‹ De Prague à l'AdriatiqueChapitre 8 sur 12 · SLOVAQUIE · texte numérisé non relu

SLOVAQUIE

" Dressé par A. CHgRVIU.

Croquis de la situation géographique

de la Marche Slave {Corridor)

destinée: 1° à faire communiquer les Slaves

du Nord avec ceux du Sud,

2° à séparer les Autrichiens allemands des Hongrois.

tchèques. Il n'y a donc rien de surprenant qu'il ait, de tous temps, servi de passage aux migrations humaines.

La carte montre que le Corridor débouche soit au Nord, soit au Sud, dans des régions foncièrement slaves.

Au Nord, c'est le Comitat de Prespurk. Les Slovaques y sont incontestablement en majorité : 154.000 Slovaques contre 132.000 Magyars ou soidisant tels. A part les arrondissements de Dunaszerdahely, Galanta et Somorja, tout le reste est absolument slovaque, y compris les villes de Bazin, Modor, Nagyszombat et Szentgyôrgy.

La ville de Prespurk a une population aussi mélangée que possible : 33.000 Allemands, 32.000 Magyars et 12.000 Slovaques. Si on examine la situation depuis 1880, on constate que, dans le comitat aussi bien que dans la ville de Prespurk, le nombre des Allemands va progressivement en diminuant, tandis que celui des Slovaques augmente par une immigration bourgeoise et paysanne assez importante et celui des Magyars par l'afflux des ouvriers industriels. Lorsque le comitat sera rendu aux Slovaques, ils auront facilement la majorité. La ville de Prespurk est un des points où la pression magyare s'est exercée avec le plus de passion. Un de mes amis tchèques m'a raconté s'être trouvé à Prespurk un jour d'élection

et avoir été témoin d'un fait de pression administrative particulièrement curieux.

L'administration préfectorale redoutait le succès de plusieurs candidats slovaques et se demandait comment on pourrait l'empêcher. Elle imagina un procédé que je livre à l'admiration des peuples libres.

Pour entraver l'élection, le préfet imagina de déclarer que le typhus venait d'éclater dans la ville. Et, pour en arrêter la propagation, fit entourer les lieux de vote par des cordons sanitaires constitués par la troupe. Les électeurs favorables aux Slovaques qui se présentaient étaient écartés; on laissait passer les autres.

Le soir, l'élection terminée, les résultats ayant donné satisfaction au préfet, le typhus fut déclaré vaincu... les candidats slovaques aussi. Dès lors, le cordon sanitaire devenait sans utilité. Ab uno disce omnes!

Au sud, le Corridor débouche en plein pays croate, dans le comitat de Varazdine. Sur 293.000 habitants que contient ce comitat, 288.000 sont Croates! On a peine à croire qu'on est dans un pays soumis à la férule hongroise, lorsque Ton voit que les Magyars ne sont que 624, en tout et pour tout, dans le comitat entier.

Les deux tiers de ces 624 Magyars sont groupés dans la ville de Varazdine. A signaler encore, au Sud-

Est, le comitat de Baranya avec 23-000 Serbes et Croates et celui de Somogy avec 10.000 Croates.

L'étude du relief du sol explique pourquoi les communications sont faciles entre les pays yougoslaves et le Corridor. En effet, les vallées de la partie méridionale du comitat de Zala qui déversent leurs eaux dans le lac Balaton et dans la Mur forment des couloirs naturels séparés par des plateaux peu élevés qui ont facilité considérablement la montée des Yougoslaves vers le nord. C'est ce qui explique leur présence en grand nombre dans le Couloir.

A remarquer la similitude des conditions géographiques dans lesquelles se trouve le Corridor au nord et au sud. Au nord, c'est le Danube, qui, à partir de Prespurk, constitue un véritable delta et se partage en trois principaux bras donnant naissance aux deux îles très fertiles (le jardin d'or) de la grande et de la petite Schiitt.

Au sud, c'est une longue presqu'île formée entre la Mur et la Drava.. Cette presqu'île, d'une merveilleuse fertilité, connue sous le nom de Medjumurje, s'étend d'une part, de Radgona (Radkersburg) sur la Mur, d'autre part, depuis Maribor (Marburg) sur la Drava, jusqu'au confluent de ces deux importants cours d'eau.

En résumé, le Couloir de communication est principalement situé dans le bassin de la Raab; il importe donc de le bien connaître. Voici ce que dit le Diction-

.naire de Géographie universelle de Vivien de Saint- Martin et Rousselet, seule source où j'ai pu trouver des renseignements précis et détaillés sur cette intéressante rivière.

