‹ De Québec à JérusalemChapitre 4 sur 17 · LE NATURALISTE CANADIEN · texte numérisé non relu

LE NATURALISTE CANADIEN

les dents et !es griffes s'entrechoquent, le poil rôle en flocons, le sans; coule abondamment des plus faibles qu'on «'•tendus sur place à demi écorchés, jusqu'à ce qu'enfin un parti prenant le dessus sur l'autre, s'empare de la proie et se retire en remportant en triomphe, pour se la partager dans leur propre quartier car chaque bande a ses quartiers de retraite qui Lui sont propres — tandis que les vaincus, serrant la queue et portant bas l'oreille, s'en retournent piteusement vers leur refuge se lécher les plaies et épier le moin nt de reprendre une revanche.

Mais ii n'y a pas que les chiens, je pense, qui habitent la rue sans reconnaître ni parents ni maîtres. De nombreux petits de l'espèce humaine sont aussi dans le même cas. Ce sont, pour la plupart, des fruits du libertinage ou de la polygamie qi i ne vaut guère mieux, qui, sans asile et sans ressources, cherchent ainsi sur le pavé de la rue à accaparer quelques restes ou à soutirer quelques paras des étrangers, en échange de légers services, pour se conserver l'existenceTjyNous en voyons sur toutes les places en groupes plus ou moins nombreux, qui nous poursuivent partout en tendant la main et en répétant sans cesse: bacchish ! bacchish ! Bacchish est, penson^mpus, le premier mot que L'enfant apprend ici à articuleu>/Le costume de ces petits malheureux, garçons et tilles, est invariablement une longue < ihemise en cot "ii ou toile bleue plus ou moins Baie, ouverte jusqu'à la ceinture que remplace une corde quelconque, avec un nippon sur la tète en guise de turban, do sorte que La figure et la poitrine sont constamment exposées aux rayons du soleil brûlant de ces contrées* Aussi les ophthalmies et même la cécité sont-elles fort communes chez ces peuples. Cette habitude d'aller ainsi visage ej poitrine nus en plein soleil^ nous a fort intrigué et bien des fois, nous nous sommes demandé pourquoi L'on ne se couvrait pas plus pour se protéger contre le soleil ? pourquoi, par exemple, n'avoir pas une coiffure à rebord pour projeter au moins quelque ombre sur la figure ?...Mai8 on ne raisonne pas jusque là, ici; hommes, 1 mmes, onl été dès l'enfance habitués à se faire rôtir la lace et l.i poitrine, et l'on continue comme si on ne s'en

trouvait nullement incommodé. Que le ci âne soit bien couvert pour se protéger des insolations, c'est là le seul poinr important. Mais que mes lecteurs n'aillent pas croire que ce dé braillement, ces nudités aient quelque inconvénient ici pour les mœurs ; oh! point d/t^V tt. C'est tout simplement dégoûtant et rien de plus^L'eau passe si rarement sur ces épidermes, et la sueur qui y retient constamment la poussière, qui est ici extrêmement abondante, y forme bientôt une croûte si ridée, une peau couennei.se si peu agréable, qu'on peut manquer de se couvrir, sans aucun danger d'attirer les regards.

11 n'est pas rare de rencontrer dans des groupes de 10 à 12 enfants jouant ensemble, cinq, six d'entre eux, dans le costume de notre père Adam, incapables de se mettre les mains dans les poches. Le plus souvent un simple chiffon leur couvre le crâne, mais souvent aussi ils manquent de toute couverture quelconque.

La mosquée de Méhémet-Ali est un superbe temple, remarquable surtout par les marbres précieux qui entrent dans sa décoration. Elle est située sur la colline qui ferme l'horizon à l'Est de la ville et qui la domine tout entière. On peut de ce point saisir d'un coup d'œil le panorama entier du Caire et de ses environs. A nos pieds, en face, s'étend la ville avec ses terrasses, ses jardins, ses places publiques plantées d'arbres, ses palmiers élancés et ses nombreux minarets aux formes sveltes et grêles qui projettent leurs maigres silhouettes sur les sombres résidences qui les avoisinent. Ces minarets sont en forme de tours ou de clochers, le plus souvent de figure octogonale, avec une double ou triple gallerie du haut desquelles les muezzins, matin et soir, appellent les croyants à la prière ; car l'usage des cloches est prohibé chez les enfants de Mahomet. La voix de ces prêtres de l'erreur n'a rien du solennel de nos cloches, cependant ces appels et ces invocations d'Allah (Dieu) sur tous les tons, avec l'âme qu'on y met souvent, ont quelque chose qui impressionne et qui contraste singulièrement avec les prétendues lumières de notre civilisation qui s'efforcent de nos jours, de faire disparaître même jusqu'à l'idée de la divinité de parmi le

peuple. Oh ! combien de fois je me sois dit, en entendan ces appels réitérés a la prière: comme les coryphées de la libre pensée et les athées qui conduisent actuellement la patiie de mes pères à sa perte, pourraient avec profit, malgré la jactance dont ils se targuent, venir prendre, ici des leçons de sagesse et de bante philosophie de. l'in-nare muezzin, répétant deux fois par jour, aux quatre points cardinaux : // iî y a de Dieu que Dieu, et Mahomet es/ son prophète, ou du superstieux iman esclave de la lettre de son Coran qu'il a mission de prêcher !

Par dessus les constructions de la ville, toujours en face, coule le majestueux fleuve du Mil, au milieu de sa riche vallée, toute couverte de moissons au moment actuel, <t que tous les ans il va rhabiller de son précieux limon pour renouveler sa fertilité G \ et là. à travers ces moissons, s'élèvent les résidences des fellahs, groupées eu petits villages, qu'ombragent d'ordinaire des arbres au vert feuillage, et que domine toujours le minaret, de la mosquée. L'horizon de ce côté est terme par In côte de s ihle qui termine l'immense désert du Sahara, et qui semble vouloir petit à petit empiéter sur la plaine fertile. Plus rapproché de ixtns, mais toujours de l'autre côté du Nil, se trouve Boulaq, où les Khédives ont d'ordinaire leur résidence de campagne, avec des jaidins d'un luxe tout a l'ait oriental.

îSi nou> portons nos regards a gauche, nous voyons, encore de l'autre ^ôié du fleuve, les pyramides de Ghiseh, qui dessinent sur l'horizon leurs masses sombres et imposantes.

Adroite, c'est la campagne arec ses champs cultivés ei les nombreuses villas semées ça et la dans tout le voisinage de la viile. La vallée, à l'endroit du Caire, est assez resserrée ; mais a partir de ce point en descendant, elle va toujours en s'élargissant, jusqu'à la rencontre de la Méditeiiannée, s'étendant là depuis Alexandrie jusqu'à Port. S i<l, c'est-à-dire sur une largeur de plus de 50 lieues.

Hennis à nos compagnons de l'hôtel d'Orient, qui tout en payant le double de ce que nous donnions, nous, se plaignaient fort du service de leur maison, nous parcou-

rons ensemble les diverses parties de la ville. Nous visitons d'abord le quartier cl"s .lu l's i]ui nous frappe avant toute chose par sa malpropreté. JDi; sont des rues fort étroites, toutes pavées en cailloux ronds mal ajustés, où les pieds glissent à chique instant sur des pelures d'orange ou autres déchets qu'on y voit partout. La plupart de ces rues sont couvertes pur des nattes ou paillassons pour intercepter les rayons du soleil. On donne partout en Orient le nom de bazars à ces rues ainsi couvertes où sont réunis les magasins de débit. Les boutiques où sont installées les marchandises : tirbans, châles, coutelas courbach's, pistolets, cotonnades, etc., etc, ne sont autres choses que des tablettes supei posées dans renfoncement du mur, celle du bas étant un peu plus large pour permettre au marchand de s'y asseoir à la façon de nos tailleurs, et d'où, sans se déplacer, il étale et livre aux acheteurs les articles dont ils ont fait choix ; si bien qu'ici on ne pourrait dire qu'on est entré dan< tel ou tel magazin, puisqu'on n'a franchi aucune porte, mais seulement qu'on s'est arrêté à telle ou telle boutique. Les étalages sont assez bien o-arnis, mais fort peu considérables quant à la quantité des articles. Un étalage comme celui de M. Z. Paquet, de S. Roch, par exemple, suffirait sans peine pour garnir les cases d'une rue tout entière. Remarquons toutefois que nous ne parlons là que des marchands indigènes, car pour les boutiques européennes, qu'on trouve dans toutes les villes, elles sont comme partout ailleurs à l'intérieur, et souvent fort bien montées.

Les patrons de ces boutiques du pays, juifs, mahométans et même arabes chrétiens, sont ainsi accroupis, les jambes croi-ées, sur la dernière tablette de leur étalage fumant fort gravement la chibouque ou le narghileh en attendant les chalands. Tout le monde fume ici, et on parait les étonner grandement quand on leur dit qu'on ne fait aucun usage de tabac. La chibouque est une pipe ordinaire à fort lonq; manche, souvent de 3 à 4 pieds; c'est la pipe des aristocrates turcs, par ce qu'elle ne se fume qu'à la maison. Le narguileh se compose d'une carafe en verre remplie d'eau, à laquelle e.^t adapté une pipe avec un lono*

mnncho flexible en caoutchouc ; son transport est encore pins embarrassant que celui de Ja chibouque. Les ouvriers, voiluriers, chameliers, etc., ne fument d'ordinaire ri lu chibouque, ni le narguileh, mais uniquement la cigaretle ; ils en portent toujours une provision sur eux. C'est partout du tabac turc dont on fait usage; ou en tient des petits sachets dans ses poches avec un petit livret de papier fort miuce. Quand on veut fumer, on enlève un feuillet du livret, on y renferme une pincée de tabac tout haché, et voilà la cigarette prête. Les gourmets en fumée, parmi lesquels, Dieu merci, on ne me comptera jamais, proclament que le tabac turc est très doux et de fort bon gi ni. Je veux bien les en croire sur parole.

Nous allons en corps faire visite à l'évèque, qui, comme je l'ai noté plus haut, se trouvait au Caire dans le moment. Mgr Ciurcia est franciscain, et quand il vient ici, il prend sa résidence dans le couvent des moines de Min ordre. (l) Nous montons des escaliers et enfilons plusieurs gallerieset corridors, lorsque arrivés à une porte, nous voyons affiché au dessus : Clôtura. Ici, un Frère a le soin de nous avertir que les dames qui nous accompagnent n.- peuvent aller plus loin, car au delà c'est la clôture moine. Laissant donc là nos belles dames, qui maugréent assez hautement contre le manque de galanterie de la part des moines, nous franchissons la porte et pénètrons dans les appartements de l'évèque. Nous nous agenouillons d'abord pour recevoir la bénédiction du prélat el prenons place ensuite sur les divans du salon. Le bon évéque nous parut un bien digne homme, mais souf-

[1] Mgr Ciurcia, quelques mois plus tard, prit passage pour Naples

BUr le paquebot des messageries françaises. Saisi parla fièvre avec son

état .li' faiblesse habituel, il rendit le dernier soupir presque en face de

■■. moins de deux jours avant de toucher Naples. Et, on le croirait

commandant da vaisseau, français et catholique [du moins

devoir l'être], lit jeter a l'eau la dépouille du saint évéque, lora-

le 48 heures il aurait pu la débarquer a Naples ou qu'en

bien moins de temps encore il pouvait la faire débarquer à Messine. Mais

lorsqu'on l'ait la guerre a Dieu lui-même, doit-on s'étonner qu'on ne res-

frant et très faible. Après quelques minutes seulement de conversation, nous prenons congé du prélat pour ne pas le fatiguer, et allons poursuivie notre visite de la ville.

Mous allons après souper voir nos compagnons de l'hôtel d'Orient, pour régler avec eux le programme de la journée du lendemain. Il fut décidé que nous irions d'abord le matin aux Pyramides, et que dans Faprès midi nous continuerions notre visite de la ville. Les voitures étaient déjà retenues pour le voyage, à raison de 15 fr. par tête. Revenus à notre hôtel, notre patron nous dit qu'il pouvait en fournir, lui, pour 10 fr. seulement, mais le marché étant conclu, il fallait s'y tenir

Vendredi, 25 mars. — Comme c'est aujourd'hui fête d'obligation, et que, pour profiter de la fraiche du matin, il faut être prêts à monter en voiture à 6Jh. au plus tard, dès les 5h. nous étions rendus à l'église des Jésuites pour y cé.ébrer de suite.

11 parait qu'ici, comme dans nos climats du nord, le tever matinal n'est pas dans les habitudes des citadins, car lorsque nous laissâmes nos chambres vers les 4Jh., tout était encore silencieux dans l'hôtel. Arrivés à la porte, nous la trouvâmes entrebaillée, mais avec les battants retenus par le lit d'un garçon de service, qui l'avait placé en travers de cette porte, et qui ronflait sans inquiétude, si bien qu'il nous en coûta un peu d'éveiller le pauvre diable pour qu'il nous livrât passage.

Parvenus dans la rue, nous fûmes encore bien plus étonnés de trouver, ça et là sur les trottoirs, des lits qu'on y avait dressés et dans lesquels des personnes dormaient du sommeil le plus paisible. En certains endroits, ce n'était pas sur des lits que reposaient les dormeurs, mais bien sur la pierre même du pavé : ici une pauvre femme avec des enfants, là des enfants seuls tapis dans quelque co;n, et de l'autre côté de la rue, une file de chèvres qu'on avait amenées des champs, et qui s'étaient emparé du trottoir pour y passer la nuit.

Tel que convenu, dès les 6|h. nous étions prêts pour 1.' départ ; nous prenons place avec deux autres compagnons dans un superbe caros.-e traîné par deux chevaux,

et notre convoi se composant de 5 à 6 voitures semblables, les unes à la suite des autres, traverse la ville pour passer le Nil à son extémité Ouest, sur le superbe pont en ter qui relie ses deux rives vers le haut de la ville.

Dès que no.is sommes de l'autre côté du fleuve, la route macadémisée et en assez bon état, est partout bordée d'une magnifique rangée d'arbres de chaque côté. Le chemin sait le fleure à quelques arpents seulement de la rive. Le soleil est brillant, l'air encore tout saturé de la fraîcheur matinale n'est pas* encore assez réchauffé pour nous incommoder, et les effluves des trèfles, luzernes, sainfoins et autres cultures qui nous avoisinent, viennent de temps à autres nous enivrer de leurs parfums en dominant f arôme des prés verdoyants et fleuris qui nous suit partout. Nos automedons Nubiens font, avec un certain air de triomphe, claquer leurs longs fouets sur la tête de leurs coursiers, qui de leur côté semblent prendre le signal plutôt comme un encouragement que comme une menace, tant ils montrent d'empressement à. franchir l'ombre des arbres qui se dessine en bandes ooliques et symétriques sur la voie poudreuse.

Ces arbres sont presque exclusivement des acacias et des caroubiers, appartenant tous deux à la grande famille des Légumineuses, qui dans notre climat, n'a de représentants que parmi les plantes herbacées, sauf quelques acacias qu'on trouve parfois dans les jardins.

L'acacia d'Egypte, Acacia Nihtica, Delisle, est cet arbre précieux qui produit la gomme arabique, article important de commerce, qu'on emploie aujourd'hui à une foule d'usages. C'est un arbre de 30 à 40 pieds, à feuilles deux fois pennées, composées de folioles très petites et fort élégantes, ce qui donne à la masse du feuillage une apparence

redes plus agréables. Les feuilles sont accompagnées d'épines stipnlaires sur le rameau même. L'arbre forme une belle tête, à tronc droit et uni lorsqu'il est jeune, mais avec l'âge il 8e déforme et porte des excroissances et des nœuds d'où coule la gomme qu'on recueille pour le commerce. C'est surtout en décembre et en mars qu'on fait la récolte de cette gomme ; les arbres gonflés de sucs peu.-

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dant l'inondation du fleuve, qui dure d'ordinaire de juin à septembre, la laissent alors s'extravaser sur le tronc, comme nous en voyons ici sur les cerisiers de nos jardins et les petits-merisiers de nos bois. C'est par centaines de sacs qu'on embarque cette gomme sur les paquebots qui font escale à Alexandrie.

Le Caroubier, Ceratonia siliqua, Linné, quoique proche parent du précédent, appartient cependant à une branche différente de la même famille, c'est celle des Césalpinées, qui n'a aucun de ses représentants parmi nos plantes indigènes. Si l'acacia, par son feuillage léger que le moindre ■ il' a»ite, p^ut et re comparé à la jeune fille folâtre qui ne sait que rire et sauter, ie Caroubier, lui, par son feuillage persistant, rigide et sombre, peut être une exacte figure de l'homme mûr, aux mouvements graves, aux préoccupations sérieuses, qui voit l'utile avant tout et. ne sait que produire.

Le caroubier est un bel arbre de 25 à 30 pieds, à tête étalée comme cel.'e des pommiers, à tronc raboteux, à branches tortueuses et à feuilles pennées, persistantes, entières, coriaces, glauques en dessus et grisâtres en dessous. On utilise ces feuilles dans la préparation des cuirs, en raison du principe astringent qu'elles contiennent. Les fleurs, en petites grappes sur la partie nue des rameaux, sont d'abord d'un rouge foncé, puis passent au rose; alles répandent une odeur des plus agréables.

Les caroubes ou fruits du caroubier sont de grosses fèves renfermées dans des siliques ou gousses plus ou moins arquées, qu'on mange souvent avec le fruit comme on le fait de nos pois mange-tout. Ces fruits se cueillent vers la mi-août. Ou rencontre souvent les indigènes avec des poignées de ces gousses qu'ils dégustent en se promenant dans les rues. On dit que ce sont ces fèves que reniant prodigue enviait aux pourceaux dont il avait la garde. C'est aussi la fève sacrée des anciens Egyptiens qu'on retrouve dans les tombeaux. Enfin c'est encore la fève que s'interdisaient les disciples de Pythagore, par ce que .sa pulpe en cuisant prend une couleur rouge, semblable à celle de la chair crue, dont les Pythagoriciens ne pouvaient manger.

Le caroubier croît en Sicile, en Corse, et dans tontes les contrées circonvoisines de ta Méditerrannée.

A tout instant nous rencontrons des fellahs qui s'en vont avec leurs produits aux marchés de la ville. Le plus souvent ce sont des fourrages verts, trèfles, luzernes etc., qui constituent la charge de leurs bétes. De lourdes cha- Tvm.s traînées par des buffles, ou des chameaux avec leur charge sur le dos, nous montrent des masses ronges que constitue le trèfle incarnat dont il sont chargés. 11 n'est pas rare de voir une femme avec 2 ou 3 enfants juchés sur la charov qui surmonte la bosse de la précieuse bête des ts et qui ont l'air de se prêter avec satisfaction aux ondulations qui caractérisent la marche de cette désagréable monture.

Les Pyramides que nous avons toujours en face, et qui du Cure semblaient n'avoir rien d'extraordinaire, pain croître et s'élever sur le sol à mesure que nous en appro< hone. Nous touchons enfin leur base, et nous pouvons les contempler dans toute leur majesté. Quelle masse imposante de pienvs entassées là par la main de l'homme, et qui depuis plus de 40 siècles semblent défier Je temps qui détru t tout, à exercer sur elles son action î

Que de souvenirs histor ques évoque la seule vue de ces monuments ! Depuis les potentats qui les ont ériirés, combien de personnages célèbres ont arrêté sur eux leur regard, ont foulé de leurs pieds le sol sur lequel nous marchons ! Mai- entre tous ces souvenirs du passé, c'est celui qui est h1 plus près de nous qui nous impressionne d'avantage On sait ce que fut la bataille des Pyramides le 21 juillet 1798. (.''est ici même que Bonaparte, à la tète de ses preux, tira l'épée contre les Mamelouks commandés par Mourad Bey. "Soldats, s'écria le futur empereur, pour exciter le courage des siens, soldats, du haut de ces Pyrai les vous contemplent." Et on sait com-

ment les enla tts de l'islam, malgré leur courage, furent obligés il.- céder devant la valeur française.

A peine -ommes-nous descendus de voiture qu'une band >uins, tous jeunes et alertes, pieds nus et re-

vêtu- de longues chemises blanches, nous entourèrent en

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nons obsédant de leurs offïos de service pour l'ascension du monument. Heureusement que le consul français du Caire avait i u l'obligeance de mettre à notre disposition l'un de ses cavas ; l'habit galonné de ce brave Maronite suffisait seul pour les rendre pins paisibles, et lorsqu'ils voulaient pousser trop loin leurs obsessions, il n'avait qu'à faire mine de mettre la main à la poignée de son sabre, que les enfants du désert prenaient aussitôt la fuite.

Mais un officier Egyptien qui se tient toujours là intervint, bientôt et mit fin à toute discussion. Le prix de l'ascension et de la visite intérieure est de 5 fr., dont la moitié pour le gouvernement et l'antre moitié pour les Bédouins servant d'aides et de conducteurs.

L'ascension de la Pyramide de Ch-'-ops, la plus haute, est un exploit dont nous avions entendu maints voyageurs se glorifier comme d'un acte de hardiesse peu ordinaire ; mais arrivés au pied, mous n'y voyons rien de fort difficile, la musse de pierre étant constituée d'assises en retraites les unes sur les autres, nous offre ainsi des marches qui enlèvent tonte difficulté à l'escalade. Il est vrai que ces marches qui forment les assises n'ont pas toute la même hauteur, et que parfois elles ont de deux à trois pieds d'élévation, mais avec l'aide des Bédouins qui, agiles comme des gazelles, sautent d'un bond sur la marche supérieure sur laquelle leurs pieds nus a fièrent sans aucun danger de glisser, rien de plus aise que de se laisser ainsi hisser d'une marche à l'autre, par deux guides qui nous tiennent chacun une main. Un troisième guide, dans l'espoir sans doute de quelque bacchish, se joignit aux deux que j'avais retenus — était-ce par ce que j'étais le moins lourd de la bande ? — et en moins de d x minutes, j'étais rendu sur la cime, au chant répété de Allah, Allah, de mes guides musulmans, m'étant contenté d'un seul instant de repos vers le milieu pour m'essoufhVr un peu.

L 's Pyrami h*s de Ghiseh sont au nombre de trois, savoir : celle de Ciiéops la plus haute — celle dont on fait l'ascension -qui ;.i -.sure 450 pieds de hauteur et 720 p. de base ; celie de Uhéphren de 400 p. de hauteur et 600 p. de

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base ; et colle de Mycérinas de 102 p. de hauteur et 279 p. de base carrée, c'est-à-dire formant un quadrilatère régulier à faces égales. Elles ne sont distantes les unes des autres que de quelques cents pieds environ.

En moins de vingt minutes, tous nos excursionistes, y compris les daines, étaient rendus sur le sommet de la masse pierreuse, qui ne se termine pas en aiguille comme on pourrait le croire, mais est tronquée de manière à offrir une plateforme pouvant contenir une trentaine de personnes. Trois ou quatre seulement de nos compagnons, redoulant le vertige, avaient refusé d'entreprendre l'ascension. Les pierres de la plateforme où nous reposons sont toutes couvertes de noms d'excursionistes qui se sont reposés ici, et nos Bédouins armés de stylets en acier nous sollicitent, en vue du bacchish, de leur permettre d'en faire autant. Mais qu'importe qu'un nom canadien soit méié ici aux milliers de toute nation qui y sont inscrits. Qui de nos compatriotes pourra jamais le retrouver dans cette mosaïque? Je préfère donc jouir du magnifique panorama qui se déploie devant moi de ce point élevé, que de suivre l'opération de l'homme du désert, pour que son poinçon ne .-'écarte pas des règles de l'orthographe dans son opération.

Quelques uns de, nos compagnons nous avaient devancés de quelques heures afin de se trouver au sommet de la pyramide au moment du lever du soleil, pensant que de ce point élevé, l'astre du jour, à son retour, devait chasser devant lui les ombres de la nuit, avec une mise en scène des plus extraordinaires. Mais ils furent grandement déçus dans leur espéranc . L'Apollon de l'Orient n'a p.is moins d'éclat que celui do l'Occident: mais de même que la splendeur d'une cour ne consiste pas tant dans la seule majesté du prince qui y trône que dans 1 éclat et les décorations de ceux qui composent son entouainsi en est il du soleil de l'Orient. L -s flots de lumière qu'il verse sur la terre à son réveil ne rencontrant, dans cet le atmosphère sans nuage, aucun objet pour multiplier leurs rayons en les réfractant, s'affidissent aussitôt en se perdant dans l'espace sans limites, et ne nous pré

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sentent d'ordinaire qu'une teinte assez pâle et uniforme.

Je me suis pin bien des fois, dans ces contrées du Levant, à examiner l'astre du jour s'enfonçant dans la mer, immergeant des flots, ou surgissant derrière des cimes élevées, et jamais je ne l'ai tu avec ces décors, cette pompe, cette variété de teintes les plus riches et les plus éclatantes, rose, violet, pourpre, orange, or, feu vif, tel que nous l'offrent les nombreux nuages de nos régions boréales, nuages le plus souvent qui semblent n'être destinés qu'à rehausser l'éclat de la cour de leur roi. ne se montrant qu'à son apparition ou à sa disparition de la scène de notre horizon.

Les pyramides, ai je dit, semblent insulter au temps qui aurait sur leur masse émoussé son action. Cependant, en examinant de plus près, il est facile de reconnaître que le temps n'a pas été ainsi sans puissance sur ces masses colossales. Et ce serait miraculeux s'il en était autrement; car si la gouttélt tte d'eau la plus pure finit, avec le temps par creuser le roc le plus dur, lorsqu'elle tombe toujours au même endroit, comment ces masses pierreuses, qui depuis quatre mille ans reçoivent et soleil, et humidité, et vents, et chaleur et refroidissements, auraient-elles pu ne pas souffrir de ces divers agents? Aussi voyez à la base de Chéops ces amas de décombres; c'est le reste du glacis qui servait de revêtement à ces assises dont nous nous servons aujourd'hui comme de marches pour parvenir jusqu'au sommet. La Pyramide même serait aujourd'hui à moitié enterrée dans ces dénombres, si l'on n'avait, depuis des siècles, utilisé ces pierres tombées pour les constructions du Caire.

11 est probable que la construction des trois Tyrannies de Ghiseh, de même que celle du Sphinx, datent à peu près de la même époque, cependant Chéops paraît avoir souffert beaucoup plus que ses deux voisines. Le glacis sur celles-ci, à la distance dos quelques cents pieds qui nous en séparent, paraît encore presque intact. îSi bien que nous croyions leur ascension impossible, lorsqu'un des Bédouins qui nous servaient d'aides, s'offrit, moyennant un certain bacchish, à aller arborer de suite un

pavillon sur le sommet de Chephren. Chacun s'empresse de fonrnir quelques fous, et notre homme, en moins de 5 minutes, était déjà à escalader le- assises de notre voisine.

ylacis me paraissait, de notie poste, si parfait, que je ne savais comment il pourrait parvenir au sommet. Aussi le voyons-nous souvent faire des zigzags dans son ascension, suivre sur une plus on moins grande distance les lignes horizontales des assises, pour trouver un passage. A mesure qu'il s'élève, nous avons plus de peine à le suivre de la vue, et n'était sa longue robe blanche qui tranche si nettement sur la couleur de la pierre, il nous serait impossible de Je suivre à simple vue. Il me fait absolument le même effet qu'une chenille grimpant sur le lambris d'une maison.

Il n'y avait pas encore 20 minutes qu'il avait laissé la cime où nous étions, que nous le voyons au sommet même de Chephr n faisant voler au vent un mouchoir blanc <'ii guise de pavillon pour mieux se faire distinguer.

Mais si Apoilo:i semble mépriser la scène que nous occupons dans le moment, pour y faire éclater sa splendeur, il n'en est pas de même de l'immense panorama qui se déploie à nos pieds. Le point de vue est ici encore plus grandiose et plus magique, pourrais-je dire, que de la citadelle de La capitale Egyptienne. Nous embrassons d'un coup d'œil tout»» la vaste vallée du Nil qui s'étend à perte de vue devant nous, partagée dans son milieu par la bande argentée qu'y forme le fleuve majestueux et variée de chaque cô;é des nuances multiples qu'y présentent les moissons qui la couvrent, selon qu'elles sont plus ou moins avancées vers leur maturité. Le j iune doré des blés mûrs, le pourpre incarnat des trèfles, le vert uniforme et constant les prés, avec le gris sombre des habitations des fellahs, grouppées ça et là sur les hauteurs en villages que couronnent d ordinaire les altieis palmiers, nous présentent comme une de ces riches tapisseries des Grobelins, où les tons les plus pro .onces s'af- 1 idissent eu nuances plus ou moins douces, pour offrir à rœil cette harmonie de l'ensemble qui flatte si agréablement li vue, tout en conservant aux divers objets qui y figurent les caractères propres qui les distinguent.

A FEst et à l'Ouest, au dessus des hauteurs que nous dominons, c'est le désort, la mer de sable qui s'étend à perte de vue. Si nous portons nos regards en remontant le fleuve, à 4 ou 5 lieues plus haut, nous voyons le groupe des pyramides de Sakkara dont nous distinguons 7 à 8 cimes.

Après environ une demi-heure de repos sur ce sommet, à respirer l'air frais et pur que nous y trouvions, et à admirer le magnifique point de vue qui nous y était offert, nous nous mîmes en devoir d'opérer la descente. La descente est un peu plus facile que l'ascension, cependant elle exige plus de précautions, car un seul faux pas pourrait avoir les conséquences les plus graves. Mais nos bédouins avec leurs pieds nus ne glissent jamais sur la pierre, quelque usée qu'elle soit ; et fermement retenu par la main de chaque côté, je saute d'une marche à l'autre sans presque m'arrêter, si bien que quelques miuutes seulement me suffisent pour revenir à la base.

J'avais entendu maints voyageurs se vanter de l'ascension des Pyramides, comme d'une prouesse peu commune, et aucun se glorifier de la descente ou plutôt de l'ascension à l'intérieur du monument. Cette dernière excursion est cependant plus pénible et tout aussi dangereuse que l'extérieure.

A une cinquantaine de pieds environ au-dessus du sol, nos guides nous arrêtèrent à une ouverture conduisant à l'intérieur. Chacun dépose ici surtout, blouse ou autre habit trop lourd pour avoir moins à souffrir de la chaleur, et tenant dans une main une bougie allumée, on se sert de l'autre pour s'appuyer sur les parois du conduit, en enfonçant les doigts dans des trous qu'on a creusés dans la pierre à cette tin, tandis que nos guides se placent l'un en avant et l'autre en arrière, pour nous tirer ou nous pousser, suivant que nous avons à monter ou à descendre, ou nous arrêter, s'il nous arrivait de glisser et de faire quelque chute. Dès l'entrée dans le conduit, nous prenons une descente fort raide, où nous ne trouvons que de faibles petits sillons transversaux, à tous les 4 ou 5 pieds, pour servir de marches.

JLa bougie d'une main pour éclairer la marche, et l'autre

appuyée dans les trous de la paroi, je me laisse glisser les pieds sur ces enjambées de géant, trouvant à chaque sillon le pied de mon guide en arcboutant pour m'arrêter, en mém^ temps que je suis retenu par l'autre qui me suit par derrière. Nous descendons ainsi une pente de soixante-quinze pieds, lorsque nous trouvons que la route prend ici une direction opposée, de descente qu'elle était, elle passe à une montée, et une montée des plus raides et des plus difficiles. Il n'y a pas d'air dans ce cachot, l'atmosphère est écrasante, aussi nous sommes tous essoufflés, haletants et la sueur nous ruisselle sur le corps.

Dès le début même de l'ascension, voici qu'un énorme bloc de granit vient intercepter le passage ; il faut l'escalader, impossible de le tourner. L'un de mes guides grimpé sur la pierre, me tire par la main, tandis que l'autre me pousse par derrière. Pour les dames— car plusieurs nous suivent aussi ici— les guides les prennent à bras le corps et les hissent comme des colis au dessus de l'obstacle. Nous continuons notre marche ; nous montons et nous montons, toujours avec la même chaleur et les mêmes difficultés, et nous parvenons enfin à la chambre delà reine, qui nous offre un pavé pian où nous pouvons plus aisément nous reposer, et où nous trouvons un peu de lumière par une ouverture de quelques pouces que l'on a pratiquée dans l'épaisseur de la lourde masse pierreuse. Après quelques minutes de repos, nous venons reprendre le couloir à l'endroit où se trouve le jntits, conduit à peu près vertical qui aboutit à des chambres souterraines que je n'ai nullement envie de visiter. Continuant l'ascension, nous parvenons, après 150 pieds de montée raide et glissante, à la chambre du roi, fermée autrefois par 4 plaques de graint se mouvant dans des rainures. Cette chambre mesure 32 pieds sur 16 et 18 de hauteur ; le plafond est formé de 9 pierres énormes, traversant d'un mur à l'autre.

De même que pour l'excursion extérieure, la descente s'opère plus facilement que l'ascension ; la plupart du temps je m'appuye sur les épaules de mes guides, étant toujours sûr de trouver leurs pieds en areboutants à chaque marche pour obvier à toute glissade. Nous repassons le

puits noir, avec la grosse pierre et nous reprenons l'ascension pour retrouver la lumière du jour.

C'est harrassé, épuisé, mais surtout écrasé par la lourde atmosphère de ces galeries intérieures que je viens avec délices respirer l'air libre à l'ouverture. La sueur m'inonde, je m'empresse de reprendre mes habits pour éviter un refroidissement trop subit. Je remets ce qu'il reste de mes bougies à mes guides et je poursuis la descente qui me sépare encore du sol. Mes bédouins, avant de parvenir au sol, ne manquent pas de tendre la main pour le bacchish. J'offre un demi franc à chacun, mais ils le refusent, disant que c'est un franc qu'il leur faut. " C'est fort bien, leur dis-je, en remettant l'argent dans ma poche ; rendons-nous en bas, et vous vous arrangerez avec le président de la caravane."

Ils reconnurent, mais un peu tard, que pour avoir voulu trop avoir, ils auraient beaucoup moins. Ils tendirent de nouveau la main, lorsque nous n'avions plus que quelques marches à franchir, en disant qu'ils se contenteraient du demi-franc offert. " Attendez, attendez ; tout s'arrangera en bas." Ils comprirent alors que le bacchish offert allait leur échapper, car l'officier turc qui surveille les visiteurs retient sur les cinq francs exigés de chacun, la moitié pour le gouvernement, et distribue l'autre moitié en parts égales aux aides qui ont pris part à l'ascension. Il ne fallut rien.moins que l'intervention du cava mis à notre disposition par le consul français pour nous débarrasser des obsessions de ces avides enfants du désert, qui témoignaient un regret extrême d'avoir refusé ce qu'on leur avait offert.

Nous allons ensuite visiter, à quelques verges plus à l'Ouest, un ancien temple, dont la crypte existe encore toute entière, avec ses piliers, autant de monolithes carrés qui supportaient l'étage supérieur, encore droits à leur place. Nous voyons à une grande profondeur des tombeaux qu'on a débarrassés du sable qui les recouvrait; ce sont des chambres assez spacieuses, aux parois parfaitement conservées, avec les sarcophages au milieu ; les personnages sculptés dans la pierre même sont représentés couchés sur le tombeau.

Je trouve en quantité sur le sable que nous foulon»» de nos pieds, de fort gros bousiers, dont je ne manque pas de faire ample provision pour mon musée ; ils sont malheureusement tous de même espèce, c'est ÏAteuchus sacer, L.. le Scarabée sacré des Egyptiens.

Un gamin vient aussi m' offrir un énorme oursin, dépouillé de tous ses ambulacres, et que je refuse comme trop déterrioré. Mais quelle ne fut pas ma surprise, lorsque revenus à la ville, un de nos compagnons me montra la même pièce avec une fracture au bout. Ce que j'avais pris pour un animal du jour déterrioré par son séjour sur la grève au grand air, était un fossile parfait, tout l'intérieur ne composant qu'une masse solide parfaitement silicifiée. J'ignore si ce fossile avait été apporté d'ailleurs, ou si on l'avait trouvé là, sur les bords du Nil. Nous passons devant le Sphinx qui, comme les Pyramides, est en partie enterré dans le sable que les vents poussent du désert, et je m'arrête un instant pour en examiner plus attentivement la construction et les proportions. On sait que le Sphinx est un monstre qu'on trouve représenté sur presque tous les anciens monuments d'Egypte. Ce monstre se composait de la tête et du sein d'une femme, du corps d'un lion, d'une queue armée d'un dard et portait des ailes d'aigle ; le corps était toujours représenté couché et porté sur des pattes reposant à plat sur le sol. On dit que c'était l'emblème de la sagesse, de la prudence et de la force réunies. D'autres veulent que le Sphinx soit l'emblème du Nil dans ses inondations, par ce qu'alo-s le soleil parcourt les signes du lion et de la vierge. De toutes les représentations de ce monstre, nulle n'est plus remarquable que celle que nous avons devant les yeux dans le groupe des Pyramides de G-hiseh, car c'est la seule à laquelle on ait donné des proportions colossales. Le monstre, lors de sa construction, mesurait 171 pied de longueur, des pattes de devant à la naissance de la queue ; mais aujourd'hui on n'en voit plus pour ainsi dire que la tête, le reste étant enseveli sous le sable. Imaginezvous une tête humaine de 27 pieds de hauteur, du menton au front, taillée dans le rocher même. Le nez a un peu

souffert de l'action du temps, mais le reste est encore bien reconnaissable. Les bédouins parviennent, au moyen de certaines aufractuosités de la figure, à grimper jusque sur le vertex, et se glissant dans une cavité qui se trouve là, ils font entendre des sons qui prennent un accroissement tout à fait prodigieux et qu'on dirait sortir de la bouche même du monstre. Nul doute que ce ne fut là la cachette de quelque sybille qui autrefois y proclamait des oracles.

.Revenus au pied de Chéops pour reprendre nos voitures, nos bédouins viennent nous sollici er de leur acheter un petit garçon de 9 à 10 ans pour lequel ils demandent 25 francs. On sait que l'esclavage règne encore en Egypte, surtout dans le haut du Nil, bien que le trafic des esclaves y soit prohibé. L'enfant, à. l'œil vif et pétillant, nous prenait par la main en nous sollicitant de l'emmener avec nous, pensant sans doute, que quelque fût le sort qu'on lui ferait, il ne pourrait qu'y gagner à changer sa position. Cette offre et ce désir de l'enfant ne manquèrent point de no.. s attendrir profondément; nous avions sous les yeux un reste de ces usages barbares des civilisations anciennes. Cet enfant, sous nos soins pourrait peut-être devenir un personnage important, un guerrier valeureux qui irait peut-être un jour, grâce à l'éducation qu'il aurait reçue, se mettre à la tête des siens pour arracher la Nubie sa patrie, au joug de fer sous lequel elle gémit aujourd'hui ? Peut-être, ce qui serait encore bien préférable, ferait-il un missionnaire qui irait délivrer les siens d'un esclavage encore plus pénible et plus redoutable que celui de leurs maîtres, celui du démon qui retient leurs âmes dans les voies dans la perdition. Dans tous Jes cas, il ferait un chrétien, et pourrait jouir de tous les biens que les enfants de Dieu possèdent dans la maison de leur père. "Vingt-cinq francs est une somme minime et facile à trouver ; mais que ferions-nous de cet enfant dans notre pèlerinage dont nous ne sommes encore qu'au début ? Nécessité donc de refuser l'offre. Nos musulmans croyant que nous jngions le prix trop élevé, en vinrent à nous l'offrir pour 15 fr., 10 fr. et à la lin 5 f. (une piastre) ; mais encore une fois qu'en faire dans l'occasion ? C'est avec le cœur brisé que nous nous séparâmes de ces pauvres

enfants du désert, plus chagrins, j'en suis sûr, de ne pouvoir accomplir une œuvre si méritoire, qu'ils l'étaient, eux, de ne pouvoir toucher la pièce de monnaie qu'ils convoitaient, mais moins probablement que ne l'était l'enfant lui-même qui se voyait forcé de se soumettre encore au triste sort qui lui était échu en partage.

Il passait à peine lOh. lorsque nous reprîmes nos voitures, et peu arant midi nous rentrions dans la ville, enchantés de notre excursion et de tout ce que nous avions vu.

DE QUÉCEC A JÉRUSALEM 147

Le Mahométisrne et les Musulmans. — Le dernier des Mamelouks. — Costumes.— Le Vieux-Caire; la maison de la sainte- Vierge. — Le Musée Mariette ou de Boulaq. — Le Kilomètre. — Les Derviches tourneurs; les Derviches hurleurs. — Le quartier Juif. — LTne noce; une circoncision. — Les tombeaux des Califes. — Héliopolis, son obélisque; l'arbre de la Vierge. — Départ du Caire pour Ismaïlia.

Au moment où je trace ces lignes sur l'Egypte (12 juillet 1882), la voix du canon, qui est Yultima ratio de la diplomatie, sème la terreur dans Alexandrie et fait trembler de crainte les habitants du Caire mêma. L'Egypte, qui comme sa suzeraine la Turquie, est tenue en tutelle par lest puissances Européennes, oubliant sa faiblesse et son impuissance, s'est échappée, en des fanfarronades qui ont forcé ses protecteurs à prendre la verge de la correction, pour la châtier de son insolence. Ou plutôt, la révolution qui, parmi les enfants de l'islam ne connait de trêves que lorsque subjuguée, écrasée par une force majeure, elle est réduite à une impuissance absolue, a cru le moment favorable pour redresser la tête et jouerjnie nouvelle scène du drame qu'elle poursuit continuement depuis le moment où le Coran l'a armée de l'épée pour répandre et maintenir sa religion de la chair et du sans:.

Mais le canon anglais qui donne l'antienne que vont poursuivre ceux de la Prusse, de l'Italie, de la Grrèce etc., leur fera bientôt comprendre qu'il faut autre chose que de l'audace et de la forfanterie pour en imposer aux nations civilisées, aux gouvernements dont les éternelles lois du christianisme forment la base.

Nous entamerons parmi les puissances occidentales rendues les premières à l'appel pour protéger leurs nationaux, pour faire respecter les droits de la civilisation parmi ces enfants perdus du croissant, l'Angleterre, la

Prusse etc., eHa France où se trouve-t-elle donc ? Oh !

pour la France, depuis que les aveugles qui la gouvernent se sont mis en tête de faire la guerre à Dieu même, ce n'est plus ni au premier rang, où on la voyait toujours, ni même au deuxième qu'on peut la rencontrer dans le conseil des nations qui se partagent le gouvernement du monde ; ses gouvernants ont assez à faire à supprimer les ordres religieux, à chasser le Christ des écoles, à persécuter de pauvres filles qui ont encore la simplicité d'invoquer le Ciel pour le salut de leur patrie, pour qu'ils puissent s'inquiéter si leurs nationaux n'auront pas à souffrir des hordes indisciplinées de ces révolutionnaires orientaux. On dit même que ce sont des renégats français qui sont à la tète de ce mouvement insurrectionnel, qui avisent et soutiennent Arabi-Bey dans sa rébellion.

Arabi-Bey, le commandant des armées Egyptiennes, s'est mis en tête de faire disparaître le Khédive Tewfic, de s'emparer du gouvernement, de rompre tout lien avec le Snltan de Constantinople et de doter l'Egypte d'une indépendance absolue. Mais il oublie que la sécurité, la véritable indépendance pour les états, de même que pour les individus, ne se trouve qu'à l'ombre de la Croix, que dans les immuables principes proclamés au Calvaire ; que le Coran qui l'arme de l'épée aujourd'hui, en armera demain un autre plus puissant que lui pour le renverser et le subjuguer. Où sont les fruits des prétendues victoires du Coran sur la Croix ? Il suffit de parcourir l'Orient pour pouvoir y lire, en caractères bien apparents sur le frontispice de toutes ses institutions: abandon, incertitude arbitraire, droit du plus fort, et par suite : abâtardissement, pauvreté, ignorance, misère et avilissement.

