‹ De Prague à l'AdriatiqueChapitre 7 sur 12 · I II · texte numérisé non relu

I II

Silésie 43.90 % Trieste 6.21 %

Ty roi italien . 37.16 Carniole 5.36

Bohême 36.76 *strîe "A"'' f?9

M ^n n< Gonca-Gradisca 1.79

Moravie 27-6ï Galicie 1.12

Bukovine 21.24 Dalmatie 0.48

(3) Pour plus de renseignements voir: L'Autriche et la Hongrie de demain, p. 62.

On voit que ces groupes sont absolument distincts. Le premier compte 3.910.779 individus recensés comme parlant la langue allemande, dont 2.467.000 en Bohême; on peut dire, sans exagération, que plus de la moitié étaient des ouvriers d'usine, parlant plusieurs langues, dont l'allemand. Ces ouvriers, venus de Pologne, de Silésie, ou même des Tchèques authentiques, travaillaient chez des patrons allemands, qui les inscrivaient d'office comme Allemands. Ceux qui protestaient étaient, tout simplement, privés de leur travail et jetés à la porte de l'usine. Les vrais Allemands auront le choix de repasser la frontière ou de continuer à résider en Bohême comme leurs intérêts bien compris les y pousseront. Mais, s'il est généreux de ne pas les opprimer, il sera prudent de ne pas leur conférer, trop facilement, la naturalisation tchèque et de les tenir longtemps à l'écart de la vie politique nationale.

Le deuxième groupe compte 150.187 Allemands seulement, disséminés par fractions infimes. Ils n'ont vraiment pas le droit de se réclamer de la patrie allemande; ils n'y songent même pas!

Voilà pour l'Autriche; voyons la Hongrie.

J'ai déjà dit que les Allemands ne comptaient que pour 10 % de la population totale de la Hongrie.

Voici, en effet, la proportion des Allemands dans

EXPOSÉ DE LA QUESTION l5

chacune des sept grandes divisions administratives (*) :

1 Angle de la Tisza et du Maros 19.9 %

2 Rive droite du Danube 18.0

3 Entre le Danube et la Tisza 9.5

4 Transylvanie 8.7

5 Rive gauche du Danube 6.7

6 Rive droite de la Tisza 5.6

7 Rive gauche de la Tisza 3.2

La question de leur groupement politique ne se pose pas.

Il est donc absolument démontré qu'il n'y a qu'un groupe de six millions d'Allemands avec Vienne pour Capitale.

Que vont-ils devenir? Vont- ils adopter immédiatement un statut définitif? Se déclareront-ils indépendants et le resteront-ils? Ce serait à souhaiter pour eux et pour nous. Sollicités par les Allemands du Sud (Bavarois, Wurtembergeois, etc.), vont-ils retourner à leur vomissement? Tout est possible, rien n'est certain. La situation est donc et restera longtemps encore trop indécise et trop instable pour qu'on puisse pronostiquer à cet égard. Quoi qu'il advienne, le danger ne sera pas grand, pourvu que les Néo-Autrichiens allemands soient solidement contenus par

(*) Pour de plus amples renseignements, voir L'Autriche et la Hongrie de demain, p. 23 à 36.

tli DE PRAGUE A L'ADRIATIQUE

les Yougoslaves et les Tchèques et enfin qu'ils soient, territorialement, séparés des Hongrois par la Marche slave ou Corridor dont j'ai parlé. Le danger n'apparaîtrait, en effet, que si nous laissions les Allemands et les Hongrois voisiner. Il n'est pas douteux que les Hongrois plus actifs, plus ambitieux, plus remuants que les Autrichiens allemands, les absorberaient rapidement ou, tout au moins, leur imposeraient leur politique, qui restera sympathique à l'Allemagne.

On se fait d'étranges illusions sur la mentalité magyare. Jusqu'ici, les classes dirigeantes de Hongrie ont fait de ce pays le coin le plus féodal de l'Europe. La Hongrie est, en effet, un Etat à part et les gens y vivent, sans doute, dans une atmosphère tout autre que celle du reste du monde. C'est pour cela que, chez eux, les mots n'ont pas le même sens qu'ailleurs.

Le 2 novembre 1918, le radio-télégramme ci-dessous a été émis, en français, de Budapest:

« Aux peuples du monde entier,

« Le peuple hongrois vient d'achever une révolution pacifique et victorieuse. Il a brisé le joug qui l'opprimait depuis des siècles. Il forme maintenant un Etat démocratique complètement indépendant. Le peuple hongrois décline, avec énergie, toute responsabilité de la guerre mondiale déclarée par ses oppres-

EXPOSE DE LA QUESTION

seurs. N'écoutant que le cri de sa conscience, il dépose les armes et veut la paix.