« La Raab (en hongrois Raba) prend naissance près du village de Fladnitz (4), dans un contrefort du Plan Kopf, dans la Styrie orientale. Elle se dirige d'abord au sud-sud-est, arrose Passait et laisse la ville de WeiZy sur son affluent gauche le Weiz. A Gleisdorf, elle reçoit, à droite, une première Rabnitz, ou petite Raab, descendue de Schôkl Berg (1.437 m.). Arrivée à Feldberg, elle tourne à l'est pour entrer en Hongrie. En face de Saint-Gothard, elle reçoit, à gauche, la Lafnitz, qui a formé, en partie, la frontière entre la Styrie et la Hongrie. Elle s'est grossie, à droite, du Safen et de la Feistritz, puis augmentée de YIlz venue des frontières de l'Autriche.

La Raab tourne bientôt vers l'est-nord-est; elle reçoit, à gauche, à Kormend, les eaux de la Pinka, grossie du Strem ou Zieken, qui la rendent navigable. Tournant au nord-nord-est, au confluent du Brenten ou Sorok, à gauche, elle se grossit, en face de Sarvar, du Csornocz, rivière de soixante kilomètres qui coule tout entière à deux ou trois kilomètres de sa rive droite, et en aval de Sarvar, c'est-à-dire à gauche du

(4) Les linguistes constateront que les noms de quelques villes ou villages et de la plupart des cours d'eau appartiennent à la langue slave.

appartiennent à la langue slave.

Giïnz, qui vient de Giïnz et de Steinarnanger ou Szombathely. Dix-huit kilomètres plus bas, elle se divise en deux bras, dont le plus faible, la petite Raba> à l'ouest, va rejoindre la Rabnitz, son dernier affluent de gauche.

Le bras oriental, beaucoup plus considérable, coule à l'est-nord-est, à Test, au nord et au nord-nordest, et reçoit, tout en aval, le Marczal. Celui-ci, descendu du Tatika (432 m.), coule bientôt à vingt ou vingt-cinq kilomètres de la Raab, puis, sur les trente derniers kilomètres de son cours, arrive presque à le toucher. Le Marczal reçoit, à droite, les eaux du Bakony Wald : Pinkocz, Torna, Pittva, Tapolcza, Gerencze, Bakony occidental, etc.

A une quinzaine de kilomètres en aval, la Raab reçoit, à gauche, la Rabnitz ou Repcze, traverse la ville de Raab ou Gyôr en magyar et tombe dans le petit bras du Danube (Kis-Duna), au sud de l'île de la petite Schutt.

Son cours est de 255 kilomètres, sans compter des petits méandres, dans un bassin de 13.078 kilomètres carrés. En Hongrie, il traverse le comitat de Vas, forme ensuite la frontière de celui-ci et de Sopron, puis de ce dernier et du Gyôr et finit dans la ville de Gyôr. »

Comme on le voit, ce sont des raisons orographiques qui expliquent l'importance du corridor. Il faut remarquer qu'il constitue, en réalité, la seule

POINT DE VUE GÉOGRAPHIQUE 3l

partie bien arrosée de la Hongrie occidentale. En effet, la LeitHa et la Raab sont les seules rivières importantes se jetant sur la rive droite du Danube. Il n'y en a plus d'autres dans toute la plaine de YAlfœld, c'est-à-dire avant le confluent de la Drave à Drawek (à trois heures en aval de l'importante ville d'Ossiek). Puis, plus loin encore, au confluent de la Sava à Belgrade.

Si maintenant nous entrons dans le détail, voici quelles pourraient être les frontières de ce Corridor de communication :

A l'ouest, il aurait des frontières naturelles constituées par les massifs rocheux qui ont barré la route au Danube à sa sortie de la plaine de Marchfeld, en le forçant à remonter au nord. Il en reste un imposant vestige dans le rocher surgi, en plein Danube, au-dessous de Hainburg, et sur lequel se trouvent les ruines de Rottenstein. Ces frontières sont constituées, sur la rive droite du Danube, par les monts de la Leitha et la ville de Hainburg; sur la rive gauche du Danube, par les petites Karpathes et la ville de Theben. Sur la rive droite, Deutsch- Altenburg, Petronell, et Bruck-sur-la-Leitha, font partie du Corridor. Puis, il suit la frontière autrichienne actuelle, jusqu'au point où elle rencontre les districts Slovènes de Luttenberg et de Pettau, en Styrie, c'est-à-dire jusqu'à la ville de Radkersburg (Radgona) située sur la rive gauche de la Mur.