Et veut-on voir, comment à l'aide du Coran, on procède dans ces révolutions où prime le droit du plus fort ? Ecoutez le récit du massacre des Mamelouks.

Nous sommes au 1er mars 1811. Méhemet-Ali, établi vice-roi de l'Egypte après eu avoir délogé les français au moyen des bayonnettes anglaises et des Albanais sous ses ordres, se voyait à peu près maître du peuple hétérogène qui forme la population de ce pays, surtout depuis sa victoire en 1805 sur Ibrahim-Bey, le commandant de ces farouches Mamelouks, qui pendant plus de trois siècles avaient fourni des souverains à l'Egypte. Seuls les restes de cette valeureuse tribu, vaincue mais non soumise, refusaient de reconnaître son autorité. Le vice-roi, voyant qu'il ne pouvait les dompter par la force, résolut de les perdre par la ruse. Il invite le corps entier de ces guerriers à une fête qu'il veut donner en l'honneur du départ de son fils Tousso un-Pacha pour la Mecque. Les Mamelouks s'y rendirent sans défiance au nombre de 480. On les fêta avec splendeur et on les régala avec cordialité, pour leur ôter tout soupçon. La fête terminée, on donna le signal du départ ; mais comme le palais est bâti sur le rocher même qui porte la citadelle et qui domine toute la ville du Caire, il faut opérer la descente par un chemin creusé à pic dans le roc. Les Mamelouks s'engagent sans défiance dans le défilé, mais arrivés au bas de la pente, ils trouvent la porte fermée. Au même instant mille soldats albanais embusqués se démasquent, et commencent un massacre d'autant plus affreux que la défense était impossible. Les plus braves, le sabre au poing, tentent de se frayer un chemin à travers les albanais, mais ils ne font que vendre chèrement leur vie, tous sont moissonnés par les balles meurtrières qui pleuvent sur eux ; seul, Amyn-Bey parvient sans blessure jusqu'au haut du parapet. A la bouche même du fusil des soldats, il va être criblé de leurs balles; mais il n'hésite pas un instant, il lance son cheval sur le parapet et se précipite dans le vide, à une hauteur de 60 pieds. On ne s'occupe plus de lui parcequ'on le tient certainement pour mort. La monture perd la vie dans sa chute, et le cavalier roule tout meurtri au pied des murailles, cependant il peut se relever et se soustraire par la fuite aux poursuites de ses persécuteurs.

Aucun étranger visitant le Caire n'omet d'inspecter le

rochor portant aujourd'hui le nom historique du saut du Mamelouk,

Pendant que cette boucherie s'exécute au Caire, des scènes analogues complètent le massacre dans les diverses pro\inees, si bien que la tribu entière fut anéantie en un seul jour.

De tels actes de^barbarie ne sont pas rares dans Fhistoire de l'islamisme, et le A~oyageur en Orient peut s'attendre à rencontrer à chaque pas un témoin, et souvent même une victime, de ces actes révoltants de cruauté.

Doit-on en être surpris ? Le chrétien éclairé s'en rend facilem -nt compte.

A proprement parler, il n'y a que deux sentiments qui dominent dans le monde, et au moyen desquels on puisse gouverner les hommes : l'amour et la crainte. Le premier qui découle de l'abnégation, du sacrifice, a reçu sa confirmation, son complément sur le Calvaire ; le second qui n'est que la conséquence du droit du plus fort, est d'autant plus intense que les actes qui le font naître émanent d'un plus petit nombre de personnes, c'est-à-dire que ceux qui l'inspirent ont montré plus d'habilité et d'énergie à écarter leur rivaux pour parvenir à la domination. Les sociétés en conséquence, seront d'autant plus calmes, jouiront d'autant plus de paix et de sécurité, qu'elles sauront se soumettre aux douces lois de l'amour, qu'elles se rendront fidèles sujets de la croix; et par contre, elles seront d'autant plus livrées au trouble, à l'anarchie, à la persécution, que l'ambition pour affirmer ses prétentions rencontrera plus d'obstacles, aura à surmonter plus d'opposition. Or t le caractère distinctif des deux sociétés chrétiennes et musulmanes, des enfants de la croix et de ceux du croissant. Tandis que chez les premiers, le sacrifice, le dévouement, la charité se traduisent partout en actes éclatants de bienveillance et d'amour ; chez les seconds, le cœur abruti, avili, raccorni ne connait plus les sentiments nobles et généreux ; étranger au surnaturel, il se matérialise de plus en plus, et une l'ois à l'abri de la crainte, il se croit tout permis. " Mais quoi ! me disait une femme musul.

DE QUÉBEC A JÉRUSiLEJI 151

ma ne de Nazareth, vous enseignez, vous chrétiens, qu'il y aura une résurrection après la mort ? C'est là an beau conte. Les hommes, oui! s'en iront dans le paradis de Mahomet;

mais pour les femmes, une fois mortes, tout est mort

Tous dites qu'il y aura déplus un enfer éternel ? passe pour les hommes ; mais pour les femmes, il n'en peut être être ainsi. Tenez,*chez nous, nous sommes quatre femmes, chacune a ses enfants ; toute la journée se passe en chicanes et souvent en batailles pour les enfants; le soir * arrivé, vient le mari qui donne du bâton à toute la bande. Et vous croyez que ce n'est pas là un enfer ? Et il faudrait encore en subir un autre? Oh ! le premier est bien suffisait ; après la mort tout sera fini pour nous, et ce sera bien juste !"

Il nous arrive souvent, nous disait la supérieure d'un orphelinat de Beyrouth, de trouver le matin, attachés à notre porte, des enfants de 3, 4, 5 ans qui se sont épuisés à crier là une partie de la nuit. Ce sont les enfants des \ deuxièmes, troisièmes femmes de la polygamie, lesquelles trouvant un obstacle à de nouvelles unions dans ces petits, viennent ainsi les livrer pour s'en défaire. Tristes fruits de cœurs avilis par la crainte, qui ne conservent même plus les sentiments les plus ordinaires qu'inspirent la nature.

En contact habituel avec les musulmans comme nous le serons dans tout le court de ce récit, donnons ici quelques détails sur Jeur religion, détails qu'on pourrait trouver assez facilement ailleurs, mais que la plupart de mes lecteurs, j'en ai la conviction, préféreront avoir sous la main sans plus de recherches.

Le Mahométisme, qu'on nomme aussi islamisme ou religion musulmane, et qui ne compte pas moins aujourd'hui de 100,000,000 de sujets, doit, comme on le sait, son origine à Mahomet. Mahomet ou Mohamed naquit à la Mecque, en Arabie, l'an 570. Ce fut un aventurier hardi et intrépide. S'étant déjà distingué dans les armes par sa bravoure, il conçut, au commencement du septième siècle, le projet de fonder une religion nouvelle, pour parvenir plus sûrement à la domination. Ayant fait la rencontre

152 DE QDÉBEC A JÉRUSALEM

d'un moine apostat, ils s'entendirent tous deux pour former le credo de leur nouvelle croyance, dont ils adaptèrent les dogmes au caractère guerrier du peuple qui les entourait. Les doctrines sabéistes, judaïques et idolâtres qui partageaient alors les orientaux, furent fondues en un corps unique. La loi du sabre, nécessaire pour la propagation de la foi nouvelle ; le matérialisme si parfaitement d'accord avec le caractère oriental ; le fatalisme, d'où découle le mépris de la mort, formèrent les bases de l'islamisme, ou religion d*'s vrais croyants, qui se répandit bientôt dans toutes les contrées voisines. Le prophète, comme il s'appelait lui-même, sut mettre à profit, pour se donner plus de prestige, des accès d'épilepsie auxquels il était parfois soumis. Il prétendit que ces crises n'étaient que la suite de la visite du Saint-Esprit qui lui revêlait alors les mystères de la vraie croyance. 11 avait aussi accoutume un pigeon à venir lui becqueter l'oreille pour y prendre des grains de blé qu'il y déposait secrètement ; c'était alors l'archange Gabriel qui lui apportait des messages célestes. Ou sait que l'oisiveté est la plus douce jouissance des Orientaux, le ciel qu'il promettait à ses adeptes était un séjour où les ruisseaux à l'eau la plus limpide ne cesseraient jamais de couler, où l'ombre ne ferait jamais défaut et où des femmes sans nombre seraient à l*mr disposition pour partager avec eux leur douce oisiveté. I £'el est ce paradis de Mahomet auquel notre femme de rîazareth n'osait pas même espérer. Des ablutions nombreuses, la circoncision, la privation de certains aliments, des jeûnes mêmes avec de fréquentes invocations à la divinité, entrent dans les préceptes de l'islam. La polygamie y est permise ; un homme prendra autant de femmes qu'il en pourra avoir, ou plutôt acheter, car chez eux la femme est une chose, un meuble, une esclave, qu'on achète et dont on peut disposer a son gré. " Dieu est Dieu, Mahomet est son prophète," telle est l'invocation que tout bon musulman a sans cesse sur les lèvres; si avec cela il peut faire un pèlerinage à la Mecque, au moins une fois dans sa vie, soit en personne ou par procuration, il est sur d'aller en paradis, quelque soit la vie qu'il mène. Le livre contenant les préceptes de la religion de Mahomet se nomme le Coran.

DE QUÉBEC A JÉRUSALEM 15cL

Rien de surprenant si avec de tels dogmes, et le Femon)aidant, on a pu se faire de suite de nombreux partisans; et si encore aujourd'hui, avec l'indolence et l'ignorance particulières aux peuples de l'Orient, des millions

d'âmes croupissent encore dans ces funestes erreurs.

; Mais dira-t-on peut-être, tous parlez des Arabes d'Egypte, des Juifs, des Nubiens qui habitent ce pays, et les véritables Egyptiens, les restes de ce peuple qui marcha longtemps à la tête des nations dans les sentiers de la science et de la civilisation que sont-ils donc devenus ?

On le croirait à peine, cependant le fait est indéniable. L'Egypte qui a fourni tant de personnages illustres dans l'histoire ; qui a été le berceau de Moïse ; le pays qui a permis aux douze enfants de Jacob de se développer si prodigieusement, qu'en moins de trois siècles, ils formèrent une grande nation, ce peuple priviligié de Dieu, d'où sortirait le Sauveur du Monde ; l'Egypte qui a servi de séjour à la sainte Famille, où S. Marc est venu fonder le second siège patriarcal de l'Orient, l'Egypte est pour ainsi dire aujourd'hui sans Egyptiens, elle n'a plus de peuple qui lui soit propre. Ceux qui pourraient être avec plus de raison considérés comme les véritables descendants de l'ancien peuple, de la nation des Pharaons, ce sont les Cophtes qui comptent à peu près 150,000 sur la population totale de 2,000,000 qu'on attribue à ce pays. Mais les Cophtes, pour descendre des anciens maîtres, sont peut-être aujourd'hui ceux qui ont le moins de part à l'autorité ou au gouvernement de leur pays. Il n'y a guère que leur religion qui les distingue des autres nationalités avec lesquelles ils se partagent le sol. Les Cophtes sont tous chrétiens, mais malheureusement presque tous schismatiques, ce sont des Jacobites, c'est-à-dire qu'ils partagent l'hérésie d'Eutyches dans l'unité de nature en Jésus-Christ.

Depuis la conquête de Mahomet au septième siècle, les Arabes sont toujours demeurés les plus nombreux parmi les différentes nationalités qui se sont partagé le sol de l'Egypte. Aussi sont-ils parvenus à faire prévaloir leur langue, non seulement en Egypte, mais encore en Palestine,

en Syrie, en Algérie, en Tunisie etc. Ils se partagent en fellahs et en bédouins, les premiers étant ceux qui cultivent le sol, et les seconds vivent de troupeaux et mènent une vie errante. On compte eu Egypte 2,600,000 fellahs et 60,000 bédouins. Les autres nationalités se répartissent à peu près comme suit : Turcs 12,000 ; Levantins, c'est-à-dire, chrétiens Syriens, Grecs, Arméniens etc., n appartenant pas à la nation Cophte 10,000; francs, c'est-à-dire Européens de différentes nationalités 7,000 ; Juifs 7,000 ; Nubriens 5.000 ; ajoutez maintenant 30,000 esclaves dont 20,000 nègres, 5,000 Abyssins et autant de Tcherkesses, vous arrivez à une population totale de 2,891,000 qu'on attribue aujourd'hui à l'Egypte.

Les costumes sont aussi variés que les nationalités. Hommes et femmes, parmi les fellahs, portent l'ample caleçon, les premiers y joignant une chemise de coton ouverte à la poitrine, et les dernières un sarrau bleu plus ou moins^aje et en guenilles, auquel elles ajoutent en public une longue pièce de coton qui tombe de la tète jusqu'aux talons, et dont les pointes, retenues entre les dents, leur couvrent la figure lorscpu'elles paraissent en public. Les hommes moins pauvres se couvrent la tète d'un tarbouch, les autres se contentent d'un taki qui est une simple calotte, blanche, ou grise. Les enfants plus le souvent vont nus jusqu'à l'âge de 8 à 10 ans. Hommes et femmes vont ordinairement nu-pieds.

ÇLa paresse chez le fellah, comme chez la plupart des Orientaux, est pour lui une espèce de divinité ; sa plus grande jouissance est de se livrer à l'oisiveté. Comme trois galettes dourah (1) suffisent à sa nourriture quotidienne, et qu'il croit être à une table de roi, lorsqu'il peut y ajouter un" pastèque, un concombre, un oignon, de la chicorée, une gousse de caroubier ou quelques dattes, ou voit qu'il lui est assez facile de se livrer à ses délices, si tant est qu'avec quinze francs il peut se nourir une année. Tel est le fellah !

(1) On donne le nom de dourah, en Egypte, à la graine du millet Panicum italicum et à celle du nénuphar bleu, Rymphœa cœrulca qui entrent l'une et l'autre daus l'alimeutation.

Mais dans les villes, les industriels mêlés aux étrangers nous présentent une variété de costumes et de tenues où souvent les contrastes les plus bizarres se coudoient et s'entremêlent. Il n'est pas rare de voir des enfants nus se livrer à leurs jeux dans les places publiques, ou les haillons du fellah de la plaine se frôler avec la soie et les gallons d'or des bourgeois ou des employés civils. Le Caire est par excellence une ville aux contrastes.

Mous poursuivons dans l'après midi notre visite de la ville.

Un trait caractéristic des mœurs du Caire, ce sont les jais dont se fait précéder toute voiture de promeneur. Les sais ou coureurs, sont de jeunes garçons, aux pids nus, le turban en tête, le bras armé d'un long fouet, qui s'en vont devant les voitures, criant continuement pour avertir le monde de se garer ; et quelque soit le train de l'équipage, le jeune gars n'est jamais en défaut pour laisser la voie libre aux coursiers. Us s'en vont criant, en faisant claquer leurs fouets : O â, ragel ; " gare, homme!" 0 a, ya benù, da rack ! gare, ma fille, ton dos !" et malgré l'avertissement, il arrive souvent que le fouet tombe sur les épaules de groupes distraits ou peu attentifs. Les rues étroites en certains quartiers, et souvent sans trottoirs, mais plus encore, pensons-nous, l'occasion pour ces pauvres diables de gagner quelques paras, nécessitent ce genre de précautions. Maintes fois, surtout lorsque nous allions en voitures à deux chevaux, je crûs que notre sais allait faillir à sa iâche et céder ie pavé à nos coursiers, mais toujours il leur tenait tète et leur livrait la route libre.

Nous nous rendons d'abord au Vieux-Caire ou Fostat, qui s'étend comme un faubourg en remontant le Nil, pour visiter la maison de la Ste Vierge, c'est-à-dire colle que Marie avec l'enfant Jésus et S. Joseph habitèrent pendant quelque années. Ce sanctuaire est maintenant la propriété des Cophtes. Les moines schismatiques qui le gardent se prêtèrent d'assez bonne grâce, en vue du bacchish qui allait leur échoir, à nous le laisser visiter. 11 a l'air tout-àfait antique; la cloison qui sépare le chœur de la nef est un travail d'ébénisterie fort remarquable ; elle est toute

chargée de découpures et d'arabesques incrustées avec coup d'art. Ce sanctuaire est fort peu éclairé, si bien qu'il nous fallut d<>s bougies pour pouvoir l'inspecter avec satisfaction. Les moines nous conduisirent dans la crypte, qui fut la demeure même de la sainte famille. On nous montra l'alcove taillée dans le roc où reposait le divin enfant, un bassin enraiement taillé dans le roc où la Viergemère lavait son linge, l'endroit où elle allumait son feu etc. Nous nous agenouillâmes, pour hononer la présence de la sainte famille en ce lieu et gagner l'indulgence qui est attachée à sa visite.

Nous revenons ensuite sur nos pas et traversons (à pieds secs dans le moment) à l'île de Roudah où se trouve sur la pointe, un monument assez curieux en lui-même et de fort grande utilité pour ce pays; c'est le Nilomètre. Le Nilomètre est un puits carré en pierre de taille portant des échelles graduées par coudées destinées, comme l'indique son nom, à constater la crue du Fleuve lors de ses inondations. Pour être profitable, le débordement doit monter à dix-huit coudées, s'il atteint jusqu'à vingt-deux, il remplit tous les canaux et promet les plus belles récoltes. Au dessus de cette mesure, il serait nuisible. On connaît aussi par le nombre de coudées du débordement les villages qui ont pu profiter de l'inondation et qui seront taxés en conséquence pour le soutien du gouvernement.

Nous passons ensuite au musée de Boulaq, ou musée Manette du nom du savant français qui l'a formé. L'édifice, d'architecture assez modeste, est précédé d'un jardin fort bien entretenu et où nous voyons s'étaler les superbes fleurs des jardins des climats tropicaux. Des centaines de statues, d<> vases, de figures d'idoles, d'inscriptions de tout genre s'étalent sur les tablettes de ce musée et offrent à l'orientaliste de nom Dieux sujets d'étude. ,' Depuis les momies des rois anciens jusqu'au Scarabée sacré et à la 1ère do Caroubier, l'histoire du pays qui fut le berceau des sciences, l'histoire de ses rois.de ses mœurs, de sa religion.de ses productions, de ses divers gouvernement* est écrite là en caractères inintelligibles au commun du vulgaire, mais que l'antiquaire soit fort bien distinguer et déchiffrer

On s'amuse parfois à faire chercher à des naïfs la semaine des trois jeudis ; en Egypte la solution est continuellement sous les yeux de tout le monde, si non pour les jeudis, du moins pour les dimanches. En rfï->t, les musulmans ont leur dimanche le vendredi, les Juifs le samedi et les latins le premier jour de la semaine. Ce jour étant le vendredi se trouvait par conséquent celui où les fils du Coran exécutent leurs exercices religieux, que les étrangers ne manquent jamais de suivre au moins une fois. Ce sont surtout les Derviches tourneurs et les Derviches hurleurs qui attirent particulièrement l'attention des étrangers. Nous nous dirigeâmes donc vers les mosquées où s'exécutent ces exercices.

Nous visitons en passant les restes d'une ancienne mosquée, aux proportions colossales, celle d'Amrou, si ma mémoire ne me trompe. Amrou, lieutenant d'Omar, est à proprement parler celui qui fit la conquête de l'Egypte en 640 de notre ère, et qui fut le fondateur de la dynastie Arabe dans la terre des Pharaons. Comme partout d;ms l'antique Orient, les puissants ne semblaient attendre de célébrité que dans les tombeaux plus ou moins gigantesques qu'ils avaient soin de s'ériger, il convenait que le père d'un peuple, le fondateur d'une dynastie, érigeât un monument digne de sa grande destinée. La mosquée dont une partie des pavés avec des centaines de colonnes, autant de monolithes portant leurs chapiteaux, sont encore en place, forme un immense quadrilatère dont le milieu est une cour à ciel ouvert bordée de portiques. Ce devait être un des plus vastes temples de son temps, moins toutefois la hauteur, dont les édifices les plus somptueux manj^ient^ encore aujourd'hui en Orient. Quelques chapiteaux gisent épars sur le sol, mais la plupart surmontent encore les colonnes qui les portaient. On voit en certains endroits des indices de réparations pour la conservation de ces restes, comme des barres de fer retenant des entablements ayant perdu leur équilibre, ou soutenant des arcades qui menacent de s'écrouler. Mais ces réparations mêmes paraissent toutes fort anciennes et le tout semble rester dans un abandon complet.

Nous nous rendons de là à la-mosquée des derviches tourneurs où nous les trouvons en exercice. ù> *z Les derviches sont des moines musulmans qui font profession de beaucoup de vertus, prabablement par ce qu'ils n'en possèdent aucune. Au moyen de leur hypocrisie et de leurs su p ercEeriës, ils en imposent au peuple, ■ ont passer pour saints, pour inpirésde Dieu, ce qui leur permet de se rendre coupables de tons les méfaits impunément. Ils affectent toujours un air grave et mystérieux. On en rencontre partout ; ici, occupés à dire aux simples leur bonne aventure, là à opérer des gnérisons imaginaires; souvent à étonner les spectateurs en jouant avec des serpents, ou en se faisant passer pour sorciers par des tours de passe-passe qu'ils jouent assez habilement. J'-âi\ ai vu un à Alexandrie tirer de sa chemise un petit serpent avec un scorpion qu'il manipulait de toute façon. Il voulut me mettre l'un et l'autre dans la main, mais je ne voulus pas y consentir. Le serpent était une couleuvre fort innocente ; mais pour le scorpion, qui parfois avait l'air de montrer de l'irritation, je ne pus comprendre qu'on parvint ainsi à le manipuler sans rien craindre. Je crus un moment qu'on lui avait tronqué l'aiguillon de manière à le rendre incapable de pénétrer dans les chairs, mais m'en étant approché assez près pour l'examiner à la loupe, je pus constater que le dard était absolument intact. Probablement qu'à force de le manipuler, on en était venu à l'apprivoiser, à lui faire perdre toute envie d'user de son arme, qui est loin d'être mortelle, comme on s'est plu souvent à le répéter, mais qui cependant n'est rien moins qu'agréable, la piqûre causant une incarnation partielle souvent considérable, si bien qu'elle idre de la main à l'épaule en gardant tout le bras tuméfié durant deux ou trois jours. Le même joni aussi mai ts tours plus ou moins habiles avec des gobelets^ et tout cela en vue oTu^Gacchisnlqu'il sollicitait sans et

Mais revenons à nos tourneurs.

Nous pénétrons dans une vaste salle av c un parquet en bois, contrairement à ce que nous voyons d'ordinaire

en ces pays, et disposée comme pour un manège. Une enceinte au milieu laisse tout autour une galerie séparée du reste par une balustrade à hauteur d'appui. Cette galerie semble réservée aux spectateurs, tandis que l'enceinte est uniquement pour les acteurs. A l'une des extrémités de cette enceinte, assis sur un tapis dans une espèce de niche, se tient le chef des jongleurs, qui semble commandera tonte la bande. Douze à quinze derviches, A'êtus de longues robes blanches retenues à la ceinture par une lanière de cuir, pieds nus, sont distribués autour de l'enceinte «à peu près à égale distance les uns des autres. Tous, les bras étendus en croix, tournent sur le pied gauche, ne se servant du pied droit que pour soutenir le mouvement en touchant le parquet de temps en temps ; ils tournent avec une volubilité incroyable, si bien que leurs robes s'étendent presque horizontalement; chacun est fixé à sa place comme une toupie qui tourne sur elle-même. Un joueur de flule placé près du président semble commander l'élan, et tous paraissent accélérer ou ralentir leurs mouvements suivant le rythme de la musique. De graves et froids qu'ils semblent Hl^t \0 d'abord, leurs figures prennent à la fin une expression de fureur, leurs traits sont tuméfiés, leur bouche est en écume, et ils tournent et tournent toujours. Après dix minutes, un quart d'heure de ce jeu aussi stupide qu'insignifiant, je croyais à tout instant les voir chanceler et tomber. C'est ce qui arrive d'ordinaire, me dit-on; cependant tous tenaient encore bon ; mais comme nous ne voulions pas perdre l'occasion de voir aussi les derviches hurleurs qui exécutent leur jeu dans le même temps, nous laissons-la nos tourneurs tournant toujours, et nous nous rendons à une autre mosquée à quelque distance de la première.

La salle est à peu près disposée ici comme chez les tourneurs, même musique, mêmes costumes, même disposition des jongleurs en cercle. Il y a cependant cette différence que des chaises sont disposées dans la galerie pour les spectateurs et que le chef derviche au lieu d'être accroupi dans une niche, se tient debout au milieu du cercle, comme dictant le mouvement à tous ceux qui l'entourent. Ce sont d'abord des inclinations peu profondes et en avant

qu'on exécute en caderjce, en accompagnant chacune d'nn souille bruyant qu'on tire avec < ffjrt de la poitrine. Mais la musique accélérant son rythme, les saints deviennent plus prompts et plus profonds et le souffle se change en un grognement formidable. Le chef de la bande, vieillard à longue baibe blanche, touche à l'épaule un plus jeune que lui qui sort du cercle pour prendre sa place. La musique alors redouble sa cadence, et toutes les têtes se courbent précipitamment, mais toujours en cadence et toujours en exhalant le bruyant grognement, touchant presque le pavé en avant et se redressant toujours à chaque fois; les bonnets volent par terre, les cheveux obéissent aux mouvements, les figures sont rubescentes et tuméfiées, et tous semblent n'être plus maîtres de leurs mouvements, emportés par une force irrésistible, une véritable possession.

Nous restâmes plus de vingt minutes à observer cette pantomime, nous étonnant toujours de plus en plus, que ces hommes fussent capables de résister si longtemps à un jeu si fatiguant. Nous aurions désiré voir comment se terminerait la scène, mais comme nous avions encore bien d'autres choses à visiter, nous laissâmes nos hurleurs se débattre et pousser leurs hurlements pour porter nos pas dans d'autres quartiers de la ville ; je le regrettai d'autant plus qu'on nous avait rapporté que souvent ces exercices se terminaient par des scènes tout-à fait extraordinaires.

Le P. de Damas qui a fait plus de dix voyages en Orient, décrit ainsi la conclusion d'un exercice des derviches tourneurs auquel il avait assi-té,

" Depuis quelque temps, des femmes se tenaient près de la porte avec leurs petits enfants. Une sorte de maître des cérémonies s'approcha de l'une d'elles, prit son enfant et s'en alla le déposer au pied du chef des jongleurs. Alors le derviche se leva gravement, appuya ses deux mains sur les épaules de deux de ses disciples placés à sa droite et à gauche, mit les pieds sur la petite créature et se tint de la sorte pendant quelques secondes. L'enfant pouvait avoir de huit a dix mois. 11 ne poussa pas un cri. On en pré-

DE QUÉBF.O A JÉRUSALEM. 161

senta d'antres. La mémo chose se fit. Pas un ne pleura. Alors des hommes de tous âges vinrent se coucher tout de leur long à la place des enfants. 11 y eu avait sept ou huit à côté de l'un de l'autre. Ils étaient placés de manière que le premier avait la tête de son voisin près de ses pieds, et les pieds du même voisin près de sa tête. Et ainsi de suite, de manière que des deux côtés on vit toujours des tètes et des pieds alternant. Les uns se couchaient sur le dos, les antres en sens inverse Le grand derviche marcha gravement sur ce tapis de corps humains. On s'apercevait qu'il ménageait ses pas, mais il mettait ses pieds sur la poitrine, sur le ventre, sur les reins des patients. Personne ne tressaillait. 11 allait jusqu'au bont, et puis revenait. D'autres hommes se succédèrent remplaçant les premiers. L'opération dura tant qu'il y eut du monde disposé à se prêter à cette cérémonie bizarre.

" Depuis le commencement de la séance, je tournais de temps en temps mes yeux vers une quantité (le sabres, de haches, d'instruments de fer de tontes espèces, suspendus a la muraille autour de la niche du chef suprême. Je me demandais ce que cela voulait dire, et j'avais hâte d'en avoir l'explication. Elle me fut donnée en ce moment. L'enceinte se vida entièrement; le chef seul resta sur son tapis; alors deux derviches entrèrent dépouillés comme pour un bain. L'un d'eux était un petit vieillard, sec et leste ; l'autre, encore jeune, avait des membres forts et bien pris. Tous deux saluèrent leur maitre; détachèrent chacun un sabre du mur, et tout à coup, je vis le petit vieillard s'élancer d'un bond à l'autre bout de l'enceinte. Il tenait les deux extrémités du sabre dans ses mains. En retombant à terre il s'en donna un grand coup sur l'estomac avec le tranchant, et il nous regarda. Il n'avait pas la moindre écorchure. Le second s'élança à son tour. Il était évidemment moins habile. Après chaque épreuve on voyait une trace rouge sur sa chair. Il crachait dans ses mains et se frottait vivement l'estomac pour faire disparaître les marques de sang. Cette danse singulière dura quelque temps. Aiors le jeune homme se retira. Le petit vieillard, mieux au fait, jeta son sabre, et décrocha un instrumen

singulier: c'était nue boule de bois dans laquelle on avait enroue»'" un fer de lance très-pointu. A la boule étaient attachées une multitude de petites chaînes de fer, qui pendaient en couronne. Le petit vieillard lit tourner le fer de lance dans ses deux mains étendues, avec une volubilité prodigieuse, la pointe en bas, la boule en haut. Toutes chaînes emportées par la rotation eurent bientôt pris la forme horizontale. Tout à coup, le vieillard lance en l'air son instrument qui continue à tourner. Il incline la tête, et la pointe de la lance lui tomba sur la joue de la hauteur du plafond, alourdie par la boule de bois et les chaînes qui pèsent en dessus. Le fer aigu tourne plusieurs fois sur cette joue immobile. Le jeu cesse ; le vieillard lève la tète: la peau de sa joue était lisse comme un gant neuf. J'ignore par quels procédés les derviches font toutes ces jongleries; c'est rebutant à voir, mais c'est curieux. A certaines grandes époques de l'année, un derviche passe à cheval sur une file d'hommes étendus. J'aurais voulu être témoin du spectacle; mais je ne me suis jamais trouvé au Caire aux époques voulues." ^

v]r) Moi non plus, je n'ai pas été. témoin de semblables Th.'s, mai- je tiens de la bouche<^l>une personne digne 'ni qui )' assista, le récit de ce qui s'y passa, et rien de plus révoltant II n'y a\ait là, me dit mon narrateur, ni enchantement, ni sorcellerie; mais c'était simplement des fanatiques qui venaient librement se livrer à des mutilations et très souvent à la mort, croyant par ce moyen obtenir d'emblée le paradis.

Imaginez une centaine d'hommes couchés sur le sol, pressés les uns contre les autres et disposés comme je l'ai rapporté des enfants, et sur lesquels, c'est-à-dire sur ce tapis humain, un derviche se promenant à cheval sans aucun égard où la bête pourra mettre le pied. Le cheval hésite d'abord et semble chercher des vides où il pourra toucher le sol du pied, mais excité de l'éperon, il se d' m tôt, et parcourt la file allant et revenant plusieurs

foi t un bras, une jambe qui se cassent et dont on

entend le craquemenl des os; là un ventre crevé dont les railles s'échappent par les déchirures ; quelquefois l'a-

nimal piqué fait un bond et met le pied sur une tête dont on voit jaillir la cervelle ou le crâne demeurer veuf de sa couverture, etc., etc. On ne peut rien imaginer de plus /T\ horrible ! (Et dire qne de telles monstruosités se pratiquent ^ encore en plein dix-neuvième siècle, et pour ainsi dire au milieu de nations civilisées! !!

Nous nous rendons ensuite au quartier turc pour y visiter les Bâzar^ qu'on nous avait fort vantés» Ces bazars sont en effet plus riches et mieux disposés que ceux que nous avions visités à Alexandrie. Ce sont à proprement parler des boutiques dont les étalages sont en partie à l'extérieur, comme, on en voit en beaucoup d'endroits à Paris, mais avec cette WifférerîCSj que la rue est partout couverte et que le comptoïrTfu débitant semble plutôt appartenir à la rue qu'à l'intérieur de l'échoppe.

Ces bazars sont d'ordinaire fort achalandés et présentent par fois un assez joli coup d'oeil. Mais c'est toujours à la façon orientale, c'est-à-dire que la jsymétrie, la classification des articles fait complètement défaut. .CTest irrégulier, c'est bizarre, c'est dépareillé, comme la\ foule qui encombre les rues, comme les costumes\ divers qui se coudoient partout. Le gardien d'une tablette où s'étalent des pipes d'un sou, des trompettes de deux sous, des revolvers en fer blanc avec des bijouteries de verre montées en cuivre, vous offrira parfois une tabatière d'or émaillée et • couverte de diamants, qu'il tire d'un vieux coffre en bois enveloppée dans une guenille, — Combien demandez-vous ? — Cinq mille francs. -Vous faites un signe négatif, et le marchand sans rien perdre de son flegme, renveloppe son bijou ïans son chiffon le rej lac dans son vieux coffre, et tout est dit.

La plupart de nos visiteurs ne voulurent pas quitter les " bazars sans y faire quelques petites emplettes; plusieurs se pourvurent de courbaches de nerfs d'hyppopotame en vue des courses à cheval que nous aurions bientôt à faire, pour moi, je me contentai d'un grand turban blanc avec bord et frange rouge et jaune pour ajouter à mon chapeau de paille de riz, afin de mieux me protéger contre les ardeurs du soleil.

164 DB QUÉBEC A JÊaDSALEM

En revenant par l'une dos rues principale?, nous rem arquâmes en un certain endroit une certaine procession avec musique en tète. C'est une noce, répétait-on de tout nous nous en rapprochons pour mieux l'examiner, la musique^ qui ne valait pas tout-à-fait celle de la bande nationale de Paris, marchait la mariée, complètement soustraite aux regards par un dais que quatre hommes portaient au dessus de sa tête et dont les tentures, en riche soie rouge avec fleurs en couleurs, touchaient presque au sol. Une vingtaine de personnes, toutes richement costumées suivaient ce. dais. Je pensais ne pouvoir voir rien de plus, lorsqu'un indiscret zéphir, à la traversée d'une rue, vint tout à coup faire voler un pan de la tenture au dessus du dais et exposer aux yeux des profanes ce qu'elle devait constamment couvrir. L'exposition fut d'assez coûte durée, mais avant q l'on eût pu

■Mer le malencontreux pan à sa place, je pus tout à mon aise voir la précieuse pièce qu'on soustrayait ainsi aux regards. La mariée, toute couverte de soiries aux plus riches couleurs, était une assez jolie lillette de 10 à 11 ans à en juger par l'apparence. Elle était accompaffné e d'une suivant* qui lui paraissait bien supérieure en taille et en à^v ./Quant au marié, il ne fallait pas le chercher là; il était à son logis attendant qu'on vint lui livrer la marchandise, ce meuble, cette chose qu'il app liera sa femme et qu'il avait payée en beaux deniers comptants à son père, à sa famille. C'est ainsi que se font les mariages dans la hante société musulmane.

La polygamie est à peu près chez les musulmans ce qu'elle était sous ia loi Mosaïque chez les Hébreux, moins toutefois l'état d'avilissement et de dégradation où les lois du Coran ont amené aujourd'hui la femme, qui est encore au dessous de l'esclave ; c'est une chose, une bète de somme qu'on acheté et dont on peut user à volonté. Bien qu'il y ait plusieurs femmes dans un ménage, toutes ne sont cependant pas sur le même pied. La première seule est

e l'épouse iérrilime, les autres sont des esclaves, des servantes; on Les d'ordinaire par le rang qu'elles

occupent dans la famille, deuxième, troisième, quatiième

DE QUÉCEC A JÉRUSALEM 1Q5

femme. A part les aristocrates, les grands seigneurs, qui se payent le luxe d'un harem nombreux, il est rare que dans les familles on dépasse le nombre de trois ou quatre femmes, beaucoup se contentent même d'une seule.

Les Arabes d'Egypte sont à teint plus ou moins ba-"^ sané, mais de figure assez agréable. 11 n'y a rien d'irréo-ulier et de choquant dans leurs traits. Les enfants surtout sont fort gentils, vifs, pétulants, au regard subtil et intelligent.

On sait que dans ces climats tout est précoce ; la puberté vient bien plus à bonne heure là que chez nous. On a eu des exemples de filles qui sont devenues mères à huit ans. Généralement les mariages se font de 10 à 13 ans pour les filles et de 12 à 15 ans pour les garçons. Mais si la jeunesse et le développement sont précoces, la vieillesse et la décrépitude suivent aussi la même pente. La jeune fille fraîche épanouie qui contracte mariage à 12 ans. 13 ans, est déjà vieille à 25, 30 ans ; elle est usée, fanée, défaite. On ne rencontre nulle part de ces redondances de chair comme on en voit si souvent chez nous ; l'embonpoint est inconnu chez ces populations. "Sans être rigoureusement éthique, on se tient partout dans un état mitoyen, ni gras, ni maigre, ou, plutôt maigre que gras?} \ j^ \ |>

Nous venions à peine de laisser la noce, que nous rencontrons une autre procession, aussi avec musique en tête, mais d'un genre différent. La marche s'ouvre par une bau- V. nière en cuir sur laquelle sont frappés en or force rasoirs, ciseaux, et autres instruments dont je n'ai pu imaginer l'usage. Derrière la bannière suit un gamin à cheval, suivi lui-même de la musique. Une troupe d'enfants se pressent et se bousculent pour se tenir le plus près tout en suivant la marche — Qu'est-ce, qu'est-ce ? demandâmesnous. — C'est, nous répondit-on, une circoncision. En effet, Mahomet, tant pour singer le symbole religieux des Hébreux, que comme mesure d'hygiène pour son peuple, a ordonné la circoncision ; mais chez les musulmans, ce n'est qu'à l'âge de sept ans qu'on la pratique. Le bambin qu'on allait ainsi opérer était celui-là même qui était à

cheval à la suite de la bannière. Richement habillé et sans

VJ

doute inconscient de ce q ni allait loi arriver, il dégustait une orange, tout en s'amusant à voir la fonle de gamins qui se pressait autour de lui.

Nous retournons ensuite à notre hôtel en traversant la principale place publique du Caire, qui est un grand carré, ou plutôt un grand jardin avec une large rue sur chacun d> ses quatre côtés. Arbres, fleurs à profusion, gazons tondus, kiosques pour musiciens, sièges, etc., rien ne manque de tout ce qu'on rencontre dans les places publiques des grandes villes d'Europe. Nous remarquons que des musiciens prennent place dans l'un des kiosques qui nous avoisinent, lorsqu'encore aucun auditeur n'était rendu. Nous nous y tiansportons et nous nous mettons à l'aise dans les nombreux fauteuils qui sont là vides en attendant des occupants. Nous venions à peine de nous asseoir qu'un employé se présente en tendant la main et et en répétant : dix centimes (deux sous). Eh ! oui, dis-]e à mon compagnon, c'est toujours le sempiternel bacchish qui nous poursuivra tant que nous serons en Orient.

Cette musique n'ayant rien de bien attrayant pour nous, nous l'abandonnons après quelques minutes seulement, pour nous diriger à notre hôte!, où nous rentrons vers les sept heures, fatigués mais l'ort satisfaits de tout ce que nous avions vu dans la journée.

Le Caire, samedi, 26 mars. — C'est aujourd'hui que nous devons quitter le Cane pour lsmaïlia sur le canal de Suez, où, grâce à la bienveillante générosité de M. de Lesseps, un canota vapeur nous transportera à Port-Saïd dtmain pour y reprendre notre vaisseau le &;amandre. Mais comme le train ne part qu'à 1]£ h., nous avons encore tout le temps de faire l'excursion d'Héliopolis que nous avions remise à ce malin.

Le temps est toujours magnifique, et la chaleur très supportable, grâce surtout à une brise rafraîchissante qui souille presque constamment.

Vers les sept heures, six voitures à Jeux < hevaux nous attendaient pour l'excursion ; c'est une course de guère plus de trois miles en pleine campagne Mais voulant voir le plus possible des environs de la ville, nous déci-

DB QUÉBEC A JÉ'îTJS/ LEM 1 67

dames de passer par un chemin où nous visiterions les tombeaux d^s Califes, pour revenir par l'autre qui lui est à peu près parallèle. Nous enfilons donc les rues à grand trot, chaque voiture précédée de son sais qui sVn va criant et ne ménageant nullement les épaules de ceux trop lents à se garer, de son fouet toujours en mouvement^Mais à peine sommes nous en dehors de la ville, que nous tombons sur un chemin de sable mouvant où l^s roues s'enfoncent de manière à fort incommoder nos bêtes, qui ont à tirer de lourdes voitures, chargées chacune de six personnes. Nous atteignons à peine les premiers tombeaux, que les chevaux de la voiture qui nous précèJe s'arrêtent, refusant de tirer davantage. Tout aussitôt les nôtres en font autant. Le cocher nubien, croit qu'en faisant jouer son fouet il va vaincre leur obstination, et s'exécute d'importance. Mais les pauvres bêtes refusent obstinément et tentent de répondre aux coups par des ruades. L'un d'eux est en travers dans ses traits et rend conp pour coup. Nous mettons aussitôt pied à terre, et nos deux brutes de nubiens, cloués à l'impériale, sont toujours à fouetter sans se mettre en peine de remettre les bêtes en place. " En vérité, me^ dit un compagnon, je ne sais quels sont les plus bêtes, de . ceux qui sont dans les timons ou de ceux qui siègent sur l'impériale." Et saisissant alors l'homme au fouet par le collet, il le dégringole de son siège et l'étend sur le sable.

/^Laissant nos cochers réparer le désordre des attelages, nous ailonsà pied visiter les monuments les plus voisins qui dénotent dans leur construction, uiî haut degré de perfection dans l'architecture Arabe, mais qui malheureusement sont dans un pitoyable état de conservation. Mais nos bêtes ne paraissant guère mieux disposées qu'auparavant à vaincre la résistance du sable mouvant, nous nous décidons à aller prendre l'autre route, qui étant macadémisée. n'offre pas le même inconvénient. A peine sommes-nous sur le chemin dur, que nos pauvres bêtes semblent oublier leur misère et reprennent le trot sans résistauce. Nous parcourons une magnitique campagne, où de superbes viilas entouiées d'orangers et de nopals, viennent de temps eu temps rompr-- la monotonie des cultures. Après environ

une demi-heure démarche, nous passons devant Matarieh, pour visiter de suite les ruines d'Héliopolis qui se trouvent à quelques arpents seulement plus loin. 'L'ancieune ville du soleil (Héliopolis) ne montre plus aujourd'hui au visiteur que l'endroit où elle gisait autrefois, emplacement qui se distingue seulement du reste par le tertre qu'y ont formé ses décombres et par un superbe obélisque, le seul qui reste aujourd'hui sur pied, avec la colonne de Pompée, dans la basse-Egypte ; on le dit contemporain d'Abraham. Ce monument est le mieux conservé de tous ceux que j'ai vus, et les hiéroglyphes qu'il porte paraissent encore toutes fraîches. Nous pénétrons dans un champ de fèves au milieu duquel ii s'élève, pour l'examiner de plus près. Le monolithe, de granit rose et de forme quadrangulaire, sort de terre sans rien pour le protéger, et ne montrant ni socle ni base. On nous dit qu'un tiers au moins de sa hauteur, c'est-à-dire une vingtaine de pieds, se trouve enfoui dans le sol, par les décombres qui l'ont entouré et sur lesquels on cultive aujourd'hui. Sa base mesure six pieds de largeur, et sa hauteur 63 pieds sans y comprendre le piédestal enfoui sous terre. Cet obélisque n'était pas le seul qui ornait Héliopolis, ceux du mont Citorio, et de la place du peuple, à Rome, viennent aussi de la ville du Soleil.

