieu. Et, chose singulière ! et qui prouve bien ce que nous disons ici , quelquefois la création poétique , l'idéal , le Monte- Christo est admiré par une foule de gens qui ont adopté le rôle divin de ce personnage et se le sont appropriés , pendant que l'auteur succombe à la risée universelle.
Nul de ceux qui ferment à Dieu l'entrée de leur cœur ne peut échapper à cette loi. On a alors deux existences : l'une, qui est connue de tout le monde , on est avocat, médecin, tailleur, journaliste, chiffonier, mendiant; l'autre, qui n'est connue que de celui qui en jouit, — et de l'invisible Témoin auquel il ne pense pas. Et c'est surtout à celle-ci que le Témoin regarde , car c'est la vie à laquelle nous donnons notre complaisance dans la liberté de notre esprit qui forme la principale matière de nos mérites et de nos démérites en décla-
rant nos vraies intentions. Aussi tel sera jugé pour avoir été riche» conquérant, empereur, homme de génie , Dieu d'un monde inconnu , que nous autres simples mortels nous avons cru besogneux et fou«
Dans cette divinisation intérieure de Thomme par rhomme se fait remarquer une circonstance qui surprend au premier coup d*œil , mais dont on ne tarde pas à comprendre la raison. Non-seulement rhomme désire être Dieu , mais il veut être plus que Dieu.
Ce sentiment a inspiré à Sénèque ces étranges paroles : a Le sage a un avantage au-dessus de Dieu, et cet avantage consiste en ce que Dieu doit sa sagesse à sa nature, et non à son choix, comme le sage. — Combien y a-t-ii de grandeur d'être aussi tranquille que Dieu au milieu des faiblesses humaines (ép. 53). — Quel avantage a Jupiter au-dessus de l'homme de bien ? il n'en a pas d'autre que d'être vertueux plus longtemps. Mais le sage ne s'estime pas moins que Jupiter, quoique sa vertu soit bornée par la vie ; et Dieu n'est pas plus heureux que le sage, quoiqu'il vive plus longtemps que lui (ép. 73). — Le sage voit avec la même indifférence que Jupiter, et avec le même mépris, les objets des passions des hommes; mais le sage cent bien qu'en cela il est supérieurh Ju-
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.-; 801 pit^ ; car Jupiter méprise les biens dont il ne peut user, au lieu que le sage doit à son détachement volontaire, le mépris qu'il en fait {ibid.). »
C'est ce sentiment qui domine dans toutes les philosophies naturalistes de TAllemagne contemporaine, surtout dans celle de Hegel où, en effet» Fanthropomorphisme couronne le panthéisme»
car, selon ce philosophe, Dieu qui monte d'en bas en s'ignorant lui-même ne parvient à se connaître qu'en devenant homme.
Ainsi donc, l'homme veut être Dieu, mais sans cesser d'être.homme , et c'est surtout par là qu'il s'estime. G'cst-là ce qui fait qu'il s'intéresse aux succès payés par des luttes difficiles , et que » s'il n'y avait ni peine , ni péril , ni privation , ni coup» ni blessure , il n'y aurait à ses yeux rien qui fût digne de sa considération. Il méprise le guerrier invulnérable ou couvert d'armes enchantées; il sait qu'il n'y a pas de mérite là où l'on ne peut souffrir, et que la véritable grandeur consiste, non pas en ce que le fort , l'invincible par nature , triomphe du faible , mais en ce que le faible par nature sache trouver dans sa faiblesse même de quoi vaincre et surpasser le fort
Il n'aime pas la souffrance ; mais voyez quel cas il en fait I II voudrait en porter sur sa personne des traces nombreuses; il aimerait à montrer à
m BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE,
tous les yeux les glorieuses cicatrices de ses dé- Toûments ; et pour achever de pénétrer le mystère qui agite son cœur lorsqu'il le garde pour lui , suivez ses pensées quand il veut attirer un être qu'il éprouve le besoin d'absorber. S'il était le maître de choisir les circonstances et les moyens , il apparaîtrait toujours en sauveur, pour arracher à une mort certaine la personne sur les afTections de laquelle il ambitionne un empire souverain ; par quelque miracle de son courage , de son adresse, de son génie , de sa générosité , il h préserverait du naufrage , de l'incendie , du supplice, en bravant lui-même mille morts. Après avoir ainsi prouvé son amour par ses sacrifices , après avoir fait éclater sa vertu en mettant d'abord en jeu sa nature passible et mortelle , il saisirait le pouvoir divin pour faire le magnifique et suffire au cœur dont le sien voudrait se nourrir. C'est le mot du damné disant à son fils , pour lui faire signer le pacte :
Moi qai voadrais avoir tous les biens en partage Poar te les donner tous.
