PRÉFACE XI
vassaux dans l'impossibilité absolue de recommencer la guerre, ni maintenant, ni plus tard. Après les horreurs que nous avons subies, nous ne pouvons nous contenter de garanties morales, il n'y a que des garanties matérielles sérieuses qui puissent nous satisfaire. C'est la Paix longue, inexorablement juste, et durable, rêvée par la France et ses alliés, qu'il faut assurer.
Je me propose donc de démontrer l'extrême urgence de la création de cette Marche slave, au point de vue ethnique, économique et politique. J'expliquerai son rôle primordial pour empêcher ï encerclement des Tchéco-Slovaques par la jonction des Bavarois avec les Magyars, au travers du petit groupe d'Allemands Autrichiens dont je viens de parler. Le nouvel équilibre européen doit rester anti-germanique.
Je montrerai, enfin, que si le principe des Nationalités n'est pas un vain mot, les populations de cette Marche, qui sont d'origine slave, doivent faire retour aux Nations slaves, dont elles se réclament.
La Paix dans le Droit des Nationalités peut, seule, rendre la Liberté durable, l'Egalité équitable et la Fraternité féconde. A Chervin.
82, avenue Victor-Hugo.
Paris, ce 11 novembre 19 18,
jour de la signature de l'armistice
avec l'Allemagne consacrant notre
victoire définitive.
Vivent la France et ses Alliés !
EXPOSÉ DE LA QUESTION
J'ai occupé mes loisirs à étudier le problème des nationalités qui peuplaient l'Autriche-Hongrie, dont je ne savais qu'une chose, c'est qu'on le disait très compliqué. Je m'y suis appliqué de mon mieux, en suivant, scrupuleusement, les méthodes scientifiques les plus rigoureuses, sans parti pris, avec le seul objectif d'arriver à la connaissance de la vérité.
Quelle méthode ai-je suivie?
J'ai résolu, tout d'abord, de me dégager complètement de toute considération politique préconçue, et de prendre, pour base, la documentation statistique en m'adressant spécialement aux statistiques officielles autrichiennes.
« Quelle erreur! n'a-t-on pas manqué de me dire. Quoi, vous allez interroger les statistiques officielles de l'administration autrichienne pour vous renseigner sur les nationalités qu'elle détestait, qu'elle opprimait de toutes les façons? Vous faites fausse route! »
(( On pouvait, me disait-on, demander tout ce que l'on voulait à la Bureaucratie autrichienne, avec chance de l'obtenir, sauf en ce qui concernait la question des nationalités. Sur ce point, elle était fermée à toute équité; elle faussait, de parti pris, tous les documents qui s'y rapportaient; elle embrouillait toutes les statistiques relatives aux populations slaves de l'empire, qu'elle administrait avec le minimum possible d'égards et le maximum d'antipathie. »
J'avoue que j'étais un peu déconcerté. Mais, ne voyant pas d'autre méthode d'investigation, je me suis tenu ferme dans mon projet. Puis, comme je suis un vieux pratiquant des méthodes statistiques, j'ai pensé qu'il ne me serait pas impossible de me débrouiller au milieu de toutes les falsifications qu'on ^m'annonçait, de la même manière qu'un expertcomptable arrive, avec de la patience et de l'expérience, à débrouiller la comptabilité la plus truquée.
J'ai donc étudié l'enquête administrative connue sous le nom de Dénombrement officiel de la population de V Empire d' Autriche-Hongrie, effectué en 1910. Ce document contient des statistiques détaillées sur la langue parlée par les habitants, c'est ce renseignement très important que j'ai considéré comme un indice probable de la nationalité.
Je ferai remarquer, en effet, que s'il n'y a pas un lien nécessaire entre une langue et ceux qui la parle, il y a un lien certain et puissant entre la langue et
EXPOSÉ DE LA QUESTION
la Nation, notamment dans un pays comme l'Empire danubien, où il y avait plusieurs Nations.
Un savant linguiste, M. A. Meillet, a dit (1), avec raison, que « c'est par les langues que supposent les Nations. Et, quand on veut faire une statistique des Nations de l'Empire austro-hongrois, on n'a d'autre ressource que de demander à chaque habitant quelle est sa langue usuelle. Ainsi, en Autriche, on compte pour Allemands ceux qui déclarent avoir pour langue habituelle l'allemand, pour Tchèques ceux qui déclarent avoir pour langue habituelle le tchèque, pour Slovènes ceux qui déclarent avoir pour langue habituelle le Slovène, et ainsi de chaque nationalité. Ce n'est pas que la Nation s'exprime toujours par la langue, ni qu'une particularité de langue suffise à donner une conscience nationale. Mais il demeure que la langue est le premier, le plus clair et le plus efficace des caractères par lesquels se distingue une Nation. Là où s'effacent les différences de langues, les différences nationales tendent à s'effacer aussi; et là où manque un sentiment national, les différences de langues tendent à disparaître. Appartenir à une Nation est affaire de sentiment et de volonté. Là même où n'existe pas cette volonté de former une unité particulière qui est le fondement d'une Nation, la communauté de langue suffit à déterminer une
(1) A. Meillet. Les langues dans l'Europe nouvelle. Paris, Fayot, 1918. P. 93, 96, 97.
communauté de sentiments. La Suisse, qui a pour langues officielles les langues des trois grands pays voisins, en fournit un bel exemple. »
Mais, dira-t-on, les publications du dénombrement ne fournissent pas des résultats rigoureusement exacts?