Nous reprenons nos voitures pour retourner d'ici et visiter en passant. Matarieh où se trouve l'arbre sous lequel se reposa la sainte famille et où elle demeura dit-on pendant deux ans. Oui, un jour, sous l'action brûlante de ce soleil de feu qui nous énerve, après avoir affronté le simoun qui tue dans ces déserts arides, arrivait ici une jeune femme portant un enfant. Et cet enfant était Dieu. Venu dans le monde pour le sauver, le monde ne voulait pas le reconnaître. Fuyant la colère d'Hérode qui voulait le faire périr, celui qui gouverne le monde même, s'en venait avec sa sainte mère chercher un refuge en Egypte. Celui qui conduit la vierge mère avec son enfant est le grand S. Joseph. Pendant sept ans, la plus auguste des familles qui paraîtra jamais sur la terre habitera ce sol de TEgpyte, jettera dans ces déserts une semence secrète

qui germera, quelques années pins tard, pour produire un peuple d'adorateurs en esprit et en vérité, de véritables enfants de la croix. En vain Hérode s'agitera sur son trône ; ses janissaires sur les traces des fugitifs se croiront un moment sur le point de les saisir ; encore un instant, et ils vont mettre la main sur eux. Mais Marie et Joseph avec leur précieux enfant s'appuient contre un arbre pour se reposer, et voilà que le tronc de cet arbre, d'après la tradition, s'entrouvre pour les recevoir, les dérober aux regards et les mettre en liberté lorsque les émissaires renonceront à leur poursuite inutile ; et c'est cet arbre que nous avons sous les yeux ! Avec quelle émotion nous nous agenouillons sur ses racines, nous appliquons nos lèvres sur son écorce, nous palpons sou tronc de nos mains.

Uarbre de la Vierge est aujourd'hui renfermé dans un jardin, la propriété du gouvernement Egyptien, mais qu'on nous permet facilement de visiter. C'est un Sycomore, c'està-dire une espèce de figuier, Ficus sycomonis, dont le tronc déformé, en partie évidé et mesurant dix-huit pieds de circonférence, se partage à peu de distance du sol en trois grosses branches fournissant une masse considérable de verdure. Je désirais beaucoup en prendre quelques feuilles pour mon herbier, mais je n'osais le faire dans la crainte d'offenser les gardiens, lorsqu'un jeune homme de notre troupe, montant sur la clôtuie, détacha une portion considérable de l'extrémité d'une branche, qui put satisfaire le désir d'un chacun. J'ai pu depuis me procurer de ses fruits ; ce sont des figues beaucoup plus petites que celles du commerce ordinaire, avec l'extrémité pointue, en forme de toupie.

Tout près de l'arbre, coule dans des bassins de pierre, une superbe source d'eau limpide et rafraîchissante, la seule source d'eau douce naturelle dit-on, dans toute la basse-Egypte. Nul doute que la mère de Jésus fit un usage journalier de l'eau de cette source durant son séjour en ce lieu. La tradition veut même que d'amère elle soit devenue douce par le seul attouchement de l'enfant-Dieu. Le vice-roi d'Egypte offrit l'arbre de la Vierge avec son jardin à l'Impératrice Eugénie, lors de sa visite en ce lieu, mais pour des considérations politiques dont je n'ai

pu me rendre compte, la pieuse Impératrice crut ne pouvoir accepter le cadeau.

IS'ous rentrons en ville peu après dix-heures, c'est-àdire n'ayant guère que le temps de prendre notre dîner et de préparer nos malles pour le départ.

.Bien qu'il y ait des chevaux, des mulets et des \oitures au Caire, la monture la plus ordinaire est cependant le baudet ; on en compte 40,000 dans la ville, et riches et pauvres en font usage, depuis le fellah avec ses pieds nus et sa chemise en guenilles, jusqu'à la bourgeoise musulmane, qui, à califourchon et couverte de son grand voile, ne laisse voir que ses yeux et ses bottines de cuir jaune. Voulant essayer de cette monture avant de quitter la ville, nous en faisons venir deux pour nous conduire à la gare. Nous confions nos petits sucs aux sais chargés de les conduire et enfourchons les aliborons. Nous sommes à peine eu selle, que nos gamins se mettent à fouetter leurs betes ; elles prennent aussitôt un galop fort désagréable par ses secousses ; j'intime à mon sais d'avoir à retenir son fouet, que je veux aller plus doucement ; il croit que je demande le contraire et redouble ses coups. J'allais virer de bord pour faire entendre raison à mon stupide gamin, lorsque tout à coup, la bête de M. Bolduc s'éjarre sur un pavé glissant et étend son cavalier sur le trottoir, aux grands éclats de rive de la bande de gamins qui nous suivent. Mais la chute était sans conséquence, on se remet aussitôt en selle et on réussit à faire comprendre à nos conducteurs que nous désirions une allure plus lente et plus paisible ; aussi nous parvenons de ce point sans encombre à la gare,

petits ânes bien conduits, sont sans contredit des montures des plus agréables et des moins fatigantes; ajoutons qu'on se les procure pour une bagatelle. Pour un franc on peut chevaucher ainsi une grande demi-journée.

A 11 £h. le train s'ébranle et nous volons à l'Est vers Isrntilia. Quelques minutes seulement après avoir laissé

re, nous nous trouvons déjà en plein désert. C'est une plaine sablonneuse nue la plupart du temps, ou présentant deci delà quelques toutfes d'arbrisseaux rabougris que broutent des chèvres ou des moutons. A notre droite

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nous laissons le Mokattam, cotte montagne au pied de laquelle s'étend la célèbre forêt pétrifiée, c'est-à-dire où l'on trouve des arbres renversés, des troncs mesurant de 30 à 40 pieds de longueur, avec branches, rameaux, écorce, le tout silicifié, changé en pierre. J'ai fort regretté de n'avoir pu la visiter. A notre gauche, c'est Héliopolis que nous venions de visiter, dans cette terre de Gessen que cultivèrent les enfants de Jacob, dont la descendance forma le peuple de Dieu, chez lequel prit naissance le Sauveur des hommes. ^ 3

Quelle immense solitude que le désert ! quelle dé- \ sespérante monotonie! quelle décourageante aridité ! JLa plaine sablonneuse s'est ondulée comme l'élément liquide agité par une brise légère. On dirait une mer saisie par un froid violent qui l'a figée instantanément avec toutes ses aspérités, ou mieux encore, moins la couleur, nos plaines boréales couvertes de neige, à surface striée et sculptée exactement de la même manière.

IjVIais si le désert en général nous ennuie par sa nudité, sa monotonie constante, sans même nous éblouir, nous fi-apper comme la mer par son immensité, qui nous plonge dans le vague, nous enlève aux réalités de la vie réelle pour • ous égarer dans des rêveries sans fin, nous dominer par les seules voix d'éléments sans contrôle et sans limites ; il n'en est pas ainsi de celui que nous traversons en ce moment. Rien de plus facile que de le peupler, par la pensée, de tous les grands personnages qui ont marqué de l'empreinte de leurs pieds le sable sur lequel nous volons eu ce moment emportés par le souffle de la vapeur. Le désert qui sépare l'Afrique de l'Asie, est, dit Je P. de Damas, " le chemin royal de la gloire." En effet, les plus célèbres personnages de tous les âges, tant anciens que modernes, ont marché sur ces sables, sont passés par ici. Abraham, ;e père des croyants, avec son épouse Sara qu'il donnait pour sa sœur pour mettre sa beauté à l'abri des poursuites des Egyptiens; Jacob, le père des tribus d'Israël, venant y embrasser de nouveau le fils de Rachel qu'il croyait avoir été dévoré par une bête féroce ; Sésostris avec ses soixante-mille chevaux qui s'en reviennent chargés des immenses richesses qu'il a enlevées à Salomon

pour en gratifier l'Egypte ; Nabuchodonosor, roi de Babylone, qui est envoyé par le Seigneur, pour châtier l'Egypte et détruire Memphis ; Cambyse, roi de Perse, le meurtrier de son frère, l'époux incestueux de ses deux sœurs, vient aussi à son tour faire la conquête de la terre du Soleil ! Mais voici le plus grand conquérant des temps anciens, la terre se tait en sa présence, dit l'écriture, c'est Alexandre le-Grand qui part de la Macédoine, rase Gaza en passant et vient jeter les fondements de la ville qui portera son nom et gardera ses cendres. "Voyez paraître encore la voluptueuse Cléopâtre dont les charmes subjuguent les héros de Ivome. Antoine qui s'en va avec elle faire la guerre aux Parthes. Hérode le grand qui se soumet à Octavien, puis Mahomet, Saladin, Omar etc., etc. Mais voici que se présente un étendard avec un signe tout différent de tous ceux qu'ont portés ceux des conquérants de ce pays jusqu'à ce jour; c'est celui de la Croix et à sa suite Beandoin qui vient rendre ici le dernier soupir. A l'ombre de ce nouvel étendard, remontons un peu ce désert et voyons une nombreuse armée de conquérants d'un nouveau genre, étalant les trophées de nombreuses victoires qu'ils ont remportées, non pas sur des nations rivales, des puissances étrangères, beaucoup plus difficiles que celles-là, sur la chair et ses convoitises, le monde et ses promesses, les plaisirs et leur inanité. Ce sont les Antoine, les Paul, les Pacôme, qui s'en vont peupler les plaines arides de la Thébaïde. et fonder un royaume nouveau à Jésus-Christ. S. Jérôme affirme qu'on compta 50,000 tête à une réunion annuelle, des seuls enfants de S. Pacôme.

En ces temps là, nous dit M. de.Montalembert, " c'était une sorte d'émigration des villes au désert, de la civilisation à la simplicité, du bruit au silence, de la corruption à l'innocence. Une fois le courant établi, des flots d'hommes, de femmes, d'enfants s'y précipitent, et y coule pendant un siècle avec une force irrésistible. Citons quelques chiffres. Pacôme, mort à 56 ans, compte 3,000 moines sous sa règle ; ses monastères de Tabenne en renfermèrent bientôt 7,000. Rien n'était plus fréquent que de voir deux

La cô vei

s, trois cents, cinq cents moines sous un seul abbé. ,jesfe d'Aviinoé (aujourd'hui Suez), l'abbé Sérapion en gouf^Jiàit 10,000, qui, au temps de la moisson, se répandaient cJ2eis la campagne pour scier les blés etgagner ainsi de quoi

re et faire l'aumône. On va jusqu'à affirmer qu'il y ^it en Egypte autant de moines au désert que d'ha-

mts dans les vilit. Les villes même en étaient inonaur-s> puisqu'en 356 un voyageur trouva dans la seul ville a C "vrynchus, sur le Nil, 10,000 moines et 20,000 vierges consaci-L'e à Dieu.

Et comme s'il était de règle que tout les grands génies du monde payent leur tribut à l'Egypte, voici que l'Alexandre des temps moderne, Napoléon, vient lui-même faire retentir de son nom la terre des Pharaons. Et les Marc, les Athanase, les Cyrille, les Origène, que d'autres encore pourrions-nous mentionner qui sont passés par ces plaines, ont comme nous traversé ces déserts.

Nous sortons du Caire par la même ligne qui se dirige sur Alexandrie; à Béna, nous laissons cette ligne qui traverse ici la branche est du Nil, pour prendre une direction opposée, allant directement à l'Est. A Zagazig nous coupons le canal qui amène l'eau du Nil à Ismaïlia et de là à Suez, car toute l'ithsme est privée d'eau douce, ses sources ne donnant qu'une eau saumâtre impotable. Ce canal a 60 pieds de largeur, 7 de profondeur et 50 lieues de longueur, car l'une de ses branches part du Caire même, et se réunit à l'autre qui part de Zagazig pour se diriger à Ismaïlia et de là se rendre jusqu'à Suez sur la mer Rouge. On continuera bientôt une autre branche jusqu'à Port-Saïd, car les conduits en fonte qui à présent lui amènent l'eau d'ismaïlia, sont depuis longtemps reconnus insuffisants.

A 5h. P. M. nous descendions dans la gare d'ismaïlia sur le canal même de Suez et au milieu de sa longueur.

Iemaîlia.— Le prince Rodolphe d'Autriche.— Le Canal de Snez.— Port-Saïd. — Jaffa.

lsmaïlia est une jolie petite ville d'environ 15.000 âmes, bâtie sur le bord du iac Timsah, que traverse le, Canal de Suez. Cette vilie fondée par M. de Lesseps en 1862, est à égale distance de Port-Saïd sur la Méditerrannée et de Suez sur la mer Rouge, aux deux extrémités du canal dont la longueur totale est d'enviren 40 lieues. C'est à lsmaïlia que le canal d'eau douce venant du Caire, change de direction pour se rendre à Suez. La ville possède une église catholique que desservent deux Pères franciscains. C'est là que M. de Lesseps a fixé son principal bureau d'affaires, lors de la construction du canal, et que réside aussi son fils comme surveillant des intérêts de cette gigantesque entreprise.

Nous trouvons à notre arrivée toute la ville sur pied et en habits de fête ; c'est que le prince Rodolphe, l'héritier présomptif de la couronne d'Autriche, venait d'y arriver de son retour de Suez et devait y passer la nuit, étant l'hôte de M. de Lesseps.

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L'hôte) principal se trouvant encombré par l'affluence des étrangers, je vais, sur la recommandation des PP. franciscains, prendre mon gîte, avec mon compagnon, chez un M. Michel, français, tenant une maison de pension. La maison toute neuve laissait encore un peu à désirer du côté de l'ameublement, mais les gens savaient par leur prévenance et leur politesse faire oublier les commodités qu'on aurait pu trouver ailleurs.

Nous allons dans la soirée faire un tour jusqu'au bord du lac pour jouir surtout du magnifique coup d'oeil que présentait l'illumination de la ville entière en honneur du prince. La longue rue qui conduit au quai n'offrait de tomes parts que feux étincelants, et aux arches qu'on avait dressés sur le pont du canal, de même qu'à la résidence de M. de Lesseps, pendaient des milliers de lanternes chinoises de toutes couleurs et de toutes formes. L'atmosphère brûlante des sables du désert, au contact de l'évaporation des eaux du canal et du lac, s'était saturée d'une humidité tiède des plus agréables, pour ajouter aux charmes d'une nuit pure, d'un ciel sans nuages, dont les astres scintillants semblaient percer de leurs rayons les eaux limpides du lac.

Dimanche 27 mars. — Le Prince Rodolphe devant assister à une messe à 7h. pour partir ensuite, et nous-mêmes devant aussi prendre le vaisseau à 8hM dès avant 6h. nous étions à l'église des PP. franciscains pour la célébration de nos messes. L'Eglise et la résidence des PP. sont de dimensions fort modestes, cependant l'ensemble présente un coup d'œil des plus agréables, grâce à la culture intelligente du jardin des bons religieux qui entoure et la maison de Dien et celle de ses ministres. Isolé des autres hahitations sur le côté Est de la grande voie, leur établissement fait l'effet d'un oasis au milieu du désert par la luxuriante végétation des vignes, oliviers, abricotiers, mûriers, poiriers etc., qui croissent par leurs soins. Les bons Pères nous font goûter un vin excellent qu'ils fabriquent eux-mêmes de leur propre culture.

Notre déjeûner pris, nous laissons à la porte de l'église une foule compacte de curieux avides de voir l'héritier

présomptif de la couronne impériale d'Autriche, et nous nous rendons au quai pour prendre le vaisseau qui doit nous conduire à Port-Saïd.

Comme je l'ai expliqué plus haut, c'est grâce à l'obligeance de M. de Lesseps que nous avons pu faire ce trajet qui nous permet de traverser le désert et de naviguer sur une moitié de la longueur du fameux canal qui unit les eaux de la Méditerrannée à celles de la mer Rouge, en séparant l'Afrique de l'Asie.

Arrivés au quai, nous trouvons la plupart de nos compagnons déjà installés à bord et attendant le moment du départ. Le vaisseau à notre disposition est la Maritza, superbe canot à vapeur, n'ayant environ qu'une quarantaine de pieds en longueur, mais aménagé avec un luxe tout oriental. Le petit salon, qui peut contenir une vingtaine de personnes, est tout entouré de divans moelleux, recouverts d'un velours rouge des plus riches. Il va sans dire que nous sommes obligés, vu notre nombre, de nous distribuer dans les divers compartiments de l'embarcation, qui sur le tillac d'avant, qui sur l'arrière avec les 2 hommes qui forment tout l'équipage, et les plus heureux, au nombre desquels je me trouve, sur les moelleux coussins du salon, autour de la table qui en occupe le centre. Mais le temps est superbe, la brise assez fraîche et l'eau du canal à peu près sans mouvement ; chacun est content de son sort et s'estime heureux de pouvoir jouir d'une telle navigation.

Je prends sur le sable, en me rendant au quai, une énorme sauterelle, fort rapprochée par la form»1 et les couleurs, de celles que j'avais vues en Floride ; c'est la célèbre sauterelle d'Afrique, Acrtdium peregrinum, le Criquet voyageur, que le vent pousse assez souvent sur la côte européenne de ta Méditerrannée et qui y cause alors des dégâts si considérables. Ce criquet, ou sauterelle comme on l'appelle, qui détruit parfois les moissons complètement et fait disparaitre toute verdure en quelques jours Reniement, est par contre une ressource pour les pauvres, dans plusieurs contrées de l'Asie, qui en usent comme aliment. On \oit souvent à Bagdad, dans la Turquie

d'Asie, des sacs de cette sauterelle, entassés sur les marchés, comme on le fait ici des sacs des céréales. C'est aussi de cette sauterelle que S. Jean Baptiste, le plus grand des enfants des hommes, se nourrissait dans le désert. Réduite en poudre, on la mêle à la farine pour en faire des galettes, en l'assaisonne aussi au beurre pour en faire un aliment que plusieurs voyageurs assurent n'être pas du tout désagréable. Je veux bien les en croire sur parole.

Je vois aussi en passant un musulman sur un banc de sable, faisant ses prostrations du côté de la Mecque. Il se prosterne le front jusqu'à terre, se relève et se prosterne de nouveau jusqu'à 5 et 6 fois de suite, et cela sans s'occuper en aucune façon de ceux qui, comme moi, peuvent s'amuser à l'examiner. Tout en déplorant le motif de tels actes de piété, je ne puis me défendre d'admiration pour le zèle qu'il met à les exécuter. Que ne feraient pas de tels gens, s'ils venaient à ouvrir les yeux à la véritable lumière !

Le lac Timsah, que traverse le canal de Suez, m'a paru mesurer à peine deux milles de largeur. Sans importance au milieu de l'isthme ava'it la construction du canal, il constitue aujourd'hui un p^rt intérieur qui ne contribuera pas peu à la prospérité de la jeune ville qui s'élève sur ses bords. Quelques minutes nous suffisent pour le franchir et nous nous trouvons à voguer sur les eaux du canal naritime même, ayant l'Afrique à notre gauche et l'Asie à îotre droite, puisqu'en ouvrant ce canal on a interrompu 'isthme qui formait le trait-d'union entre les deux con- .inents.

A M. de Lesseps revient l'honneur d'avoir exécuté 2ette gigantesque entreprise, mais l'idée de sa possibilité m avait été conçue bien avant lui. On l'attribue en premier lieu au grand Pape Sixte-Quint, puis à Napoléon crémier pendant les trois ans qu'il occupa le pays des Pharaons, après sa conquête eu 1798. A M. de Lesseps •evient aussi l'honneur de la réouverture du canal d'eau louce qui amène l'eau du Nil à la ville de Suez. Suez ne possédant que quelques mauvaises sources d'eau potable, ;t les pluies étant très rares en cet endroit, dès les temps

anciens, les rois d'Egypte avaient obvié à cet inconvénient en amenant jusqu'à la mer Rouge, les eaux du Nil. On dit que c'est Ptolémée Philadelphie qui le premier mit cette idée à exécution. Mais les différentes dynasties qui ont depuis régné sur l'Egypte, ayant, les unes après les autres plus ou moins négligé la prospérité de ce riche pays, le fameux canal conçu par Sésostris, exécuté par Néchos, Darius et Ptolérnée Philadelphie, puis restoré par Amrou sous la domination Arabe, était depuis longtemps rempli et oublié, lorsqu'en 1864, au grand contentement des habitants de Suez, M. de Lesseps y fit de nouveau couler les eaux du Nil.

Lorsqu'on construisit, en 1858, le chemin de fer qui unit le Caire à Suez, distance de 31 lieues, il y avait sept ans qu'il n'était pas tombé un grain de pluie à cette dernière ville, et les sources étant presque entièrement taries, elle devenait par suite presque inhabitable. Mais du moment que la voie ferrée fut ouverte,des chars léservoirs amenèrent chaque jour du Caire l'eau nécessaire à la consommation de la ville, et enfin en 1861, l'eau put couler d'elle même dans le nouveau canal.

Il resterait à compléter ce canal en le continuant d'Ismaïlia à Port-Saïd, car les tuyaux en fonte qu'on a enfoncés dans la berge du canal maritime entre ces deux villes sont devenus insuffisants par suite de l'accroissement en population «h? La dernière, laquelle, placée à la tête du canal, ne peut manquer de devenir l'un des ports des plus considérables de la Méditerrannée, comme entrepôt du commerce de l'Europe avec l'Asie et l'Afrique.

" Partout où un musulman touche le sol, c'est la stérilité, " dit-on parmi les chrétiens en Orient, et ce proverbe a encore une plus juste application à l'égard des gouvernements qu'à l'égard des individus. Si le gouvernement de Tewfic qui pi éside aujourd'hui (ou plutôt naguère, car depuis la révolte d'Arabi l'autorité de Tewfic rien moins que problématique,) si, dis-je, le gouvernement Egyptien eut été plus jaloux de la prospérité de son pays, il y aurait longtemps déjà que cette amélioration eut été réalisée ; mais quand on est musulman il

faut viser d'abord à se donner même jusqu'au superflu, avant de songer à accorder le nécessaire aux autres.

Notre petit vapeur fend les eaux du canal avec une vitesse surprenante, le courant d'air établi par la marche rend l'atmosphère très supportable, et la surface de cette masse d'eau claire et limpide, faiblement ridée par une brise légère, répand une fraicheur qui nous fait trouver notre navigation des plus agréables.

Vu le peu d'élévation de notre vaisseau, nous ne voyons le plus souvent que les berges du canal, qui s'éloignent en talus parfois recouverts de moellons, mais souvent aussi laissés à découvert. 11 arrive cependant de temps à autre qu'un abaissement de la berge nous permet de porter la vue sur un horizon plus éloigné ; mais c'est partout le même aspect, la plaine aride, le sable desséché, le désert. Fréquemment nous faisons des rencontres, et de vaisseaux de très fort tonnage et de toute nationalité, français, anglais, turcs, autrichiens etc. Mais ces rencontres ne nuisent en rien à notre course, car le canal est une véritable rivière par ses dimensions, et sauf le sable que le vent y jette des rives en certains endroits, la navigation pourrait s'y faire aussi rapidement que sur un fleuve ordinaire.

La traversée de l'isthme entre Suez et l'ancienne Péluse dans le voisinage de Port-Saïd, est de 38 lieues, mais le canal, par certaines courbes qu'a nécessitées la nature du sol, en mesure 40. Sa largeur est de 300 pieds à la ligne d'eau et de 66 à la base, sur une profondeur de 24. Comme le niveau des deux mers est identique, il n'a nécessité aucune écluse, aussi le courant est-il presque nul dans toute sa longueur, si ce n'est en approchant de Suez où le flux et le reflux de la mer Rouge se font sentir. Le canal dans son parcours traverse quatre lacs savoir ; les lacs Amers peu distants de Suez, le lac Timsah au milieu de sa longueur, puis le lac Ballah et enfin le lac Menzaleh qui n'est séparé de la Méditerrannée que par une étroite langue de terre sur laquelle est bâtie Port-Saïd.

A quelque distance d'ismaïlia, nous passons le village d'El-G-uisr où se trouve une église dédiée à la sainte Vierge, par ce que de temps immémorial on a prétendu

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que la sainte Famille s'était reposée là dans sa fuite en Egypte.

Nous faisons peu après la rencontre d'une bande de grues, au nombre probablement de plus d'un cent, se dirigeant vers le sud, et de temps à autres nous voyons d'énormes pélicans, paraissant suivre le cours du canal dans leur vol lent et lourd, sans doute pour se livrer à leur pèche en sûreté lorsqu'aucun vaisseau ne se trouve en vue.

A 10.30 h. nous débarquons à Kantara, village sur la rire gauche du canal où nous devons prendre le dîner.

^ous voyons sur l'autre rive une caravane d'une cinquantaine de chameaux revenant de la Mecque. On faisait opposition au passage des pèlerins, par ce qu'on voulait les astreindre à une quarantaine, sous prétexte qu'ils pouvaient rapporter la peste de leur excursion dans le sud. Tout le mond'- sait quel engin on possède dans les quarantaines en Orient pour extorquer l'argent des voyageurs. Ce ne sont nullement les précautions sanitaires que Ton a eu vue ; mais uniquement une occasion de vexher les étrangers pour les mettre à contribution. Etes-vous astreint à une quarantaine, de trois jours, cinq jours ? vous composez avec les officiers, et moyennant 5 fr., 10 fr., 15 fr., vous vous en libérez sur le champ. Le gouvernement n'en devient pas plus riche, vu l'honnêteté des officiers civils, mais ceux-ci sont satisfaits, ils montreront plus de zèle dans une autre circonstance, et on n'exige rien de plus.

Commencé en 1858, le canal de Suez était ouvert à la navigation en 1869 ; dès 18G7, un petit navire de commerce, le Primo, de 80 tonneaux, avait pu passer le premier des eaux de la Médit rr innée à celles de la mer Rouge, mais son ouverture définitive date de deux ans plus tard. Le nombre de mètres cubes à extraire pour l'excavation a été le 74, 112, 130. On a calculé que le nombre de paniers de terre enlevée, mis à la file, aurait fait trois fois le tour du monde.

Par ce canal, le trajet de l'Europe aux Indes, de trois nois, a été réduit à six semaines et abrégé de 3276 lieues. \.Uisi le trafic par cette voie a-t-il toujours été croissant

d'une façon tout extraordinaire ; de 435,911 tonneaux qu'il était en 1870, il comptait en 1881, après 11 ans seulement d'usage, 5,794,401 tonneaux; et les recettes s'a uirmentaient dans la même proportion ; de 5 millions de francs en 1870, elles atteignaient le chiffre de 51 millions en 1881. M. de Lesseps calcule qu'avant cinq ou six ans ces recettes s'élèveront à 12,000 tonneaux et à pas moins de 120,000,000 de francs.

Le trajet d'une mer à l'autre se fait actuellement en 18 heures de marche, et l'on espère, après certaines opérations de dragages qui se poursuivent sans cesse, permettre une plus grande vitesse qui abrégera encore ce temps de quelques heures. Il y a eu assez fréquemment des échouages de vaisseaux, mais comme partout le fond est on sable, le renflouage a toujours été facile.

Je profite de la courte étape que nous faisons à Kanara pour faire une petite visite au désert, car jusqu'ici je le l'avais vu qu'à distance ou sans pouvoir rien examiler, emporté par les locomotives des voies ferrées.

A quelques centaines de pieds seulement de l'hôtel où 'on nous sert le dîner, c'est une plaine nue et déserte qui s'étend jusqu'à la vallée du Nil. Je suis surpris de trouver tout d'abord une mare d'eau saumâtre assez étendue, nais peu profonde. Les bords desséchés de cette mare sont issez fermes pour qu'on puisse y marcher sans crainte de se ouiller, mais quelle stérilité ! Ça et là, sur de petits tertres le peu d'étendue, quelques petits arbustes rabougris dont es racines semblent disputer le sable au vent qui l'emporte le tout côté, mais nulle-part de fleurs ni de ces herbes m'on trouve partout ailleurs sur les rivages. Je cherche n vain sur la grève ou au bord de l'eau pour des molasques, nulle part de traces. A part de nombreux petits ézards abrités sous presque chaque touffe d'arbustes que 3 rencontre, nul signe de vie à cet endroit. Ces lézards ont d'une extrême agilité, c'est à peine si je puis bien reonnaitre leur forme, lorsqu'ils passent d'une butte à 'autre en recherche de retraite pour se soustraire aux égards.

Revenu à la maison, qui s'élève sur la berge même du

canal, c'est-à-dire sur Je sable retiré de son excavation, je trouve sur une vieille souche de palmier, en dehors, de là clôture d'un jardin, de jeunes pousses très vigoureuses, portant des palmes de 8 à 10 pieds de longueur, et à leur hase, tout près de terre, de superbes panicules de fleurs tontes prêtes à s'ouvrir. Je ne pensais pas qu'on pût si facilement atteindre ces fleurs, lorsque presque toujours je les avais vu pendre au haut des stipes à 50 ou 60 pieds au dessus de terre. Ce palmier était le dattier com m un . Ph œnix dactylifera.

Je remarque sur le sable de nombreuses fourmis, assez semblables aux nôtres par la forme et par la taille, mais se tenant dans une attitude toute différente. Dans la marche, et la plupart du temps aussi dans le repos, elles se tiennent l'abdomen redressé dans une position verticale, ce qui leur donne quelque ressemblance avec plusieurs espèces de nos Btaphylinid.es. Ces fourmis appartiennent au genre Myrmecocyslus, si je ne me trompe, elles sont communes presque partout en Orient.

On me montre aussi, dans la cour de l'hôtel, une gazelle qu'on retenait en captivité. Le gentil animal est à peu près de la taille d'un veau de 3 à 4 semaines, mais de iorme beaucoup plus svelte et plus élégante. L'agilité des gazelles est proverbiale, aussi leurs pattes longues et grêles, leur corps élancé, leurs flancs rentrés, tout parait calculé chez elles pour une course rapide. On les rencontre dans les déserts par bandes souvent de 40 à 50, broutant ensemble l'herbe et les broussailles quelles rencontrent par-ci, par là, surtout dans le voisinage des oasis. Leur chair est très estimée, surtout des Arabes et particulièrement des bédouins.

Mais je reprends bientôt ma place sur la Marilza et nous poursuivons notre navigation sur le canal.

Je remarque sur le pont de notre vaisseau un grand seau tout plein de clovi.cses, qui me paraissent identiques avec celles que j'avais rencontrées à Cette, Venus verru-

rusa.

A 3h. P. M. nous débouchons dans la Méditerrannée, où, parmi les vaisseaux mouillés dans le port, nous distin-

gnons notre Scamandre font prêt à nous recevoir. Mais comme on faisait difficulté de laisser débarquer les passagers des vaisseaux venant de la mer, sous prétexte de peste, nous accostons au quai pour visiter la ville avant de nous installer de nouveau sur le Scamandre.

Port-Saïd est une jolie petite ville, sur la langue de terre qui sépare le lac Menzaleh de la Méditerrannée. Ses rues larges et propres, ses constructions toutes récentes, son voisinage immédiat de la mer où elle repose presque à fleur d'eau, lui donnent un air de fraîcheur qu'on ne rencontre pas d'ordinaire dans les villes du Levant. Son port que protège une immense jetée qui s'avance dans la mer, voit continuellement dans son enceinte des vaisseaux de presque toutes les nations, anglais, français, turcs, autrichiens, italiens, hollandais, espagnols etc. Cette ville naissante ne peut manquer de s'augmenter rapidement, vu sa position comme lieu de ravitaillement pour les vaisseaux voyageant aux Iudes et à la Chine. Les Pères franciscains y ont une église pour les catholiques de l'endroit et les Sœurs du Bon-Pasteur, en outre de leurs œuvre de miséricorde, y tiennent un orphelinat et distribuent 1 instruction à toutes les nationalités, sans aucun égard à leur croyance ; catholiques, juifs, musulmans, schisina tiques grecs, arméniens, cophtes etc.

Port-Saïd ne remontant pas au-delà de 1859, pourrait être prise au premier coup d'œil pour une ville toute Européenne ; ses rues larges et macadémisées, ses constructions en briques, ses boutiques françaises en grande partie, pourraient nous reporter à quelque ville maritime du midi de la France ; cependant, comme au Caire et à Alexandrie, une ville Arabe se trouve adossée à l'Européenne, et dans les rues, sur les quais, les places publiques, on voit aussi le turban et le tarbouch s'entremêler au feutre et à la casquette sur les tètes des résidents. J'allais proclamer que nous nous trouvions en pleine ville française en mettant le pied sur le quai, lorsque j'aperçus devant moi une fille au costume arabe, portant un enfunt, comme je l'avais vu si souvent au Caire et à Alexandrie, non pas dans ses bras comme on le fait partout en Occident, mais à califourchon

sur son épaule. Il semblerait que l'épine dorsale des orientaux, et surtout des femmes, serait peu capable de résister à la traction en avant. Les fagots, les paniers, les cruches d'eau, c'est toujours sur la tête qu'elles les portent, les enfants de quelques mois, c'est sur leur épaule ou sur leur hanche, les retenant du bras pour les empêcher de glisser. Vous les voyez s'en allant dans les rues penchées à droite ou à gauche pour faire de leur hanche opposée une selle sur laquelle un enfant de 10 mois, 12 mois se tient à califourchon, la bonne ceinturant le nourrison de son bras pour le retenir. Ou bien c'est sur son épaule qu'elle juche le marmot, lui livrant l'une de ses mains pour lui servir d'appui, lorsqu'il ne se suffit pas à lui-même pour se tenir en position en s'accrochant au turban qui recouvre la tête. C'est à Alexandrie que j'ai vu pour la première fois porter des enfants de cette façon, et j'avoue que je trouvai d'abord la chose fort originale.

C'est un fait bien digne de remarque, que les Anglais, qui de toutes les nations Européennes intéressées au Canal de Suez sont ceux qui se sont le plus opposés à sa confection, se trouvent maintenant les plus grands propriétaires de ce canal et ceux qui l'utilisent davantage pour le passage de leurs vaisseaux, ayant acquis la plus grande partie des actions que le Khédive possédait dans cette entreprise. Et aujourd'hui que par la défaite d'Arabi ils se trouvent en quelque sorte les possesseurs du sol, il ne serait pas surprenant qu'ils entreprissent de s'assurer le contrôle presque exclusif de cette importante voie de communication.

Pour la première fois, depuis notre départ, nous recevons des nouvelles du Canada, par des lettres à M. Bolduc qu'il trouve en arrêtant au bureau de poste. Quant à moi, je demeure encore sans rien recevoir.

Nous entrons en passant dans un magazin de photographies, où nous pouvons nous pourvoir à assez bonnes conditions, de vues, de costumes, lieux, monuments etc., les plus intéressants de l'Orient.

Vers les 5h. nous remontons sur le Scamandre qui lève l'ancre presque aussitôt pour se diriger sur Jaffa où nous devrons aborder le lendeinaiu matin.

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Nous retrouvons notre vaisseau tout changé, par un encombrement inusité de passagers. Ces passagers russes, grecs, polonais, dalmates etc., étaient presque tous de la classe pauvre on du moins peu aisée. Partis de Constantinople, vSmyrne et autres ports sur un vaisseau autrichien, ils n'avaient pu prendre terre à Jaffa, vu l'état de la mer dans la nuit du vendredi, et force leur avait été de se laisser emporter jusqu'à Alexandrie, pour être transbordés sur notre vaisseau pour revenir à Jaffa, car comme nous, ils se rendaient à Jérusalem pour les fêtes de la semaine sainte. L'encombrement était tel qu'il était difficile de pouvoir circuler sur le pont, hommes, femmes, enfants accroupis ou étendus pour se livrer au sommeil, en occupant presque entièrement la surface» Heureusement qu'on ne leur permettait pas de pénétrer dans le salon ni de monter sur la dunette, leur mise négligée, leur malpropreté trop apparente nous faisaient augurer que leur société n'eut été pour nous rien moi:;s qu'agréable.

La mer avait eu le temps de prendre un calme relatif et nous n'eûmes nullement à souflrir de son agitation.

Nous trouvâmes aussi parmi les passagers de chambre de nouvelles recrues dont quelques-unes faisaient partie de notre caravane, telle que MM. Digard père et fils, de Paris, et M. G-asnault-G-uérin, de Luynes. Avec eux se trouvaient aussi quatre Trappistes, dont un abbé mitre, portant croix pectorale et anneau à la manière des évêques. Ces religieux étaient tous français et nous intéressèrent vivement par leur conversation. Ils venaient visiter l'Orient dans le but d'y fonder une maison de leur ordre. On le croirait à peine si nous n'en avions tous les jours des exemples sous les yeux, c'est chez les barbares, parmi les nations à demi civilisées, chez les infidèles que les coryphées du christianisme et de la civilisation, que les bienfaiteurs de l'humanisé so-it forcés d'aller planter leur tente. Ce sont les ennemis naturels du christianisme qui accueillent les ministres du Dieu de charité, lorsque les juifs modernes de la civilisation, les pharisiens de la nouvelle loi les persécutent et les pourchassent. Nouvelles Jérusalems, Palestine de l'Occident, tremblez. Vous rejetez la lumière, et déjà la

lumière s'éloigne de vous. In propria venit, et sui eum non receperunt, il est venu chez les siens, mais les siens n'ont pas voulu le recevoir, chantaient les prophètes au temps du Christ ; et l'on sait quel fut le châtiment de cet aveuglement. Mais plus coupables que les Juifs, nos barbares moderniseurs s'ennuient de la lumière qui brille constamment à leurs yeux, ils veulent la faire disparaître. Nolumus hune regnare super nos, nous ne voulons pas que ce Christ règne plus longtemps sur nous, et ils lui ferment leurs portes. Attendez ; le châtiment ne tardera pas longtemps d'arriver. Aveugles entêtés, déjà ils périclitent dans les combats qu'ils ont à livrer dans la plaine, et ils ne veulent plus du secours que les bras élevés des Moïses sur la montagne leur attirent du Ciel. Achevez votre œuvre ; faites disparaître jusqu'au dernier de ces Moïses, • t les Amalécites qui déjà l'emportent sur vous, vous tailleront à merci ; la lumière se retirera pour vous laisser dans les ténèbres, des Titus surgiront de toutes parts pour vous assiéger, vous réduire à la famine, renverser vos murs et faire de vos villes opulentes et orgueilleuses, des monceaux de ruines baignant dans le sang de leurs habitants.

Oui ! aujourd'hui ces mêmes religieux qu'on chasse de France, d'Italie, d'Allemagne, etc., parce qu'ils prient pour ceux qui ne le font pas, par ce que pour tout le bien qu'ils font à leurs frères, ils ne demandent pour récompense que la liberté d'en faire davantage, sont accueillis avec empressement, sont respectés, appréciés par les musulmans en Algérie, les hérétiques en Angleterre, les schismatiques de toute dénomination en Egypte, en Palestine, en Syrie etc. Les Frères des écoles chrétiennes à Jérusalem voient jusqu'aux fils des Pachas turcs se ranger sur leurs bancs à côté des Arabes, des Juifs, des Criées, Arméniens et autres schismatiques. Les Sœurs du Bon-Pasteur, de S. Joseph de l'Apparition, de Nazareth, les tilles de Sion voient partout dans leurs écoles le même mélange, et partout d'un commun accord, on rend hommage à leur vertu, à leur dévouement, à leur charité. Il n'y a que chez les leurs qu'on méconnait leur mérite, qu'on méprise leur sacrifice, qu'on refuse leurs services. Attendons ; ces épreuves n'auront qu'un temps; on ne se moque pas impunément de Dieu.

Le Supérieur Abbé nous dit qu'il avait trouvé en Egypte moyen d'y fonder un établissement à des conditions assez avantageuses, mais qu'il voulait avant d'arrêter définitivement son choix visiter la Palestine et la Syrie pour voir s'il ne trouverait pas quelque part de plus grands avantages encore.

Je ne fus pas peu surpris, en conversant avec ces religieux de reconnaître un frère que j'avais vu à Québec en 1877, lorsqu'il accompagnait un Père faisant la vente de leur extrait breveté d'arnica.

Lundi, 28 mars. — Le soleil n'était pas encore sur l'horizon, que j'étais déjà sur le pont, avide de pouvoir contempler cette Terre-Sainte, but de mon voyage. Elle se montre entin, cette terre de Judée, droit en avant de moi. La côte peu élevée me parait partout aride et déserte ; elle se détache d'une longue chaîne de montagnes de la Judée que précède la plaine de Saron qui s'étend jusqu'au bord de lax mer. Les rayons obliques du soleil levant dorent les sommets dénudés des montagnes en retenant encore dans l'ombre la plaine qui s'étend en avant, ce qui me fait paraître la chaîne beaucoup plus rapprochée qu'elle ne l'est en réalité.

La voilà donc devant moi cette terre de Judée, cette terre promise aux enfants d'Israël, cette terre où Dieu s'est plu à se communiquer à l'humanité plus qu'en tout autre endroit, puisque là, tout près, a été le berceau du genre humain, l'Eden qu'a habité notre premier père ; là. la seconde naissance de l'humanité sur la montagne qui reçut Noé sauvé du déluge ; là enfin la régénération de l'homme dans l'œuvre de sa rédemption par le fils de Dieu lui-même. C'est cette terre qu'ont foulée de leurs pieds les plus grands personnages des temps anciens : Adam, Noé, Abraham, David, Jt rémie, Isaïe, Daniel, Elie, Elisée, Jean-Baptiste le plus grand des enfants des hommes, Joseph le juste par excellence, Marie la plus parfaite des créatures sorties des mains du Créateur, et enfin le fils de l'Eternel lui-même. Ce sont ces montagnes qu'il a parcourues, ce sont ces rochers qui ont répercuté sa voix, qui ont été les témoins de ses miracles et de ses prodiges, c'est ce sable qu'il a marqué de

l'empreinte de ses pieds, que je vais moi-même toucher dans quelques heures. Avec quelle satisfaction j'embrasse du regard le vaste horizon qui se déploie devant moi. depuis le Carmel à ma gauche, où les monts de Judée se perdent dans la mer, jusqu'à Graza, à ma droite, où le rivage se courbe pour unir l'Arabie à l'Egypte. J'ai peine à m'arracher à la méditation que m'inspire la vue de ces lieux, pour obéir à la clochette qui nous invite au déjeûner.

Le repas est bientôt pris et je remonte sur le pont pour poursuivre mon inspection. Mais déjà nous nous trouvons en face de Jaffa et tout rapprochés de la côte. La vieille Joppé se présente à nous sous l'aspect le plus riant. La côte, plate et unie, se relève en cet endroit pour former un monticule sur lequel est assise la ville des Philistins. Ses maisons à toit plat, comme partout en Orient, s'échelonnent les unes sur les autres suivant la déclivité du rocher, jusqu'à ce que les plus basses touchent la grève même. Nous passons à côté de la frégate du Prince Rodolphe qui est mouillée là et nous nous rapprochons davantage du rivage pour y jeter l'ancre. Les chaloupes sont aussitôt mises à la mer et je descends dans la première qui gagne la terre aussitôt.

La mer est relativement calme, cependant nous voyons la lame se briser en jaillissant sur des récifs qui s'avancent droit en face de la ville, car Jaffa n'a pas de port, et l'abordage dans les gros vents y est fort difficile et souvent impossible.

Comme à Ismaïlia, nous trouvons toute la ville en habits de fête, en vue du Prince Rodolphe qui doit incontinent y descendre. De notre chaloupe le coup d'œil est vraiment enchanteur. Toutes les terrasses sont couvertes de gens avides de voir l'héritier de la couronne d'Autriche; les femmes surtout, avec leurs longs voilas blancs qui les enveloppent jusqu'aux pieds, produisent dans l'ensemble une variété de tons des plus agréables. En moins de cinq minutes nous avons franchi 1 espace et je mets le pied sur les rochers qui bordent le rivage, à quelques pieds seulement des murs qui entourent la ville. Nous trouvons

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la rue que nous devons suivre occupée par une foule compacte, mais deux files de soldats tiennent le milieu libre à travers lequel nous passons jusqu'au couvent des franciscains, qui n'est qu'à quelques pas seulement de l'endroit du débarquement.