« En entrant dans la Société des nations, il déclare la fraternité et l'égalité de tous les peuples habitant la Hongrie : Magyars et non Magyars. Le peuple hongrois rappelle, en ce moment solennel, que la Hongrie a un passé historique millénaire et qu'elle a été pendant des siècles le rempart de l'Europe et de la civilisation. Il croit donc pouvoir avec confiance recommander aux sentiments de justice et d'équité des nations libres du monde l'existence et Vintégrité territoriale de la Hongrie. »

Au point de vue littéraire, c'est très beau. On y parle de démocratie, de liberté, d'égalité, de fraternité comme en 1849 alors que Louis Kossuth était président de la République hongroise. Mais les temps sont bien changés! Après s'être vautrée dans la boue pangermanique la plus abjecte, pendant vingt ans, la Hongrie fait savoir « au monde entier » que la grâce démocratique Ta subitement illuminée. Ce camouflage aussi rapide qu'imprévu ne trompe personne ! En réalité, nous voyons que ce soi-disant Etat démocratique reste, au fond, impérialiste; car il ne veut pas lâcher les Slaves qui lui étaient jadis assujettis et prétend garder son intégrité territoriale qu'il déclare millénaire. Il faut noter que l'expression: « passé millénaire de la Hongrie », comme le terme: « couronne de Saint-Etienne », ont une signification mystique

l8 DE PRAGUE A i/ADRIATIQUE

particulière pour le public magyar. En réalité, l'Etat magyar n'est que le produit du compromis de 1867; il a donc sensiblement moins de mille ans. Ce qui n'empêche pas les éléments radicaux démocrates magyars, eux-mêmes, d'exploiter la puissance magique d'un produit féodal qu'ils présentent au monde moderne sous l'aspect d'un Etat millénaire unique. Au point de vue démocratique, l'Etat magyar ne compte pas. Ni Karolyi, ni Jaszi, ni la franc-maçonnerie, personne n'est démocrate... si ce n'est en parole. Il y en a qui croient être démocrates, mais dès qu'ils se mettent à parler, c'est pour vanter leur Etat millénaire unitaire. Il est vrai qu'ils disent accepter, en principe, les 14 points du programme Wilson; mais ils les interprètent à la magyare. Ils se refusent à donner l'indépendance aux Yougoslaves car ils sont... un Etat unitaire millénaire. C'est leur tarte à la crème.

Donc il ne faut pas avoir la moindre confiance dans les sentiments démocratiques des Magyars que les Magnats continueront à mener à leur guise aussi bien après l'appel « aux peuples du monde entier » qu'avant.

La Hongrie magyare ne comprend plus que six millions d'habitants vivant dans les régions situées sur la rive droite du Danube et la plaine de TAsfœld comprise entre le Danube et la Tisza. Ce sera pour elle une déchéance dont elle ne se consolera pas. Elle fera tout pour essayer de combler le vide laissé par la perte

EXPOSÉ DE LA QUESTION 19

des Roumains de Transylvanie et des Slaves. Elle essayera donc d'attirer à elle la nouvelle Autriche allemande et de la pousser à se lier à la grande patrie allemande. Si nous laissons se reformer ce groupe germano-magyar, c'en est fait de l'indépendance des Tchèques; ils seront encerclés et à la merci de leurs anciens ennemis. Ils pourront communiquer avec les Polonais, mais toute communication leur sera coupée avec les Yougoslaves. Prague ne pourra pas atteindre l'Adriatique. Les Pays tchèques ne pourront y accéder qu'à travers les réseaux ferrés autrichiens et hongrois et en se courbant sous les tarifs prohibitifs qu'ils ne manqueront pas de leur imposer. L'indispensable débouché vers la mer leur sera fermé ou, tout au moins, rendu aussi difficile que possible. En somme, c'est une barrière haute et puissante ne permettant aux Pays tchèques de communiquer par mer avec le monde commercial qu'autant que les Austro-Hongrois voudront bien le permettre. C'est le blocus maritime éternel dans toute son horreur !

L'union des Slaves de l'Autriche sera donc impossible. Or, je considère leur union et leur solidarité comme une condition indispensable de leur émancipation et de la solidité de leur indépendance. J'ajoute que le royaume serbo-croate-slovène serait le client obligatoire de la Hongrie et serait forcément dans sa dépendance plus ou moins étroite. De sorte que les Slaves, bien qu'ayant conquis leur indépendance poli-

tique, continueraient à être sous la dépendance économique de l'Allemagne et de la Hongrie. La permanence du contact direct de l'Allemagne avec la nouvelle Autriche et la Hongrie placerait entre les mains des Germano-Magyars une puissance territoriale éminemment dangereuse pour la paix de l'Europe.

Et alors se pose cet angoissant problème: Peut-on et dans quelles mesures parer à ce double danger politique et économique?