Au sud, il suivrait la rive gauche de la Mur jusqu'à son confluent, avec la Drava, non loin de Mura- Keresztûr-

A Test, partant de ce confluent, il longerait la limite orientale du comitat de Zala jusqu'à l'endroit où la rivière Zala se jette dans le lac Balaton (lequel resterait tout entier à la Hongrie), puis remonterait la rive droite de la rivière Zala jusqu'au coude, gagnerait la rive gauche de la Marczal et de la Raab, jusqu'à son embouchure, dans le petit Danube. Enfin, au nord, il s'appuierait au Danube, de Prespurk (en tchèque) aux environs de Raab (Gyôr) en exceptant cette ville entièrement hongroise. De tous côtés, des limites naturelles encadrent donc le Corridor.

A l'est, c'est la rivière Marczal; à l'ouest, c'est la frontière autrichienne appuyée aux derniers contreforts des Alpes Styriennes. Au nord, c'est le Danube; au sud, c'est la Mur et la Drava.

Impossible de trouver territoire plus nettement délimité.

Telle est, exactement, la situation géographique du Corridor. On me permettra une petite satisfaction d'amour-propre d'auteur, en ajoutant que l'idée de la création de ce Corridor a rencontré une approbation unanime auprès des intéressés. On y fait, naturellement, quelques objections que j'exposerai loyalement tout à l'heure. Mais je peux dire que, d'une

manière générale, mon Corridor a paru donner satisfaction au double point de vue d'assurer une communication nécessaire, sous tous les rapports, entre les Tchéco-Slovaques et les Yougoslaves, et d'assurer également la tranquillité de l'Europe en mettant la Hongrie dans l'impossibilité de fomenter de nouvelles entreprises guerrières avec l'Allemagne.

Je dois avouer, cependant, que si les Slaves ont trouvé mon Couloir à leur goût, les Hongrois ne sont pas du même avis. Le professeur Edouard von Wertheimer, bien connu par ses études historiques, et plus particulièrement pour son ouvrage sur Andrâssy et son temps, a publié, dans le Pester Lloyd du" 2 février 1918, un long article consacré aux publications françaises qui s'odcupent de la Hongrie. J'ai eu le plaisir de constater que de Wertheimer m'a fait le très grand honneur de me vouer à toutes les malédictions austro-hongroises pour mon livre sur V Autriche et la Hongrie de demain, paru en 1915, et qui contient l'exposé de mon projet de couloir.

J'ajoute que je suis en bonne compagnie avec MM. André Chéradame et Ernest Denis.

Cela prouve que nous avons touché juste. Nos arguments étaient gênants pour les Magyars, parce

qu'ils sont l'expression pure et simple de la vérité intégrale sur la situation des nationalités dans l'Empire dualiste.

Après le point de vue géographique, voyons le point de vue ethnique.

Les populations du Corridor sont particulièrement mêlées, comme cela arrive dans toutes les régions frontières. On y trouve, à la fois, des Allemands, des Magyars et des Slaves (Croates et Slovènes).

Pour répondre, sans tarder, à l'objection, souvent faite, qu'il n'y a probablement que peu ou pas de Slaves dans le Couloir, je dirai de suite que le dénombrement officiel hongrois de 1910 y accuse la présence de 220.000 Slaves; il n'y a pas lieu de douter de l'existence de ces 220.000 Slaves. Les statistiques hongroises n'ont fait cet aveu que parce qu'elles n'ont pas pu faire autrement. C'est là, assurément, un chiffre minimum qui n'est pourtant pas à dédaigner; j'en ferai connaître la répartition géographique dans un instant.

Mais, pour bien comprendre la situation ethnique du Couloir, il est nécessaire de rappeler que, de tous temps, et encore à l'heure actuelle, les

Magyars ne forment une masse compacte qu'au centre de la Hongrie (5). J'insiste sur ce point : uniquement au centre. Toutes les cartes ethnographiques publiées officiellement par l'Etat hongrois le montrent d'une manière très nette.

Entre ce centre de la Hongrie et les frontières orientales de l'archiduché d'Autriche, il y a une large région qui, conquise par les Romains au commencement de notre ère, a toujours formé une province, plus ou moins distincte, sous le nom de Pannonie. J'espère montrer que, depuis cette époque reculée, ce vaste pays a toujours servi de Couloir, de Corridor de communication pour les populations vivant entre la Drava et le Danube; je ne fais donc que le rendre à sa destination naturelle. Quelques très brefs souvenirs historiques sont indispensables pour cette démonstration. On voudra bien m'excuser de les rappeler.