Jaffa. — La maison de Simon-le-Curroyeur. — Les jtfrdins; la chambre des pestiférés. — Le départ: nus montures. — La fontaine Abou-Nabbout ; la demeii! e de Tabitbe. — La plaine de Saron. — Lydda; Ramleb. — L'atelier de Nieudéme. — La tour des 40 martys. — Latronn ; Emmoas. — Saris. - Abougoscb. — Vue de S. Jean in-Montana j Torrent du Térébintbe — Vue de.Betbléem, du mont des Oliviers, de Jérusalem ; entrée dans la ville sainte.

Jaffa ou Japha est l'ancienne Joppé de l'écriture. C'est une ville des plus anciennes du inonde ; certaines traditions veulent même qu'elle existât avant le déluge. Détruite par le cataclysme, le fils de ÎNoé Japhet l'aurait rebâtie et lui aurait donné son nom. Quelques uns veulent aussi que ce soit là < ue Noé aurait construit son arche. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette ville est très ancienne. C'était le seul port de imer que possédassent les Israélites. C'est à Jaffa que le roi de Tyr, Hiram, taisait transporter les précieux bois de cèdre qu'il tirait du Liban et qu'il livrait à Salomon pour la construction du temple du très-Haut. C'est aussi à Jaffa que le prophète Jouas s'embarqua sur un vaisseau taisant voile pour Tharsis, pour se soustraire à l'ordre du Seigneur d'aller prêcher la pénitence à Ninive. On sait le naufrage qui s'en suivit et comment le prophète fut remis sur le rivage par une baleine qui l'avait avalé. Tour à tour possédée par les Machabées, les Romains, les Arabes, les Perses, les Turcs, les Egyptiens, elle fut autant de fois détruite, et rebâtie. S. Louis l'entoura d'une muraille flanquée de vingt quatre tours que le sultan Ribars rasa quelques années plus tard.

Mal bâtie, à rues étroites, tortueuses et malpiopres, la ville ne renferme plus aujourd'hui que 6,000 habitants, dont un millier à peu près sont catholiques, les musulmaus seuls y comptant pour plus de 4,000.

Nous étions à peine rendus avec nos bagages au couvent des PP. franciscains, que le Prince Rodolphe opéra son débarquement, et vint aussi saluer les bons religieux. Nous venions de terminer notre Te Deum, pour lemercier Dieu de notre heureuse navigation, qu le Prince se présenta pour y accomplir le même acte de religion. Le P. Gardien le reçut à la porte de l'église et lui présenta l'eau bénite et l'encens.

On se montre généralment avide de voir les grands personnages, ceux que leur naissance, leur génie ou leurs vertus élèvent au dessus du commun des hommes; on se plait à rechercher dans leurs traits quelques rayons de cette autorité émanée de Dieu qui s'est reposé sur eux, quelques signes extérieurs des privilèges dont les a favorisés la Providence ; mais tous ceux qui ont épié dans ces sentiments la renconbe du Prince Rodolphe à son débarquement à JafFi, ont été grandement déçus dans leur espérance, surtout en examinant sa mise. En simple habit de chasse à petits carreaux gris et noir avec culottes se terminant au dessus du genou, on aurait plutôt reconnu, dans cet accoutrement, an vulgaire coureur de taillis, que l'héritier de la couronne de l'un des plus vastes empires du monde. Son précepteur, son oncle, Pex-Grrand Duc de Toscane, malgré ses cheveux blancs, portait aussi le même costume. Du reste, pour le Prince, bonne figure, teint blond, traits réguliers, front large et découvert, et rien qui dénote la morgue et les sottes prétentions. Sa tenue pendant la cérémonie religieuse fut tout-à-fait digne et respectueuse.

Comme le départ avait été fixé pour les deux heures de l'après midi, on s'empresse dès le matin défaire quelques petites excursions dans la ville.

Et tout d'abord nous taisons la connaissance du Frère Liévin, qui doit nous guider dans toutes les pérégrinations que nous aurons à faire dans la Terre-Sainte et la Syrie. Depuis vingt-deux ans, ce bon Frère est presque constamment occupé à conduire ainsi des voyageurs dans tous les endroits mémorables de cette contrée, faisant le trajet de Jérusalem à Beyrouth et Baalbek jusqu à quatre et cinq

1 92 DE QUÉBEC A JÉRTJSi LEM

fois chaque année. Le Frère, qui n'a encore que la so:xantaine, a la barbe et les cheveux tout blancs, ce q ri n'em pêche pas qu'il puisse mettre à bout les plus forts cavaliers qui entreprendraient de le suivre. Il est flammand d'origine. Il est l'auteur du Guide Indicateur de la Terre-Sainte, que tous les pèlerins des Saints-Lieux ont constamment à la main. Ayant fait une étude spéciale de tous ces lieux, il est lui-même un livre vivant et des mieux renseignés. A chaque endroit rendu mémorable par quelque fait saillant, il nous fait l'historique du lieu, nous rapporte le fait, et sait s'arrêter aux preuves les plus convainquantes, lorsqu'il y a eu dissidence sur quelque point.

Nous allons à sa suite, à quelques pas seulement du couvent des PP., mais à travers des montées, des descentes, des voûtes, des couloirs tortueux où le meilleur chien de race pourrait se perdre, visiter la maison de Simon-le-Corroyeur, où logeait l'Apôtre S. Pierre et où i' reçut les envoyés du centurion Corneille, de Césarée. Ayant vu en révélation des anges descendre du Ciel une nappe remplie de toutes sortes d'animaux, purs et impurs, qu'on lui offrait en nourriture, il comprit que la rédemption n'était pas seulement pour les entants d'Israël, mais quelle devait s'étendre à tous les gentils, aussi enrola-t-il avec joie Corneille parmi les enfants du Christ. La maison est aujourd'hui convertie en une petite mosquée, n'ayant rien de remarquable ; son mihrab (1) est sans aucun ornement et son pavé est recouvert d'une simple natte.

Nous passons dans le marché qui n'a de remarquable qu'une grande variété de costumes de toute description. On y voit force étalages d'oranges et de citrons, principale production de Jaffa. Nous y voyons aussi des femmes avec des paniers d'amendes toutes vertes, qu'on mange en entier avec le brou. ,Vq\\ goûte une, je lui trouve une saveur acide assez agréable, mais je ne puis me défendre de condamner la vente de fruits encore tout verts, n'étant guère qu'à mi-grosseur, lorsque parvenus à

( 1 ) Le mihrab est une niche plus ou moins riche, dans les mosquées vers laquelle tous les musulmans se tournent en priant. Le mihrab e.«t toujours placé du côté de la Mecque.

maturité, ils auraient double valeur. C'est l'enfant gourmand qui ne saurait attendre et qui satisfait son goût de tout ce qu'il rencontre.

En poursuivant vers le N. E , on rencontre de magnifiques jardins ou plutôt vergers, car ce sont bien plus les arbres fruitiers, orangers, citronniers, grenadiers, vignes, bananiers, etc., qui les rendent célèbres, que la culture qu'on leur donne, laquelle très souvent est fort négligée» Je vois là des oranges grosses comme je n'en avais encore jamais vu ; c'est comme des moyennes citrouilles. Les marins, dit-on, perçoivent jusqu'à deux lieues en mer les effliues de ces arbres fruitiers loisqu'ils sont en parfaite floraison.

Au delà de ces jardins, tout près de la mer, se trouve un couvent d'Arméniens schématiques, dans lequel on montre aux voyageurs la salle des pestiférés, c'est-à-dire, cette salle où. l'on prétend que .Napoléon fit empoisonner ses soldats atteints de la peste, pour leur épargner d'être massacrés par les Turcs après son départ.

Nous prenons le dîner dans le réfectoire des Pères et aussitôt après on s'occupe des préparatifs du départ.

Nous avions retrouvé nos selles européennes parmi les bagages débarqués du Scamandre, et les avions remises aux moukres(l) chargés de nous conduire.

Nos montures occupent presque complètement une petite rue inégale, tortueuse, pavée en pierres mal jointes, tout en arrière du couvent; je vais y faire une visite C'est à peine si je puis me frayer un chemin à travers les chevaux, mulets, ânes, pressés les uns contre les autres. Je parviens à la fin à retrouver ma selle numéro 35, sur un jeune cheval de fort belle apparence. Je retourne au couvent pour prendre mon ombrelle et attendre l'heure du départ.

Il est 2 heures passées et ordre est donné de monter à cheval. Je passe de nouveau à travers les montures, mais sans pouvoir retrouver la mienne, on les avait changées

( 1 ) Le- monkres ou muletiers sont de vigoureux jeunes gens chargés du soi » ues bêles dans les caravanes.

de place. Presque tons les pèlerins étaient déjà en selle et j'étais encore à chercher mon jeune cheval. Il se trouvait bien encore près de moi un cheval sans cavalier, mais il portait une selle arabe, et je tenais à conserver l'européenne que j'avais achetée à Paris. Ne voulant pas ainsi faire l'échange, force m»1 fut de faire l'inspection des selles pour retrouver mon numéro 35. Je le retrouve à la fin, occupé par un cavalier qui paraissait s'en accommoder fort bien. Permettez; vous avez sans doute apporté une selle de France. — Pas du tout; j'ai pris la première monture prête que j'ai rencontrée. — Et de cette façon vous vous êtes emparé de ma propriété, car cette selle, numéro 35 a été, par moi, achetée à Puris ; je vous prierai de vouloir bien me la céder — C'est bien dommage, car je m'en trouvais fort bien.— Je veux le croire, mais puisque vous vous êtes résigné aux selles arabes, veuillez aller jouir des agréments qu'elles présentent, en prenant cette monture qui reste encore inoccupée. Et là dessus, mon compagnon laisse la place, que j'occupe aussitôt.

Je me trouve fort bien assis et reconnais ma j^une bête. C'est un étalon arabe de 4 ans, fort élégant, mais qui parait montrer un peu trop de pétulance ; il avance, recule, frappe le pavé de ses fers, mordille ses voisins, et ne peut rester tranquille. — De grâce, dis-je, partons bientôt, car je crains quelque accident.

Voulant ie retenir plus tranquille, je saisis les rênes ; et le voilà aussitôt à reculer, heurtant de son arrièretrain et chevaux et cavaliers, au grand mécontentement de ceux-ci, qui ont aussi peine à retenir leurs bêtes. N'ayant ni éperons ni courbache, je le frappe de mon ombrelle; mais mon animal va toujours à reculons, jusqu'à ce que rencontrant un étalage d'oranges que tenait une bonne femme, il renverse la table au grand effroi de la marchande, et va s'appuyer la croupe sur la maison voisine pour se cabrer. Mais un moukre, en mâchant force gros mots arabes que je ne puis comprendre, a déjà saisi la bride et ramène l'animal à la raison. Allons, di^-je, ça débute assez mal ; espérons que ça tournera bientôt autrement.

Enfin nous voila en marche, et mon animal se tranquilise à mesure que nous avançons.

Nous avons à peine franchi les limites de la ville, que nous nous trouvons dans une allée bordée de chaque côté d'une haie d'énormes nopals, étalant leurs épines en rosettes à travers lesquelles se montrent fréquemment les têtes hideuses de nombreux lézards noirâtres nous regardant passer; ces haies séparent la route de vergers sans fin d'orangers, de citronniers, de grenadiers en fleurs qui embaument l'air de leurs émanations. Les orangers, en même temps qu'ils plient sous le poids de leurs pomirn-s d'or, nous montrent des fleurs tout épanouies, principal foyer de leurs parfums; les citronniers retiennent encore la couleur verte à leurs fruits ; et les grenadiers étalent leurs fleurs semblables à des roses écarlates du plus vif éclat. Ça et là, au milieu de ces vergers, se montrent des bananiers au feuillage tout tropical. Ces feuilles minces, longues souvent de 6 à 8 pieds sur une largeur de 15 à 18 pouces, à limbe lisse, d'un vert, souvent lavé de pourpre, aux bords gracieusement ondulés, me rappellent ces goémons qu'on rencontre se promenant avec les courants aux bords de la mer. Et comme protecteur de tous ces arbres de médiocre hauteur, les fiers palmiers lancent de ci de là vers le ciel leurs parasols de verdure couronnant leurs tiges grêles et nues.

De temps eu temps aussi sur le bord de la route, je renouvelle connaissance avec un arbre que j'ai rencontré la première fois en Géorgie et en Floride, c'est le mélia azédarach. Cet arbre, comme l'oranger, le citronnier, le grenadier, etc., n'est pas indigène ici, mais y a été importé de la Perse depuis longtemps, et s'y est pour ainsi dire naturalisé. 11 fournit de superbes sujets pour l'ornementation des rues, sa taille ne dépassant pas la moyenne, son tronc étant toujours droit et uni et sa tête se couvrant au printemps d'une masse compacte de fleurs d'un beau blanchâtre lilacé. Les rues du Caire et d'Alexandrie nous en montrent de nombreux spécimens de la plus belle venue.

19 6 DE QrÉBEC A JÉRUSALEM

Orangers, citronniers, grenadiers, palmiers, bananiers, cyprès, mûriers, sycomores, etc., le botaniste reconnaît de suite qu'il est ici en pleine végétation tropicale, et il cherche en vain des représentants des productions de nos climats du nord»

Après environ 20 minutes de marche, nous rencontrons une riche fontaine en marbre blanc sur une place ombragée de cyprès et de sycomores. C'est la fontaine d'Abou-Nabbout, du nom du gouverneur de Jaffa, qui la fit construire au commencement de ce siècle. C'est à quelques pas seulement au nord de cette fontaine, dans un vieux cimetière qu'on commence à livrer à la culture, que se trouve les ruines de la maison de Tabithe, cette sainte veuve que ressuscita l'apôtre S» Pierre, comme on le lit aux actes des apôtres.

En ce temps là, disent les Actes, il y avait à Joppé, une femme de grande réputation par sa sainte vie et ses œuvres de charité, du nom de Tabithe. Cette femme étant venue à mourir, on envoya à S. Pierre qui était alors à Lydda pour le prier de venir à Joppé sans délai. Pierre s'y rendit avec les délégués, et arrivés à la maison de la morte, les veuves et les pauvres femmes qui y étaient réunies attendrirent l'apôtre en lui montrant les habits dont elle les avait revêtues et en déplorant la perte de leur bienfaitrice. Pierre après s'être agenouillé pour prier, dit ensuite à la morte : Tabithe, lève-toi ; aussitôt elle ouvrit les yeux et se mit sur son séant. Et l'apôtre la rendit toute pleine de vie à ses protégées.

On montre des loges sépulcrales dans l'une desquelles la tradition veut que la sainte femme ait été inhumée, et tous les ans, le IVe dimanche après pâques, il se fait là un grand concours de peuple pour honorer les vertus de Tabithe et le miracle dont elle fut l'objet.

Laissant à gauche la fontaine d'Abou-Nabbout, nous passons bientôt à droite la 1ère tour. Ces tours ou corps de garde ont été érigées en 1860, par le Pacha de Jérusalem Souraya, contre le brigandage des bédouins. Elles sont échelonnées de distance en distance sur la route de

Jafîk à Jérusalem et occupées chacune par deux soldats de la troupe irrégulière appelés Bachibouzouks (gendarmes.)

Nous sommes maintenant dans la fameuse plaine de Saron, vantée par le prophète Isaïe. C'est ici que Samson incendia les blés des Philistins en attachant des flambeaux à la queue de renards qu'il lança au milieu de leurs moissons. La plaine qui s'étend de la mer aux montagnes de la Judée, mesure 8 lieues de large sur environ 80 de longueur. Le sol est une argile sablonneuse des plus fertiles, aussi trouve-t-on tous les endroits non mis en culture couverts d'un riche tapis de verdure, qu'émaillen! des fleurs sans nombre, parmi lesquelles dominent surtout l'anémone et la tulipe en certains endroits. Quelle population ne pourrait pas nourrir une telle plaine si elle était de toute part livrée à une culture intelligente ? Nous passons par- Ibis à travers des blés que nos montures dépa&sent à peine et dont les lents balancements au souffle du zéphir dénotent le poids qui allourdit leurs épis.

Nous poursuivions tranquillement notre route, lorsqu'un compagnon en arrière de moi, tomba de son cheval, par suite d'un faux pas qu'avait fait l'animal en mettant le pied dans un trou. M'étant retourné pour voir ce qui en était, je ne sais quel mouvement j'imprimai à mes rênes, mais voila mon animal, que je croyais désormais paisible, qui reprend sa course à reculons, heurtant les montures qui m'avoisinent ; il se trouve bientôt sur une lourde voiture à trois chevaux qui nous suivait. Arrêté dans sa marche, il se cabre presque verticalement, si bien que le pôle de la voiture vient me frapper entre les épaules en menaçant de me faire rouler sous les pieds des bêtes. Les chevanx de la voiture opèrent aussi un mouvement de recul, et voila le véhicule qui menace de déverser son contenu dans un fossé que nous longions. J'allais être désarçonné, lorsqu'arrive un moukre qui saisit mon animal à la bride et me permet de descendre. — Lh ! nous crie l'arabe, rien de surprenant, vous menez ce cheval au Pet. — Mais que voulez-vous dire? — Vous ne tirez qu'une rêne à la fois. — Mais n'est-ce pas ce qu'il faut

faire, quand nous voulons changer de direction ? — Et non, il faut toujours tirer les 2 rênes à la l'ois ; portani la main à droite, si vous voulez aller de ce côté là, et à gauche si vous voulez aller de l'autre. —C'est ce que j'ignorais ; mais pour cet animal, vous le mènerez au filet ou à la cordelle comme bon vous semblera, pour moi, je n'en veux plus; il m'en faut un autre.

Et tous mes compagnons d'approuver ma décision, surpris qu'ils étaient que l'animal ne m'eût désarçonné par ses cabrements. — Alors, dit le moukre, nous allons changer, vous allez prendre mon mulet et je monterai votre cheval. — Très bien, changez les selles. — ISous los changerons ce soir, à Ramleh. — Mais non, que ce soit de suite; puisque j'ai fait les frais d'acheter une selle européenne à Paris, je veux m'en servir, et ne pas m'exposer à me blesser avec vos affreuses selles arabes.

Si jamais je me suis applaudi d'avoir tait un échange, c'est bien cette fois ; car j'eus dans ce mulet, sans contredit la meilleure bète de toute la caravane. Animal paisible, au pas sûr et long, je n'avais qu'à le laisser faire dans les pas difficiles et je n'avais rien à craindre. Aussi ne voulus-je plus m'en séparer du reste du voyage.

Continuant notre route, nous passons bientôt après la 2e tour de garde, puis, plus loin, la troisième, et tombons dans une forêt de vieux oliviers. Cette forêt doit son origine à Colbert, ministre de Louis XIV, qui avait établi une ferme en cet endroit. Napoléon I, dans son trajet à S. Jean d'Acre, campa à l'ombre de ces oliviers.

Après la 4e tour de garde, nous passons devant un gros village arabe, Sarfand, dans le voisinage duquel se trouvait autrefois G-eth qui fut la patrie de G-oliath, de ce géant que terrassa David d'un coup de fronde. Geth, qui n'est plus aujourd'hui qu'un amas de ruines, possédait autrefois un roi.

Un peu plus loin, nous laissons à gauche la 5e tour de garde, et après quelques minutes seulement, nous entrons

•dans Ramleh où nous pénétrons jusque dans la cour du couvent.

Telle est la route qui mène directement à Ramleh; ■ceux qui préfèrent passer par Lydda, doivent, après la rencontre de la 1ère tour, à un certain Ouéli (1), prendre une route à gauche, et, après avoir passé plusieurs villages musulmans, ils arrivent à Lydda ou Diospolis, qui est l'ancienne Lod de la Ste Ecriture. Lydda, qui ne compte que quelques catholiques seulement, a une population de 5,000 habitants à peu près. Elle est sale et mal bâtie et n'a de remarquable que l'église S. Georges qui possédait autrefois le corps de ce martyr, dont il était originaire, et l'emplacement de la maison d'Enée, ce paralytique que guérit le prince des Apôtres. S. Pierre, disent les Actes, •étant venu visiter les saints qui étaient à Lydda, y trouva Euôe que la paralysie retenait cloué sur son grabat depuis huit ans. Euée, dit l'apôtre, lève-toi, et fais toi-même ton lit. Et le paralytique se leva guéri.

De Lydda la rouie ramène à Ramleh où Ton arrive après moins d'une demi-heure de marche.

A Ramleh, comme à Jaffa, et comme nous les trouvons encore à Jérusalem, Bethléem, Nazareth, etc., nous sommes hébergés par les Pères franciscains, qui accueillent avec bonté tous les pèlerins qui se présentent, à quelque nationalité qu'ils appartiennent et quelque soit la religion qu'ils professent. Admirable institution que ces couvents d'hospitaliers ! Le pèlerin en Terre-Sainte, grâce au dévouement des généreux enfants de S. François, de ces pauvres volontaires qui se fout, par esprit de pénitence, les serviteurs de tous, est sûr d'être accueilli partout par des frères, qui souvent, comme à Ramleh, ne comprendront pas même son langage, mais toujours, par des signes de bienveillance, sauront lui faire comprendre qu'il peut compter sur leur abnégation et leur dévouement pour les soins matériels de la vie, soins qu'il chercherait vainement à se procurer à prix d'argent dans la plupart des lieux qu'il aura à visiter.

(1) Ouâh, petit w«uuru«al fu»<*W*.

Brisé par la fatigue, épuisé par la chaleur, il trouvera partout des figures sympathiques, qui oublieront leur pauvreté volontaire, pour mettre à sa disposition un comfort précieux, que les bourses les mieux garnies seraient encore impuissantes à acquérir ; et tout cela gratuitement, pour le seul avantage de fournir à des chrétiens les moyens de mieux connaître J. C, et à ceux qui le méconnaissent encore, l'occasion de remarquer comment ses disciples pratiquent les préceptes de charité fraternelle qu'ils ont reçus de lui.

Les franciscains ne possèdent pas de couvent proprement dit à Ramleh, il n'y ont qu'une hôtellerie que déservent 5 ou 6 Pères italiens ou espagnols.

A peine sommes-nous descendus de cheval, dans la cour du couvent, que les moukres viennent s'emparer de nos bêtes, et que nous pénétrons à la suite des Pères qui viennent nous saluer, sous leur toit hospitalier. Mous trouvons dans le passage même nos menues malles déjà rendues avant nous, et notre Président nous distribue aussitôt nos chambres où nous sommes libres de nous retirer de suite. Mais nous profitons des quelques heures de clarté qui nous restent encore pour visiter un peu la ville, malgré l'extrême fatigue dont chacun se plaint. La plupart montaient à cheval pour la première fois, et tous étaient harassés d'une aussi longue course comme début sous ua tel climat. Ceux surtout qui avaient fait le trajet sur des selles arabes, pouvaient à peine marcher. Ces selles, à rembourrage très dur, ont le dos presque plat et fort large, de sorte que leurs côtés viennent en peu de temps à paralyser les muscles des cuisses.

Nous nous rendons d'abord sur la terrasse de l'hospice, d'où nous jouissons d'un magnifique point de vue, pouvant presque d'un seul coup d'œil embrasser la vaste plaine de Saron, depuis le Carrael qui la borne au nord en se joignant à la mer, jusqu'à Gaza où elle se perd dans le désert. De ce point de vue, là plaine n'est qu'un immense tapis de verdure, émaillé ça et là de villages arabes qui se dessinent sur toutes les éminences par leurs constructions gTis-

sombre sur le fond commun, lorsque des palmiers, comme à Bir-Zébak, Lydda, etc., ne viennent pas les distinguer davantage.

Nous visitons d'abord la vieille église S. Jean-Baptiste, où le général Bonaparte fit dresser des ambulances sur les tombes des anciens croisés; cetie église, à trois nefs terminées par autant d'absides, est aujourd'hui convertie en mosquée. Puis nous passons aux vasques de Ste Hélène ; immense citerne dans laquelle nous dessendons par 27 marches. Nous nous trouvons alors dans un souterrain soutenu par 27 arches répondant à autant d'ouvertures par où les eaux du ciel venaient dans le réservoir. Puis enfin nous abordons la Tour des quarante martyrs. Vaste construction aujourd'hui abandonnée et ouverte à tous les vents, n'occupant pas moins de 100 mètres carrés* La tradition veut que ce soit là le tombeau des 40 martyrs de îSébaste en Arménie, qu'on aurait rapportés là; et d'autres prétendent aussi que la Ste Famille, dans sa fuite en Egypte, se soit reposée en cet endroit ; mais ces deux traditions ne paraissent pas mieux appuyées l'une que l'autre, je serais plutôt porté à croire avec le Frère Liévin, que c'est là un ancien caravansérail à la disposition des voyageurs, comme on en voit encore en beaucoup d'autres endroits.

Nous rentrons au couvent sur les sept heures, des mieux disposés pour faire honneur à la table des bons religieux.

Ramleh est l'ancienne Arimathie, patrie de Joseph d'Arimathie et de Nicodème qui tous deux ensevelirent le corps du Sauveur. On sait que Joseph d'Arimathie faisait partie du sanhédrin ou sénat des Juifs qui condamna Jésus, et qu'à plusieurs reprises, cet homme droit prit la défense du juste et s'efforça de le sauver. Quant à Nicodème, c'était un ouvrier en bois; on veut que ce soit lui qui ait le premier représenté le Christ en sculpture, et on tient comme sorti de ses mains le crucifix miraculeux que l'on vénère encore dans l'église de Lucques en Italie.

Le couvent des frauciscains est bâti sur remplacement do la demeure de Nicodème, et, à l'entrée de l'églis«.

20"? DE QUÉBEC A jfcRTTSALEM

se voit son atelier même qui est converti en chapelle et dans lequel nous pûmes célébrer le lendemain.

Le souper terminé, nous nons rendîmes presque de suite à l'église pour la prière du soir, et chacun ensuite gagna sa chambre, tous se sentant pressés de se livrer an sommeil ou du moins de prendre un peu de repos.

Mardi 29 mars.— Le départ ayant été fixé la veille à 5 heures, dès les 4 h. les messes se célébraient aux différents autels. J'eus la chance de pouvoir célébrer dans l'atelier même de Nicodème.

La tasse de café noir (sans lait) qui fait à elle seule, avec un morceau de pain, le déjeûner en Orient,, est bientôt prise, et dès avant 6 h. nous sommes tous à cheval et en route pour Jérusalem, que nous devons atteindre vers les 5 h.

Nous traversons un cimetière musulman, et nous re^ prenons aussitôt la grande route à travers la plaine de Saron. La plaine est à peu près la même qu'en avant de Kamleh, des champs cultivés par-ci par-là, et en certains endroits une telle profusion d'anémones, qu'elles forment un tapis continu du rouge le plus vif. Près des pièces cultivées nous voyons une quantité considérable d'énormes bulbes que la charrue a retirés du sol. Ils égalent les navets ordinaires en grosseur et on en remplirait des voitures. Ce sont ceux des asphodèles, Asphodelus luteus. Nous passons successivement les tours de garde Nos 6 et 1. Après cette dernière, on voit sur le sommet d'une colline à gauche Abouchoucheh, qui occupe l'emplacpment de l'ancienne ville de G-ezer, qui avait pour roi Horam, lors de Fentrée des Israélites dans la terre promise.

Nous rencontrons ça et là des ruisseaux coupant la route que nous traversons sur des ponts en maçonnerie.

Après la 10e tour de garde, nous entrons à gauche à Latroun, qui ne se compose que de quelques maisons. D'après la tradition, ce serait là la patrie du bon larron, l'Egyptien Dismas. On veut que la Ste Famille, lors de sa fuite en Egypte, ait cherché un refuge dans la cabane d«î c^t heureux brigand, ou plutôt du père de ce célèbre larron. Celui qui devait le premier entrer dans le Uiel à la suite du

Sauveur, enfant alors, était déjà rongé par la lèpre. Sa mère ayant lavé son enfant dans l'eau qui avait servi au même usage à la Ste Vierge, l'enfant fut sur le champ guéri de sa hideuse maladie, ce qui ne l'empêcha pas d'exercer pins tard le brigandage à la suite de son père, jusquà ce qu'étant tombé entre les mains de la justice, il fut condamné à expier ses crimes sur la croix en compagnie de Jésus. Mais la grâce qui l'avait prévenu dès son enfance, lui parla encore à ses derniers moments, et il fut assez heureux pour suivre son inspiration. "Seigneur," dit-il, "je n'ai que ce que j'ai mérité, mais vous, vous êtes l'innocence même; souvenez-vous de moi lorsque vous serez dans votre royaume. — En vérité, je vous le dis, répliqua le Christ, aujourd'hui même, vous serez avec moi en paradis. "

Latroun qui a possédé autrefois une belle église, n'est plus habitée aujourd'hui que par quelques fellahs et par deux bachibouzouks.

A quelques arpents seulement de Latroun, se trouve Amoas qui est l'ancienne Emmaus où Judas-Macchabée délit G-eorgias le général de l'armée d'Antiochus Epiphane, roi de Syrie. Les grecs lui donnèrent le nom de Nicopolis qu'elle porta longtemps. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un petit village qui n'a de remarquable que les ruines d'une ancienne église qu'on était à déblayer au moment où nous la visitâmes. Une partie de l'abside avec le commencement des trois nefs étaient déjà découverts jusqu'aux dalles de marbre qui ornaient le pavé. Quelques auteurs veulent qu'Emmaus-Nicopolis soit i'Emmaus de l'Evangile, où le Sauveur se lit connaître aux deux disciples le jour même de sa résurrection. On ajoute qu'une religieuse Carmélite, morte dernièrement en odeur de sainteté à Bethléem, qui avait déjà opéré plusieurs miracles, aurait prédit qu'en y faisant des fouilles, on trouverait une inscription qui ferait disparaître tous les doutes et établirait définitivement que c'est là même que le Sauveur s'est montré aux deux disciples. En attendant, je pense qu'il est plus sûr de s'en tenir au texte de S. Luc et à l'opinion du Fre Liévin, qui tfet une autorité en fait de géographie dy§ Lieux-Saints,

et de ne tronver le véritable Emmaus qu'à Quobèbeh qui est à 60 stades de Jérusalem et non à Amoas-Nicopolis qui en est à 160.

A partir de Latroum, nous laissons définitivement la plaine de Saron pour entrer dans la chaîne des montagnes de la Judée. Nous laissons la vie, l'aspect riant et fertile de cette immense plaine, pour gravir ces monts nus. arides et désolés, où de rares bruyères, quelques houx misérables et d'autres arbustes épineux suffisent à peine à cacher ça et là les assises crayeuses qui s'étalent de toutes ports. Ce ne sont pas ici des mamelons arrondis, des têtes gracieuses revêtues d'une chevelure d'arbres et d'arbrisseaux ; mais partout se montrent, comme entassés les mis sur les autres, tant les dépressions qui les divisent sont étroites, des sommités de pierre gris-jaunâtre, réfléchissant les rayons du soleil, en retraite les unes sur les autres, à cassure tranchante, que sillonnent par-ci par là des torrents maintenant à sec, mais qui dans la saison des pluies forment des courants impétueux pour les laver et les ronger.

Nous passons bienlôt la lie tour de garde, ^t nous nous enfonçons dans une gorge à pente assez prononcée qui suit un torrent maintenant sans eau et que nous traversons plus loin sur un pont en maçonnerie.

Nous faisons la rencontre, au détour d'un monticule, de trois femmes portant sur leurs têtes de lourds fagots qu'elles viennent d'arracher au flanc de la montagne. Je dis arracher, car la racine qu'elles ont conservée se montre plus volumineuse, et par conséquent plus précieuse comme combustible, que la tige grêle et tortueuse de ces arbrisseaux épineux. Vêtues d'un simple sarreau en toile bleue, sale et tout effrangé, elles le relèvent jusqu'à la hauteur du genou pour n'en être pas embarrassées dans la marche, et le retiennent serré à la taille par une corde à laquelle est accrochée la serpette qui leur a servi pour leur extraction et leur émondage. Les pieds et les jambes nues, elles cheminent ainsi à travers épines, cailloux pointus et autres aspérités de la route, sans tenir compte du soleil qui leur rôtit la figure et la poitrine qu'elles ne prennent aucun soin de se couvrir. Leurt

charges paraissent énormes, aussi les voit-on souvent plier sous le i'aideau, et s'aider les unes les autres pour bien asseoir lô faisceau sur leurs têtes. Quel esclavage ! et dire que ces misérables, qui toutes trois, il est possible, appartiennent au même maître, au même tyran, auront peut-être encore à goûter du bâton une fois arrivées au logis, pour n'avoir pas allourdi davantage leurs fardeaux en les faisant plus amples. Que n'ouvrent-elles les yeux, ces esclaves des hommes et du démon, aux lumières du chiistianisme, qui les affranchirait de la double servitude à laquelle elles sont soumises !

Mais déjà les 12e et 13e tours sont franchies, et nous passons dans la vallée des vieux oliviers de Saris, l'ancienne Sarirn où David s'arrêta dans sa fuite avec sa troupe, et après quelques minutes, nous touchons Abougosh, où nous nous arrêtons sur le penchant d'une colline semblablement couverte d'oliviers pour y prendre le dîner. Des tapis sont étendus à l'ombre sous les vieux arbres, et rangés autour, assis sur nos jambes, à la façon des anciens patriarches et des habitants du jour de ces contrées, nul ne se plaint du manque de siège, trop heureux sommes-nous, de voir étalés devant nous, œufs durs,quartiers d* poulets, oranges, etc., qui vont renouveler nos forces pour nous permettre de continuer notre route incontiuent.

Pour moi, suivant mon habitude, le repas est bientôt pris, et pendant que la plupart se livrent à une sieste sur les tapis mêmes qui nous ont servi de nappes, j'inspecte les broussailles du voisinage à la recherche de fleurs et d'insectes. Je suis bientôt rejoint par M. Gasnault-G-uérin, qui lui, fait une revue de tous les cailloux qui jonchent le sol, dans l'espoir d'y rencontrer quelques spécimens de minéralogie dignes d'intérêt. Nos goûts communs nous rapprochant, nous devenons de ce jour deux compagnons inséparables pour poursuivre nos chasses et no, recherches. Plus heureux que lui, pendant qu'il ne trouve autre chose que des débris de la roche qui forme les montagnes que nous traversons, je cueille d'abord parmi les plantes : deux papavéracées, le coquelicot commun, Papaver rhœas, et un autre que je crois

être le Pa paver dubium. Je suis tout surpris de tomber tout à coup sur de larges talles de mignonette tout en fleur, je m'empresse de les flairer, à ma grande surprise, elles sont inodores ; je reconnais alors, au calice à 4 divisions, que j'ai affaire au Reseda hiteola. Un petit arbrisseau, à fleurs papilionnacées d'un jaune brillant, se montre en si grande quantité qu'il forme de larges massifs en certains endroits ; je crois d'abord reconnaître le genêt commun avec lequel j'avais fait connaissance sur la montagne de Lourdes, mais examiné plus attentivement, je constate que c'est une espèce différente, c'est le Genista monosperma, le notem des Arabes.

Quant aux insectes, s'ils ne sont pas nombreux en espèces, les individus par contre se montrent en quantité considérable. Je prends d'abord sur le bord du chemin des bousiers à pattes postérieures très longues, qui leur servent à rouler dans des trous préalablement creusés, des boules de fiente dans lesquelles ils déposent leurs œufs et dont se nourriront leurs larves, c'est le Sisiphus muricatus ; puis, sur le genêt, une grosse cantharide brune, avec le devant du prothorax rouge, c'est ÏEpicauta verticalis, llliger, je pense ; puis 2 espèces d'Andrènes et un Iialiclua, l'une des Andrônes et ÏAndrena rutila de Spinola, si je ne me trompe etc., etc.

Abougosch, an pied de laquelle nous reposons, est l'ancienne Caria thiarim de l'Ecriture sainte. C'est dans la maison d'Abinadab, à G-abâa, sur la hauteur de Cariathiarim, que demeura pendant 20 ans l'arche d'alliance et d'où David vint la chercher pour la transporter à Jé&usalem, chantant et dansant devant elle pour témoigner sa joie; environ 1033 avant J. C.

Cariathiarim est aussi la patrie du prophète Uri, qui fut mis à mort par le roi Joachim pour avoir prophétisé contre sa ville.

Au N. O. du village on voit une construction qui se distingue de toutes les autres par ses dimensions, c'est l'Eglise de S nnt-Jérémie, que les musulmans en 1489 enlevèrent aux chrétiens après avoir massacré neuf Pères

Dt QUÉCEC A JÉRUSALEM 207

franciscains qui en avaient la garde; cette église est ajourd'hui dans un triste état d'abandon et de délabrement, servant souvent à loger les chevaux et autres bêtes de somme des voyageurs.

Il est déjà 2h. passées, la sieste est terminée et l'ordre de partir est donné. Chacun de reprendre sa monture et de se remettre à son rang pour la marche.

Mais voici qu'une dame anglaise, avec deux cavaliers qui la suivent, s'en vient traverser la troupe de notre caravane encore toute pêle-mêle sur la route. Le cheval de la dame heurte celui d'un des nôtres qui n'étant pas suffisamment retenu par son cavalier, se tourne aussitôt en travers et envoie force ruades au nouveau venu. La dame do crier alors avec effroi et toute prête à rouler sur le sol, lorsque les moukres viennent saisir les bêtes, et déposer la cavalière sans connaissance sur le bord de la route. On craignit un moment qu'elle n'eut les jambes cassées par les ruades reçues, mais heureusement que les deux bêtes étaient trop près l'une de l'autre, et que les pieds du cheval rueur ne touchèrent qu'au dessous du ventre de l'autre sans atteindre les jambes de la dame. Elle se remit bientôt et en fut quitte pour sa frayeur, sans autre conséquence. Nous conclûmes tout de même de cet incident qu'il faut en toute circonstance veiller attentivement sur nos bêtes, si nous ne voulons pas nous exposer à des accidents qui parfois peuvent être très sérieux.

Nous laissons à droite Soba que nous voyons perchée sur une montagne conique des plus élevées de cette chaîne. îSoba était autrefois une place forte, mais elle fut prise et démantelée par Ibrahim-Pacha en 1834, et n'est plus aujourd'hui qu'un village sans importance d'environ 500 habitants.

Nous descendons plus loin dans une vallée toute plantée d'oliviers, de figuiers et de vignes, cultures qui contrastent agréablement avec les dénudations que nous avons remarquées jusqu'ici. Nous traversons sur un pont en maçonnerie le torrent qui coule au milieu de cette vallée.

A mesure que nous franchissons quelque hauteur, nos regards se portent en avant, pour voir si nous ne découvrirons pas bientôt les constructions de la Ville-Sainte. On se surprend soi-même ému à la pensée que dans quelques quarts d'heure on va fouler le sol le plus saint du monde, celui qui a été arrosé du sang de l'homme-Dieu, on va pénétrer dans Jérusalem, marcher sur les traces de Jésus. Gethsém?ni, le Calvaire, le S. Sépulcre, sont des noms magiques pour le chrétien, dont le souvenir seul évoque dans l'âme je ne sais quoi d'inconnu qui absorbe et qui transporte.

Poursuivant notre route, nous prenons une descente raide et toi tueuse, vers le milieu de laquelle, on nous montre à droite, à quelques milles de distance, S. Jean in Montana, c'est là que Zacharie avait sa maison de campagne et où vint au monde le plus grand des enfants des hommes.

Nous laissons à gauche un village arabe séparé de la route par des champs tout plantés en oliviers, grenadiers, vignes, cognassiers etc., c'est Kalounieh, et continuant la descente, nous traversons au bas, sur un pont en maçonnerie, le torrent du Térébinthe, qui a donné son nom à là vallée qu'il arrose. Le torrent est maintenant à sec, et dans son lit même, nous voyons trois enfants complètement nus qui prennent leurs ébats sur le gravier qui le couvre. On sait que c'est dans le torrent du Térébinthe que David prit les pierres avec lesquelles il terrassa le géant Goliath. Oui, cette vallée célèbre qui aujourd'hui ne fournit pas même aux habitants qui l'occupent de quoi couvrir la nudité de leurs enfants, vit un jour deux armées nombreuses et formidables en présence l'une de l'autre ; sur la gauche celle des Israélites et sur la droite celle des Philistins.

Depuis 40 jours les deux armées étaient en présence sans en venir aux mains, par ce qu'occupant chacun* les hautes montagnes qui bordent le torrent de part et d'autre, il fallait pour se rencontrer descendre dans la vallée et remonter de l'autre côté. Et c'était à qui des deux armées ne s'exposerait pas dans cette position désavantageuse.

Mais l'armée de Saul était déplus terrifiée par les bravades d'un géant Philistin, qui descendait chaque jour dans la plaine pour provoquer et insulter les Israélites m Ce géant était Goliath, de la ville de Greth que nous avons vue dans ia plaine de Saron ; il mesurait six coudées et une palme, et il était tout couvert d'airain, depuis son casque jusqu'à ses bottes et son bouclier, qu'il frappait de sa lance, dont le bois seul avait les proportions d'une rame de bateau. Aucun enfant d'Israël ne voulait aller se mesurer avec ce colosse, lorsqu'un jeune pâtre, du nom de David, arriva au camp envoyé par son père pour voir s'il ne manquait rien à ses frères. Il s'étonne des terreurs d'Israël et s'oflre à aller combattre le géant. C'est que cet enfant, sous sa tunique de berger, portait un cœur de roi, et que tout confiant en Dieu, il avait déjà bien des fois éprouvé son assistance dans des circonstances critiques. On le présente au roi. Saul hésite,, ne voulant pas exposer ce jeune homme à une mort presque certaine. — Seigneur, mon roi, dit l'enfant, ne craignez rien. Lorsque je conduisais mes troupeaux au pâturage, il est arrivé plusieurs fois qu'un ours, un lion venait et emportait une brebis. Je me mettais aussitôt à sa poursuite, et sans autre arme que mon bâton, j'attaquais la bête féroce, je la saisissais à la gorge, la terrassais et l'étendàis morte sur place. Je reprenais ma brebis et retournais joyeux à mon troupeau. Celui qui m'a délivré des griffes des ours et de la gueule des lions, saura bien aussi in'arracher des mains de ce Philistin» Et qui est-il donc cet infidèle pour oser braver ainsi l'armée du Dieu vivant ? Je ne compte ni sur ma force, ni sur mou courage, mai3 uniquement sur l'assistance de ceiui qui trempe les cœurs et dirige les bras de ceux qui combattent en son nom.

Le roi voulut au moins le revêtir de ses armes.— Non, dit le jeune homme, je ne marchais pas ainsi lorsque j'égorgeais les bêtes féroces.— Et prenant son bâton, il descendit dans la vallée, choisit cinq cailloux bien polis dans le lit du torrent qu:il mit dans sa panetière, et saisissant sa fronde, il s'avance vers le Philistin.

—Mais me prends-tu pour un chien, dit le géant, en

venant ainsi à moi avec un bâton ? Je vais donner ta chair à manger aux oiseaux de l'air et aux bêtes des bois. — Tu viens à moi. dit David, avec l'épée, la lance et le bouclier, moi, je ne suis qu'un enfant, mais je viens à toi au nom du Seigneur ; je te couperai la tête et donnerai ton corps en pâture aux oiseaux du ciel, afin que toute la terre sache qu'il y a un Dieu en Israël.

A peine avait-il achevé ces mots, qu'une pierre s'échappe en sifflant de sa fronde, et va frapper au front l'orgueilleux Philistin. G-oliath roule sur le sol, et David lui enlevant son épée, lui tranche la tête d'un seul coup. La victoire est à David, et la terreur passe aussitôt d'une armée à l'autre, de celle des Israélites qui sont ivres de joie, à celle des Philistins qui se retirent honteux et en désordre.