OU plutôt c'est Jésus- Christ , vrai Dieu et vrai homme, dont le damné convoite la gloire, lorsqu'il ouvre ain» toute la capacité de son désir pour
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRB. 80à slncorporer la plénitude de Têtre , et ravîr toutes les grandeurs de Dieu , comme un bien que son grand cœur saura dispenser. Et ce rôle d'Homme- Dieu, de Dieu-Sauveur, que l'homme trouve si vraisemblable et si beau quand il le prend pour lui-même, il ne veut plus y croire , il le juge imposable et absurde , lorsque Dieu y descend pour expier et pardonner l'usurpation sacrilège de sa créature , et la sauver des malheurs que ce crime a mérités.
Dans quelle profonde impuissance de se voir et de se connaître tombe celui qui a dit dans son cœur : je serai Dieu ! Ce désir impie qui est sa tentation ou son crime de chaque instant ; ce désir qui a été la tentation et le crime du premier homme, et qui explique seul dans l'humanité tous les biens et tous les maux , tous les vices et toutes les vertus , tout le sang dont les uns se sont enivrés , tout celui que d'autres ont donné , toutes les douleurs , toutes les consolations , tous les désespoirs et toutes les espérances ; ce péché qui a fait la mort et toutes les laideurs ; cette heureuse faute à laquelle nous devons la rédemption et ses beautés infinies , l'homme n'y croit pas I
Le péché originel I quelle odieuse injustice ! Dieu ne manquerait-il pas aux plus simples notions de l'équité , s'il punissait dans les enfants les
fautes des pères 7 Voilà Tobjection ordinaire ; après quoi 00 ii*écoute plus rien.
Que de choses n'aurions-nous pas à dire sur ce zèle de Thomme pour la justice I II lui a été dit par celui qui le connaissait bien , qui savait son ignorance et sa partialité : « Ne jugez pas et tous ne serez pas jugés. » Mais que lui importe : le premier jugement qu'il puisse former avec évidence et porter avec une entière certitude , c*est qu*il y a dans son âme , dans sa conscience ^ une porte que nulle créature ne peut ouvrir, la porte du sanctuaire où Dieu lui révélera sa destinée ; le se^ cond , c'est que l'épouse du Christ ouvre seule cette porte, et que ce sanctuaire est le sien. Ne lui parlez pas de cela ; il ne veut pas même regarder aux marques divines dont resplendit la mère des croyants ; il ne veut qu'une chose : bafouer ses mystères , llntcrroger hautainement sur ses dogmes , casser ses décisions et contester avec elle sur tous les points de sa doctrine. Combien n'en avonsnous pas trouvé qui après avoir résolu avec nous les questions préliminaires dans le sens où elles l'ont été plus haut , après s'être vus dans l'obligation de remettre à l'église catholique le sceptre de leur raison, le gardaient pourtant, et disaient : je ne croirai jamais cela , je ne fei*ai jamais cela.
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 305 Et cependant que de lomière dans la moindre desYérités chrétiennes! Quelle abondance, quelle inépuisable richesse d'explication coule de ses principaux enseignements ! Les ténèbres couvrent la psychologie morale et l'histoire jusqu'à ce que le dogme de la rédemption et de la chute paraisse, mais le premier rayon qu'il envoie suffit à remplir de clartés les deux horizons.
Dans l'existence à la participation de laquelle Dieu l'a appelé , l'homme pouvait prendre deux positions. Il pouvait, après avoir reçu de la bouche divine la loi qui devait régler sa destinée, payer à Dieu le sacrifice d'obéissance et de foi qui était la condition de son bonheur éternel. Il pou« vait choisir l'incrédulité et la désobéissance; et c'est ce dernier parti qu'il a pris.