La Pannonie fut primitivement occupée par les Illyriens, auxquels se mêlèrent, plus tard, les débris

(5) Rive droite du Danube: Comitats de Fejér, Gyor, Komârom, Somogy, Tolna, Veszprém.

Rive gauche du Danube: Comitats d'Esztergom, Nôgrâd.

Entre Danube et Tisza: Comitats de Csongrâd, Heves, Jâsz.N.K. Szolnok, Pest P.S.Kis-Kun.

Rive droite de la Tisza: Comitats d'Abauj-Torna, Borsod.

Rive gauche de la Tisza: Comitats de Békés, Hajdû, Szabolcs.

Angle de la Tisza et du Maros: Comitat de Csanâd.

des bandes gauloises et celtes de Sigovèse et de Bellovèse.

M. François von Pulsky (*) a relevé, dans un remarquable travail lu à l'Académie hongroise, les traces onomastiques du séjour des Gaulois en Hongrie.

« Lorsque les Romains, dit F. de Pulsky, pénétrèrent en Pannonie, ils n'y trouvèrent pas des barbares dépourvus de toute civilisation, des chasseurs vivant sans abri solide ou nomades sous la tente, mais une population qui demeurait dans des villes et savait les protéger par des fortifications contre les attaques du dehors...

« En suivant les traces de la philologie, nous pouvons soutenir qu'avant la conquête romaine le bassin moyen du Danube a été habité par des Celtes ou, comme Polybe les appelle, par des Galates...

« Pendant trois siècles et demi, au moins, avant l'invasion romaine, ils ont habité une grande partie de la Hongrie d'aujourd'hui... leur domination a duré, au moins, depuis l'époque de Philippe de Macédoine, dans la première moitié du iv° siècle avant J.-C, jusqu'à l'empire romain. Les Celtes ne peuvent pas plus être passés sous silence dans l'histoire de la Hongrie que les Romains et les Avares. » Nous savons, de source certaine, qu'Auguste, Tan 35

(*) (« Monuments de la domination Celtique en Hongrie », dans la Revue archéologique, septembre, octobre et novembre 1879).

avant notre ère, fut le premier Romain qui porta les armes contre les Pannoniens, qui occupaient le pays correspondant à la Hongrie occidentale (avec la Slavonie, le nord de la Bosnie), et, à l'est- de l'Autriche (avec la Styrie et la Carniole). C'est, approximativement, le territoire dont mon Corridor est le centre.

Tibère en acheva la conquête en l'an 9 de notre ère; et, depuis cette époque, elle fut province romaine. Elle joua même un certain rôle dans l'empire, puisqu'elle donna plusieurs empereurs à Rome (6).

Trajan divisa la province en deux parties : Pannonie Supérieure ou Occidentale et Pannonie Inférieure ou Orientale. Elles étaient séparées par une ligne artificielle partant de l'embouchure de la rivière Raab, dans le petit Danube, à l'endroit où se trouve actuellement la ville de Gyor (ou Raab, en allemand), que les Romains appelaient Arrabona, pour aboutir à l'embouchure de la petite rivière Urbas, où se trouve actuellement la ville de Alt-

(6) Decius (Messius Quintus Trajanus), empereur de 249 à 251, né à Budalia, près de Sirmium, aujourd'hui : Mitrovitsa. — Probus (Marcus Aurelius), empereur de 276 à 282, né à Sirmium. — Valentinien Ier (Flavius Valentianus), empereur d'Occident de 364 à 375, tandis que son frère, Valens (Flavius), était empereur d'Orient de 365 à 378. Tous deux nés à Cibaîis, aujourd'hui Vinkovci, en Slavonie. A la mort de Valentinien Ier, ses fils se partagèrent l'Empire avec leur oncle Valens. Valentinien II fut empereur de 375 à 392 et Gratien (Flavius Gratianus) de 367 à 383.

Gradiska, que les Romains nommaient Servitium. La Pannonie Orientale a donc formé la Hongrie. Quant à la Pannonie Occidentale, c'est sensiblement mon Couloir, augmenté de la Styrie, de la Carniole, de la Slavonie et du nord de la Bosnie. Il ne faut pas oublier de noter, en passant, que toute cette Pannonie Occidentale est devenue slave. Voilà déjà un premier jalon qui sert à nous diriger dans l'étude de la question ethnique du Couloir.