Nullement en proie à la terreur des PhiHstins. mais quelque peu dominés par la joie des Israélites qui s'en retournaient victorieux à la Ville-Sainte, nous laissons derrière nous le torrent avec son lit aride et ses enfants nus, et o-ravissons la montagne opposée par une montée raide et escarpée, qui serpente en nombreux zigzags jusqu'au sommet de l'élévation. Rien de plus gracieux à chaque détour de la route, que de porter un regard en arrière sur la longue lile de notre caravane, qui se dessine en un ruban mobile et replié sur le flanc de la montagne, en faisant contraster les couleurs voyantes des costumes avec le gris sombre du sol, ou plutôt de la pierre dans laquelle la route est taillée. Quarante cavaliers cheminent ainsi à la suite les uns des autres, couvrant en partie leurs montures de leurs amples manteaux blancs, en laissant pendre leurs lono-s turbans à fond blanc, rayé de rouge ou de jaune sur lesquels des ombrelles de toute couleur, projettent une ombre plus ou moins efficace, suivant la position qu'on sait leur donner selon les différents détours que l'on opère. Derrière les cavaliers, suivent au pas lent et aux traits fortement tendus deux lourds véhicules à trois chevaux, chargés eux aussi de voyageurs portant le même costume et se protégeant aussi contre le soleil avec leurs ombrelles étalées sur leurs tètes.

DE QUÉBEC A JÉRTJ8ALÏM 211

Nous passons à droite la 14e tour de garde, et un peu plus loin la 15e à gauche, où nous apercevons devant nous la montagne des Oliviers. Nous voyons à droite la vallée de la Croix où se trouve un couvent de G-recs schismatiques ; au delà, vers le S. E., on aperçoit le couvent de S. Elie et, un peu plus à droite, Bethléem ; cette scène sans pareille, a pour fond à Fhorison les montagnes de Moab qui gisent de l'autre côté du Jourdain, au delà de la Mer Morte. Nous touchons enfin à la 16e tour de garde où nous voyons se dessiner sur fhorison les crénaux des murs de la Ville-Sainte. Jérusalem ! Jérusalem! à ce cri les croisés se sentirent dominés par une joie indescriptible. Et nous aussi, nous sommes émus, nous foulons un sol qui îrappé de nos pas nous renvoie les échos des plus mémorables événements du monde ; les personnages les plus célèbres ont buriné à sa surface dans leur passage des caractères ineffaçables que nous savons déchiffrer, et je ne sais quelle vapeur secrète, mais suave, s'en exhale pour dominer nos ccduts et nous enivrer en quelque sorte. Aussi est-ce avec empressement que nous descendons de nos montures pour nous agenouiller et baiser ce sol qui à si justes titres est appelé Terre-Sainte. C'est avec âme et les larmes aux yeux que nous chantons le cantique du roiprophète :il)

Je me suis réjoui de cette parole qui m'a été dite : nous irons dans la maison du Seigneur.

Nous établirons notre demeure dans tes parvis, ô Jérusalem.

Jérusalem, ville auguste, commune patrie des serviteurs de Dieu, dont les diverses parties forment un tout admirable.

Là sont montées les tribus consacrées au Seigneur, pour rendre hommage à son nom, selon la loi d'Israël.

Là sont placés les sièges de justice, les trônes de la maison de David.

Demandez la paix pour Jérusalem ; que ceux qui t'aiment, ô cité sainte, jouissent de toutes sortes de biens.

Que la paix règne dans tes remparts, et l'abondance dans tes palais.

(1) Lcetatus sum in hi$ quts dicta tutti mihi. Psaume 121,

212 DE QUÉBEC A JÊRUSALUM

Asile de mes frères et de mes amis, mes paroles sur toi étaient des paroles de paix.

La maison du Seigneur notre Dieu est dans ton enceinte ; c'est

pourquoi j'ai appelé sur toi tous les biens. Gloire soit au Père etc.

Puis nous récitons un pater un ave pour gagner l'indulgence à la vue de la Ville-Sainte, et reprenons nos montures pour continuer notre route.

D'ordinaire un Père de Terre-Sainte vient en cet endroit à la rencontre des pèlerins, pour les saluer et les introduire dans la ville. Mais l'arrivée du Prince Rodolphe, qui nous précédait de quelques minutes, nous priva de cet avantage.

Chacun ayant maintenant appris à dominer sa monture, nous nous mettons en file deux à deux et faisons notre entrée dans un ordre admirable» La marche est ouverte par le Frère Liévin, sur son superbe cheval gris-pommelé, puis viennent les membres du bureau, les ecclésiastiques, les hommes, et enfin les dames que suivent nos moukres en fermant 1» marche.

Nous laissons à gauche l'établissement russe, passons la 17e tour de garde et touchons aux murs de la ville que nous longeons sur notre gauche jusqu'à la porte de Jaffa.

Nous passons sous un arc de verdure érigé pour le prince et trouvons toute la population sur pied, en habits de fête, à l'occasion de cette visite, moins toutefois un campement de bédouins dont les sombres tentes s'étalent à la porte même de la ville, avec leurs chameaux agenouillés sur la place et leurs enfants nus qui veulent eux, aussi, servir leur curiosité malgré leur manque de costume.

Nous franchissons la porte, munie d'un seuil en pierre que nos chevaux enjambent, mais que les voitures ne peuvent franchir, tournons à gauche, où nous prenons la 3e rue qu'on rencontre, rue étroite, inégale, irrégulière, pavée en cailloux ronds sur lesquels retentissent les fers de nos chevaux, laissons à doite 2 autres rues à peu près semblables, et continuons tout droit, jusqu'à ce que nous voyions, dans un angle à gauche, la porte d'une grande construction, au dessus de laquelle nous lisons l'inscription : Hospitium Franciscanum, c'est la Casanova ou hôtellerie des Pères franciscains qui doit nous recevoir.

Casa-Nova. — La basilique du S. Sépulcre. — Visites: les Franciscains; le Patriarche ; les Frères des Ecoles Chrétiennes ; le Consul de France.

Jérusalem, mardi 29 mars. — Nous sommes accueillis par les Franciscains de Jérusalem, comme nous l'avions été à Jaffa et à Ramleh, c'est-à-dire avec une bienveillance, une cordialité toute fraternelle, bien propre à nous faire oublier que nous sommes en pays étranger» Le directeur de l'hospice, le R. Père Léon Patrem, ajoute à sa qualité de bon religieux, une haute éducation unie à de grands talents littéraires, que certaines publications, et surtout la chaire sacrée, ont fait ressortir en plus d'une circonstance mémorable. C'est un français, encore jeune, aux allures vives, à la parole brève, sans rien lui faire perdre toutefois de ses habitudes d'urbanité et de politesse qui lui assurent incontinent l'affection de tous ceux qui font sa connaissance.

A peine avons-nous franchi le seuil de l'hospice, qu'on nous conduit au divan ou salon principal de la maison, où notre président, assisté de notre secrétaire, se mettent aussitôt à nous distribuer les chambres. Le n° 49, de plein pied avec le divan, m'échoit avec M. J3olduc pour compagnon. Les chambres, sans rien emprunter au luxe des somptueux hôtels des grandes villes, sont, cependant fort convenables, ayant surtout d'excellents lits. Comme partout en Orient, le bois n'est employé qu'aux endroits absolument indispensables, pavés en pierre, murs de divisions en pierre, voûte en pierre, ce qui, joint aux persiennes qui garnissent les fenêtres, ne contribue pas peu à protéger contre les chaleurs excessives de ces contrées.

Casa-Nova est une bâtisse très ancienne, mais qui tout dernièrement à été restaurée ou plutôt refaite, de manière qu'elle a aujourd'hui un aspect tout rajeuni fort agréable. Le divan et le réfectoire sont surtout remarquables par leur propreté et leur élégante simplicité.

La bâtisse forme un parallélogramme avec une cour intérieure à ciel ouvert, et des deux côtés des corridors sont distribuées les chambres des pèlerins. I>u divan, nous n'avons qu'un escalier à monter pour nous trouver sur la terrasse, où nous jouissons d'un magnifique point de vue, pouvant embrasser presque toute la ville d'un seul coup d'œil. Le St-Sépulcre, la mosquée d'OmarT les patriarcats latin et grec, la tour de David, et au second rang le mont des Oliviers, celui du Mauvais-Conseil, celui du Scandale, l'établissement russe extra muros etc., se rangent en cercle autour de nous pour s'offrir à notre inspection.

Chacun ayant pris possession de sa chambre, nous nous rendons tous ensemble à l'église du St Sépulcre, au tombeau de Notre-Seigneur, but principal de notre pèlerinage. Nous tournons à droite au sortir de l'Hospice, et nous prenons la première rue à gauche, qui se termine plus bas sur une rue transversale dont nous prenons la droite, pour passer dans un petit basar, c'est-à-dire une rue couverte où se trouvent des étalages de marchandises de chaque côté ; puis tournons à gauche, sous un autre basar, descendons quelques marches en tournant encore à gauche, et débouchons ?ur le parvis de la Basilique, que nous trouvons en partie occupé par des étalages d'objets de piété, chapelets, médailles, images, etc.

La Basilique est tout entourée de constructions qui ne permettent pas d'en bien saisir la forme extérieure, et de ce parvis qui constitue son unique entrée, ellen'ofl'ie rien de remarquable ni de bien imposant, si ce n'est une porte fort antique sr ouvrant sur son côté, à peu près au milieu de sa longueur.

Nous ne sommes pas peu étonnés en pénétrant dans le saint lieu de voir installés, sur des divans à côté de la porte, des officiers Turcs avec le turban sur la tête et fu-

niant stoïquement leur chibouque. Leur regard semble nous dire qu'ils sont étonnés de notre étonnement à leur vue, ne croyant, eux, faire que ce qu'il leur convient de faire.

Le premier objet qui frappe ensuite nos regards, est la Pierre de l'Onction, droit en face de la porte ; c'est une table en pierre rouge du pays, de 7J pieds de longueur sur 4 de largeur, élevée de 11 pouces sur le pavé, et au-dessus de laquelle brûlent des lampes nombreuses et fort riches. Nous nous agenouillons pour la vénérer en la baisant, et continuant à gauche, nous passons entre d'énormes piliers» pour nous trouver sous la coupole même qui surmonte l'édifice, au milieu de laquelle coupole s'élève l'édicule qui renferme le tombeau du Sauveur. Nous gravissons deux marches pour nous trouver en face même du saint édicule ; puis, passant entre des cierges de dimensions énormes, nous pénétrons dans la chapelle de l'Ange, au milieu de laquelle nous vénérons une pierre que supporte au milieu un pilier isolé d'environ 3 pieds de hauteur. De là, il n'y a plus qu'à franchir une petite porte cintrée d'environ 4 pieds de hauteur, pour nous trouver dans le lieu le plus saint du monde, le tombeau dans lequel fut renfermé le corps même du Sauveur après sa descente de la croix, et d'où il sortit trois jours après pl<?in de vie, plus brillant que le soleil, triomphant de la mort et de la malice des hommes. Nous pénétrons les uns après les autres, quatre par quatre, dans le saint lieu pour baiser la pierre sacrée qui recouvre la fosse même où fut déposé le corps de l'homme- Dieu, et laisser parler nos cœurs, ou plutôt nous livrer pendant quelques secondes aux douces émotions qui agitent nos cœurs et que le temps ne nous permet pas pour le moment de prolonger d'avantage. JNous passons de là à l'autre côté de coupole, dans la chapelle des Pères franciscains, où l'on garde le S. Sacrement, et où réunis, nous chantons ensemble le Te Deum, pour remercier Dieu d'être heureusement parvenus au terme de notre pèlerinage.

Nos prières terminées, nous contournons le chœur des G-recs, eu jetant un regard sur les diverses chapelles qui le

bordent tout autour à gauche du couloir que nous suivons, et arrivés près de la porte, nous montons un escalier de 18 marches taillées dans le roc, pour pénétrer sur le Calvaire. Nous vénérons l'endroit où Jésus fut attaché à la Croix, que désigne une rosette en mosaïque dans le pavé, le lieu du Stabat Mater, puis l'endroit même où fut plantée la Croix. Le Fre Liévin ne fait que nous indiquer les lieux en quelques mots, remettant à un autre moment à donner plus de détails, tout en permettant à chacun de faire des visites pariculières avec moins d'empressement, une plus grande étude des lieux, et surtout des méditations en rapports avec les événements mémorables dont ils ont été les téinoins-

Nous revenons à Casa-Nova à 7 h. qui est l'heure fixée pour le souper ou plutôt le diner comme on l'appelle ici. La récréation qui suivit le repas fut assez courte, chacun sentaiil un besoin de repos après des exercices si prolongés. Cependant, bien que nous eussions fait onze lieues ce jour et seulement cinq la veille, presque tous confessaient être moins fatigués que le soir précédent, les mouvements répétés pour ceux qui n'en ont pas l'habitude étant toujours plus pénibles à leur début.

Jérusalem, mercredi 30 mars. — Malgré le besoin de repos dont je me sentais pressé, ce n'est encore que long, temps après m'être mis au lit, hier soir, que je pus nie livrer au sommeil, tant l'émotion qu'avait su.-citée en moi la présence des lieux que javais visités, avait excité mes nerfs et me retenait dans une agitation fébrile. J'étais à Jérusalem, j'avais mis les pieds sur les traces des pas de Jésus. javais gravi le G-olgotha sur lequel il expira, pénétré dans le sépulcre qui le renferma et qui devint le théâtre brillant de son triomphe, le sceau, la confirmation des oracles de vie sortis de sa bouche ! J'étais à Jérusalem ! le point le plus saint de la terre, ce lieu qui de tout temps a été en communication directe et constante avec le Ciel ! 11 fallait me le répéter pour me forcer à y croire, tant était pleine d*étonnement pour moi, la réalisatiou de ce rêve de toute ma vie. 11 me semblait voir la voûte des Cieux entr'ouverte, et Jésus avec sa sainte Mère et ses apôtres regardant aavec complaisance ce lieu de leurs combats et de

leur triomphe ! Je voyais comme un torrent de grâces qui coulait encore en ce lieu pour produire les fruits les plus efficaces de salut. Je voyais Adam, notre premier père, don t le crâne repose ici, David, Salomon, Jérémie, Jean-Baptiste, cette foule de martyrs, d'anachorètes, de saints de toute dénomination, S. Jérôme. S. François d'Assise, S. Ignace qui sont venus ici retremper leur foi, se confirmer en grâce et prendre des arrhes pour le ciel. Je voyais la légion innombrable des saints de tous les états, de tous les pays, de tous les temps, qui sont venus, du moins en esprit, recueillir une parcelle du sang dîvin qui a arrosé ce rocher, pour ^rendre leur essor vers le séjour de l'éternelle béatitude. Je me confondais avec ces illustres personnages pour ajouter mes adorations aux leurs, et recueillir ma part de cette rosée céleste qui s'échappe du Calvaire. Mais hélas ! que voyais-je à côté ? l'indifférence , l'impiété, le blasphème ! des Judas, des Pilâtes, des Caïphes, des Hérodes formant la majorité de ceux qui habitent ces lieux, qui parcourent ces rues. Ils retentissaient encore à mes oreilles les cris de cette foule insensée s'exclamant : nolumus hune regnare super nos (1), et ce blasphème me glaçait le sang dans les veines.

Ce n'est qu'après avoir longtemps roulé ces pensées dans mon esprit, que la lassitude l'emportant à la fin, je pus me livrer au sommeil.

Ce matin, dès avant cinq heures, j'étais sur pieds, et peu après me dirigeais au Saint-Sépulcre pour y célébrer.

Mais j'ignorais encore qu'il n'en est pas ici comme à Québec ou à Paris, et qu'il faut â tout instant avoir à compter avec MM. les Turcs, Je parviens donc sans difficulté sur le parvis de la Basilique, mais j'en trouve la porte fermée. Je m'approche du guichet ouvert dans cette porte et demande au portier, à l'intérieur, s'il n'y a pas moyen d'entrer. Il parut d'abord hésiter, puis jetant les yeux sur ma croix de pèlerin : —Attendez un peu, me dit-il, le Prince Rodolphe doit entrer dans la minute, et vous pourrez entrer ensuite ; mais vous seul, car la porte restera iermée. — Je me retire donc un peu à l'écart, et presque aussitôt je vois arriver le Prince avec son escorte, précédée de Gcavasqui font retentir le pavé des longues hallebardes qu'ils portent.

(1 Nuu ne vuulous pas que celui-ci règne sur uous.

Les deux battants de la porte livrent l'entrée au Prince et à son escorte, et de suite une foule en haillons, nu-pieds déguenillés, hommes et femmes, se précipitent dans la porte pour pénétrer à l'intérieur. Des bachibouzoucks font rouler sur les épaules de ces voyous force coups de cravaches, pendant que les gardiens à l'intérieur s'efforcent de refermer les battants au milieu des cris confus des assiégeants et des assiégés. J'attends à l'écart que ce tapage soit apaisé, et je me présente de nouveau au guichet. — Je vais bailler la porte, médit le portier, et vous entrerez seul. — Et de fait, comme il ne faut pas une très large ouverture pour me livrer passage, je pus pénétrer à l'intérieur sans peine et sans qu'aucun de la bande tapageuse ne pût se glisser derrière moi.

Je fais en passant une courte visite à l'intérieur du S. Sépulcre et me rends à la sacristie, dont on nous avait montré la porte la veille. Je trouve le chapelain du Prince, l'Archevêque nommé de Vienne, qui s'habillait ponr célébrer dans le S. Sépulcre même. — Il sera trop tard pour dire une autre messe dans le S. Sépulcre à la suite de celle qui va commencer, me dit un Père, voulez-vous célébrer sur le Calvaire ? — Très bien, lui dis-je, j'en serai très heureux. — Habillez-vous de suite, fit-il en me montrant l'ornement.

Ayant pris les ornements, je suis un Frère qui doit me servir. Nous faisons, comme la veille, le tour du chœur des Grecs, puis nous montons les 18 marches du Calvaire, et je me rends à l'autel de la Crucifixion, c'est-à-dire, à l'endroit même où l'on attacha Jésus-Christ à la Croix.

Par un privilège spécial, dans tous les sanctuaires principaux, on peut dire la messe votive du mystère commémoré par le lieu qui en fut le théâtre. C'est donc la messe votive de la Croix qu on dit à l'autel de la Crucifixion.

Si jamais les paroles de la sainte liturgie ont fait impression sur mon pauvre cœur, c'est bien en cetta circonstance mémorable. Avec quel plaisir je m'appliquais à en pénétrer le sens, j'en savourais la récitation ! Nos auiem gloriari opurlet in Cruce Domini Nostri Jésu-Christi, pour uous, c'est daus la seule Croix de Jésus que nous devons

nous glorifier, cette Croix qui eat notre salut, notre vie, le gage de notre résurrection. . . . Jésus s'est rendu obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la Croix ; et c'est ici même que ce mystère d'amour s'est opéré ! O Crux benedicta, quce sola fuisti digna portare Regem cœlorvm et Dominum, O heureuse Croix, qui fus seule digne de porter le Roi et le Seigneur des Cieux !.... Ecce ascendimus Jerosohjmam, et Filins hominis tradetur principibus sacerdotum, et scribis, et condemnabunt eum morte, et tradent eum gentibus ad illudendum, et flagellandum, et crucifigendum. Voici que nous montons à Jérusalem, et le fils de l'homme sera livré aux princes des piôtres et aux scribes, et ils le condamneront à ia mort, et le livreront au mépris du peuple, le flagelleront et le crucifieront.... Et c'est ici que la malice des hommes s'est ainsi épuisée sur le juste par excellence î Et moi, son ministre indigne, en vertu du pouvoir de prêtre dont il m'a revêtu, je vais renouveler ce sacrifice, je vais ouvrir de nouveau cet abvme incommensurable de perversité,... et d'amour ! Ce n'est qu'avec peine que parfois je pus articuler les paroles de la liturgie sainte, tant était vive l'émotion qui me dominait tout entier.

Le saint sacrifice terminé, je pénètre de nouveau dans le Saint-Sépulcre, où. tapis dans un coin, je puis faire mon action de grâces, sans m'occuper des nombreux schismatiques qui sans interruption venaient dans le saint Tombeau multiplier leurs signes de croix et leurs prostrations, en même temps que leurs baisers sur la pierre sacrée ou le pavé même.

L'édicule qui s'élève sur le saint Tombeau au milieu de l'immense rotonde qui couronne la Basilique est isolé de tout le reste, et mesure 25 pieds de longueur, sur 17 de largeur, et 16 de hauteur. Il forme ainsi une chapeile allongée de l'Est à l'Ouest, où se trouve l'unique entrée ; un exhaussement de deux marches, sur la largeur de l'édicule, se prolonge depuis son entrée jusqu'au chœur des Grecs, distance d'environ 40 pieds; et c'eut ce parvis, qui quoique ouvert des deux côtés, forme le chœur des latins (1) ; c'est là que le Patriarche officie dans les grandes solennités.

(1) Par les latius on entend généralement tous les catholiques, quoique à proprement parler, cette dénomination ne désignerait que les catholiques du rit latin ou romain.

L'édicule, comme je l'ai dit plus haut, renferme deux cellules, la chapelle de l'Ange, et le saint Tombeau même. Cette dernière cellule mesure 6| pieds sur of à peu près. Les parois, de même que le pave, sont revêtues de plaques de marbre blanc qui cachent le rocher qui forme encore les murailles de la sainte grotte, de sorte qu'en enlevant une de ces plaques, en verrait le roc naturel même qui a abrité pendant trois jours le corps du Sauveur. Une table de marbre, élevée d'environ 2 pieds sur le pavé, recouvre la fosse même où fut déposé le corps de Jésus. Pour ycélébrer, on ajoute au-dessus une autre table qui sert d'autel, et qu'on enlève aussitôt pour laisser la place libre aux schismatiques Grecs et Arméniens, qui aujourd'hui ont aussi le droit de partager avec les catholiques la possession de la plupart des sanctuaires les plus vénérables.

Des lampes nombreuses brûlent jour et nuit, tant dans le saint Tombeau même que dans la chapelle de l'Ange et sur la façade-extérieure. La chapelle de l'Ange est comme le vestibule du S. Tombeau, et communique avec lui par une petite porte ceintrée, taillée dans le mur ou plutôt le rocher qui forme la division entre les deux. Comme le prêtre qui célèbre à l'intérieur ne peut avoir qu'un, ou fout au plus deux servants avec lui, vu l'exiguité du local, c'est dans la chapelle de l'Ange que se tiennent les personnes qui veulent assister au S. Sacrifice, et cest en s'agenouillant dans cette petite porte, les unes après les autres, qu'elles viennent prendre la sainte communion lorsqu'elles doivent la recevoir.

La chapelle de l'Ange est ainsi appelée, parce que c'est laque se tenait l'ange lorsqu'il dit aux saintes femmes : Surrexit non est hic, il est ressuscité, il n'est plus ici; entrez et venez voir le lieu où on l'avait déposé. Cette chapelle est aussi toute revêtue de marbre blanc à l'intérieur, ce marbre étant sculpté en panneaux avec pilastres et colonnettes. La pierre que l'on voit au milieu supportée par un petit pilier, peut mesurer un pied carré, elle est encadrée dans un morceau de marbre blanc ; cette pierre est un morceau de la table qui recouvrait le saint tombeau, et sur laquelle

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DE QUÉCEC A JÉRUSALEM 221

était assis l'ange lorsqu'il annonça aux saintes femmes la résurrection du Sauveur.

J'ai dit plus haut que le saint édicule est isolé de tout le reste.

Du temps de N. S., le rocher dans lequel Joseph d'Arimathie avait creusé sa loge sépulcrale, était contigu avec le Grolgotha, ou plutôt cette loge était creusée dans la buse même du rocher. L'empereur Adrien, par haine contre le christianisme, fit renverser les constructions que dès lors la pi-té des fidèles avait érigées sur le saint lieu, combler le S. sépulcre sans le détruire, et niveler tous les décombres pour y ériger une statue de Jupiter. Ste Hélène voulant plus tard rendre au saint lieu l'honneur qui lui est dû, fit déblayer le tout, et pour y asseoir l'église qu'elle y fit construire, dégagea le S. Sépulcre du Calvaire, en en modifiant malheureusement la forme, de sorte que les deux élévations furent totalement séparées l'une de l'autre comme on le voit aujourd'hui.

Je n'entre pas dans de plus grands détails pour le moment, me proposant de m'étendre plus au long dans leur description dans la suite de ce récit.

Avant de me retirer, je fais le tour de la Basilique, jetant un coup d'œil sur les nombreuses chapelles qui la bordent tout à l'entour.

Je retrouve sur le parvis les nombreux étalages d'objets de piété qu'on y avait vus la veille, et retourne à Casa-Nova par les mêmes rues que j'avais suivies en venant.

Le programme de la caravane porte que ce jour sera un jour de repos, pour nous remettre des fatigues du voyage. Nous n'aurons à faire en commun que les visites de convenance aux principaux dignitaires de la ville.

Ma tasse de café prise, je monte sur la terrasse, en attendant L'heure des visites. J'affectionne particulièrement les promenades sur la terrasse; on peut si facilement se familaristr avec la distribution de la ville, de ce point élevé ! Je me plais à y aller souvent, réciter mon office, faire un bout de conversation avec des compagnons, et même à m y isoler, pour y rêver, pour repasser dans mon

esprit les mémorables événements qui se sont accomplis

Je suis à Jérusalem ! j'ai la ville sainte sons mes yeux ! je me plais à me le répeter à moi-même, tant l'événement me paraît extraordinaire* Je suis ici dans le lieu le plus saint de la terre ; le sol que je foule de mes pieds a reçu l'empreinte des pieds des plus grands personnages qui ont paru dans le monde. Adam le père du genre humain, Sem le fils aîné de Noé, Melchisédech, Abraham, David, Salomon le plus sage et le plus riche des rois, Alexandre le Grand, le dominateur du monde de son temps, Jean Baptiste le plus grand des enfants des hommes, Marie la plus parfaite des créatures sortie des mains de Dieu, enfin le fils de l'Eternel lui-même, ont passé dans ce lien, ont traversé ces rues que je parcours, ont gravi ces collines qui s'étalent devant moi ! Et dans les temps modernes, Ste Hélène, la mère du Grand Constantin, Héraclius, S. Jérôme, Godefroi de Bouillon, S. Louis, S. François d'Assise, S. Ignace de Loyola, Napoléon 1er, presque tous ceux en un mot qui ont fait leur marque dans l'histoire par leur vertus, leur génie ou leur bravoure.

Ici les plus graves événements qui ont fait époques dans les annales du monde ont eu leur accomplissement ! Ici, à mes pieds, Abraham le père des croyants, a tiré l'épée pour faire à l'Eternel le sacrifice de son fils. Droit ne face, Salomon érigea un temple sans pareil, où Jéhovah luimême s'est plu à y manifester sa présence ; à ma droite je vois le palais où le roi prophète, fit retentir, dans une poésie inimitable, les accents sublimes de son repentir et de son amour. A gauche, je vois le Golgotha où fut renfermé le chef du premier homme sur lequel coula le ruisseau de pardon qui s'échappa de la Croix ! ! ....

Mais si Jérusalem est la ville des grandes gloires et des grandes miséricordes, c est aussi la ville des grands châtiments et des grandes expiations. Assuérus, Nabuchodonozor, Titus, Chosroes viennent tour à tour exercer la vengeance de Dieu contre la ville coupable ; ses murs sont renversés sur ses habitants, et les flammes balayent ce que le fer a pu épargner. Lors du siège de

IDE QUÉBEC A JÉRUSi LEM 223

Titus, l'an 70 do notre ère, pas moins de onze cent-mille âmes perdirent la vie dans le massacre ! Aussi on peut dire avec vérité que le sol de la ville sainte est littéralement pétri du sang de nombreux martyrs mêlé à la cendre de coupables plus nombreux encore !

Sur les pas de Jésus vous mettrez votre trace, Puis vous contemplerez les lieux, le ciel, l'espace Que regardait Jésus, l'Enfant aux divins yeux, Et votre lèvre avide en touchant la poussière, Y trouvera peut-être, arôme dans la terre, Un peu de sang du roi des Cieux !

Les Pèlerins Français.

On nous montre dans le chœur des Grecs de la Basilique du S. Sépulcre, une rosace dans le marbre du pavé que les schismatiques disent être le centre du monde ; mais si physiquement il n'en peut être ainsi, ne peut-on pas dire avec vérité que moralement, c'est là un point incontestable ? Ici l'humanité a eu son berceau (1), comme y aura lieu aussi l'acte mémorable qui terminera les évolutions de son existence (2). Ici, un forfait tel que le soleil n'a pas voulu l'é lairer, a eu sa consommation, et un abyme sans fond d'amour et de miséricorde sou accomplissement. De toutes les parties du monde, et jusqu'à la consommation des siècles, l'attention des hommes se portera sur ce rocher qui a été lavé du sang d'un Dieu !

Ici, plus qu'en tout autre endroit, le Ciel s'est constamment tenu en communication directe avec la terre. C'est un ange qui vient retenir le bras d'Abraham prêt a frapper son fils ; c'est la voix même de l'Eternel qui vient confirmer l'enseignement de son Verbe dans les parvis du temple, ce sont des anges qui se montrent à Grethsémanie, au S. Sépulcre, à S. Pierre dans sa prison, c'est enfin la voûte même des Cieux qui s'ouvre pour recevoir dans sou sein le Rédempteur du monde. Oui, nous nous sentons ici réellement rapprochés du Ciel !

(1) On prétend que le Paradis terrestre était tout près d'ici si toutefois il n'était pas à Jéru- ilem même.

(2,) Une tradition constante et générale veut que ce soit dans la vallée de Josaphat que .se fasse le jugement dernier.

Mais j'entends bruire la trompettedu Frère Liévin, (1) c'est l'heure des visites qui est arrivée; je coupe donc court à mes douces rêveries, et descends me réunir à mes autres compagnons pour les suivre.

11 convenait de commencer nos visites par celui-là même qui nous donnait l'hospitalité. C'est donc au Couvent de S. Sauveur, résidence des RU. PP. Franciscains, que nous portons d'abord nos pas, pour saluer leur supérieur, le Révérendissime Père Custode.

Au sortir de Casa Nova, nous prenons la gauche, puis à quelques pas seulement, nous tournons à droite pour entrer, en descendant quelques marches, dans une rue couverte, simulant un porche, au milieu duquel s'ouvre à gauche la porte qui donne entrée dans if Couvent. Nous montons un escalier pour suivre le corridor qui nous conduit au salon du Couvent, où ie Révérendissime Père Custode fait ses réceptions.

C'est le Père Vicaire, le T. Rév. P. Frédéric de G-hyvelde (1) qui nous sert d'introducteur. J'étais bien éloigné de penser alors que j'aurais, quelques mois plus tard, le plaisir de rencontrer ce même Père en Canada, et bien plus, l'honneur de l'héberger dans mon humble demeure.

Le salon du Couvent est à peu près disposé comme celui de Casa Nova, quoique un peu plus simple. C'est une grande salle rectangulaire, avec le milieu libre, et des divans disposés le long des murs. Le Custode, le Révnre. P. Guido, est de haute stature, encore dans la force de l'âge, et de figure tout-à-fait avenante. Quoique Italien de naissance, il parle facilement et très correctement le français. Il m'a paru en tous points digne de la haute position qu'il occupe ; car bien que depuis quelques années il y ait un Patriarche latin à Jérusalem, seul le Supérieur des Franciscains est

(1) Le Frère Liévin, le conducteur des caravanes, porte constamment un sifflet ou petite trompette qu'il fait retentir lorsqu'il veut réunir les pèlerins pour donner quelque avis ou quelques explication?.

(1) Ghyvelde est une petite ville de France, sur les coufins de la Belgique, où est né le Père Frédéric. Comme les noms d :'ie prennent les franciscains en entrant en religion, pourraient, en se répétant, cr la confusion lorsque ces religieux viennent à cl. ment, on d'ordinaire le nom de leur lieu de naissance a celui qu'ils portent en rel

DE QUÉBEC A JÉRUSALUM 225

reconnu diplomatiquement par les autorités. Uni au Consul français, ils ont souvent à régler dos affaire* très difficiles et «le1 la plus haute importance ; la France étant de droit, avant tonte autre nation, la protectrice des Saints- Lieux. La conversation que nous entretenons, pendant quelques minutes avec le Kevdme Père, nous le montre homme ti os digne et de fort bon commerce. On ne manque pas de nous passer le petit verre de rafraîchissement qui est de rigueur dans toute réception eu Orient.

Le Couvent de S. Sauveur est une très ancienne coustruc ion, très irrégnlière et défectueuse en plus d'un eudroit. Bien que les franciscains soient les religieux pauvres par excellence, leur résidence nous a paru excéder encore en plus d'uu point 1rs homes de la simple pauvreté. Leur église, par exemple, qui est en même temps l'église paroissiale des latins de1 la ville Sainte, est reléguée dans un grenier, de dimensions bien trop restreintes, et qu'on a, accommodée du mieux 'possible, mais qu'il n'y avait pas moyen de disposer d'une manière convenable po ir sa desti iation. Les bous Pères attendent toujours avec confiance que le zèle généreux des fidèles de l'Occident leur peimettede bâtir bientôt une église capable de répondre et aux besoins de la population et aux exigences des nombreux pèlerins qu'ils reçoivent.

C'est en 1619. que le Patriarche de la sainte pauvreté, ie stigmatisé de l'Alverne, vint lui-même établir ses I'ières, auxquels il légua sou nom, auprès des vénérables sanctuaires de la P destine, et depuis lors, c'est-à-dire depuis plus de -ix siècles, ces enfants dévoués du pauvre d'Assise, sont co istamment demeurés lidèles à leur poste. Soumis a des privations de tout genre, n'ayant d'autres ressources que les aumônes que leur envoyait la piété desfidèles d'Oçcident, persécutés, pourchassés par les divers gouvernements, décimés par la peste, eu proie a toutes les vexations que la h due du christianisme -ait inspirer aux infidèles ei aux schématiques, ils ont tbnrni plus de deux mille martyrs aux ennemis du crucifié du Grolgotha ; mais sou! toujours dem tiré f n ir posl ■. Le ci uetei

du musulman, le glaive du sch.sm.aL. que, ou la peste redou-

table de l'Orient venaient-ils à éclaircir leurs ran^s, de suite de nouveaux sujets, avides de si belles couronnes, s'offraient pour les remplacer. Toujours ils ont continué l'apostolat du martyr S. Jacques, cousin de N. S. et premier Evêque de la ville Sainte ; toujours ils ont pait, aux milieu de difficultés sans nombre, le troupeau de la petite église de Jérusalem, qui toujours, comme au temps du Christ, n'a formé qu'une infime minorité au milieu d'infidèles et d'incroyants, mais toujours a su conserver sa foi, et a pu par sa piété résister à i'entrainement de la séduction et du mauvais exemple.

Les bons religieux sont ici au nombre de deux cents environ, car en outre d'une quarantaine de Frères à la tète de divers ateliers, tant pour les besoins de la mission que comme maîtres pour développer l'industrie chez les Arabes, c'est à S. Sauveur que se réunissent les chapelains des divers sanctuaires, les curés des paroisses du voisinage, les desservants des hôpitaux, écoles, orphelinats, etc. C'est aussi là que se recrutent et s'échangent tous les trois mois, les gardiens du S. Sépulcre qui, eux, sont obligés de se renfermer là pour leurs offices de nuit durant leur temps de garde, car les portes de la Basilique sont fermées tous les soirs par l'autorité Turque et ne s'ouvrent le matin que sur demande et moyennent finance.

Bien que la famille franciscaine soit partagée en trois branches, les Observants, les Capucins et les Conventuels, c'est aux Observants seuls, qui forment, on pourrait dire, la branche aînée ou du moins la branche principale de la famille, qu'est dévolue la garde des Lieux-Saints. Les sujets sont recrutés "parmi les différentes nationalités de l'Occident, et ils viennent ici soit simples novices pour terminer leur noviciat, ou ayant déjà fait leurs vœux, pour leur temps d'office qui est ordinairement de six ans.

Le Discrétoire oa Conseil d'administration de la Cus-

todie de Terre-Sainte, se compose de 20 membres, dont le

Custode doit toujours être un Italien, le Vicaire un Fran-

I le Procureur un Espagnol ; les autres membres se

gent entre différentes nationalités, pourvu toutefois q es François comptent au moins 4 des leurs dans ce Conseil.

Remettant à un autre moment à faire la visite des différents ateliers que dirigent les frères de S. Sauveur, nous passons de là chez le Patriarche latin, Mgr. Vincent Bracco.

C'est à peu près ici le même cérémonial qu'à S. Sauveur, c'est-à-dire que nous nous rangeons sur les divans qui bordent la salle de réception, et le Patriarche vient se mettre au milieu, à l'une des extrémités ; le petit verre de rigueur fait aussi sa ronde, et la conversation roule particulièrement sur les divers incidents de notre voyage.

Sa Béatitude touche à peine à la cinquantaine, mais une santé délicate, un tempérament faible, et, ajoute-t-on, une grande austérité de vie, le donneraient facilement comme beaucoup plus âgé. Sa barbe peu fournie n'est encore que grise plutôt que blanche, et son teint pâle et ses traits amaigris nous présentent une figure d'ascète qui n'exclue cependant pas la sérénité ni même la bonne-humeur. Elle parut particulièrement intéressée de la présence des deux Canadiens de la Caravane, et nous ht plus d'une question sur notre pays. Le palais qu'il habite avec sa cathédrale qui y est adjointe sont de construction toute récente, t'es propres et de fort bon goût.

Le Patriarcat latin de Jérusalem, interrompu depuis des siècles, fut rétabli par Pie IX en 1846, dans la personne de Mgr Valerga, dont Mgr Bracco est le successeur immédiat. Cependant, comme je l'ai fait remarquer plus haut, le Patriarche n'est pas reconnu diplomatiquement comme tel, et dans toutes les affaires civiles, c'est au Rme P. Custode qu'il appartient de figurer.

Avant le rétablissement du Patriarcat, le Custode avait presque le rang d'évèque, il donnait la confirmation et les Ordres- Mineurs, consacrait les calices, officiait avec mitre et crosse etc. Maintenant il ne peut plus remplir ces différentes fonctions. Il peut encore cependant officier avec mitre et crosse, prêtre assistant etc., mais il doit à chaque fois s'entendre sur ce point avec le Patriarche.

Nous prenons congé du Patriarche pour nous rendre chez les Frères des Ecoles Chrétiennes, dont nous avons vu l'établissement en passant.

C'est dans la partie N* 0. de la ville, sur le mont Gareb, le point le plus élevé de la Cité Sainte, qu'est situé cet établissement. Aussi le Fre Evagre, le Supérieur, ne manqua pas de nous inviter à monter sur la terrasse qui nous offre le panorama le plus complet qu'on puisse avoir de Jérusalem.

Le bon Fre Evagre, esprit subtil, délicat, homme instruit et très perspicace, nous donna les renseignements les plus intéressants sur son établissement. Arabes chrétiens, juifs, musulmans, schisra a tiques, tous se confondent sur les bancs de son «'cole, il n'y a pas jusqu'aux enfants mêmes du Pacha lurc qui ne viennent s'y ranger avec les autres, et tous reçoivent la même éducation, française avant tout, bien qu'on y enseigne aussi l'arabe, l'italien, etc. Et chose bioli digne de remarque ; tandis que nos grands génies français oui peur d'un crucifix dans une école, ici les fanatiques sectateurs de Mahomet, non seulement ne redoutent en aucune façon l'image du Christ, mais ne s'offusquent pas même de sa doctrine, témoin ce fils du Pacha oui dans un concours remportai! le pris d'instruction religieuse. Quelqu'un ayant l'ait au père de l'enfant des observations à ce sujet ; — " mais quoi dit-il, la morale, est excellente, c'est le culte que nous devons rendre au Très-Haut; quant à la manière de traduire ce culte, mon fils, lorsqu'il sera plus âffé saura fort bien se rattacher à celle que suit sa famille et sa nation." Allez donc, grands moralisateurs modernes, •prendre des leçons de tolérance et de philosophie des niahome tans Turcs I

venant sur nos pas, noas passons de nouveau le porche qui couvre l'entrée du couvent de S. Sauveur, et poursuivons cette rue qui descend en ligne droite du mont Acia, passons devant la Basilique du S. Sépulcre, mais du côté apposé à son entrée, et tombons dans la Voie Douloureuse qui fait suite à celle que nous suivons, à l'endroit de la 8e station du chemin de la Croix, puis, tournant à gauche un peu plus loin, dans une rue se dirigeant, au N. vers la porte de Damas, nous nous arrêtons en face du Consulat français. Nous pénétrons à l'inti rieur où l'on nous introduit dans un somptueux salon qui sert au représentant delà fiance pour ses réceptions officielles.

M. Patrimonio, le Consnl Français, dont on nous avait plus d'une fois vanté la piété et les bonnes dispositions, est encore un jeune homme, dépassant à peine la quarantaine. Naturellement timide, il se montra cependant aflable et très aimable. Il parut surtout enchanté de recevoir des compatriotes dans la personne de nos compagnons de voyage. Il va sans dire que le petit verre de rigueur fit aussi là la ronde.

Nous retournâmes de là sur nos pas en remontant la rue que nous venions de descendre, pour rentrer à Casa N">va, où l'heure du dîner aussi bien que la voix de nos estomacs, après ces courses avec un jeune.de carême, nous commandaient d'arrêter.

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Jérusalem ; son site ; sa fondation ; ses dominateurs : David, Nabuchodonozor, Cyrus Alexandre, Assuérus, les Macchabées, Pompée. Titus, Chosroes, Héraclius, Omar, Godefroi de Bouillon. Paladin, Sélim II. -Sa population ; religions. — Catholiques; schismatiques arméniens, grecs, protestants. — Musulmans. — Rues ; passants ; commerce.

Les quelques courses que nous venions de faire à travers la ville me permirent d'en mieux saisir la distribution, et en multipliant mes visites sur la terrasse de notre hospice, je pus en assez peu de temps, me rendre un compte exact de sa situation.

Jérusalem est située è environ 15 lieues de la Méditerranée, au milieu de la chaîne des montagnes de la Judée qui court de l'Est à l'Ouest. Elle est au 31°46' de latitude Nord, et au 33e de longitude Est de Paris. Le plateau sur lequel elle repose est à 2610 pieds au-dessus de la Méditerrannée, et cette altitude lui assure, malgré sa latitude, une température bien supportable en toute saison de l'année. L'hiver qui commence en décembre pour se terminer avec février, est assujéti à des plui» s fréquentes. Le thermomètre y descend souvent au-dessous de zéro, et le givie, la glace et même la neige, sans y persévérer, s'y montrent assez fréquemment. D'ordinaire il ne tombe jamais un grain pluie du 15 avril au 15 octobre, et le tonnerre s'y fait rarement entendre.

En portant un regard attentif sur la ville, il ne sera pas difficile de reconnaître qu'elle repose sur une double chaîne de collines que le torrent de Cédron et celui de

Gihon ou d'Hinnom circonscrivent de trois côtés. Le torrent de Cédron, qui coule au miliou de la vallée de Josaphat, la bord»' sur tout son côté Est, en la séparant du mont t'es Oliviers, et le même torrent la contournant au Sud, la sépare là du Mont du Scandale, où Salomon avait érigé les idoles de ses femmes idolâtres et sur le flanc duquel se voit le village de Siloàn. Le Cédron, arrivé à l'angle Sud-Ouest de la ville, reçoit là, le torrent de la Géhenne ou d'Hinnom qui porte plus haut le nom de Gihon et qui longe la ville à l'Ouest en séparant le mont C:?n de celui du Mauvais-Conseil, pour prendre une direction Sud-Ouest en se dirigeant directement vers la mer Morte. La ville se trouve ainsi isolée de trois côtés par ces torrents ; il n'y a que son côté Mord qui se trouve de plein pied avec la plaine, ou plutôt avec la hauteur des montagnes sur lesquelles elle est assise.