Tout en conservant sa première position, l'homme n'aurait pas laissé pour cela de reconnaN tre les vérités capitales à l'égard desquelles la seconde position qu'il a prise n'a été qu'une pnre et simple confirmation. Il aurait vu son néant , et toutes les infirmités que cette racine suppose ; il aurait vu l'infinie puissance, l'infinie bonté, l'infinie sagesse de Dieu; il aurait vu son libre arbitre; il aurait vu sa foi, son espérance, sa charité. Dans la prière, lorsque, recueilli devant Dieu, il eut médité avec eOroi sur la triste possibilité dg
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faillir, il aQfalt aperça les fanestes conséquences d'une chute pour lui et pour sa postérité; mais , se tournant aussitôt vers son créateur pour lui demander avec instance de le préserver de toute faute, et de le sauver miséricordieusemcnt, s'il avait le malheur d'en commettre, il aurait entrevu clairement, durant l'épreuve, les motifs de se confier en une réparation , et de jeter toutes ses craintes avec toute son affection dans le vaste sein de Celui qui est charité. Tuus sum ego^ salvum me fac ! En passant de l'épreuve à la sanction, il aurait reconnu , face à face avec les intentions divines, que le malheur d'une chute était prévu , et il aurait éternellement dilaté son amour dans le tableau d'une rédemption possible que Dieu aurait déroulé à ses yeux en lui disant : Si tu avais été méchant et incrédule, voilà ce que j'étais résolu de faire pour toi. La chute a donné lieu à la réalisation de ce décret , et ce qui n'eût été visible, sans cela , que dans la pensée de Dieu , est devenu la plus admirable de ses œuvres extérieures. En sorte que si l'on considère combien ont été surpassées par la grâce de la nature réparée toutes les harmonies de la nature créée , rien n'est plus vrai que ce cri d'admiration échappé des entrailles de l'Église : « ftlix culpa I quœ talem et tantum tneruit habere redemptorem ! »
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. SÔt Au lieu de croire et d'obéir Thomme doute et résiste. — II veut s'essayer lui-même et éprouver 8*il est ou s'il n'est pas Dieu, s'il peut ou s'il ne peut pas le devenir, et à peine a-t-il fait un appel à l'expérience que l'expérience lut répond. Il a retiré sa main de la main de Celui qui la tenait pour le conduire et pour le soutenir; il a retiré son pied de l'unique chemin qu'un autre a affermi pour lui sur les abîmes, et voilà qu'il descend et tombe dans le rien d'où il a été tiré pour y subir jusqu'au centre de son être toutes les contradictions du néant. Les ténèbres, l'impuissance, la douleur envahissent à la fois son intelligence, sa volonté, sa sensibilité; la mort l'environne. Où est sa femme? où est son fils? Le même. ennemi les entraîne dans sa caverne. Il voit un œil qui le hait et qui le tue et dont il ne peut faire baisser la paupière, et s'il cherche l'œil de sa femme, l'œil de son fils, ces trésors de ses sympathies pour lesquels il donnerait tous les univers possibles , ces yeux qui l'aiment souffrent, et il n'est pas en lui de les soulager; ils^meurent sans qu'il puisse les ranimer , et le regard dont il a soif y est remplacé par une corruption qui le force à se détourner et ne lui laisse qu'un limon impur dont il ne saurait fixer et retenir la poussière. Cependant la bouche à laquelle il 8*est laissé tromper et qui l'absorbe main-
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tenant se ferme sur lui ; qui la rouvrira? L*arrêt est-il prononcé? descendra-t-il ainsi avec sa race éteraellement dans la spirale de la concentration indéfinie, juste suplice de quiconque veut se dilater en dehors de Dieu, de cette concentration dont le serpent infernal est l'horrible symbole ?
La résistance de Thomme n*a pas seulement éprouvé et manifesté le fond de Fhomme ; elle a aussi éprouvé et manifesté le fond de Dieu.