C'est dans ce but que j'ai proposé la création de la Marche slave ou corridor ayant une double utilité : unir les Slaves, séparer les Germano-Magyars. Disons, tout de suite, que ce corridor est pris entièrement sur le territoire actuel hongrois. Il faudra bien se saisir de garanties matérielles, puisque les traités diplomatiques ne sont, pour nos ennemis, que de simples chiffons de papier. Il ne faut pas se hâter de crier à la spoliation parce que je démontrerai plus loin 1° que l'élément ethnique magyar pur y est en minorité. Si on ajoute les magyarisés, ordinairement contre leur gré et plus nombreux que les Magyars authentiques, on constate que la population recensée officiellement comme magyare ne compte que pour 56 % de la population totale (662.489 Magyars et magyarisés sur 1.171.398 habitants).

2° Que les Slaves qui habitent le Couloir (Slovènes et Croates) parfaitement conscients et résolument attachés à leurs origines ethniques réclament ardemment

EXPOSE DE LA QUESTION 21

leur libération du joug hongrois. Les autorités magyares ne leur permettent pas l'usage de leur langue maternelle ni à l'école ni dans leurs rapports avec l'administration et procèdent à leur égard à une dénationalisation systématique. Mais, en dépit de toutes ces violences, ils se sont maintenus et forment une unité ethnique compacte avec les Slovènes et les Croates voisins, actuellement libérés de la domination de l'Autriche et de la Hongrie. La déclaration, ci-après, des Slovènes de Hongrie parue dans le journal Slovenec (6 août 1918) en est la preuve: « Oubliés de tous et isolés, inconnus même de nos voisins les plus proches, nous aussi, Slovènes de Hongrie, nous nous associons à la déclaration générale yougoslave, voulant ainsi montrer que les vagues hongroises ne nous ont pas encore engloutis et que nous nous sentons suffisamment forts pour rejeter le joug magyar qui nous opprime depuis des siècles. Sans distinction de religions, de partis et de conceptions politiques, nous sommes bien d'accord et guidés par la même idée: la déclaration yougoslave doit être réalisée. »

Si le Droit pour les peuples de disposer d'eux-mêmes n'est pas une vaine formule, les Alliés devront délivrer ces populations par la création du Corridor!

Maintenant que j'ai exposé la genèse de la question de la Marche slave ou corridor, voyons dans quelles conditions géographiques, ethniques et économiques, elle se présente et peut entrer en pratique.

La carte schématique n°l (p. 25) montre, d'un coup d'œil, que l'orientation Nord-Sud, la plus importante du Corridor, va du Danube à la Mur et à la Drava. Il occupe le territoire de l'ancienne province romaine de Pannonie et correspond à tout ou partie des quatre départements hongrois (Comitats), de Moson, Sopron, Vas et Zala. Cette région-tampon constituerait un territoire en forme de quadrilatère, sorte de Marche, de Couloir, de Corridor, de 80 à 100 kilomètres de large sur 200 kilomètres de long. Il serait donc satisfaisant, d'une part, pour isoler et séparer les Hongrois des Autrichiens; et, d'autre part, pour permettre aux Tchèques d'aller de Prespurk, capitale intellectuelle et nationale des Slovaques, à Varazdine et à Zagreb, en plein pays yougoslave, sans être obligés de passer sur les territoires autrichiens ou hongrois et assurer, ainsi, à nos amis et alliés slaves les débouchés économiques qui leur sont indispensables.

J'ajoute que la constitution géographique du CorridoT montre qu'il est et qu'il a toujours été une voie facile et naturelle de communication entre le Danube et la Drava. En effet, les frontières actuelles de l'Autriche et de la Hongrie sont constituées d'abord par les montagnes de Matzel, puis par le massif de la Raab et les collines de la Leitha, qui bordent le lac de Neusiedel, derniers contreforts des Alpes de Styrie.

Ces chaînes de montagnes représentent, pour le Corridor, une solide frontière occidentale. Sa frontière orientale est formée par le lac Balaton, les collines et les cônes volcaniques au nord de ce lac, puis par les rivières de la Zala et de la Marczal, enfin par les hauteurs boisées de Bakony, qui se dressent entre le bassin du Raab et le lac Balaton. Bien que n'atteignant qu'une altitude moyenne de 600 mètres, elles constituent cependant une importante chaîne de montagnes aux beaux sommets en forme de coupole, aux gorges profondes et pittoresques. Elles se prolongent, sous différents noms, jusqu'au coude du Danube entre Estergom et Budapest.

En somme, les derniers contreforts des Alpes Styriennes du côté de l'Autriche, la rivière Marczal du côté de la Hongrie, représentent la largeur du cadre naturel du Corridor.

Le Corridor a donc des frontières naturelles bien délimitées et donne un accès large, commode et rapide pour aller des plaines de Croatie à celles des pays

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