Si maintenant, du haut de la terrasse de Casa Nova, nous portons nos regards au Nord et suivons l'étendue de la ville, nous reconnaîtrons sans peine la dépression qui sépare 1 s deux bandes de collines sur lesquelles elle repose ; cette dépression est la vallée du Tyropéon, qui était beaucoup plus accentuée autrefois qu'elle ne l'est aujourd'hui, puisqu'elle nécessitait des ponts en certains endroits pour communiquer d'une partie à l'autre. La ville, ravagée et détruite plusieurs fois, a été reconstruite sur les débris de ses anciens édifices, et les dépressions en partie comblées par les décombres qui s'y étaient accumulés.

Si maintenant nous examinons bien les deux collines parallèles qui portent la ville en se dirigeant vers le Cédron au Sud, il ne nous sera pas difficile de constater que ces deux élévations sont elles-mêmes coupées par deux autres dépressions transversales, ce qui partage la ville entière en six points culminants, qui forment autant de quartiers, savoir : sur la colline de l'Est en commençant, au N. : 1° le Mont Bézétha, qui comprend les portes de Damas et d'Hérode au N., et celle de St Etienne ou des brebis à TE. ; le Bézétha n'est mentionné nulle part dans la Ste Ecriture, cependant Hérode*Agrippa le renferma dans la nouvelle enceinte qu'il donna à la ville ; 2° le

Mont Moriah qui porte la Mosquée d'Omar sur l'emplacement du temple de Salomon, et où se trouve la porte Dorée, qui est aujourd'hui murée, parce que les musulmans tiennent qu'un dominateur de la ville doit un jour entrer par cette porte ; 3° le mont Ophel qui s'ouvre sur le Cédron au S. par la porte des Maugrabins. Prenant maintenant la colline de l'Ouest, nous avons au N. : 1° le mont Grareb où se trouve le patriarcat latin, S. Sauveur et l'hospice que nous occupons ; 2° le mont Acra qui porte le Calvaire et la Basilique du S. Sépulcre (1) ; et 3° le mont Sion, qui porte la tour de David, ie S. Cénacle, la maison de Caïphe et s'ouvre au S. par la porte de Sion et à l'Ouest par celle de Jaffa.

De ces six collines, Sion est après Grareb la plus élevée, mais celle-ci n'a pas toujours fait partie de la ville, aussi Sion a-t-il toujours été considéré comme le point culminant.

On attribue la fondation de Jérusulem à Melchisédech, prêtre et roi, contemporain d'Abraham (1669 avant J. C), qui construisit sur le mont Acra une forteresse portant le nom de Salem. Cinquante ans après sa fondation, Salem tomba au pouvoir des Jébuséens, descendants de Jébus, qui bâtirent sur le Mont Sion une forteresse à laquelle ils donnèrent le nom de Jébus, leur père. C'est de ces deux noms réunis qu'on forma Jérusalem, qui signifie : vision de la paix. Les Israélites en entrant dans la terre promise s'emparèrent de Jérusalem, et mirent à mort son roi Adonisédech ; cependant les Jébuséens continuèrent encore à occuper le mont Sion. Ce ne fut que sous le règne de David que la ville fut entièrement soumise (1047 av. J.C ). Ce grand roi en fit la capitale de son royaume, et de ce moment le mont Sion prit le nom de cité de David.

Salomon fils et successeur de I)a\ id contribua puissamment à l'agrandissement de la ville, surtout par la construction sur le mont Moriah du fameux temple qui fut une merveille des temps anciens, et pour l'érection du-

(l) Le Golgotha n'était qu'un point culminant du mont Acra.

DE QUÉBEC A JÉRUSALUM 233

que David son père avait accumulé des richesses inca u- 1 b .

En 599 av. .T. C, Nabuchodonozor, roi de Babylone, prit et détruisit Jérusalem; le temple fut renversé et le roi impie convertit à son propre usage l^s nombreux vases d'or et d'argent qui servaient aux sacrifices. Il ne resta de la ville qu'un amas de décombres sur lesquels le prophète Jérémie exhala ses si touchantes lamentations. Tous les habitants ,.vec leur roi Sédécias furent emmenés captifs à Babylone.

Après 70 ans de captivité, Cyrus roi des Perses, rendit la liberté aux Israélites, qui revinrent sous la conduite de Zorobabel reconstruire leur ville et réédifier le temple.

Prise plus tard par Antiochus roi d<> Syrie, elle fut rendue parles Macchabées à l'indépendance (lb'O av. J. C), qu'elle conserva jusqu'à l'an 63 av. J. C. où Pompée en fit la conquête pour les Romains.

L'an 70 de notre ère, Titus fils de Vespasien, vint dompter les Juif» qui s'étaient révoltés contre l'autorité de Rome ; il mit le siège devant la ville, la réduisit à une misère extrême, eu fit enfin le sic, massacra onze c<jnt mille de ses habitants, renversa le temple reconstruit par Hérode sur celui de Zorobabel, et ne laissa de tout Jérusalem qu'un monceau de décombres.

L'an 132 de notre ère, Adrien éleva sur les ruines de Jérusalem une nouvelle ville qu'il nomma Mlia-Capitolina. Mais Constantin, en 326 s'étant soumis à la Croix, vint avec Ste Hélène sa mère restituer à la ville son ancien nom, et rendre à la vénération des fidèles les lieux rendus à jamais mémorables par les souffrances de l'homme-Dieu.

En 614, Chosroes roi des Perses, s'empare de la ville et emporte dans son pays la vraie Croix et les principales reliques de la Passion du Sauveur. Quelques années plus tard, Héraclius, empereur chrétien de Constantinople, reconquiert sur les Perses les précieuses reliques, et les replace avec honneur dans leurs sanctuaires de la Ville Sainte.

En 638, Omar la soumet aux Arabes pour le compte

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de Mahomet, et en 15 & elle passe sons la dénomination Turque, où elle est encore aujourd'hui.

Mais les Français aussi, eux dont le nom se rencontre partout où passa la gloire, possédèrent à leur tour la Ville Sainte. Grodefroi de Bouillon en 1099, à la tête des Croisés, livre l'assaut à la ville et s'en rend maitre. 11 est couronné roi et tonde le nouveau royaume de Jérusalem. Des rois français régnèrent à Jérusalem pendant 88 ans. Mais il ne suffit pas de conquérir, il faut aussi savoir conserver, et c'est ce que ne comprirent pas les conquérants des Croisades. Si ont eut connu alors l'importance de la colonisation, les conquérants eussent changé L'épée pour la charrue, laissé le camp pour le champ, et peut-être qu'aujourd'hui encore, la race latine serait en possession de la Terre- Sainte, cette terre où coulait le lait et le miel, promise comme récompense aux enfants d'Abraham, d'isaac et de Jacob, et, an lieu du croissant qui couronne ses édifices, on verrait étinceler la Croix, ce. signe de vie, de salut, ce gage de résurrection, in quo est salus, vita et resurrectio nostra. Mais l'Europe se découragea bientôt de fournir sans cesse pour soutenir un royaume qui ne pouvait pour ainsi dire rien par lui-même, et en 1187, Saladin vint replacer le croissant à la place de la Croix, soumettre plus de 100,0u0 européens à une forte rançon pour se soustraire à l'esclavage, et mettre tin au royaume des Bouillon et des Beaudoin.

Après la conqi êtedes Arabes, la ville eut encore plus d'une fois à subir des assauts et des pillages, passant de la domination des Sultans d'Egypte à ceux de Constantinople, etréproquement, jusqu'à ce qu'enfin en 1517 elle passa avec toute la Syrie à la domination du Sultan ottoman Sélim II, pour subir toutes les vicissitudes de l'empire Turc. Après avoir fait partie pendant quelque temps du pachalik de Damas, elle forme aujourd'hui, avec toute la Palestine, une Province relevant directement de Constantinople.

La population de Jérusalem ne dépasse pas aujourd'hui 25,000 âmes qui se répartissent comme sui entre les différentes croyances religieuses :

Catholiques, latins, Grecs-Unis et Arméniens-unis.... 2,000

G-recs schismatiques. 2,800

Arméniens, Cophtes, Syriens 700

Protestants 300

Musulmans 7,500

Juifs 12,000

Les catholiques se partagent en trois rits, savoir : les latins qui ont à leur tète le Patriarche avec les religieux franciscains, les Grecs-unis, et les Arméniens-unis. On les dit vnix, c'est-à-dire soumis à l'église de Rome, pour les distinguer de ceux du même rit qui sont schismatiques. Il va sans dire que les Grecs-unis et les Arméniens-unis, qui comme nous sont soumis à Rome, ont la même doctrine et les mêmes dogmes que nous ; il n'y a que leur liturgie, les cérémonies du c lte qui soient différentes des nôtres. Les Maronites du Mont Liban sont aussi des catholiques avec un rit particulier, mais il n'y en a pas de résidents à Jérusalem.

En outre des franciscains, il y a encore pour les besoins du culte catholiques, des religieux Melchites de rit oriental, des Frères des Ecoles-Chrétiennes, des religieuses Carmélites, des Sœurs de S. Joseph de l'Apparition, les Dames de Sion, des Tertiaires de S. François, pour la tenue des écoles, des orphelinats, des hôpitaux, etc.

Les sectes chrétiennes dissidentes qu'on rencontre en Orient, peuvent se rapporter à trois chefs principaux, savoir : 1° les disciples d'Eutichès, 2° ceux de Photius, et 3° ceux de Luther. Toutes s'accordent sur un même point, savoir: la négation de la suprématie du siège de Rome.

Eutichès niait les deux natures en Jésus-Christ, ne voulant voir qu'un Dieu dans la personne du Sauveur ; il niait aussi que le Saint-Espiit procédât du Père. Son hérésie date de 451. Ses partisans se partagent aujourd'hui en Arméniens, de beaucoup les plus nombreux, en Abyssins, en Cophtes et en Syriens. Le patriarche chef de l'église Arménienne réside en Arménie. Les patriarches et les évoques sont le produit ch.z eux du suffrage universel. Ils possèdent des moines uombreux qui gardent le célibat.

Photius niait que le Saint-Esprit procédât du Fils, et rejetait la croyance de l'Eglise sur le Purgatoire. Cette hérésie date de 857. Ses partisans forment l'église grecque qui domine en G-rèce, en Russie, etc. Le chef de l'église grecque réside à Constantinople ; leurs patriarches reçoivent l'investiture du Sultan. Tout est vénal dans l'église grecque, les prélatures, les ordinations, etc. Ils possèdent aussi des moines célibataires, très nombreux en Orient.

Viennent enfin les protestants, disciples de Luther et de Calvin, qui nient l'invocation des saints, le purgatoire, la présence réelle et tout ce que l'on voudra en fait de religion, chacun étant libre de s'en composer une à sa façon et de son goût. Malgré tout l'or des anglais, les protestants sont encore très peu nombreux en Orient. On comprend sans peine qu'une religion toute d'abstraction, de théorie, sans culte extérieur, ne puisse avoir grand prestige sur les peuples de l'Orient de tout temps si expansifs, si démonstratifs, si reluetants aux changements, chez lesquels les traditions ne se perdent jamais.

C'est à ce caractère de conservatisme qu'est dû, je pense, cette liberté illimitée pour chacun, en Orient, de traduire son culte par les actes extérieurs qu'il trouve convenables, sans que personne n'intervienne pour y mettre obstacle Les enfants d'Abraham étaient tout à la fois des pontifes en même temps que des chefs de famille. Voyez les bénir les mets dans les festins, offrir les sacrifices à Jéhovah, prier au nom de tous; et ces heureuses traditions se sont transmises parmi tous ses descendants, Juifs, Arabes, etc. Aussi on peut voir souvent à Jérusalem, à côté du catholique agenouillé sur le pavé de la rue pour faire ses stations du chemin de la Croix, le musulman faisant ses prostrations du côté de la Mecque, ou égrenant son chapelet tout en poursuivant sa course, pendant que le muezzin du haut du minaret voisin invitera à la prière ses frères disciples de Mahomet par son invocation cent fois répétée: •' Il n'y a de Dieu que Dieu et M >homet est son prophète. La illah il Allah, Mohammed raçoul Allah.''''

DE QUÉBKC A JÉRUSALEM 237

Les musulmans, comme je l'ai déjà noté en parlant de l'Egypte, ne sont pas chrétiens. Ils regardent Jésus comme

un srrand prophète, mais lui refusent toute participation à la divinité. De même aussi ils vénèrent Marie comme la mère d'un grand prophète, mais sans rien croire de sa virginité et sans lui attribuer aucune puissance pour pouvoir l'invoquer.

La religion musulmane est un mélange des doctrines juives et chrétienues et des traditions orientales Leur coJv religieux est renfermé dans un livre qu'ils nomment le Coran, et pour lequel iis professent un grand respect. Tout se résume pour eux en trois points principaux : la polygamie, l'intolérance, le fatalisme. Religion de la chair, ils n'aspirent à d'autre félicité qu'à la satisfaction des sens ; de là la polygamie. Le. paradis de Mahomet qu'ils se promettent dans l'autre vie, n'est même qu'un immense harem, où les femmes, l'eau et l'ombre ne manqueront à personne.

Eux seuls possèdent la vérité ; de là ce mépris pour toutes les autres croyances. Tous les chrétiens, de quelque dénomination qu'ils soient, sont pour eux des chiens, ne méritant aucune considération ; pas même la protection de la loi. Que si, parfois, dans leurs rapports avec les autres nations, ils sont obligés d'en rabattre sur les exigences de leur croyance, ce n'est qu'en cédant à l'empire de la force, car fussent-ils assez puissants pour ne redouter ni vengeance ni représailles, les chrétiens seraient traités par eux comme les animaux dont ils leur donnent le nom ; l'histoire nous en fournit des exemples sans nombre. Yoler, maltraiter, ôter même la vie à un chrétien, sont des actes dont leur code judiciaire n'a pas à s'inquiéter.

Mahomet était sans contredit un grand génie. Aspirant à la domination, et connaissant l'esprit superstitieux et le tempérament lascif des orientaux, il ne trouva de moyen plus efficace pour s'attacher des partisans, que d'abuser de leur crédulité pour leur faire ajouter foi aune inspiration surnaturelle, et de motif plus alléchant pour les retenir, que la satisfaction des appétits sensuels. Mais comprenant aussi que la froide raison est impuissante à maintenir un culte

quelconque, et que d'ailleurs toute notion de religion implique nécessairement une idée de sacrifice, il voulut astreindre ses sectateurs à l'observation de certaines pratiques qui les distinguassent extérieurement des autres peuples, et les attachassent davantage à leur croyance. De là le jeûne du Ramadan, les ablutions fréquentes, etc.

On comprend sans peine qu'une telle croyance ait pu facilement prendre racine et se propager chez des peuples lascifs et nonchalants comme le sont les Orientaux. On comprend aussi facilement qu'avec de tels appoints, il était facile d'enrôler des partisans et de faire des conquêtes. Jamais chef de brigands n'offrit plus riche butin et plus de jouissances à ses compagnons, car ce n'était rien moins que la satisfaction sans limites de tout ce qui flatte ia nature corrompue de l'homme, a\ec l'assurance de poursuivre les mêmes satisfactions dans l'autre vie. Et si l'on considère maintenant que le musulman a toujours le nom de Dieu sur les lèvres, que tout en se livrant sans contrainte à tons ses mauvais penchants, il n'a rien à redouter, pourvu qu'il égrenne son chapelet des 99 perfections qu'il attribue à la divinité, fasse ses ablutions, son jeûne du Ramadan et son pèlerinage à la Mecque au moins une fois dans sa vie, on s'expliquera aisément que sa conversion est œuvre des plus difficiles, surtout lorsque les lois, comme chez eux, y mettent un obstacle presque insurmontable.

Le Ramadan est le nom du carême des Mahométans qui dure un mois, pendant lequel il ne leur est pas permis de rien manger ni de mettre quoique ce soit dans leur bouche, tant que le soleil est sur l'horison, mais seulement après qu' il est couché et que les lampes qu'on suspend autour des mosquées sont allumées. Ils se livrent alors à la bonne chère. Ils font d'ailleurs presque toutes leurs afîaires la nuit, et passent le jour à se reposer et à dormir. De sorte que leur jeûne se réduit à faire du jour la nuit et la nuit du jour.

Ils doivent, durant tout le ramadan, non seulement ni manger ni boire durant tout le jour, mais même s'abstenir de mettre quoique ce soit dans leur bouche, comme du tabac, la fumée de la pipe, du narguilé, etc. On dit Miême qu'il est des scrupuleux qui veille attentivement à

ne pas avaler leur salive et qui portent tout le jour un voile sur la bouche, de peur que, par hasard, ils ne viendraient à avaler quelque moucheron en respirant.

Et remarquons que comme chez les musulmans l'autorité religieuse se confond avec le pouvoir civil, les infractions au jeûne sont punies sévèrement par la loi. C'est ordinairement une amende ou une vigoureuse bastonnade qui devient la peine de telle infraction.

Les mois musulmans étant des mois lunaires, il sVn suit que chaque année le ramadan se présente dix jours plus tôt que l'année précédente, et qu'avec le temps, le carême se trouve à faire le tour de l'année tout entière.

On m'a plus d'une fois répété que les riches de Constantinople, qui ont plus ou moins goûté à la civilisation européenne, savaient fort bien compenser la nuit la gêne à laquelle ils s'astreignaient durant le jour, pour ne pas violer la loi, et que les nuits du ramadan n'étaient rien autre chose que des nuits de fêtes, d'orgies et de désordres en tout genre. D'un autre côté, le Père Frédéric m'a raconté qu'employant en Egypte des musulmans à divers travaux, il a été plus d'une fois édifié du scrupule avec lequel ces pauvres diables observaient leur loi. Une fois entre autres, il employa deux musulmans à des travaux de réparation dans une citerne, de telle sorte qu'ils travaillèrent toute la journée dans l'eau jusqu'à la ceinture, et malgré l'extrême chaleur qu'il faisait alors et la soif dont ilts devaient être tourmentés, ils se donnèrent bien de garde de ne pas même s'appliquer une seule goutte d'eau sur la langue, tant que le soleil ne fat pas couché.

Les riches et les puissants sont sans doute partout les mêmes ; habitués à vivre sans contrainte, la plupart viennent facilement à s'imaginer qu'il peut y avoir des accommodements avec le Ciel, et que leurs écus pourront peutêtre leur permettre d'y pénétrer par quelque lucarne, lorsque la soustraction de tout frein à leurs désirs pervers leur en interdira la porte ordinaire. Mais, attendons. La sagesse incarnée les connaissait bien lorsqu'elle leur a dit: malheur à vous, riches! qu'il vous sera difficile d'entrer dans le royaume des Cieui !

Mais ce qui me surprend encore plus q e la conquête des Arabes, c'est qu'ils aient pu imposer leur langue, à peu d'exceptions près, à tous leurs coreligionnaires, partout où ils ont dominé. La Turquie presque seule fait exception a cette règle. L'Algérie, l'Egypte, la Palestine, l'Arabie, et jusqu'aux catholiques mêmes des montagnes du Liban, parlent la langue de Mahomet, l'arabe. Comment, par exemple, l'Egypte, quoique soumise aux Arabes, a-t-elle

pu perdre sa langue? Et les Maronites du Liban?

Aujourd'hui, Egyptiens, Arabes, Juifs, Maronites, Druses, tous parlent l'arabe, et ce dialecte constitue leur langue propre.

Cette langue araméenne môme, que parla le Sauveur arec les apôtres et tout le peuple de son temps, a disparu pour faire place à l'arabe.

Mais retenons à Jérusalem que nous Ton Ion s plus particulièrement connaître en ce moment.

Otez à la ville sainte le prestige des événements à jamais mémorables dont elle a été le théâtre, et vous en faites la ville la plus maussade qu'on puisse voir. A part les émotions saintes qu'y viennent chercher les chrétiens, rien d'agréable, de plaisant, de réjouissant ici. Ses rues sont sales, étroites, tortueuses, sombres; dépourvues de trottoirs, impropres au roulage des voitures, ce sont des carrefours qui n'ont que les pluies de l'hiver pour les débarrasser des ordures qui s'y accumulent ; et ce n'est pas seulement le passage des visiteurs qui contribue à les souiller, le résident ne se gêne en aucune façon pour en faire le champ de son industrie ou de ses travaux domestiques. Dans notre visite au Patriarche, il fallut en un certnin endroit enjamber par dessus les débris d'un bœuf qu'on venait d'éventrer dans la rue ; aussi tout en se sacrifiant l'odorat en marchant par la ville, faut-il constamment avoir l'œil au gu^t pour éviter à chaque instant de se souiller.

Les maisons en pierre brute, sont ordinairement à deux étages terminés par une terrasse ou toit plat, sur laquelle on dort souvent la nuit durant l'été. Nulle construction architecturale régulière capable de trancher sur la mono-

BE QUEBEC A JÉRî SALEM 2 H

tonie pour réjouir le regard. Nulle place publique, nulle fontaine, de verdure nulle part, pour faire diversion à l'uniforme gris sale des habitations

Et les passants ? Les passants, ceux que l'on coudoie d'ordinaire dans les rues, sont peut-être plus capables encore d'inspirer le dégoût que les inertes constructions sans symétrie ni régularité qui les bordent. Un peuple à moitié vêtu, sale, inculte ; des femmes aux pieds nus, couvertes de haillons leur cachant à peine les jambes, au teint hf>T*e que l'eau débarasse rarement de la poussière dont il s'imprègne ! Ici des lépreux, dont la hideuse maladie a fait disparaître le nez, une lèvre, des phalanges de doigts, etc., qui vous présentent une tasse au long manche pour recevoir quelque paras sans vous souiller. Là de fans épileptiques, au buste nu, qui se roulent dans la poussière en simulant des tremblements involontaires, pour exciter la compassion et vous soutirer une aumône l Tel est le spectacle que les rues de la ville sainte vous offr« tons les jours !

Le commerce de Jérusalem, à part une certaine quantité de savon qu'on exporte surtout en Egypte, et ia fabrication de certains objets de piété, comme croix, chapelets, médaillons, etc., est à peu près nul. Aussi n'était la sobriété extrême qui distingue ces orientaux, les visites et voyages des pèlerins seraient certainement insuffisants pour la subsistance d'une telle ville,

Jérusalem est avant tout la ville de la tristesse, la ville do la douleur, la ville des pleurs, la ville de la désolation. Ce n'est pas le grand livre de la nature que l'étranger vient admirer ici ; mais bien le livre du cœur humain. La doctrine du Calvaire a opéré sur les sociétés humaines les changements les plus profonds que mentionnent les anmiles du monde, et le philosophe chrétien ne peut voir sans satisfaction le miracle perpétuel qui donne depuis bientôt dix-neuf siècles la confirmation aux oracles sortis de la bouche de la sagesse incarnée.

Tout est désolé, tout respire le deuil dans Jérusalem, et autour de Jérusalem. Pénétrez sur son point le pins élevé, laissez tomber vos regurds tout autour, quel spec-

tacle ! La plus riche de ses constructiens, celle qui a pris la place de ce temple sans pareil, dont l'Eternel avait luimême dressé le plan, vous montre ses parvis silencieux et déserts, où de chétives touffes d'herbes à moitié brûlée par les rayons du soleil ont pris racine dans les fissures du marbre, et l'édifice lui-même vous laisse voir les cornes du croissant à la place des rayons lumineux de la Croix ; on dirait la fourche de Satan, comme les peintres nous le représentent souvent, qui veut l'emporter survie signe de la rédemption du Calvaire. Tout autour des remparts, ce sont des champs de mort, des tombeaux ; la vallée de Josaphat en est remplie, le mont Sion lui-même, à côté du terrain qu'à fouillé la charrue sur les ruines de constructions anciennes, vous montre une forêt de pierres tumulaires. Vigoureuse végétation, verdure réjouissante, promettantes moissons, rien de tout cela pour reposer le regard ; des montagnes aux arrêtes pierreuses, des plateaux dénudés, des constructions que le temps achève de faire disparaître, voila ce qui les a remplacées. Ici. ce sont des torrents qui ont rongé la pierre pour se frayer d'étroites et profondes issues à parois sombres et infranchissables ; Jà ce sont des plateaux où de chétifs arbrisseaux manquant de sève, paraissent à peine jouir de la vie ; et au delà, creusée dans les monts, c'est la mer Morte, lac de plomb fondu, sans flots ni rides, qui réfléchit silencieusement les rayons ardents du soleil, sur les montagnes pierreuses qui l'entourent.

Toute activité semble éteinte ici. Aucune de ces hautes cheminées qu'exige l'industrie, nul bruit de mécanismes comme on en entend partout ailleurs ; tout semble mort, silencieux ; c'est un voile, une couronne de deuil qui pèse sur la ville !

Mais cette couronne de deuil n'est-elle pas en harmonie avec la ville déicide ? N'est-ce pas pour pleurer, en baisant les marches du G-olgotha, que le pèlerin traverse

les mers et escalade ces monts? Que lui importe la

riante nature? il ne vient pas la chercher ici; elle lui ravirait en partie les douces émotions qu'il y vient savourer. Il se complaît dans sa douleur, dans ce silence,

dans cette absence de tous les charmes matériels de la vie. Le Calvaire a pour lui an langage qu'il sait comprendre. Il s'isole pour pleurer, et ses larmes lui sont d'autant plus chères qu'elles sont incomprises de ceux qui l'entourent. C'est avec satisfaction qu'il reconnaît pouvoir répéter avec vérité ces paroles du chantre des lamentations : •' La maîtresse des nations est devenue comme une veuve ; la reine des cités est tributaire ! Les chemins de Sion pleurent, par ce qu'on ne vient plus à ses solennités. Sqs nrêtres gémissent, ses vierges sont désolées ; elle est plongée dans l'amertume. " Comme au temps de Nabuchodonozor, ces paroles de Jérémie ne peuvent peindre plus exactement l'abandon, la pauvreté, l'abaissement de la ville actuelle.

Que le touriste aille chercher la belle nature dans les forêts vierge de l'Amérique; qu'il aille admirer ses gigantesques merveilles à Niagara, sur les Alpes, au Vésuve, sur l'Amazone ; qu'il aille mesurer le génie de l'homme à S. Pierre de Rome, à Giseh, au S. G-othard, pour lui, chrétien, il vient au lieu de l'expiation suprême, en pèlerin véritable, pour compiendre la justice de Dieu, sonder l'abyme de son amour, verser des larmes sur ses souffrances, noyer ses iniquités dans la source des expiations, et comme Kachel pleurant ses enfants qui ne sont plus, il ne veut pas être consolé, par ce que trop poignante est sa douleur et trop juste en est la cause.

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Le Chemin de la Croix dans les rues de Jérusalem. — La procession au Saint-Sépulcre.

Dans Paprès midi, toujours guidés par le Fr. Lié vin, nous allons faire le Chemin de la Croix dans les rues de la Ville Sainte, c'est-à-dire que nous parcourons les rues mêmes que Jésus, chargé de sa Croix, suivit en se rendant au Calvaire, nous arrêtant à chique station, pour méditer uu instant sur le mystère qui en fait le sujet.

Nous nous rendons d'abord directement au prétoire de Pilate. sur la rue qui porte aujourd'hui le nom de Voie Douloureuse, en passant devant S. Sauveur, comme nous l'avions fait pour nous rendre au consulat français.

L'emplacement de la tour Autonia, qui était la résidence du gouverneur Romain, et du prétoire où il rendait la justice au peuple, est actuellement occupé par un corps de garde turc.

C'est dans cette cour, qui était autrefois le parvis faisant face au palais de Pilate et où était dressé le tribunal sur lequel il siégeait Lorsqu'il rendait la justice, que le vendredi matin, Jésus, après Thorrible nuit qu'il venait de passer en butte aux horreurs auxquelles se livrèrent les soldats des grands prêtres Juifs sur sa personne, les mains liées comme un criminel, fut traduit devant le gouverneur romain pour obtenir la ratification de la sentence de mort que le sanhédrin ou Conseil des Juifs avait prononcée contre lui. Cette ratification leur était indispensable, car depuis la domination Romaine, les Juifs n'avaient plus le pouvoir de condamner à mort

La foule qui suivait le sinistre cortège, et dans laquelle se trouvait plusieurs prêtres et des membres du Sanhédrin, p

tra dans l'enceinte, mais s'abstint d'entrer dans le palais, de crainte de se souiller.

Coupables du plus inouis des forfaits, de la plus révol. tante injustice, les princes des prêtres craignent de se souiller par une faute légale! Ces juifs prévaricateurs n'ont-ils pas aujourd'hui de fidèles imitateurs dans la personne des librespenseurs, athées, impies, à la tête- de ces gouvernements qui parlent encore d'honneur, de respect aux lois, en même temps qu'ils refusent leur soumission au Créateur même, qu'ils révoquent en doute son existence et foulent aux pieds, sans pudeur, les lois les plus sacrées de la justice, du droit et du devoir ?

— De quel crirhe accusez- vous cet homme, demanda Pilate ?

On avait passé la nuit tout entière à entendre des faux témoins contre Jésus, et l'on n'avait pu le reconnaître coupable d'aucune action blâmable. La foule donc ne savait que répondre, lorsque quelqu'un s'avisa de crier :— Si ce n'était un malfaiteur, nous ne vous l'aurions pas amené.

Pilate, piqué de cette réponse hautaine, répondit : — Eh ! bien, prenez-le vous même, et jugez-le suivant votre loi.

Mais le parti des Juifs était déjà pris, ce n'était pas la justice qu'ils venaient réclamer de Pilate, mais désirant une condamnation capitale, ils voulaient l'obtenir par n'importe quel moyen ; aussi répliquèrent-ils : — Vous savez bien qu'il ne nous est pas permis de faire mourir personne.

Pilate rentra alors dans le prétoire, et y fit venir Jésus pour l'interroger.

Le prétoire où Pilate rendait la justice était élevé de 28 marches du lithostrotos ou pavé de pierre où se tenait le peuple. C'est cet escalier que Jésus monta, qui a été transporté à Rome, pierre à pierre, et où on le vénère encore aujourd'hui, près de S. Jean de Latran. Tous les fidèles se font un pieux devoir de monter à genoux cet escalier, que Jésus monta el descendit plusieurs fois et où l'on voit encore quelques traces des gouttes de son sang.

Pilate, seul avec Jésus, lui demanda donc : — Etes-vous lé* roi des Juifs ?

Jésus lui répondit. — Dites-vous cela de vous-même, où si d'autres vous l'ont dit de moi ?

— Et que m'importe à moi ? Je ne suis pas Juif. Ceux de votre nation et les princes des prêtres vous ont livré entre mes mains ; qu'avez-vous fait ?

— Mon royaume n'est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour m'empêcher de tomber entre les mains des Juifs. Mais mon royaume n'est pas d'ici, et ceux qui portent la couronne n'ont rien à redouter de mes tentatives.

— Mais vous êtes donc roi ?

— Vous le dites, je le suis. C'est pour cela que je suis né et que je suis venu dans le monde, afin de rendre témoignage à la vérité ; quiconque aime la vérité, écoute ma voix.

Pilate intrigué et ébranlé par cette réponse, repartit :

— Mais qu'est-ce que la vérité ?

Et sans attendre de réponse, il sortit sur le portique pour dire à la foule : — Mais je ne trouve en cet homme aucune cause de mort.

Les clameurs de la foule à ces mots redoublèrent de fureur :— Il pervertit notre nation, empêchant de payer le tribut à César ; il soulève le peuple, enseignant dans toute la Judée, depuis la Galilée jusqu'ici.

— N'entendez-vous pas ce que ces gens là disent, dit Pilate à Jésus ?

Mais Jésus ne répondit pas un seul mot.

Ce silence, cette paix inaltérable jeta le gouverneur dans l'admiration, et l'innocence de Jésus lui parut plus évidente que jamais. Le zèle des Juifs pour le tribut à payer à César, n'était qu'un stratagème dont il pénétra sans peine l'intrigue. Mais il ne savait comment sauver l'innocent, sans en même temps exaspérer les accusateurs qui auraient pu ensuite l'accuser luimême à Rome. Le nom de la Galilée prononcé par la fouie fut pour lui un trait de lumière.

Hérode, tétrarque de la Galilée, et par conséquent souverain naturel de Jésus, était alors à Jérusalem, rien de plus f'Cile de se tirer de l'embarras où il se trouvait, qu'en lui envoyant cet accusé.

Les légionnaires conduisirent donc Jésus suivi de la foule, au palais d'Hérode, situé à l'angle nord-est du mont Sion, en lace du Temple.

Hérode qui habitait habituellement Tibériade, où cependant Jésus n'avait jamais mis les pieds, mais dont tous les environs avaient été marqués par quelque prodige ou quelque miracle de sa toute-puissance, désirait ardemment de voir le Sauveur, croyant que pour échapper à ses persécuteurs, il n'hésiterait pas à faire quelque prodige en sa présence.

Mais Jésus devant cet incestueux, ce prince cruel et àébauché, ne voulut pas même ouvrir la bouche pour répondre à toutes les questions qui lui furent adressées.

Hérode, piqué de ce mépris, renvoya Jésus à Pilate, après l'avoir fait revêtir d'un manteau blanc pour tourner en dérision sa qualité de roi, le donnant pour un roi de théâtre ou un insensé.

L'emplacementdu palais d'Hérode est aujourd'hui occupé par un temple protestant qu'y ont fait bâtir les anglais. Oh 1 comme ils ont bien choisi leur place, eux qui protestent contre l'église, qui la proclament dégénérée, absurde et tombée dans l'enfance 3

Pilate avait cru un moment être débarrassé de la difficile position où il se trouvait, eu envoyant Jésus à Hérode, aussi en le voyant revenir affublé de ce vêtement de dérision, fut il sérieusement peiné, et résolut il de l'arracher aux mains de ses accusateurs, confirmé davantage dans la certitude qu'il avait de son innocence.

Ayant donc fait assembler les princes des prêtres et les anciens, il leur dit : — " Vous m'avez présenté cet homme, l'accusant de soulever le peuple ; je l'ai interrogé devant vous, et n'ai rien trouvé en lui de ce dout vous l'accusiez. De même Hérode à qui je vous avais envoyés, ne l'a pas trouvé digne de mort. Je le châtierai donc et le renverrai."

A ces paroles, la foule montra plus d'exaspération que jamais, et redoubla ses cris en demandant la mort de l'innocent.

Pilate crut alors devoir recourir à un autre expédient. C'était la coutume que tous les ans, la veille de Pâques, le gouverneur amnistiât un criminel. Il ordonna donc qu'on lui amenât de la prison Barabbas, un insigne brigand couvert de crimes, et montant les degrés de son tribunal, il demanda à la foule : —Qui voulez-vous que je vous délivre, Barabbas ou Jésus qui est appelé le Messie ? Et le peuple de crier :— Barabbas.

Or, comme il était assis sur son tribunal, Claudia Procula,

»a femme, qui de la fenêtre de son palais voyait toute la pcène sons ses yenx, lui envoya dire : " Qu'il n'y ait rien entre vous et ce juste; car j'ai été horriblement tourmentée aujourd'hui en songe à cause de lui." Seule, au milieu de ces juges iniques, de ces fourbes accusateurs, de ces faux témoins, de ces bourreaux, une femme payenne trouvait dans son cœur assez de force et de tendresse pour prendre la défense de Jésus.

La tradition rapporte que Claudia, touchée de l'excellence de la doctrine de Jésus, avait déjà correspondu à la grâce qui l'inspirait et s'était attachée secrètement à celui qu'elle appelait le " juste." Le Ménologe des Grecs la met même au nombre des saints.

Pilate demanda donc une seconde fois : — Voulez-vous que je vous délivre le roi des Juifs ?

—Débarrassez-nous de lui, et délivrez Barabbas ?

— Mais que ferai-je de celui que vous appelez le roi des Juifs ?

— Crucifiez-le ; crucifiez-le.

— Eh ! quel mal a-til fait ? Je le châtierai et le renverrai ?

Et la foule de crier avec plus de force : Crucifiez-le ; crucifiez-le.

Pilate voyant qu'il ne pouvait rien gagner, et que la foule s'exaspérait de plus en plus, se fit apporter de l'eau ; et selavant les mains devant le peuple, comme pour témoigner de son innocence : " Je suis innocent du sang de ce juste, dit-ilr pour vous, c'est votre affaire." Et la foule répondit : " Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants."

Pilate renvoya donc Barabbas délivré de ses chaînes, et livra Jésus aux soldats pour être battu de verges. La flagellation était toujours le préliminaire de toute exécution capitaler et Pilate espérait encore que ce supplice pourrait peut être apaiser la colère du peuple qui n'en exigerait pas d'avantage.

Il y avait, à une quinzaine de pas plus à l'est, une pelite colonne de pierre qni servait au supplice de la flagellation. Cette colonne n'avait pas tout à fait trois pieds de hauteur. On y attachait le criminel qui se trouvant courbé recevait les coups avec encore plus de portée. Une pierre carrée, sur laquelle montait les bourreaux, servait encore à donner plus de force ? leurs coups.

DE QtJÉBEO A JÉRU8ALUM 249

Le Deutéronome défendait de donner plus de 40 coups de Fouet à un criminel, et de peur de dépasser ce nombre, les jivifs avaient décidé qu'on s'en tiendrait à 39 ; mais, pour les Romains, le nombre des coups n'était pas déterminé, et ce n'était sonvent que la lassitude des bourreaux qui venait mettre fin au supplice. Il arrivait parfois aussi que le criminel succombait au milieu de cette torture, et la loi regardait alors les bourreaux comme indemnes de cette exécution.

Les fouets dont se servait les juifs étaient d'ordinaire de cordes, mais, pour les Romains, c'étaient des lanières de cuir, à l'extrémité desquelles on ajoutait des osselets ou des balles de métal. Aussi les chairs se trouvaient-elles meurtries dès le premier coup, et si un second venait a frapper au même endroit, la peau était rompue, la chair volait en lambeaux, et le sang ruisselait de toute part, souvent même les os étaient mis à nu.

Jésus, dépouillé de ses vêtements, fut donc attaché à la funeste colonne, et des bourreaux inhumains s'acharnèrent sur sa chair sacrée. ' Son corps ne fut bientôt qu'une plaie continue ; cependant les bourreaux se relevant les uns les autres, ne cessèrent que lorsque la lassitude leur fit tomber les verges des mains.

La petite colonne de pierre qui servit à cet horrible supplice, est conservée dans la chapelle des Pères franciscains dans l'église du S. Sépulcre ; tous les ans, le mercredi-saint, on l'expose à la vénération des fidèles. Durant le reste de l'année, elle repose derrière un double grillage au-dessus d'un autel. Les pèlerins, par piété, ne manquent jamais de venir la vénérer en la touchant d'un bâton qui est là à cette fin, et dont il baise ensuite le bout. Ce n'est que le mercredi de la semaine sainte, qu'elle est tirée de sa retraite, rapprochée du bord de l'autel, et que les fidèles peuvent appliquer leurs lèvres sur la pierre même qui fut teinte du sang du Sauveur.

Cet colonne qui est en porphyre, était autrefois conservée dans l'église du S. Cénacle. En 1551 les musulmans la brisèrent, et le Custode d'alors, Boniface de Raguse, en envoya un fragment au Pape Paul IV, un autre à Philippe II roi d'Espagne, et un troisième à la République de Venise où il se trouve encore dans l'église de S. Marc. Mais la partie la plus considérable fut conservée à Jérusalem, et c'est celle que vénèrent encore aujourd'hui les pèlerins. Cette partie peut mesurer un peu plus de deux pieds de hauteur, sur un diamètre de 12 à 15 pouces. Elle est un peu plus grosse à la base.

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On conserve une antre colonne dans l'église de Ste Praxède à Rome; on tient que cette dernière est celle à laquelle fut attaché notre Seigneur dans la cour de Caïphe. On voit à son sommet l'endroit où était scellé l'anneau qui servait ponr y attacher les criminels. Cette colonne est en marbre noir veiné de blanc ; elle est d'un diamètre un peu moins fort que celle de Jérusalem, et mesure tout pies de trois pieds de hauteur.

1ère station. — Les soldats exaspérés de la patience de Jésus, qui avait triomphé de leur vags en n'ouvrant pas môme la bouche pour exhaler une plainte, le ramenèrent en face du tribunal, et là, le couvrant d'un manteau rouge, pour tourner en dérision sa qualité de roi, ils lui enfoncèrent sur la tète une couronne d'épines, lui mirent en mains un roseau pour sceptre, et, fléchissant les genoux devant lui, " salut, roi des Juifs, lui disaient-ils," par moquerie. Les tortures et les souffrances n'étaient pas assez pour l'innocent Jésus, il fallait encore leur joindre le mépris et la dérision.

La couronne se composait d'une bande de jonc d'envirou quatre doigts de largeur, plus grande que le diamètre ordinaire de la tête, et autour de laquelle on avait entrelacé des branches chargées d'épines. Cette bande delaS;iinte-Couronne est conservée aujourd'hui à Paris dans la Ste Chapelle, que le roi S. Louis fit construire pour y conserver les précieuses reliques qu'il avait rapportées de Terre-Sainte. Les épines qu'on employa furent celles d'un arbrisseau, une espèce de Nerprun, qui croit encore spontanément dans les environs de Jérusa. lem, et auquel les botanistes donnent aujourd'hui le nom de Siziphus spina-Christi, Linné. J'en ai vu des talles fort vigoureuses près du couvent du Pater sur le mont des Oliviers. Les branches effilées portent de nombreuses épines, de longueur moyenne, mais très raides et très aiguës, légèrement recour, bées.

Quant aux épines de la couronne du Sauveur, elles sont aujourd'hui distribuées dans plusieurs sanctuaires où l'on peut les vénérer. L'Eglise de S. Sernin de Toulouse, en possède une dans son précieux trésor de reliques, qu'on m'a permis de vénérer, comme je l'ai noté plus haut.

Pilate croyant toucher le peuple par le triste état où se trouvait Jésus, après sa flagellation, reparut de nouveau. — Voyez votre roi, leur dit-il. — Nous n'avons pas d'autre roi que César, cria la multitude. Crucifiez celui-ci.

Montant alors l'escalier dn pré'oire, il se fit suivre le Jésus, et seul avec lui, il lui dit : D'où êtes-vous ? Et Jésus ne répondit pas.— Quoi ! dit le gouverneur, vous ne voulez pas me répondre ? Ne savez-vous pas que j'ai le pouvoir de vous crucifier ou de rompre vos liens ?

— Vous n'auriez aucun pouvoir sur moi, répondit le Sauveur, s'il ne vous était donné d'en haut. Et c'est pour cela que le crime de ceux qui m'ont livré à vous est encore plus grand que le vôtre.

Jésus sans doute faisait allusion là à la haine du sanhédrin qui était encore plus criminelle que la faiblesse que montrait Pilate.

Pilate, malgré cette réponse si peu satisfesante, ne perdit pas encore l'espoir de sauver Jésus, et sortant sur le balcon, il leur montra le Sauveur tout sanglant, la couronne d'épines sur la tète, en disant: Voila l'homme, Ecco homo. C'est-à-dire, voyez en quel triste état se trouve celui que vous poursuivez 1 votre haine n'est-elle pas satisfaite? — Crucifiez le, crucifiez-le, cri* la foule. — Mais crucifierai-je votre roi ?— Nous n'avons d'autre roi que César, et si vous le renvoyez, vous n'êtes pas ami de César.

Le trouble s'empara alors de son esprit, il vit les accusations qu'on allait porter à Rome contre lui, la disgrâce, l'exil et peut-être la mort qui s'en suivrait. Cette considération triompha de sa faiblesse, il se sentit vaincu, et montant sur le tribunal, il rendit la sentence.