L'homme est libre, Dieu l'a voulu ainsi, et, d'accord avec soi-même, il permet à sa créature de quitter sa main et sa trace. Mais à l'heure où commence pour le rebelle une vérification formidable, Dieu jette son fils unique au sein de cette tempête. Il a perdu l'homme dans la région de l'esprit, il accourt pour le sauver dans ce monde des corps au fond duquel une volonté déréglée l'entraîne comme un plomb. L'entrée de la nature humaine que lui avait fermée la désobéissance de deux coupables, lui est ouverte par l'obéissance mille fois bénie de la Vierge que toutes les gêné-* rations appelleront bienheureuse. Le voilà homme ; il s'agit maintenant pour lui de payer pour ses frères, de les gagner tous, de les ramener tous à leur fin, au souverain bien, à son Père qui est leur Père, à son Dieu qui est leur Dieu. Il s'abaisse donc afin de recevoir sur ses épaiiles le triple far-
DR LA PHtLOSÔPHIË DE L'HfSÎOIRE. 3Ô& deau de la misère, du crime et de la douleur. Du fond de la pauvreté, de la dernière place, d'une place qui n'a jamais été occupée avant lui et qui > ne le sera jamais après lui, il élève la voix pour nous consoler et nous dire : « Le fils de Thomme n'a pas une pierre où reposer sa tête. » Du dernier abîme de la souffrance la même voix nous fait entendre ce gémissement : a O vous qui passez, voyez s*il est une douleur pareille à ma douleur. » Par delà tous les crimes, dans cette solitude innommée où Judas est allé chercher ses trente deniers, nous avons ouï la même voix adresser au fils de la perdition, cette douce et humble parole : « Mon ami, qu'êtes-vous venu faire ici? » Enfin, du dernier cercle de la spirale, où il a permis à la mort de le concentrer, du point suprême où s'évanouit le dernier anneau du serpent, cette même voix a rempli pour toujours les enfers, la terre et le ciel, de ce cri de victoire: « Je suis la résurrection et la vie! »
Dirons-nous maintenant que le libre arbitre, que la nature humaine, avec sa double condition de l'hérédité et de la réversibilité, ne sont pas des dons excellenls? Dieu, qui voulait créer des êtres pour les aimer et pour en être aimé pouvait-il mieux faire que de leur donner un cœur maître absolu de ses préférences? et, si, dans l'ordre fini, nul n'a- .
SlO filfiLlOTHÊQDB NOUVELLE.
T»t pu résister à Dieu, nul n'avait pu oiFenser Dieu* nul n'avait pu produire quelque grand désordre, comment donc et à qui Dieu y aurait-il montré sa charité infinie, sa sagesse infinie, sa puissance infi* nie? Dieu qui voulait également lier les hommes entre eux par les liens qui les attacheraient à lui , ne devait-il pas préparer dans la nature humaine des moyens par lesquels les pères et les enfants pussent agir efficacement les uns sur les autres dans la suite des siècles, depuis le premier homme jusqu'au dernier, pour se prouver par la transmission des biens et des maux qui seraient leur ouvrage et le fruit de leur volonté, la nature de leurs sentiments mutuels? A cause de cela, le péché originel, qui a été la faute d'un seul, a été le malheur de tous; mais à cause de cela aussi, la rédemption, qui a été le mérite d'un seul, sera le bonheur de tous; de tous ceux qui voudront pardonner aux autres, comme Dieu leur a pardonné à eux-mêmes , car voilà le seul joug et le seul fardeau que le Rédempteur nous ait invités à prendre sur nous, afin de trouver la paix de nos âmes.
Et cette paix, qu'est-elle autre chose, sinon la pleine possession du souverain bien ? Celte divinité que les hommes convoitent sans la mériter, sans s'occuper de savoir si elle est la propriété légitime et le droit d'un autre; cette divinité dont ils ambi-
DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. Zii tionnent uniquement la puissance et la force et dont ils se feraient aussitôt une arme pour égorger, après l'avoir dépouillé, Tagneau auquel elle appartient dans Téternité par le droit de sa naissance, et dans le temps par le droit de ses mérites.
Maintenant que Tbomme choisisse ; qu'à l'aspect de l'agneau égoi^é, en eOet, depuis le conmiencement du monde, mais toujours vivant, il dise avec lesvigneronshomicides : « Voici rhéritier, tuons-le, afin que l'héritage soit à nous, » ou bien avec ceux qui se pro3ternent en jçtant leurs couronnes à ses pieds : « L'agneau qui a été égorgé est digne de recevoir puissance, divinité^ sagesse, force, honneur, gloire et bénédiction; » qu'il choisisse entre la divinisation de l'homme par l'homme, usurpation aussi absurde que sacrilège, larcin abominable et impossible, et la divinisation de l'homme par Dieu ; qu'il choisisse, ou de pénétrer par l'humilité, cette porte étroite de la vie, dans Tocéan sans rivage de la dilatation éternelle, ou d'entrer par les larges portes de l'orgueil dans cet impasse de la concentration que figure d'une manière si vraie l'horrible queue du Dragon. Pensées resplendissantes ! symboles transparents et divins ! oui, vous êtes la lumière! oui, vous manifestez, à tous les yeux qui ne se ferment point, le bien et le mal, la vie et la mort, celle inévitable alternative de la destinée humaineJ
M ÉiBLlOTttÈQUE NOUVEtLË.