Il est évident qu'il est très facile de tricher dans l'utilisation des déclarations des habitants recensés; mais la tricherie a, tout de même, une limite, comme on va voir.
J'ai constaté, tout d'abord, que, quelles que soient les erreurs inhérentes, dans tous les pays, à une opération administrative s'adressant à 51 millions d'habitants, plus ou moins bien disposés à y participer, quelles que soient, d'autre part, les fraudes voulues, dont le dénombrement autrichien a été l'objet, cela n'empêche pas la vérité d'apparaître, claire comme le jour. Il n'est pas facile, en effet, de faire disparaître des centaines de mille habitants, sans qu'on s'en aperçoive! Il n'est pas possible de baptiser Allemands ou Magyars, des centaines de mille et même des millions de Tchéco-Slovaques ou de Yougoslaves! La vérité, c'est que les statistiques officielles austro-hongroises prouvent, jusqu'à l'évidence, que les populations tchéco-slovaques constituent un groupe compact extrêmement net et forment une majorité si écrasante qu'il n'y a pas moyen de nier leur existence et leur localisation géographique. De même pour les
EXPOSÉ DE LA QUESTION
Yougoslaves, qui apparaissent, eux aussi, avec des majorités compactes indiscutables.
Qu'importe donc que l'administration autrichienne ait fait tort aux Slaves de l'enregistrement d'un plus ou moins grand nombre des leurs, du moment que l'existence de leur imposante majorité n'a pu être ni méconnue, ni supprimée? Dès lors, le problème des nationalités se trouvait résolu, non par des considérations politiques, mais par des statistiques, et qui plus est, par des statistiques autrichiennes ellesmêmes.
L'empire dualiste d'Autriche-Hongrie se composait, y compris la Bosnie-Herzégovine, de populations parmi lesquelles les Allemands et les Magyars, — outrageusement privilégiés au point de vue politique, — étaient incontestablement en minorité.
J'ai groupé, en un seul bloc, tous les Slaves (2), car il s'agit de gens qui s'expriment dans la même
(2) Je me garde bien de parler de la race slave, car ce mot de race s'applique, ordinairement, à un ensemble de caractères somatiques comme la taille, les indices céphalique et nasal, la nature et la couleur des cheveux, des yeux, etc. Donc, pour établir une classification des races humaines, il faut n'avoir en vue que l'étude des caractères physiques minutieusement étudiés par l'analyse anthropologique, laquelle ne serait pas à sa place ici. J'ajoute qu'il n'y a plus de races pures et homogènes par suite des innombrables invasions, mélanges et croisements qu'ont subis les populations indo-européennes depuis des siècles.
Je sais bien, qu'au point de vue littéraire, le mot race se présente avec une acception beaucoup plus vague et
DE PRAGUE A i/ADRIATIQUE
langue, qui ont partagé les mêmes sympathies, les mêmes colères, les mêmes indignations, et qui ont soupiré après les mêmes espérances de paix, d'indépendance et de liberté. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'ils s'unissent entre eux. Voici ces chiffres :
Slaves 24.190.918
Allemands 11.987.701
Magyars 10.061.549
Roumains 3.224.147
Italiens 768.422
Autres . ... 1.077.317
Total 51.310.054
Donc l'empire d'Autriche n'était ni allemand ni magyar, comme on essayait de le faire croire ; en réalité, c'était un Etat slave. En effet, les Allemands et les Magyars réunis ne comptaient que pour 22 millions, tandis que les Slaves, Roumains et Italiens for-
paraît comprendre tous ceux qui appartiennent à une même famille, sans autre désignation de conditions. A toutes ces considérations : les unes impropres au problème que j'envisage, les autres imprécises et confuses, je préfère le mot Nation qui signifie très clairement une réunion d'habitants d'un même territoire, ayant depuis longtemps des aspirations et des intérêts communs, qu'ils soient ou non soumis à un même gouvernement.
On n'arriverait donc que très difficilement à grouper, sur des données scientifiques sérieuses, les habitants des différentes régions politiques et administratives de l'Europe au point de vue somatologique; tandis que les groupements linguistiques se présentent avec des caractères nets et précis. Nous savons, en effet, ce qu'est, et où est localisé, le type linguistique slave qui diffère profondément du type allemand, lequel ne diffère pas moins du type roman.
EXPOSE DE LA QUESTION
maient un bloc d'opposition de 28 millions. On ne s'étonnera pas, après cette constatation, qu'étant traités en parias dans leur propre pays et persécutés de toutes les façons, les Slaves, les Roumains et les Italiens ont tout fait pour recouvrer leur liberté et leur indépendance.
Pour préciser et justifier les groupements de nations qui vont s'effectuer, il me paraît nécessaire de donner quelques détails sur la composition des éléments slaves.
Je répète que les chiffres fournis par le dénombrement officiel de la population ne sont que des minima. En effet, dans ces régions, où les habitants des grandes villes surtout parlent très souvent plusieurs des langues courantes en Autriche-Hongrie, l'agent recenseur a inscrit comme Allemands une foule de gens qui parlent la langue officielle concurremment avec d'autres langues et, notamment, celle de leur pays d'origine. On dit, avec raison, par exemple, que Vienne est la plus grande ville tchèque. En effet, Vienne compte 407.488 habitants nés en Bohême et en Moravie, soit 20 % de la population totale, dont la plus grande partie sont assurément des Tchèques d'origine.
En résumé, le nord et le sud de l'empire Austro- Hongrois sont habités par des Slaves, au nombre de 24.190.918, au minimum. Ils se divisent, d'après leur situation géographique en deux rameaux, répartis en cinq groupes :