Le crime de Pilate est sans doute, horrible, révoltant; condamner un innocent, pour conserver ses biens et la faveur de ses maîtres. Et combien de temps en jouit-il ? Trois années ne s'étaient pas encore écoulées, que ses prévisions qu'il avait cru détourner par le crime, eurent leur réalité. Accusé, disgracié, il fut dépossédé de sa charge, envoyé en exil dans la Gaule, où l'on prétend que de désespoir il mit lui-même fin à ses jours. On montre encore à Vienne en Dauphiné, une lugubre pyramide qui passe pour le tombeau de Pilate. (1)

Mais ne sommes-nous pas nous-mêmes des Pilâtes ? Qui que nous soyons, nous avons tous imité le gouverneur Romain, chaque fois qu'écoutant la voix de la passion, nous nous

(l) L'Eglise d'Àbyssinie prétend que Pilate reconnut son crime et en fit pénitence, et place ce prince pusillanime au nombre de ses saints.

sommes laissés aller au péché. Nous avons condamné l'innocent pour une légère jouissance ou la possession de biens futiles et périssables!

Et les Juifs qui s'écriaient : " que son sang retombe sur nous et sur nosenfants," eux aussi ils ont subi la peine de leur crime. Vous avez aimé la malédiction, et la malédiction sera votre partage. Chassés de leur pays, sans patrie, sans gouver. nement, sans rois ni chefs, ils sont dispersés parmi toutes les nations sans se confondre avec elles ; objet du mépris de tous ils portent sur leur front le signe de cette réprobation qu'ils ont demandée au prétoire de Piiate et qui leur a été accordée l

Après que le Frère Liévin nous eût en quelques mots fait l'historique de la condamnation du Sauveur, nous nous agenouillâmes pour réciter le Pater et Y Ave pour l'indulgence, et continuâmes vers la 2e Station.

Les lieux précis dans le forum qui faisaient une cour à la tour Antonia où résidait Pilate. les lieux précis, dis-je, où fut prononcée la sentence, où Jésus fut frappé de verges, où on le couronna d'épines, où enfin on le chargea de la croix, ne peuvent aujourd'hui être déterminés d'une manière certaine, tant les bouleversements qui ont détruit la ville en ont altéré l'apparence extérieure ; cependant la tradition avec les données de l'histoire ne laissent aucun doute sur l'emplacement du prétoire et du lithostrotos. Bien plus, chacun de ces lieux fut désigné dès les premiers temps à la vénération des fidèles par des chapelles qui y furent érigées. Delà il suffit pour les indulgences du Chemin de la Croix, de faire les stations dans le lieu désigné sans spécification d'endroit particulier. Espérons que nous verrons bientôt la possibilité, grâce aux aumônes de la catholicité entière, d'ériger à chaque station, au moins une chapelle où les fidèles pourront se retirer, afin de pouvoir y méditer dans le recueillement sur les souffrances de l'homme Dieu rappelées à notre souvenir par les différentes étapes qui partagèrent sa douloureuse marche au Calvaire. (x)

Il n'y a encore que quelques années, il était impossible de pouvoir s'agenouiller dans les rues pour y faire ses stations ; les pèlerins se contentaient de parcourir la voie douloureuse en méditant, tout en ne laissant paraître extérieurement aucune marque du respect qu'ils auraient été tentés de montrer. Mais les armes des puissances chrétiennes ont tant de fois servi à tenir sur pied cet empire vermoulu des Turcs, qui nonobstant

(1) Voir le plan ci- joint.

menace toujours de s'écrouler, que des princes pieux en ayant donné l'exemple, les autorités musulmanes n'osèrent ensuite y mettre obstacle, même pour le peuple.

Le P. de Damas, en 1868, accompagné d'un autre prêtre et de deux soldats, fit publiquement ses stations dans les rues ; et lorsqu'il les eut terminées, on lui dit qu'il avait couru un grand danger; " je n'en ai aucun mérite, répliqua-i-il, car j'ignorais que la chose ne fut pas permise." Aujourd'hui le premier venu peut, sans rien craindre, se livrer à sa dévotion comme il l'entendra, sans qu'on ose y mettre obstacle en aucune façon.

La 1ère et la 2e station se font donc, tantôt dans la rue, lorsqu'on ne peut pénétrer dans l'intérieur de la caséine turque ni même dans la cour, et tantôt toutes deux dans l'église de la Flagellation ou celle de VEcce Homo.

2e Station. — En sortant de la caserne turque, on poursuit la rue qui mène droit à la porte St Etienne qui conduit au Mont des Oliviers ; à 49 pas de l'entrée de la caserne, on voit dans le mur, à gauche, une petite portede ferqui donne entrée dans l'église de la Flagellation. C'est là, d'après la tradition, qu'eut lieu la sanglante exécution. Cette église fut érigée eu ce lieu dès les temps les plus anciens; usurpée par les Turcs, on voulut la faire servir d'écurie pour y loger les chevaux du Pacha, mais les pauvres bêtes étaient à chaque fois trouvées mortes le lendemain matin. Elle fut alors abandonnée et n'était plus qu'un monceau de décombres, lorsqu'en 1838, Ibrahim Pacha la rendit aux Franciscains qui la restaurèrent et continuèrent depuis lors de la desservir. Un Père de S. Sauveur vient tous les matins y dire la messe, et les prêtres pèlerins peuvent venir aussi y célébrer autant de fois qu'ils le veulent. Ce sanctuaire ne se distingue par aucun style particulier, mais il possède un caractère de retraite et de recueillement qui plait à toutes les âmes pieuses.

A 16 pas plus loin, on voit à droite, devant le côté Nord de la caserne, les traces visibles d'un escalier ; c'est là que reposait la Santa Scala qui a été transportée à Rome, que N. S. monta quatre fois avant sa condamnation, et au pied de laquelle on le chargea de la croix.

La croix de Jésus a été divisée en parcelles répandues aujourd'hui dans toutes les parties du monde catholique ; la plus grande portion qui en reste, est conservée à Rome, dans l'Eglise de Ste Croix de Jérusalem où l'on va la vénérer.

Cette croix, qui mesurait 15 pieds de hauteur avec une traverse de 8 pieds, avait un diamètre d'à peu près 8 pouces. C'est l'opinion des plus graves auteurs que lorsque Jésus la porta, la traverse n'était pas fixée au montant principal, mais allignée avec ce montant et liés l'une à l'autre avec des cordes.

Il y a eu à maintes reprises des discussions sur l'espèce de bois qui servit à la croix du Sauveur. L'inspection des parties conservées permet de constater que c'était un bois résineux, et l'examen microscopique de son tissu le rapporte au Cyprès commun, Cypressus fastigiata, De Candolle; elle était par conséquent très lourde, car on sait que tous les bois résineux à l'état vert sont toujours pesants. On prétend que l'arbre fut coupé à environ trois milles à l'ouest de Jérusalem, à l'endroit occupé par le couvent des grecs schismatiques de Ste Croix, qu'on va vénérer à ce titre, en se rendant à S. Jean in Montana.

De la Santa Scala, nous retournons sur nos pas ; nous repassons devant l'église de la Flagellation à notre droite, devant l'entrée de la caserne à notre gauche, et à environ 114 pas, nous passons sous l'arc de YEcce Homo qui enjambe sur la rue. On voit encastrées dans cet arc deux pierres de marbre blanc, acquises autrefois avec de grandes difficultés ; on prétend que l'une de ces pierres était sous les pieds de Pilate lorsqu'il rendit l'inique sentence, et l'autre sous les pieds de Jésus. A droite se trouve l'église de VEcee Homo, où les pieuses Filles de Sion tiennent un orphelinat et où chaque jour, après l'éléva. tion, elles chantent de leurs voix d'anges, avec une mélodie des plus touchantes, par trois fois, l'invocation : Paler, ignosce Mis, non enim sciunt quid faciunt (Mon Père, pardonnez leur, car ils ne savent ce qu'ils font), pour la conversion des restes dispersés des enfants d'Israël. Nous pénétrons dans cetie église pour y faire les prières de notre 2e station, le chargement de la Croix.

On voit en arrière de l'autel un mur brut renfermant une arcade plus petite que celle de la rue, mais lui faisant suite. Nul doute qu'une semblable ne se trouve de l'antre côté de la rue dans la caserne turque, de manière à former une arche à trois baies dont celle du milieu plus grande que celles des côtés.

Plusieurs auteurs ont voulu voir dans cette arche le plateau du haut duquel Pilate aurait montré Notre-Seigneur à la foule après sa flagellation, aussi porte-t-il communément le

nom d'Arche de YEcce Homo. La chose n'est pas impossible, mais demeure encore douteuse. Ce qu'il y a de certain c'est que la construction de cette arche, du moins dans sa partie supérieure, n'est pas de date si ancienne; il pourrait se faire aussi qu'elle aurait été réparée postérieurement comme le témoignent ces pierres encastrées dans ses pieds-droits. Ce qui demeure certain aussi c'est que cet endroit est bien le lieu du lithostrotos. Lors de la construction de l'église de YEcce Homo, on découvrit à 4^ pieds sous terre, de grandes dalles, qui n'étaient autres que celles qui pavaient l'atrium du prétoire et qui lui avait fait donner son nom de gabbatha ou lithostrotos, c'est-à-dire pavé de pierre.

3e Station. — Nous sortons de l'église pour continuer notre marche dans la même direction. La rue va en suivant ici une pente assez prononcée jusqu'à sa rencontre avec celle venant de la porte de Damas. C'est le flanc du Bézétha qui s'étend dans la vallée du Tyropéon.

La descente était autrefois beaucoup plus ralie qu'elle ne l'est aujourd'hui, car la rue de la porte de Damas longe le ravin qui existait autrefois entre les monts Bézétha et Aura, ce ravin étant aujourd'hui en partie comblé par les décombres qui s'y sont accumulés lors de la destruction de la ville. La tradition veut qu'au temps de Notre-Seigneur il y eut là une espèce de cloaque ou de bourbier, qu'on ne pouvait franchir après les pluies qu'en mettant le pied sur une pierre qu'on avait placée au milieu; ce serait contre cette pierre, que Notre-Seigneur, épuisé par les tortures qu'on venait de lui faire subir, serait tombé de défaillance.

On voit dans les ruines de Pompe ï de semblables pierres à tous les coins de rues, destinées à éviter aux piétons la peine de descendre des trottoirs pour couper une rue transversale.

Laissant donc l'hospice Autrichien qui fait le coin à droite, nous tournons à gauche dans la rue de Damas, et près de la construction qui fait l'angle de ce côté, nous voyons couché un fut de coionne brisé, c'est là l'indication de la 3e station, où Jésus tombe pour la 1ère fois.

C'est ici que celui qui s'était chargé des péchés du monde, épuisé par la flagellation et les tourments dont on l'avait abreuvé toute la nuit, roula dans la boue, ne pouvant plus porter le lourd fardeau dont il était chargé. Celui qui porte l'univers succo-nbî sous le poids d'uue croix 1 Ah 1 c'est que sur cette

croix étaient déposés tous les crimes qui se sont commis sur la terre et dont se rendra à jamais coupable la malice humaine.

Ici nous nous agenouillons sur un beau sable fin qui tapisse la rue; cette toilette inusitée était due à la présence du Prince Rodolphe d'Autriche qui, comme je l'ai dit plus haut, était entré dans la ville Sainte quelques quarts d'heure seulement avant nous. La devanture de l'hospice était même encore couverte d'un riche tapis.

4e Station. — Nous suivons la voie de Danas, allant du Nord au Sud, l'espace d'environ 40 pas, où nous voyons à notre gauche une petite ruelle à l'entrée de laquelle eut lieu la rencontre de Jésus avec sa très sainte Mère, qui fait le sujet de la 4e station. La mè;e de Jésus avait été témoin des infâmes traitements qu'on avait fait subir à son divin fils au prétoire ; éloignée de lui sans doute par la foule et peut-être aussi écartée par les gardes, elle voulait cependant le voir encore et l'approcher de plus près, et cest dans ce but que, pénétrant par cette petite ruelle qui venait du prétoire, elle était venue se poster là sur son passage. Comme il fallait qu'aucune douleur ne fut épargnée au Sauveur des hommes, Dieu permit que le fils de Marie, condamné à mort, chargé de l'instrument de son supplice, couronné d'épines, maltraité par des bourreaux inhumains, fit là la rencontre de sa tendre mère. De même que les rayons de lumière en se réfléchissant dans un miroir, se multiplient etdoublent leur intensité, ainsi en fut-il des deux cœurs de Jésus et de Marie à cette rencontre. La douleur en se réfléchissant de l'un à l'autre redoubla d'intensité à tel pointque la tradition veut que la mère de Jésus en perdit connaissance.

Ste Hélène avait fait construire en cet endroit une magnifique église qu'on désignait sous le nom d'église du Spasme de la Ste Vierge.

Les Arméniens catholiques sontparvenus depuis quelques années à faire l'acquisiLion des emplacements de la 3e et de la 4e station, et s'occupent actuellement à y faire construire des sanctuaires où les pieux fidèles pourront entrer pour y faire avec plus de recueillement les méditations de ces deux stations.

Ste Hélène avait fait placer devant l'autel de cette église la dalle sur laquelle se tenait la Ste Vierge ; cette pierre fut ensuite placée au dessus de la porte de l'église que les Franciscains avaient fait construire sur le S. Cénacle, mais cette dernière église fut détruite pur les musulmans de même que

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celle de la voie de Damas, et la précieuse relique fut perdue pour les fidèles. Des fouilles récemment pratiquées pour les constructions des Arméniens, ont mis à découvert un pavé en mosaïque qu'on a tout lieu de croire être celui de Notre Dame du Spasme ; la poursuite de ces fouilles permettra sans doute de jeter de nouvelles lumières sur cette question.

he Station. — Nous continuons encore la rue de Damas environ 25 pas, et nous arrêtons à l'angle gauche d'une rue allant à l'ouest, c'est-à-dire reprenant la direction vers le Calvaire. Ocl l'endroit de la 5e station, où Jésus est aidé par Simon le Cyrénéen. L'endroit de cette station est dé-igné par une petite excavation dans une pierre du mur de la maison qui fait l'angle de cette rue. Les Juifs, par haine contre les chrétiens, se plaisent souvent à profaner en la souillant crachats, cette pierre qui sert ainsi d'enseigne aux chrétiens.

La route, en changeant de direction, de descendante qu'elle était, devient de ce point ascendante. Jésus, à bout de force, était incapable de porter plus loin son fardeau sur cette rampe ascendante, les soldats craignaient même qu'il n'expirât dans la route, lorsque voyant un jardinier traversant la rue suivi de ses deux enfants et portant un paquet de branches qu'il rapportait du lieu de son travail, exigèrent qu'il aidât Jésus à porter sa croix. Ce Simon était de la Syrie d'Afrique où un grand nombre de Juifs avaient été déportés. Quelques-uns veulent que ce Simon se soit converti et soit le même que ce Simon le Noir dont font mention les Actes des Apôtres. Ses deux fils Rul'us et Alexandre furent aussi du monde des premiers chrétiens.

Nous venions à peine de nous agenouiller pour la récitation des prières, que nous fûmes obligés de nous relever pour livrer passage à un convoi de mulets et de chameaux qui venait de se joindre à d'autres déjà arrêtés par notre encombrement de la rue. Toutes les bêtes avec leurs conducteurs défilèrent tranquillement les unes à la suite des autres, sans qu'on manifestât aucun mécontentement ; ou sembla même au contraire, respecter le motif qui nous faisait agir.

Suivant cette rue qui se dirige à l'ouest en montant, nou voyons à 94 pas plus loin, un fragment de colonne encastré dans le pavé à gauche, c'est l'indication de la maison de Véronique.

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6e Station. — Jésus, aidé par Simon, montait péniblement cette nouvelle rue, toujours harcelé et maltraité par les soldats, lorsqu'en face de cette maison, une femme suivie de sa fille, malgré les archers et les soldats qui veulent les répousser, pénètre jusqu'à Jésus ; "permettez, dit-elle en s'agenouillant, que j'essuie la face de mon Seigneur," et elle lui présente le mouchoir que les femmes portaient alors, comme le font encore les Syriennes, sur la tête et autour du cou. Jésus prend le voile, s'en essuie la face, et le remet à la femme qu'il remercie par un regard ; la jeune fille veut présenter au Sauveur le vase qu'elle tenait rempli d'un vin réconfortant que sa mère avait préparé, mais les soldats la repoussèrent en même temps que sa mère.

Cette femme était Séraphia, femme de Sirach, l'un des membres du Sanhédrin ; de concert avec Nicodème et Joseph d'Arimathie, Sirach avait tenté de sauver le Divin Maître devant les princes des prêtres.

Séraphia était l'amie de la mère de Jésus, et lorsqu'à l'âge de douze ans Jésus demeura dans le temple au milieu des docteurs, Séraphia lui avait dès lors envoyé chaque jour sa nourriture dans une humble hôtellerie en dehors de Jérusalem. Et lorsqu'elle vit Jésus portant sa croix, son amour et le désir de servir son Divin Maître lui communiquant une force surnaturelle, lui tirent oublier la faiblesse de son sexe pour braver la rudesse des soldats et satisfaire sa piété.

La mère avait baisé le voile en le reprenant des mains du Sauveur et l'avait caché sous son manteau en le serrant sur son cœur pour rentrer chez elle. Revenues à la maison, les deux pieuses femmes fondirent en larmes par suite du triste spectacle qui avait frappé leurs regards. Mais quelle ne fut pas leur surprise, lorsqu'étendaut le voile, elles y viient imprimée la face du Sauveur, toute couverte de sueur et de sang telle qu'elles venaient de la voir. Auraient-elles pu soupçonner que leur piété serait sitôt et si extraordinairement récompensée. C'est en souvenir de ce miracle que le nom de Séraphia fut changé en celui de Véronique, qui signifie : vraie image.

Ce voile était trois fois plus long que large, et d'un tissu de fine laine. On le conserve à Rome, et on peut encore y voir quelques traces de l'empreinte qu'il porta autrefois.

7e Station — La rue monte toujours, et à 25 pas plus loin,

on arrive à un passage obscur, à l'extrémité duquel se rencontre une rue transversale ; c'est l'emplacement de l'antique porte judiciaire, ainsi appelée, par ce que cette porte conduisait au lieu des exécutions, et que c'était là qu'on y affichait les sentences des criminels, car du temps de Notre-Seigneur, ici se trouvait le mur qui déterminait l'enceinte de la ville. Immédiatement en face, se voit encore la grosse colonne de pierre grise, sur laquelle, d'après la tradition, Pilate avait fait attacher la sentence de mort portée contre Jésus de Nazareth, roi des Juifs. Les Fransciscains ont acheté cette colonne et y ont érigé un petit sanctuaire, car c'est là le lieu de la 7e station où Jésus tomba pour la deuxième fois.

On dit que là aussi se trouvait un enfoncement qui se changeait parfois en bourbier, que Jésus, gourmande par les archers, roula dans ce bourbier, et que Simon irrité de l'inhumanité des bourreaux, menaça d'abandonner son office.

0 vous, qui avez à souffrir de la sévérité du sort ou de la malice des hommes, cessez de vous plaindre. Celui qui supporte l'univers succombe sous le poids de ses misères, et c'est pour acquitter la rançon dont nous, coupables, devrions être seuls chargés.

8e Station. — Nous franchissons ce qui fut autrefois la porte judiciaire et nous continuons la rue dans la môme direction jusqu'à l'espace de 38 pas, où nous trouvons sur le côté gauche, dans le mur du couvent schismatique grec, une pierre qui indique l'endroit de la 8e station, où Jésus consola les filles de Jérusalem.

Ce qui aujourd'hui se trouve une rue de la ville, était alors en pleine campagne, en dehors des murs, et touchait à la base môme du golgotha ou montagne du crâne, lieu ordinaire des exécutions.

Il était défendu de verser des pleurs et de témoigner aucune sympathie aux criminels marchant au supplice. Mais l'amour des saintes femmes l'emporta sur la défense et sur les injures auxquelles elles s'exposaient de la part d'une foule impie et furieuse. Ne pouvant satisfaire leur empressement à compatir aux douleurs de leur maître et à lui témoigner leur sympathie dans ies rues étroites que remplissait le cortège, elles s'étaient sans doute réunies au pied du Golgotha, dan3 dans un lieu plus vaste, pour se mettre sur son passage et jouir encore une fois de sa vue.

Tons coux qui s'approchèrent du Sauveur avec un cœur docile ne s'en retirèrent jamais sans quelque faveur. L'hémorrhoïsse s'en retourne guérie de son infirmité pour avoir seulement touché la frange de sa robe. Simon, qui accepta sans aucun doute avec grande répugnance l'obligation d'aider Jésus à porter sa croix, en reçut la grâce de sa conversion. Séraphia mérita de remporter empreinte sur son voile, l'image de son maître. Les filles de Jérusalem qui se pressent en pleurs sur son passage pour lui donner au moins un regard de pitié et de sympathie, n'en recevront-elles pas aussi quelque grâce particulière ?

Jésus voyant leur douleur, voulut bien leur accorder un regard d'attention, et elles méritèrent de recevoir de sa bouche une consolation et un avertissement: — Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais plutôt sur vous-mêmes et sur votre ingrate patrie. Je vois venir sur elle les maux qui seront le châtiment de son crime. Heureux alors les seins qui n'auront pas conçu et les mamelles qui n'auront pas allaité. Alors on dira aux montagnes: tombez sur nous, et aux collines: écraseznous, car si le bois vert, l'innocent, est ainsi traité, qu'en serat-il du bois sec?"

Hélas ! 40 ans ne se seront pas encore écoulés que les oreilles qui avaient entendu ces paroles en virent l'exécution. Titus vint mettre le siège devant la ville et la réduisit à une telle famine, que des femmes en vinrent jusqu'à se nourrir de la chair du fruit de leurs entrailles. Des milliers de personnes se réfugièrent dans les souterrains des montagnes qui portent la ville et auraient été heureuses d'être écrasées de suite sous le poi'ls de leur masse ; mais vains désirs, les montagnes ne s'émurent pas, les collines ne les écrasèrent pas ; la faim décima peu à peu ses victimes, et le fer et le feu fit à la fin disparaître ce qui restait de ces cruels déicides ; les muraiiles de la ville furent renversées, et ses constructions détruites de fond en comble, si bien qu'il n'en resta pas pierre sur pierre.

9e Station. — Jésus poursuivait péniblement sa route, il était parvenu au pied même de l'éminence du Golgotha, mais la fatigue et l'épuisement se faisant sentir de plus en plus, et les soldats irrités de la lenteur de la marche le harcelant davantage, il tomba pour la troisième fois accablé sous son fardeau.

Quelques pas seulement séparent la 8e station de la 9e,

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mais aujourd'hui des constructions sont venues interrompre la route, et pour la continuer, il faut revenir sur ses pas jusqu'à la 7e station, et prendre là la rue à droite qui se dirige vers le sud ; à 25 pas dans cette rue, on remarque à droite, deux colonnes debout provenant des anciens propylées de la basilique bâtie par Ste Hélène sur le S. Sépulcre. Montant alors une petite éminence formée par la voûte d'une maison et des débris de tout genre, on passe à travers une espèce de marché pour arriver au bout d'une impasse en face de l'évêché Gophte schismatique ; on voit encastré dans le pied droit de la porte de cette demeure, un morceau de 'fut de colonne debout qui est l'indication de la 9e station, où Jésus tombe pour la 3e fois. L'évangile ne mentionne pas ces différentes chutes de Jésus portant sa croix, mais combien la tradition n'est-elle pas vraisemblable de nous montrer ainsi le Sauveur succombant sous le poids de la fatigue, de l'épuissement et des mauvais traitements.

10e Station.— Pour pénétrer dans l'église, du S. Sépulcre, où se trouve renfermé aujourd'hui l'endroit des quatre dernières stations, il nous faut revenir sur nos pas jusqu'à la rencontre de la rue que nous avons laissée se dirigeant vers le sud, suivre cette rue dans la même direction, l'espace d'environ 20 pas, puis tournant alors à droite, on suit une rue qui nous mène à une petite porte donnant directement sur le parvis de la basilique.

Arrivés à la porte de la basilique, nous fûmes bien surpris de la trouver fermée. Après information, on nous dit qu'elle serait bientôt ouverte pour donner entrée au prince Rodolphe, qu'on attendait de minute en minute, et que nous pourrions entrer à sa suite. Bon gré, mal gré, il fallut bien se soumettre aux dispositions de MM. les Turcs et attendre, sur ce parvis, où nul objet faisant projection sur le pavé de pierre ne pouvait nous servir de siège, ainsi debout, pendant plus d'une heure, que le Prince arrivât. Il se montre à la fin avec sa suite, précédé de six cavas qui font retentir le pavé en le frappant de leurs hallebardes ; une garde d'honneur de soldats Turcs qui attendais comme nous sur le parvis lui présente les armes, et nous pénétrons dans la basilique à sa suite.

Mais force nous fut d'interrompre là notre Chemin de la Croix, parceque l'heure de la procession que les Pères franciscains l'ont tous les jours dans 1p saint lieu — et à laquelle nro-

cession le Prince venait pour assister — était arrivée. Nous ajournâmes clone la terminaison de notre pieux exercice, pour prendre part à celui qui allait incontinent se faire.

Je continuerai cependant ici mes explications sur le Chemin de la Croix, pour ne parler qu'à la suite de la procession de l'intérieur du lieu saint.

Comment était disposée la sainte montagne du Calvaire au temps de Notre-Seigneur ? Il serait difficile de le dire d'une manière rigoureusement exacte, car les constructions d'Adrien, de Ste Hélène et autres en ont altéré grandement l'apparence extérieure, et couverte aujourd'hui de constructions, il est tout à-fait impossible d'en prendre une vue d'ensemble.

Le nom de Golgotha (crâne) donné à la sainte montagne, vient, suivant quelques uns, de sa configuration; son sommet dénudé ressemblant à un crâne. Suivant d'autres, Adam, notre premier père, aurait eu sa sépulture en cet endroit, ou du moins son crâne y aurait été déposé ; la croix du Sauveur aurait été érigée directement au dessus, et le rocher en se fendant à la mort du Christ, aurait permis au sang qui s'échappa de la croix pour laver les crimes de tous les hommes, de toucher en premier lieu le crâne du premier coupable. Notre foi n'est nullement concernée dans l'une ou l'autre de ces deux versions, et notre piété peut également tirer parti de l'une et de l'autre.

Une religieuse allemande, morte en odeur de sainteté en 1832, Sœur Anne-Emmerich, a vu en révélation toutes les scènes de la Passion, et raconte ainsi la crucifixion du Sauveur. Son récit n'a sans doute aucun caractère d'authenticité ; cependant il n'a rien que l'histoire ou l'examen des lieux, même en notre temps, ne puisse contredire.

" Le Golgotha domine la ville entière, sauf les hauteurs de Sion et de Bézétha, mais il est placé de telle façon qu'on l'aperçoit aisément de ces deux points saillants. Son sommet, de l'étendue d'un manège ordinaire, est une plate forme circulaire, protégée par un terrassement peu élevé. Du côté de la ville, la pente est rude et l'aspect sauvage. A l'opposé un chemin assez doux en facilite les abords. Les cavaliers se sont arrêtés sur ce chemin. Les fantassins du centurion sont échelonnés autour du rocher ou sur la plate-forme, selon les exigences du service. Plusieurs gardent les deux larrons qu'en n'avait pas fait monter faute d'espace, et qui, étendus sur

le dos et les bras attachés aux traverses de leurs croix, attendaient sur le penchant de la montagne, à l'endroit où le chemin prend la direction du sud. Une foule assez considérable, des gens du commun, des étrangers, des domestiques, des esclaves, des payens, des femmes, tous gens qui ne craignaient pas les souillures légales, s'étaient placés autour de la clôture, d'autres étaient sur les collines voisines, leur nombre s'augmentant sans cesse de gens qui, des campagnes prochaines, se rendaient à Jérusalem. Au sud, sur le mont Gihon, était un camp d'étrangers venus pour la Pâque ; beaucoup d'entre eux regardaient à distance, d'autres s'approchèrent du Calvaire.

" Il était environ onze heures quand Jésus arriva à l'endroit où il devait être crucifié. Les bourreaux ayant repoussé Simon, tirèrent le Sauveur au moyen de leurs cordes; ils déta chèrent les pièces de la croix et les rapprochèrent l'une de l'autre. Quel triste spectacle présenta alors le Sauveur, debout à l'endroit même où il devait être mis à mort, pâle, meurtri, défiguré, sanglant ! " Viens, lui dirent-ils, viens, roi puissant, nous allons prendre la mesure pour ton trône " Il se plaça luimême sur la croix; et si l'état auquel il était réduit, lui eut permis des mouvements plus rapides, les bourreaux n'auraient pas eu besoin d'user de violence pour l'étendre comme ils le voulaient. Ils le couchèrent donc sur l'instrument du supplice et marquèrent les endroits où s'arrêtaient ses pieds et ses mains.

" Ensuite ils le conduisirent à 60 pas de là, vers le nord, à une caverne creusée dans le roc, et qui avait servi de cellier ou de citerne ; ils en ouvrirent la porte et l'y jetèrent si brutalement que, sans la protection de son Père, ses genoux se seraient brisés contre la pierre.

" Les bourreaux commencèrent alors leurs derniers préparatifs. Au milieu de l'espace circulaire qui forme le sommet du Calvaire, est une partie également circulaire et plus élevée de quelques pieds. Ce fut là qu'ils creusèrent les trous destinés à recevoir les croix. Ils placèrent à droite et à gauche celles des deux larrons ; elles étaient plus basses et plus grossièrement travaillées. Celle du Sauveur s'éleva au milieu.

" Scène odieuse ! Ceux-ci préparent les clous et les marteaux, ceux là dressent les échelles, d'autres se distribuent le travail. On cloue à la croix le support des pieds ; on y pratique des t.rous et des entailles. Tous crient et blasphèment.

" Cependant quatre bourreaux s'étant rendus à la caverne où l'on avait enfermé le Sauveur, l'en tirèrent de la façon la plus brutale. Durant ce dernier emprisonnement, Jésus avait demandé à son Père le don de force, et il s'était encore une fois offert pour les péchés de ses ennemis. Les bourreaux en le ramenant au Calvaire, lui prodiguèrent encore les coups et les outrages; les peuples les regardaient faire et insultaient à la victime ; les soldats romains restaient froids et indifférents, uniquement occupés h maintenir l'ordre. Enfin Jésus franchit le terrassement qui séparait le sommet du reste de la colline.

" Quand les saintes femmes le virent passer, elles donnèrent de l'argent aux bourreaux et les prièrent d'offrir de leur part à leur maître, une boisson généreuse et cordiale qu'elles lui avaient préparée. Cœurs magnanimes ! qui célébrera dignement leurs louanges ! Lorsque tout le monde abandonne Jésus, elles, dominant la faiblesse naturelle à leur sexe, bravant la foule et s'exposant à tout, sont parvenues au Calvaire où elles se déclarent franchement les servantes du condamné.

" D'après les coutumes d'alors, les dames de la noblesse se réservaient le privilège de préparer elles-mêmes le breuvage destiné à assoupir les sens des patients et à leur rendre la souffrance moins sensible. Mais lorsqu'il s'agissait d'un crime exceptionnellement abominable, et c'était le cas, disent, les pharisiens, la ville fournissait la boisson narcotique. Les saintes femmes eurent le courage de protester. Malheureusement, elles eurent aussi la douleur de voir les bourreaux, après avoir reçu leur argent, boire le vin et présenter au Sauveur le fiel et le vinaigre, officiellement envoyés.

" On se hâta d'arracher le manteau qui couvrait les épaules du Sauveur. On lui ota la tunique sans couture, tissée par les mains de la Sainte- Vierge, et qui avait grandi avec lui. Encore une fois on lui enleva brutalement la couronne qui rendait difficile son dépouillement, et on la replaça de manière à produire de nouvelles blessures.

" Le Fils de l'homme parut alors aux yeux de ses ennemis, couvert de sang et de plaies. Durant la marche, ses vêtements de laine s'étaient collés et raidis sur sa chair meurtrie. On les arracha violemment, et les plaies de sa poitrine restèrent à découvert. Ses épaules cruellement déchirées laissaient voir

ses os; des morceaux de laine étaient restés collés à ses blessures et les envenimaient."

Jésus, dépouillé de ses vêtements, le corps tout couvert de plaies, de contusions et de flétrissures, est là assis sur une pierre, saignant de toutes parts, dans les tourments de la plus cruelle agonie. Et nous, la moindre souffrance nous irrite, dans la maladie, l'impatience se montre aussitôt qu'on retarde à nous servir. Enseignement sublime ! Fut il jamais leçon plus éloquente ?

Ile Station. — Sur le sommet même du Calvaire, tout près de l'endroit où la Croix fut plantée, se trouve un autel auquel j'ai eu le bonheur de célébrer ce matin même, comme je l'ai noté plus haut. C'est là que la Croix fût étendue sur le sol et que Jésus y fut attaché.

Jésus obéit à l'ordre qu'on lui donne de s'étendre sur l'autel de son sacrifice avec autant d'empressement que le lui permettait l'état de faiblesse où il se trouvait. L'un des bourreaux lui tire le bras droit sur la traverse delà Croix, un autre lui étend la main au dessus du trou pratiqué dans le bois, et un troisième lui appliquant dans la paume la pointe acérée d'un énorme clou, à tête arrondie, l'y enfonce à coups redoublés d'un maillet de fer. Les muscles sont déchirés, et les veines rompues font jaillir le sang avec violence à chaque coup.

On assujétit, de la même façon le bras gauche à l'autre branche de la Croix, le tirant avec effort pour amener la main au dessus du trou préalablement percé.

Cette extension des bras en ligne horizontale ayant eu pour effet de faire ramasser le corps en soulevant les genoux, on applique des cordes aux' pieds pour les amener au support où ils doivent être cloués. Les bourreaux irrités de ce contretemps, éclatent en blasphèmes et en malédictions. Sa poitrine parut alors se déchirer sous le poids de cette traction. Les

clous sont enfin enfoncés dans les pieds et le crime est consommé !

Pécheurs qui que vous voyez, les coups de marteaux qui retentirent sur Le Calvaire, entremêlés aux tendres gémissements de l'homme-Dieu, n'auront-ils pas d'écho dans votre cœur ? Hommes délicats, sensuels, immortifiés, venez ici apprendre à souffrir. Il faut donc que la souffrance soit bien précieuse, pour qu'on l'ait ainsi prodiguée à notre maître !

12e Station. — A quinze pieds au nord-est de l'endroit où Jésus fut attaché à la Croix, se trouve l'autel des Grecs schismatinues qui occupent la partie nord du Calvaire. On voit sous cet autel une plaque d'argent avec une ouverture circulaire au milieu, et c*est là que fut plantée la Croix du Sauveur.

La Croix chargée de sa victime fut donc élevée de terre et transportée par les bourreaux à l'endroit où elle devait, être plantée. Des cordes fixées aux bras servent à la retenir de part et d'autre. Le pied de l'arbre est appliqué sur le bord du trou, des bourreaux s'y appuient pour le retenir, pendant que d'autres tirent sur les cordes pour l'élever de terre. La croix prend enfin la position verticale, et s'enfonce violemment dans la profondeur du trou. Toutes les plaies du Sauveur se rouvrent sous l'effort de cette secousse. Celles de la couronne d'épines inondent son visage de sang, sa barbe en est toute imbibée, son corps en est couvert, de ses mains et de ses pieds partent des courants qui teignent le bois de la Croix et dont s'imprègne même le sol !

Des pièces de bois enfoncées dans le sol servent à maintenir la Croix en équilibre.

Les croix des larrons sont ensuite érigées l'une à droite et l'autre à gauche.

Des cris insultants se firent alors entendre ; ce sont les bourreaux qui n'hésitent pas à ajouter l'insulte à tous les mauvais traitements qu'ils ont prodigués à leur victime. Ce sont les pharisiens qui s'applaudissent de leur victoire, et ajoutent le blasphème à leur cruelle inhumanité: "Si tu es le fils de Dieu, descends maintenant de la Croix." C'est une multitude égarée, dont les passions ont étouffé la voix de la conscience : " Toi qui peux détruire le temple de Dieu et le rétablir en trois jours, arrache-toi donc maintenant à ton supplice." C'est la voix du larron de gauche qui ajoute le blasphème à sou impiété ; " Si tu es le fils de Dieu, sauve-toi, toi-même, et sauve-nous avec toi."

Mais en même temps des voix pieuses et plaintives se mêlent aux cris impies et tumultueux. Voix de la Mère de Dieu, car elle était là debout auprès de son fils. L'autel à gauche de celui de la crucifixon indique le lieu où elle se tenait. Voix des saintes femmes, qui mêlenl leurs gémissemonts et leurs plaintes aux souffrances de leur maître. Voix des

cœurs purs, des âmes droites, des amis de Dieu qui adorent dans l'étonnement l'extrême sévérité de sa justice.

Voix du larron de droite, qui réprimandant son compagnon, proclame l'innocence de Jésus et lui fait cette prière : u Seigneur, souvenez- vous de moi, lorsque vous serez dans votre royaume." Sa foi eut de suite sa récompense: "Aujourd'hui même, lui dit le Sauveur, vous serez avec moi en paradis."

Le silence et la stupeur ayant succédé aux cris furieux de la multitude, on entendit retentir les trompettes qui dans le temple annonçaient l'immolation de l'agneau pascal figuratif. Plus d'un, sans doute, se rappela alors ces paroles de Jean- Baptiste dans le désert : " Voici l'agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde."

Il était environ midi lorsque Jésus fut élevé en Croix, et de ce moment le temps commence à s'assombrir. Les ténèbres allant toujours s'augmentant, une partie delà foule s'était retirée. Cependant la Mère de J4sus, quelques autres saintes femmes amies du Sauveur, avec l'apôire S. Jean, se tenaient toujours au pied de la Croix. C'est alors que jetant les yeux sur sa sainte mère, Jésus lui dit en montrant l'apôtre S. Jean : 11 femme voilà votre fils" ; et à celui-ci, en lui montrant Marie : " voilà votre mère." Quel glaive ne fut pas pour le cœur de Marie ce cruel adieu !

Cependant les ténèbres vont toujours s'épaississant, la terreur se répand partout. La nature même insensible semble se préparer à une commotion inusitée. Jésus se plaint à son Père : " mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonné." Puis il ajoute : " J'ai soif." Aussitôt l'un des soldats met au bout d'un roseau une éponge trempée dans du vinaigre, et la présente aux lèvres de Jésus. Mais Jésus n'en voulut point prendre. Et bientôt poussant un grand cri : " tout est consommé," dit-il et inclinant la tète, il expire !

Au même instant la nature entière entre dans une telle commotion qu'on dirait qu'elle touche à sa dissolution. Le soleii se voile la face ; la terre tremble jusque dans ses fondements ; le rocher du Golgotha se fend jusqu'à sa buse, en séparant le mauvais larron du Christ ; les morts laissent leurs sépultures et se montrent errant dans les rues de Jérusalem. Le centenier de garde au Calvaire, s'écrie dans sa terreur : •' cet homme est vraiment le liis de Dieu ! " Dans le temple, la con-

fusion est à son comble; le voile qui cachait le saint des saints se fend depuis le haut jusqu'en bas ; le sacrifice est interrompu, les prêtres ne sachant plus ce qu'ils font, tant la terreur qui les domine est intense. Seuls les amis du Christ se réjouissent de voir dans cette perturbation de l'ordre naturel, une nouvelle confirmation de leur foi.

13e Station. — En descendant du Calvaire, droit en face de l'entrée actuelle de la basilique, se voit une large pierre au dessus de laquelle brûlent des lampes nombreuses et fort riches. C'est la pierre de l'onction, sur laquelle on déposa le corps du Sauveur pour le préparer à la sépulture.

Cependant la mère de Jésus avec ses deux sœurs Marie mère de Jacques et Saiomée, Jean et Marie Madeleine, sont toujours au pied de la Croix, ne sachant comment ils pourront obtenir le corps de leur maître, pour le soustraire à la sépulture des infâmes, lorsque Joseph d'Anmathie et Nicodème, qui n'avaient pu sauver Jésus devant le Sanhédrin, occupés de la même pensée, se rendent, %uprès de Pilate et lui demandent si hardiment le corps du crucifié qu'il n'ose le leur refuser. I! s'étonne qu'il soit déjà mort, et donne les ordres sollicités.

Les criminels attachés à la Croix n'y étaient souvent retenus qu'avec des cordes. On les laissait s'épuiser dans cet horrible position, et on précipitait ensuite le moment de leur mort en leur rompant les jambes avec des barres de fer. On vient donc mettre ainsi fin au supplice des larrons ; mais pour Jésus, lorsqu'on vit qu'il était déjà mort, on jugea inutile de lui rompre les jambes. Cependant l'un des gardes des Juifs, Longin, rempli alors de fureur et de haine contre le Christ, mais qui devint eus uite un saint et un martyr, saisit sa lance et en perça le coté droit du Sauveur. Il en sortit de l'eau et du sang, qui jaillissant sur la figure du garde, l'inondent et lui rendent la, vue parfaite, de louche et faible qu'elle était auparavant.

Joseph et Nicodème munis du permis de Pilate, achètent donc 100 livres d'aromates et se rendent au Calvaire pour procéder à l'ensevelissement du corps du Sauveur. Des échelles sont appliquées à la Croix, les clous sont arrachés et le divin corps est descendu respectueusement dans des draps et reçu par Marie et ses compagnes. On le transporte sur la pierre au bas du Calvaire, et on laisse à sa sainte Mère le soin de lu^ laver la ligure et la liberté de contempler encore une fois l'objet de lodLe son ali'ection et de son amour.

Madeleine qui avait arrosé les pieds de son maître des larmes de son repentir, vient alors les airoser des larmes de son amour ; elle ne cesse de les baiser, de les mouiller de ses pleurs en les essuyant de ses cheveux.

Les saintes femmes ont rempli leurs pieux devoirs, le corps du Sauveur est purifié de ses souillures, il repose sur la pierre, enveloppé dans son linceul et couvert d'aromates. Marie» après avoir couvert sa figure de baisers, lui enveloppe enfin la tête de son voile, tandis que Madeleine consent à peine à se des. saisir de ses pieds sacrés. Jean, Joseph, et Nicodème se disposent à le transporter dans le sépulcre neuf que Joseph avait fait creuser dans son jardin tout auprès. Il fallait -e hâter, car le jour déclinait, et les corps des suppliciés ne devaient pas rester exposés le jour du Sabbat.

Le Seigneur avait ordonné dans le livre du Lévitique que, lorsqu'on trouverait le corps d'un homme assassiné sur le chemin, on assemblerait les principaux de la ville et des bourgades voisines, et que tous étendant la main sur le cadavre, prononceraient le serment suivant : " Manus nostrx non effuderunt saii' guinem hune. Nos mains sont pures de l'effusion de ce sang." Le corps de Jésus est étendu sans vie devant nous ; cherchons le coupable. Judas, peu avant sa mort, a proclamé qu'il ne voulait avoir aucune part à ce déicide. Pilate se lave les mains et se proclame innocent du sang de ce juste. Hérode n'a pas voulu porter de sentence. Pierre a reconnu ba faute bien avant le supplice, et s'est retiré pour la pleurer. Où est donc le meurtrier ?.. .. Qui de nous pourrait étendre la main, et jurer qu'il n'a pris aucune part à cette mort? Oh 1 approche, pécheur, contemple cette victime, et comprends l'énormité de ton crime.

14e Station. — Le corps de Jésus est enfin transporté à une trentaine de pas plus loin dans le sépulcre que nous pouvons encore vénérer aujourd'hui. Oui ! les marbres précieux qui recouvrent aujourd'hui le saint Edicule dérobent à nos regards le rocher même qui a reçu et abrité le corps de Jésus pendant trois jours !