Au milieu de ve siècle, les Huns enlevèrent la Pannonie à l'empire romain; la platitude de l'empereur de Byzance, Théodose II, le jeune, la fît céder formellement à Attila. Après la mort d'Attila (453) et la dissolution de l'empire des Huns, elle passa aux Ostrogoths et aux peuples du même groupe, puis aux Lombards, qui l'abandonnèrent aux Avares, en 568, quand ils envahirent l'Italie. Ceux-ci s'y maintinrent pendant trois siècles, jusqu'à leur dispersion par Charlemagne, de 791 à 796. Entre temps, soumis par les Avares, les Pannoniens furent émancipés par un chef franc du nom de Samo, qui, à l'époque mérovingienne, paraît avoir réuni les Slaves de Bohême et ceux de Pannonie dans une sorte de royaume qui dura 35 ans, de 624 à 659.

Charlemagne étendit sa domination sur la Pannonie. Et, sous ses successeurs, les Slaves du Nord se répandirent dans ce pays qui fit partie du grand royaume cle Moravie. Enfin, les dernières années du

ix6 siècle virent s'écrouler l'empire slave de la grande Moravie que Svatopluk avait essayé de fonder. La Pannonie fut, de nouveau, la proie d'un prochain envahisseur.

En effet, bientôt une nouvelle invasion barbare arrivait des confins de la Russie et de l'Asie et coupait les Slaves du Sud des Slaves du Nord. C'était des Magyars, tribus Ouralo-Altaïques appartenant soit à la branche ougro-finnoise, soit à la branche turque. Ils s'arrêtèrent, après les Huns et les Avares, dans les plaines fertiles du moyen Danube et y plantèrent leurs tentes. Ils établirent assez rapidement leur puissance par le fer, le feu et le pillage. L'histoire de la Hongrie ne commença réellement qu'en 894, à l'arrivée d'Arpad et de ses compagnons. Jusque-là il n'y a pas une Hongrie, mais une Pannonie et une Dacie. Donc, pendant près de neuf siècles, il y eut une Pannonie et, quels qu'en furent les maîtres, elle demeura une sorte de province, de territoire distinct.

C'est par cette Pannonie, formant corridor de communication y que se sont produites les infiltrations slaves du Nord vers le Sud ou du Sud vers le Nord. Les ancêtres des Slaves actuels occupèrent donc la Pannonie soit seuls, soit en union avec ceux de Bohême. Cette nécessité pour les Slaves de communiquer entre eux était si naturelle et tellement impérieuse, que, trois siècles plus tard, Ottokar II (1253-

1278) conquiert l'Autriche, la Styrie, la Carniole, la Carinthie, acquisition dont le maintien aurait établi un corridor de communication entre Slaves du Nord et Slaves du Sud.

Peu à peu, les barbares s'assimilèrent la civilisation occidentale, à mesure que l'Etat Hongrois s'affermissait. Avec les siècles, ils finirent par prendre conscience de leur nationalité différente de celle de leurs voisins, et notamment de l'Autriche, à laquelle la Hongrie était liée contre son gré. Les idées d'émancipation des nationalités répandues par la grande Révolution française, donnèrent un coup de fouet au sentiment national des Hongrois. Une des premières manifestations de ce sentiment ethnique se manifesta dans l'affirmation de leur langue nationale. Jusqu'alors, on avait parlé latin à la Diète de Hongrie; on décida que, dorénavant, on y parlerait la langue magyare. Admirable preuve de l'importance de la langue parlée pour l'affirmation et la détermination de la nationalité!

1848 activa encore l'unité hongroise; enfin la création du dualisme, en 1867, acheva de développer le sentiment national. Depuis cette époque, le prosélytisme magyar s'est donné libre carrière. Malheureusement, les Magyars, qui avaient lutté pour leur autonomie, ne comprirent pas que les populations allogènes qui leur avait été rattachées pussent avoir des sentiments analogues. Tout fut mis en œuvre pour

briser les nationalités Yougoslaves, Slovaques et Roumaines.

Mais le souffle libérateur des Révolutions françaises de 1789 et de 1848 n'avait pas agi seulement sur les Hongrois. Les Slaves en avaient subi également le contre-coup bienfaisant- Tchèques, Croates et Slovènes non seulement s'enthousiasmèrent dans la recherche et la découverte des œuvres littéraires nationales et patriotiques, mais encore ils prirent conscience de leur solidarité slave. Un mouvement politique très puissant entraînait les peuples slaves à s'unir en une grandiose alliance pour résister à l'ennemi commun : le germanisme. Il en résulte que les peuples slaves vivant en Pannonie, pour ne parler que de ceux-là, commencèrent à lutter et à résister contre la magyarisation à outrance qu'on voulait leur imposer. Si bien qu'à chacune des opérations du dénombrement, le nombre des déclarations de la nationalité croate et slovène augmentait. Au lieu de l'indifférence du passé, le sentiment national s'affermissait au grand jour. En voici un exemple :

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