Une garde est mise à la porte, une pierre énorme enferme l'entrée ; mais le corps du Sauveur glorieusement ressuscité ne connaîtra rien de ces obstacles. L'ange s'assiéra sur ces trophées pour dire aux saintes femmes : u Surrexit non est hic. Il est ressuscité, il n'est plus ici."

Parmi toutes les dévotions, la pratique du Chemin de la Croix est celle qui a été la plus favorisée par l'Eglise. Il est facile de comprendre qu'elle fait un ordre à part par elle-même; car ce n'est rien autre chose que l'étude même de la Croix. Or la Croix est un livre où les plus ignorants peuvent découvrir des secrets sublimes. La Croix est un arbre d'où coule un baume qui peut guérir toutes les douleurs. La Croix est l'abrégé de la Rédemption, c'est le résumé de l'histoire de l'humanité ! Aussi la pratique du Chemin de la Croix a-t-elle été chère à toutes les âmes pieuses, à tous les saints.

La première qui a parcouru la voie du Calvaire, est sans doute la sainte mère de Jésus. S. André de Crête nous dit que tous les jours elle parcourait la Voie douloureuse, baisant cette cette terre qui avait été rougie du sang de son fiis, et s'arrêtant à chaque étape de sa marche au Calvaire, pour savourer toute l'amertume de sa douleur. Nul doute que Madeleine, S. Jean et les apôtres ont dû s'unir souvent à la Mère de Dieu, pour s'associer à son affliction, raviver leur amour du Sauveur, et y chercher un accroissement de force et de zèle.

Dans tous les siècles, des âmes pieuses sont venues vénérer dans la Ville Sainte les traces des pas du Sauveur des hommes. Origène, St Cyprien, St Athanase, St Jean Chrysostôme, St François d'Assise, St Ignace de Loyola, sont venus successivement chercher au saint tombeau, lumière, grâce, fortitude.

Qu'il nous était doux de penser, en recherchant les traces du passage de Jésus, que nous marchions à la suite de si saints personnages, et qu'en nous rendant leurs imitateurs, nous avions pour ainsi dire des droits particuliers à leur protection pour toncher le Ciel en notre faveur et le rendre propice à nos demandes.

Pour ne pas interrompre le Chemin de la Croix, j'ai anticipé dans mon récit, car comme je l'ai fait remarquer ; nous sommes restés à la porte de la basilique pour attendre l'arrivée du Prince Rodolphe.

Après avoir attendu plus d'une heure sur ces dalles pierreuses, sans avoir seulement un caillou pour s'asseoir, le prince se montra à la fin, précédé de six cavas et recevant le salut d'honneur des gardes turques qui tenaient le passage libre.

Nous pénétrâmes dans le temple à la suite du Prince, et

DE QUÉBEC A JÉRUSALUM 271

nous rendîmes de suite à la sacristie des Pères franciscains où Ton nous distribua, pour la procession, car l'heure en était déjà arrivée, des cierges portant le sceau du S. Sépulcre. Chaque pèlerin garde ce cierge après la procession et se fait un devoir de le remporter pour le conserver, afin qu'il soit allumé près de son corps après sa mort.

Les Pères franciscains renfermés dans la basilique du S. Sépulcre sont au nombre de 10 à 12, se relevant tous les trois mois. Ils ont là, dans un monastère contigu à la basilique et n'ayant l'autre issue pour communiquer avec l'extérieur que la nef même du saint édifice, réfectoire, dortoir, cuisine, chœur, etc. C'est là qu'ils reçoivent les pèlerins, 5 à 6 chaque soir, qui désirent célébrer ou recevoir la sainte communion dans le tombeau même du Sauveur. Ils chantent là leur office canonial tant de nuit que de jour, suivent tons les autres exercices d^ leur règle, et tous les jours, à 4J h. p. m., font en chœur et en chantant une procession aux différents sanctuaires que couvre l'immense édifice. C'est à cette procession que peuvent s'associer les pèlerins s'ils le désirent.

La chapelle des Pères franciscains dans la basilique du S. Sépulcre, sous le vocable de l'Apparition de Jésus à sa Sainte Mère après sa résurrection, est la seule, dans l'immense édifice, où l'on conserve le Saint-Sacrement. C'est de cette chapelle que part la procession, et c'est là aussi qu'elle se termine. (1)

Les Pères réunis devant le maître autel, chantent l'antienne 0 Sacrum convicium avec le verset et l'oraison, puis l'on se met en marche.

La 1ère station avec indulgence pîénière se fait devant la Colonne de la Flagellation qui est conservée dans la chapelle même, sur l'autel du côté de l'épi ti e. On chante l'hymne: Trophxa Crucis mystica, etc. " Que notre bouche, notre langue et notre cœur célèbrent ici les mystérieux trophées de la Croix, et que notre âme en suivant les traces du Christ les arrose de ses larmes."

Puis on sort de la chapelle, et prenant le côté gauche, on poursuit le large passage qui entoure le chœur des Grecs, en

(1) Voir le plan de l'Eglise du S. Sépulcre où se trouve tracée la marche de la ptocession.

suivant le mur de gauche. A l'extrémité de ce passage, on ?c trouve en face de la Prison de N. S. dans laquelle on pénètre. Cette chapelle appartient aux Grecs schismatiques. C'est là, dans une espèce de grotte, qu'on aurait renfermé N. S. pendant les préparatifs du crucifiement. On chante dans l'hymne : " Celui qui va délivrer au prix de son sang les âmes des limbes et les rendre à la lumière, est emprisonné ici comme un vil esclave." Indulgence de sept ans à celte 2e station.

Cette chapelle est sans style et sans ornements. Elle est précédée d'une espèce d'anti-chambre où l'on voit, renfermée sous un grillage, une pierre percée de deux trous, dans lesquels on prétend que furent retenus les pieds de N. S. lorsqu'il était dans cette prison.

Sorti de cette chapelle on poursuit la marche en suivait le mur de gauche qui fait ici une ceinture au rond-point d » chœur des Grecs. On passe devant la chapelle de S. Longin, puis on s'arrête à quelques pas plus loin, à celle de la Division des vêtements qui appartient aux Arméniens, c'est là que se fait la 3e station avec aussi indulgence de sept ans. Cette chapelle est en forme d'abside et n'a rien de remarquable.

On chante : "Ici des impies ont partagé les vêtements du Christ mourant et ont tiré au sort sa tunique sacrée."

Cette tunique sans couture, confectionnée par Marie même, est conservée à Trêves qui l'a reçue de Ste Hélène même.

Dépassant un peu le milieu de l'abside de la basilique, on descend par un escalier de 26 marches dans la ch ipelle Arménienne de Ste Hélène; on la traverse en se dirigeant à sou côté droit, où l'on descend un autre escalier de 13 marches pour pénétrer dais la chapelle franciscaine de l'Invention de la Ste Croix, où se fait la 4e station et où il y a indulgence plenière. On chante ici : ■• 0 Croix notre unique espérance, Croix retrouvée ici pai Ste Hélène, je te salue. Par elle, ô mon Dieu, redressez et sauvez dans votre miséricorde les cœurs égarés, par elle augmentez la foi comme l'espérance dans les âmes pieuses, et accordez aux coupables indulgence et pardon."

C'était la coutume chez les Juifs d'enterrer de suite les instruments du supplice des criminels, par ce que ceux qui les auraient touchés seraient devenus impurs pendant 10 jours. On avait donc jeté ici, dans une vieille citerne, les croix et les autres menus instruments du supplice du Calvaire. Lorsque Ste Hélène, trois siècles plus tard, vint rechercher ces [ré-

cieuses reliques, il ne lui fut pas difficile, guidée par la tradition, de retrouver ici la Croix du Sauveur avec l'inscription, la lance, l'éponge, etc.

Cependant il restait encore un embarras, des trois croix, laquelle avait été l'instrument de notre rédemption ? Il y avait alors dans la ville une femme extrêmement malade, touchant à ses derniers moments. Hélène avec le saint évèque Macaire se rendent auprès de cette malade, et s'étant mis en prière, ils lui font toucher l'une après l'autre les trois croix. Les deux premières ne produisirent aucun effet; mais aussitôt qu'on lui eut fait toucher la troisième, elle se leva parfaitement guérie. On ne se contenta pas de cette épreuve, on voulut en faire sur le champ une seconde. On amena le cadavre d'une personne qui venait de mourir. Le contact de la Ire et de la 2e croix ne produisit aucun effet, mais à la troisième, le mort se leva plein de vie. Nul doute que c'était bien là la Croix sur laquelle avait expiré Jésus Christ.

Lors de la prise de la Ville Sainte par les Perses en 614, la Croix avec les autres reliques de la Passion, fut transportée en Perse. Mais reconquise plus tard par Heraclius, elle fut ramenée à Jérusalem, et enfin distribuée en différents sanctuaires, qui en gardent encore aujourd'hui des portions plus ou moins considérables. La partie la plus notable qui en reste est conservée à Rome, dans l'église de Ste Croix de Jérusalem.

La chapelle de l'Invention de la Ste Croix peut mesurer environ une trentaine de pieds. Elle est de forme irréguiière, et laisse voir sans peine qu'elle a pu faire autrefois une citerne. Elle appartient aux Pères franciscains qui viennent tous les matins y célébrer une messe.

Remontant l'escalier de 13 marches, nous nous arrêtons dans la chapelle de Ste Hélène pour y faire la 5e station avec indulgence plénière.

On tient que Ste Hélène surveillait d'ici les fouilles qu'elle faisait faire dans la vieille citerne à la recherche des précieuses reliques. Cette chapelle, qui appartient aux Arméniens, est de style bysantin et n'a rien de remarquable. Il e^t facile de voir qu'on a fait rentrer dans sa construction des débris de l'ancienne église- du S. Sépulcre, et plus encore sans doute de celle que Ste Hélène avait fait ériger sur le lieu même et que Chosroës détruisit lors de sa conquête de la ville s tinte.

Remontant le grand escalier de 26 marches, on poursuit

la marche autour du chœur des Grecs en suivant toujours le mur de gauche. A quelques pas seulement de l'escalier, on s'arrête à la chapelle des improbè-es ou des opprobres, qui appâtaient aux Grecs et où se fait la 6e station avec indulgence de sept ans.

On chant' dîne l'hymne : " Moyse, 'ta as vu le Seigneur tout resplendissant Je gloire au milieu du buisson ardent, et nous, nous le voyons ici dans une langueur mortelle, défiguré par de cruelles épines et souillé d'ignobles crachats."

Oa conserve ici sous an grillage, la colonne qui servit de siège à N. S. lorsqu'on le couronna d'épines et qu'on le souffleta en le chargeant d'opprobres. Cette colonne qui fut apportée du palais de Pilate est en granit gris et mesure environ 18 pouces de hauteur.

Poursuivant toujours dans la même direction on laisse pins loin à droite une porte s'ouvrant sur le chœur des Grecs, puis passant entre deux énormes piliers, on prend à gauche l'escalier en pierre de 16 marches qui mène sur le Cilvaire ; prenant alors la partie de droite, on se rend devant l'autel de la crucifixion, où se fait la 7e station avec indulgence plénière.

On chante : " Ici ils ont percé mes mains et mes pieds, et ils ont compté tous mes os ! "

C'est ici, comni! je l'ai expliqué plus haut, que Jésus fut attaché à la Croix.

Passant de là à la partie gauche du Calvaire qui appartient aux Grecs, on s'arrête devant le lieu où fut plantée la Croix, où se fait la 8e station avec indulgence plénière.

La liturgie se poursuit : '• Or c'était vers la sixième heure du jour, et jus ]ii'à la neuvième les ténèbres couvrirent toute la surface de la terre; et le soleil s'obscurcit, et le voile du temple se déchira par le milieu ; et Jésus s'écria à haute voix : " Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains"; et, en prononçant ces paroles, ici, il expira."

L'endroit précis où fut planté la Croix se voit au dessous de la table de l'autel des Crées, que supportent des petites co. lonnes en laissant le devant parfaitement libre. Une plaine d'argent avec un trou circulaire au milieu, permet d'y introduire le bras pour toucher le rocher même. De chaque côté, à environ 5 pieds en arrière, se trouve l'emplacement des croix des deux larrous.

Descendant le Calvaire, nous nous arrêtent en face de la porte, à la pierre de l'onction, où se fait la 9e station avec indul gence plénière.

Poursuivant la liturgie, nous chantons : " Pendant qu'il est ici embaumé par Joseph et Nico.ième, les démons tremblent et il descend dans les enfers pour leur ravir leur proie. N'astu pas senti, enfer, la morsure de ce glorieux triomphateur?"

Nul doute qu'on avait choisi cet en lroit du rocher par ce qu'il était plus uni qu'ailleurs. L'endroit où reposa le corps du Sauveur est aujourd'hui couvert d'une grande table de pierre au-dessus de laquelle brûlent des lampes nuit et jour.

La 10e station, avec indulgence plénière, se fait ù l'entrée même du tombeau de N. S.

Nous chantons dans l'hymne : "Ici, devant votre tombeau sacré, nous vous supplions, Créateur de toutes choses, de défendre votre peuple contre tous les assauts de la mort."

Traversant la coupole, en nous dirigeant vers la chapelle de l'Apparition, nous nous arrêtons à l'autel de l'apparition à Madeleine, où se fait la lie station, avec indulgence de 7 ans.

Nous chantons : " Or, après la résurrection, dès le matin du 1er jour de la semaine, Jésus apparut ici à Marie-Madeleine de laquelle il avait chassé sept démons."

Madeleine venait de voir, à l'entrée du sépulcre, l'ange qui lui avait dit: '' il est ressuscité, il n'est plus ici." Dans son trouble, elle croyait toujours qu'on avait enlevé le corps de son maître. S'avançant de quelques pas, elle s'adressa à un homme devant elle qu'elle croyait être le jardinier : " si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis et je l'emporterai." Jésus, lui dit: "Marie." Le reconnaissant à sa voix, elle se précipita à ses pieds en s'écriant : '' Mon maître." Jésus lui dit: " ne me ton chez pas, car je ne suis pas encore remonté à mon père." Et c'est ici mêmequ'aeu lieu ce colloque.

Enfin nous rentrons dans la chapelle de l'Apparition de Jésus à sa Sainte mère, d'où nous sommes partis, pour terminer par les litanies de la Ste Vierge et le salut du Saint-Sacrement.

Bien que l'évangile ne le mentionne pas, il n'y a pas de doute que Jésus ressuscité a dû se montrer à sa sainte mère avant tous les autres, afin que la joie de son triomphe tarît la source de ses lai mes et de sa tristesse.

Le Prince Rodolphe avec toute sa suite suivit la procès sion avec piéLé et recueillement. Revenus à ia chapelle des Pères, il s'agenouilla sur un prie dieu qu'on avait disposé pour lui, pour le chant des litanies et le salut du S Sacrement.

Il était près de 6 heures lorsque nous rentrâmes à Casa- Nova, et cette journée qui, dans le programme, devait être consacrée au repos, fut une des plus fatiguantes, de l'aveu de tous»

La mosquée d'Omar ; Mosquée d'El-Aksa ; l'église de la Présentation de la Ste Vierge ; le berceau de Jésus ; le pont desâmes; la porte Dorée. — L'Eglise de Ste Anne. — La Piscine probatique. — La Maisou de Siuaou le Pharisieu. — Eglise de la Flagellation j celle de l'Ecce-Houio.

Jérusalem, jeudi, 31 Mars. — Je vais ce matin dire la messe à l'église St-Sauveur. Celte église, qui tient lieu d'église paroissiale pour les latins de la Ville-Sainte, possède trois autels privilégiés, ces autels étant enrichis des indulgences attachées aux autels de même noms au S. Cénacle, lorsque celui-ci appartenait au culte catholique, ce sont: celui delà descente du Saint-Esprit, au milieu ; celui de l'institution de l'Eucharistie du côté de l'évangile ; et celui de l'apparition de Jésus à S. Thomas du côté de l'épitre. C'est à ce dernier qu'il m'est donné de célébrer.

Vers les 8 h., toujours accompagnés du Frère Liévin, nous partons pour aller visiter la Mosquée d'Omar, qui, comme on le sait, est bâtie sur l'emplacement même du temple de Salomon.

Comme on ne peut entrer dans ce temple avec sa chaussure, nous avons soin de confier nos pantoufles à un garçon qui en remplit un large panier et nous précède de quelques pas.

Il n'y a encore que quelques années, c'était chose presque impossible que d'obtenir l'entrée de cette mosquée, les princes mêmes n'y réussissaient qu'avec peine, mais aujourd'hui c'est chose des plus faciles. Sur demande de nos consuls respec. tifs, la permission est facilement obtenue, et un modique backchish aux gardiens suffit pour en défrayer les dépenses.

En sortant de Casa-Nova on tourne à droite pour se rendre sur le parvis de la Basilique du S. Sépulcre, passant outre en suivant la même direction, on tourne à gauche dans la première rue que l'on rencontre. On suit là le mur de la 2e enceinte qui fermait la ville du temps de N. S. et dont on voit encore quelques restes à gauche. Tournant dans la 1ère rue que l'on rencontre à droite, on passe devant le consulat prussien à gauche, puis à droite devant le palais du Pacha, au delà duquel on rencontre la rue qui vient de la porte de Damas, tournant à droite dans cette rue, on ia suit jusqu'à ce qu'on rencontre à gauche un grand bazar qui nous mène droit en face de la porte Bab el-Cattanine qui donne accès sur le parvis de l'ancien temple de Salomon, où se trouve aujourd'hui la. Mosquée d'Omar.

Cet emplacement forme une immense esplanade, portant vers son milieu la célèbre mosquée et parsemée ça et là de kiblehs, petites constructions composées d'une coupole supportée par des colonnes; les kiblehs servent de lieux de prières aux musulmans.

On sait que le temple de Salomon occupait le sommet du mont Moriah ; tout autour se trouvaient les parvis, qui avaient chacun une destination spéciale : et d'abord, du côté de l'ouest, par où nous entrons, c'était le parvis des gentils. C'était là que se tenaient les étrangers, les impurs, ceux qui avaient des difformités ; il leur était défendu, sons peine de mort, de s'avancer au delà. Ces parvis étaient comme des temples à ciel ouvert, bordés tout au tour de galeries et de portiques sous lesquels se retirait le peuple pour se mettre à couvert contre le mauvais temps.

C'est dans le parvis des gentils que se tenaient les étrangers, les incirconcis, les gens difformes ou impurs qui venaient adorer le vrai Dieu. Devant les galeries ou portiques sous lesquels se retirait le peuple pour se mettre à l'abri du soleil on de la pluie, se trouvaient les stèles monitoriales sur lesquelles montaient les lecteurs ou les docteurs pour instruire le peuple. Ces stèles, dont on a pu en retrouver quelques-unes, consistaient en monolithes sur lesquels était gravée la défense aux gentils de pénétrer dans les autres parvis sons peine de mort.

Avant de pénétrer sur le second parvis qui se trouvait à l'ouest, on va voir, en suivant le mur d'enceinte à gauche, des débris de ce qui fut autrefois la tour Autonia, qui faisait le

palais de Pilate et dont l'entrée constituait ce forum oulithostrotos où Jésus fut condamné à mort et chargé delà croix.

Vers le milieu du côté nord du mur d'enceinte se trouve un chemin pavé de larges dalles se dirigeant au sud; on suit ce chemin jusqu'à la rencontre d'un portique où le pavé s'élève de 6 marches, et l'on se trouve alors sur le second parvis, le parvis d'Israël.

Les seuls enfants d'Israël qui n'étaient point difformes de corps et qui n'avaient contracté aucune souillure légale pouvaient pénétrer dans cette seconde enceinte, les autres en étaient exclus sous peine de mort. Ce parvis était divisé en deux, un côté étant pour les hommes et l'autre pour les femmes, il était aussi entouré de portiques que soutenait des colonnes de marbres précieux.

Le mur extérieur de ce second temple auquel était adossés les portiques, mesurait 45 pieds de hauteur. Gomme le premier, ce parvis était à ciel ouvert ; il avait quatres portes correspondant aux quatre points cardinaux. Toutes ces portes étaient d'airain.

C'est dans le parvis d'Israël que se faisaient les instructions, la lecture de la loi dont les docteurs donnaient l'explication au peuple. C'est ici, qu'à l'âge de 12 ans, Jésus fut retrouvé au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant. Il leur démontrait que toutes les prophéties concernant le Messie avaient eu leur accomplissement, que les signes de sa venue annoncés par les prophètes étaient évidents, et qu'à l'heure même ce Messie devait se trouver dans le monde. Il ne leur dit pas : ce rédempteur d'Israël que vous attendez depuis si longtemps avec tant d'impatience est celui-là même qui vous parle en ce moment, mais peu s'en faut. Cependant ces érudits, ces docteurs ne le comprirent pas. Ces hommes charnels ne parurent même que peu étonnés de voir un enfant mettre ainsi eu défaut leur érudition, à eux docteurs de la loi, au sujet de l'explication de l'écriture.

C'est ici, sur ce parvis, que Jésus chassa avec un fouet de cordes, les marchands et les changeurs qui profanaient la maison de son Père.

C'est ici qu'il pardonna à la femme trouvée en adultère. " Que celui d'entre vous qui est sans péché, lui jette la première pierre", dit-il à ceux qui l'accusaient.

C'est ici qu'il exalta le denier de la pauvre veuve qui avait donné plus que les riches, parce qu'elle avait pris de son nécessaire, lorsque les riches ne donnaient que de leur superflu.

C'est ici, qu'à maintes reprises, Notre Seigneur enseigna la doctrine du salut à tous ceux qui voulaient l'entendre.

C'est ici que les Juifs voulurent le lapider comme blas. phémateur.

Enfin c'est ici qu'il prédit aux Juifs que ces constructions qu'ils regardaient avec tant d'orgueil seraient si bien détruites qu'il n'en resterait pas pierre sur pierre.

Le parvis d'Israël avec celui des prêtres et le temple proprement dit s'élevaient sur la plate-forme qui couronne le sommet du mont Moriah. Cette plate-forme, aplanie au ciseau en certains endroits et nivelée en d'autres au moyen de remplissages retenus par des murs de soutènement, mesurait à l'O. 510 pieds, à l'E. 480, au N. aussi 480 et au S. 390. Elle s'élève d'environ 6 pieds au dessus du niveau de la grande esplanade et en certains endroits jusqu'à 18 pieds, et les murs de soutènement dont on peut voir encore quelques restes sont des constructions cyclopéennes. certaines pierres ne mesurant pas moins de 12 a 15 pieds de longueur sur une hauteur le 2-i à 30 pouces et une largeur à peu. près égale. C'est là que se trouvaient les chambres du trésor du temple, le lieu du lavage des holocaustes et les tables des immolations.

Enfin la troisième cour ou parvis qui entouraient le Temple était le parvis des prêtres, ainsi nommé parce que les prêtres seuls et les lévites pouvaient y pénétrer.

Il était situé en face du Saint, du côté de l'Orient, et comme les deux autres était à ciel ouvert.

C'est dans le parvis des prêtres que se trouvaient l'autel des holocautes et la mer d'airain ; c'est-à-dire que les victimes après avoir été immolées dans le parvis d'Israël étaient apportées sur l'autel des holocaustes pour y être consumées.

L'autel des holocaustes, que Salomon avait fait construire en face du vestibule du temple, avait 30 pieds carrés sur 15 pieds de hauteur ; sa plate forme qui était de bronze était soutenue par un massif de pierres brutes formant un plan incliné. Si vaste que fût cet autel, il ne suffit pas cependant lors de la dédicace du Temple au grand nombre de victimes que l'on immola; on fut obligé d'employer le milieu du parvis des prêtres en guise d'autel. Il n'y eut pas moins alors de 22.000 bœufs et de 120,000 brebis d'immolés.

On sait que l'autel des holocaustes était seulement pour les victimes d'expiation, celles que l'on faisait entièrement consumer par le feu, tandis que dans les victimes pacifiques, certaines parties seulement étaient brûlées et le reste servait à la nourriture des prêtres et des lévites ou à celle de ceux qui les avaient offertes. Cet autel était construit immédiatement en face des deux colonnes symboliques que Salomon avait fait ériger devant le vestibule du Temple. Ces colonnes mesuraient 6 pieds de diamètre sur 24 pieds de hauteur. L'une portait le nom de Lachin (sagesse) et l'autre celui de Booz (force), c'est-à dire qu'elles marquaient la beauté et la solidité de l'édifice.

C'était là que se trouvait aussi la mer d'airain, qui était un vaste bassin de 15 pieds de diamètre sur 7 pieds de profondeur, supporté par 12 bœufs fondus en bronze. C'est dans la mer d'airain que les prêtres se purifiaient avant d'entrer dans le Temple.

L/emplacement de l'autel des holocaustes est aujourd'hui occupé par une petite construction élégante et fort riche que les musulmans désignent sous le nom de Tribunal de David. C'est une petite coupole décagone supportée sur un beau pavé en marbre par 17 colonnes rangées sur deux cercles. Ces co lonues ont des chapiteaux de tous les ordres et des marbres de toutes sortes.

Les musulmans prétendent que c'était là que David rendait la justice au peuple, que Dieu y avait fait descendre du ciel jusqu'à terre une chaîne que le témoin devait tenir à la main, et que s'il lui arrivait de dévier de la vérité, l'anneau que tenait le parjure se détachait aussitôt du reste.

Enfin après le parvis des prêtres, venait le temple proprement dit, ce Temple dont David prépara les matériaux et que son fils Salomon eut la gloire d'ériger au vrai Dieu, ce temple dans lequel Dieu manifesta sa présence à plusieurs reprises et que remplace aujourd'hui la mosquée d'Omar que nous allons visiter.

Le Temple de Salomon fut commencé l'an 1012 avant J.-C. On mit sept années à le construire. Il dura 406 au-, et fut détruit par Nabuchodonosor qui emmena le peupl Juif en captivité à B.tbylone. Après 70 ans de captivité, Zorobabel ramena dans la terre d'Israël les captifs de Babylone et reconstruisit le Temple. C'est ce dernier Temple que Titus vint dé-

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trnire en m* me temp^ que la ville, 37 ans après la mort du Christ, tel que le Sauveur l'avait lni-môme prédit. Pillé et profané par Antiochus Epiphane, 166 ans avant J.-C. il fut purifié deux ans plus tard par Judas Macchabée. Hérode le Grand, 17 ans avant J G., fit subir au Temple des répara ions et des embellissements si considérables qu'on avaitpeineày retrouver l'ancienne construction de Zorobabel.

L'an 134 de notre ère, l'empereur Adrien fît ériger sur les débris de l'ancien Temple à Jéhovah un temple à Jupiter, que Ste Hélène et son fils Constantin firent disparaître en 327.

Julien l'Apostat, voulant donner un démenti à la prophétie du Suiveur qu'il n^ resterait pas pierre sur pierre du Temple de Zorobabel, vint lui-même donner la confirmation la plus évidente à cet oracle. Voulant donc réédifier le Temple, il fit enlever les fondations de l'ancien pour y asseoir de nouvelles murailles ; mais aussitôt des globes de feu, des flammes que les historiens appellent intelligentes sortaient de ces fondations et venaient exterminer les ouvriers qui étaient au travail. On dut renoncer à la construction, et le sommet lu Moriah servit ensuite à recevoir les immondices de la ville.

Après la conquête de la Judée par les Arabes, le Kalife Omar, l'an 636, fit déblayer l'emplacement de l'ancien temple et y érigea une mosquée qui porta son nom et fut remplacée par celle que l'on y voit encore aujourd'hui.

Les cioisés en 1099 s'emparèrent de la mosquée d'Omar, après avoir massacré les 10,000 musulmans qui s'y étaient réfugiés. Godfroi de Bouillon la convertit en église qu'il fit desservir par les chanoines de S. Augustin. Au départ des croisés en 1187, l'église redevint une mosquée comme ci-devant et prit de nouveau le caractère qu'elle a conservé jusqu'à ce jour.

La mosquée d'Omar est une construction très riche, remarquable par sa légèreté, son élégance, la b;auté de ses marbies et les soins d'entretien qu'on lui prodigue. Elle forme un octogone régulier de 165 pieds de diamètre. 'Elle se termine par une vaste coupole, légèrement étranglée à la base et couverte en plomb jusqu'à la naissance de la flèche qui porte l'immense croissant doré qui domine toute cette partie de la ville.

Le Temple de Salomon, que remplace aujourd'hui la mosquée d'Omar, formait un parallélogramme de 90 pieds de long

sur 30 de large et 45 de hauteur. Il était précédé d'un vestibule de 30 pieds de long et de 15 de largeur. Une cloison avec un voile de pourpre le divisait du N. au S. en deux sanctuaires bien distincts, savoir : le Saint et le Saint des Saints.

Les prêtres, deux fois par jour, entraient dans le Saint pour y offrir de l'encens au Seigneur. Cette partie mesurait 60 pieds de long sur 30 de large. Tout l'intérieur était revêtu d'or. C'est là que se trouvaient: le Chandelier d'or à sept branches, la table d'or sur laquelle étaient déposés les pains de proposition et l'autel des parfums qui était de bois de cèdre revêtu d'or.

Le Sùnt des-Saints formait un sanctuaire de 30 pixels car rés. Les murs en étaient revêtus de lames d'or. C'est là que se trouvait l'Arche d'alliance, qui consistait en un coffre de bois précieux recouvert de lames d'or en dedans et en dehors. Elle mesurait 4 pieds de long sur 2 pieds de haut. Elle était ouverte par le haut et une espèce de guirlande d'or la ceinturait tout autour. Aux quatre coins étaient quatre anneaux d'or qui servaient à y passer des bâtons pour la porter. Dans l'Arche étaient renfermés les tables de la loi qu'y avait déposées Moïse, la Verge d'Aaron et le vase contenant la manne. Une table d'or qu'on nommait le propiti itoire ou l'oracle s'élevait au dessus de l'Arche, et à chaque côté se trouvait un chérubin en bois d'olivier revêtu d'or, de 15 pieds de hauteur, ayant la face tournée du côté de l'entrée. Leurs ailes déployées se rejoignaient au milieu pour couvrir le propitiatoire et de l'autre côté elles touchaient le mur latéral.

Les choses demeurèrent en cet état durant 406 ans, c'està dire jusqu'à la destruction du Temple par Nabuchodonosor en 599 avant J. C. Le prophète Jérémie retira alors du Temple l'Arche d'alliance, le Tabernacle avec l'autel des encensements etc., pour aller les cacher sur le mont Nébo, et après la captivité on ne put retrouver ces objets précieux, de sorte que le Saint dès-Saints dans le temple de Zorobabel demeura vide.

Le grand prêtre seul, une fois l'année, le 10e jour du 7e mois, pouvait entrer dans le Saintdes-Saints pour y prier pour le peuple, offrir l'encens qui devait couvrir le propitiatoire, et du sang du veau et du bouc qu'il avait immolés pour les péchés du peuple, faire les aspersions prescrites pour l'expiation. C'est à cette occasion aussi que le bouc émissaire, était pré-

sente devant l'autel, chargé des péchés de tout le peuple et envoyé ensuite dans le désert.

Le grand-prêtre ne pouvait pénétrer dans le Saint-des- Saints qu'une fois l'année, et après des préparations convenables, "de crainte, dit le Seigneur, dans le Lévitique, qu'il ne meurt, parce que j'apparaîtrai dans la nuée sur le propitiatoire."

Le grand-prêtre devait alors être revêtu d'une tunique de lin, ceint d'un cordon de lin, la tête couverte d'une tiare de lin, parce que ces vêtements sont saints, dit le Seigneur. Avec quel respect ne devons-nous pas nous approcher de l'autel, nous qui n'avons pas seulement des figures et des symboles dans nos tabernacles, mais la toute puissante majesté du Dieu trois fois saint qui y fait sa demeure !

Examinons maintenant ce que nous trouvons dans la mosquée d'Omar à la place de ces objets si saints dont la forme et les dimensions avaient été fixées par Dieu même.

Sous la colonnade même du tribunal de David, nous retrouvons l'Arabe chargé du panier renfermant nos pantoufles. Nous l'en débarrassons en lui remettant nos bottes à leur place. Un officier musulman veille à ce que nous fassions réellement l'échange de nos chaussures et offre, moyennant une légère rémunération, des babouches à ceux dont les pantoufles trop lourdes, pouvaient passer pour des chaussures ordinaires.

La vaste mosquée n'est pas piécédée d'un ves'ibule comme l'était le tem:ile de Jéhovah. Nous pénétrons dans l'intérieur par la porte de l'Orient. Deux rangées ou cercles de colonnes entremêlées de piliers supportent la coupole et partagent tout l'intérieur en trois enceintes concentriques. Une douce lumière, tamisée par les verres coloriés des châssis et les grillages en fayence que ceux-ci portent à l'extérieur, répand sur tous les marbres des pavés, colonnes, lambris aux couleurs variées, un ton moelleux des plus agréables. Nous y trouvons aussi une fraîcheur qui nous plait beiucoup après nous être fait en quelque sorte rôtir par les rayons du soleil que nous renvoyaient de toutes parts les parvis dallés que nous venions de parcourir.

Les colonnes entremêlées aux piliers pour former les enceintes concentriques sont des monolithes de marbre des plus beaux et des plus riches. Elles sont d'ordre et de hauteur différents, ce qui indique qu'elles proviennent de temples plus

DE QUÉBEC A JÉRUSALUM 285

anciens. Un grillage en fer, très ornementé, les relie les unes aux autres. Ces deux cercles de piliers et de colonnes supportent des plafonds à caissons du meilleur goût, car la coupole n'a ses points d'appui que sur les piliers du cercle le plus rapproché du centre.

Sur les panneaux du pourtour se lisent un grand nombre de versets du coran entremêlés d'arabesque capricieuses aux couleurs variées parsemées de filets dorés.

Vovons maintenant plus en détail ce que renferme cette célèbre mosquée.

Au centre, sous la coupole, entouré d'un grillage en bois artistement travaillé, se voit le rocher nu, à surface i- légale et irrégulière, s'élevant de 3 à 4 pieds au dessus du pavement, Ce grillage est destiné à empêcher que le rocher, la Sakhra comme l'appellent les musulmans, ne soit profané par les pieds des visiteurs. C'était là qu'était le Saint des Saints où reposait l'Arche d'alliance dans le Temple de Salomon.

C'est là, sur ce rocher, qu'Abraham, après avoir disposé le bûcher suivant l'ordre de Dieu, leva le glaive pour immoler son fils Isaac, lorsqu'un ange vint lui retenir le bras. C'est là qu'Ornan avait son aire pour y faire le foulage de son grain, et sur laquelle David coupable, mais pénitent, érigea un autel pour y offrir des victimes que le feu du ciel vint consumer, gage certain du pardon qu'il avait obtenu.

Au dessus de la Sakhra est suspendu un khémeh ou tente de soie verte et rouge. D'après les musulmans, c'est sous cette tente que reposait Eve, lorsque Adam, après l'avoir cherchée pendant 100 ans, la retrouva sur une montagne près de la Mecque.

Mais édifions nous un peu en faisant le tour de la Sakhra et en examinant bien tout ce qui s'offrira à nos regards.

Voici d'abord à l'extrémité 0. les empreintes de 5 énormes doigts enfoncés dans le rocher.

Un jour, nous disent les musulmans, Mahomet voulant traiter directement avec Dieu d'affaires importantes, monta sur el-Borak, superbe jument dont lui avait fait présent l'archange Gabriel. Mais à peine est-il parti, que voilà aussitôt le rocher qui se remue, s'agite et se met en frais de le suivre. Dieu ne voulant pas priver la terre d'une si précieuse relique, dépêcha ausbitôt l'archange Gabriel pour la retenir dans sa fuite. L'en-

voyé céleste saisit donc le rocher à l'endroit où nous voyons l'empreinte de ses doigts et le fixa entre le ciel et la terre, là où il se trouve encore, car bien que les yeux des mortels voient ce rocher ne faire qu'une masse commune avec la montagne qui le porte, il n'en est pas moins vrai qu'effectivement il est suspendu en l'air.

A l'angle S. 0., sur une table de marbre sculptée, se voit le bouclier de Hamzeh, oncle et fidèle compagnon de Mahomet. On ne peut voir ce bouclier qu'à travers un grillage épais et solide.

Plus loin, c'est une cage en fer à double étage où se voit en haut l'empreinte d'un pied de Mahomet dans un morceau de marbre, et en bas, deux poils de sa barbe renfermés dans un étui reposant dans une urne d'argent d'environ trois pieds de hauteur.

Au S. on nous montre l'étendard de Mahomet enroulé autour de sa lance, le drapeau d'Omar, déployé, puis la selle d'el-Borak qui n'est autre chose qu'un fragment d'une corniche en marbre blanc ayant quelque ressemblance avec une selle.

A l'angle S. JE. s'ouvre une porte par laquelle on descend un escalier de 15 marches pour se trouver dans la crypte de la Sakhra, sous le rocher même. On nous montre là cette partie du rocher qu'on appelle la langue, parce qu'on prétend qu'elle répondit à Omar qui lui souhaitait la bienvenue. Puis, tout autour ce sont les endroits où ont prié les plus grands personnages, ici Salomon, là David, là Elie,et enfin Mahomet. La place de ce dernier est indiquée par une excavation dans le plafond du rocher, c'^st que le prophète, dans un transport de dévotion, se serait heurté là la tète et y aurait laissé l'empreinte de son turban.

Vers le milieu de la crypte, le plafond du rocher est percé d'un trou circulaire, et vis à-vis ce trou le pavé résonne d'un son creux indiquant qu'il y a là quelque vide. Il est tout probable qu'Oman avait creusé là le puits nécessaire pour son aire. Mais pour les Musulmans, c'est là le puits des âmes, dans lequel elles se réunissent pour y adorer Dieu dans la nuit de tous les dimanches et de tous les jeudis.

En face de la porte du N. on nous montre une plaque de jaspe dans laquelle on voit fixés 3 clous en or avec la moitié d'un quatrième. Ce sont là autant de siècles à s'écouler encore avant la fin du monde. On comptait d'abord 19 clous, dont

un disparaissait à chaque siècle. Mais il arriva qu'un bon jour Satan impatient d'attendre si longtemps le grand événement, se mit à arracher les clous. Il allait les enlever jusqu'au dernier, lorsque l'archange Gabriel vint heureusement l'arrêter au point où nous les retrouvons aujourd'hui.

On nous montre encore près de la porte S. un coran qu'on dit avoir appartenu au khalife Omar.

Sortons maintenant de la mosquée par la porte du N. et examinons les objets qui se présentent à nos regards, dans les environs.

En suivant le mur à gauche, on trouve à droite deux Kiblehs ou lieux de prière, soutenus par des colonnes en marbre blanc. Le plus petit porte le nom de Fâtimeh, fille de Mahomet qui épousa son cousin Ali en 623. Leurs descendants ont régné en Egypte et en Mauritanie sous le nom de Fatimites. L'autre Kibleh est celui de l'ascension de Mahomet.

Près de la porte S., on peut voir sur le mur de la mosquée, à la hauteur d'environ 10 pieds, une plaque de marbre, dont les veines simulent deux oiseaux. Ce sont deux pies pétrifiées en punition de leur orgueil.

Salomon, disent les musulmans, ayant achevé son temple au Très-Haut, tous les animaux lui apportèrent leur tribut en signe de dépendance, le lion sa crinière, l'éléphant ses défenses, etc. ; seule la gent volatile, soulevée par les harangues de la pie, qui, comme on le sait, à la langue bien pendue, se montra récalcitrante. Et pour la punir, le grand roi, inspiré de Dieu, ordonna que les deux pies qui avaient levé les premières l'étendard de la révolte, demeureraient là fixées dans la pierre jusqu'au dernier des jours.

En face de la porte de la mosquée se trouve un portique à quatre arcades, qu'on désigne par le nom de portique de la balance, par ce que les musulmans prétendent que c'est là que se pèsent les mérites et les péchés des âmes pour aller ensuite subir l'épreuve du pont de Sirath qu'on rencontre plus loin.

A l'O. de ce portique se voit une belle chaire en marbre sculpté où l'on prêche tous les vendredis.

Passant sous la quadruple arcade en se dirigeant au Sud, on descend un escalier de 21 marches, et on voit plus loin un large bassin ombragé de vieux cyprès et dans lequel on descend par quelques marches. Au milieu de ce bassin s'en trouve

un autre portant à son centre un vaste vase en pierre qui laisse couier l'eau qu'il reçoit de la fontaine scellée près de Bethléem (2 lieues) par l'aqueduc de Salomon.

Continuant toujours au S., on descend à une centaine de pieds plus loin un escalier pour se trouver dans un vaste souterrain, formé de deux voûtes que supportent d'énormes piliers en pierre. On attribue à Hérode le Grand la construction de cette salle souterraine. Vers l'extrémité du souterrain, en descendant 8 marches, on se trouve en face d'une énorme colonne formée d'un seul monolithe avec son chapiteau dont les feuilles d'acanthe ont la forme de palmes.

Sortis du souterrain en revenant sur nos pas, on trouve tout près, à gauche, l'entrée de la mosquée EUAksa qui est élevée sur l'emplacement de l'église de la Présentation de la Ste Vierge bâtie par Justinien.

Omar, qui avait fait sa prière dans l'église ds la Ste Vierge — on nous montre l'endroit où il se tenait— la convertit en mos. quée. Sous les croisés, cette mosquée devint le palais royal sous le nom de palais de Salomon. Saladin plus tard la rétablit en mosquée, et elle a depuis gardé le même caractère.

La mosquée El-Aksa est après celle d'Omar la construc* tion la plus considérable du Moriah. C'est une vaste salle à 7 nefs divisées par 6 rangées de colonnes et de piliers. La nef centrale esc un peu plus large que les latérales.

On voit en entrant, en face de la porte, une pierre encastrée dans le pavé entourée d'une grille. C'est là, disent les musulmans, le tombeau des filsd'Aaron ; mais rien ne peut confirmer cette tradition musulmane.

A gauche on voit la citerne de la feuille. Un saint musul man s'étant rendu en paradis en serait revenu avec une feuille verte derrière l'oreille, de là son nom.

La mosquée estcouronnée d'une coupole vers son extrémité S. C'est précisément là que Marie aurait habité avec la prophetesse Anne, et ce serait là aussi qu'elle aurait plus tard offert son divin enfant aux bras de Siméon.

Au delà de la coupole se voit un peu à droite, une belle chaire magnifiquement sculptée. C'est le Mimbar que Saladin a fait placer là. A droite du Mimbar et adossé au mur de la mosquée est le mihrab, espèce de niche vers laquelle se tournent les musulmans pour prier. Ce mihrab orné de colonneltes

est peint en mosaïque, et l'on voit au devant deux chandeliers portant chacun un énorme cierge.

En partant de la coupole pour retourner à l'entrée, on voit à gauche les colonnes de l'épreuve. Ce sont, deux colonnes fort rapprochées l'une de l'autre. Ceux qui peuvent passer entre ces colonnes, s'en iront sans peine en paradis. Mais malheur à l'embonpoint et à la corpulence. Mahomet ne voudra pas les voir. Il va sans dire que nous nous amusâmes tous à faire l'épreuve. Pour moi-même, le problème était résolu avant même de l'essayer, mais il n'en fut pas ainsi pour M. Bolduc et plusieurs autres de nos compagnons. Ils eurent beau se comprimer autant que possible, essayer tantôt l'épaule droite et tantôt l'épaule gauche, impossible de se faire admettre dans le Paradis de Mahomet. Nous passâmes là un quart d'heure des plus agréables.

Des deux côtés de la coupole se trouvent des nefs particulières formant comme des bras ou des chapelles au corps principal. Celle de droite est l'ancienne salie d'armes des Templiers, elle est divisée en deux par une rangée de colonnes- Celle de gauche est une petite mosquée où l'on nous montre l'endroit où Omar fit sa prière, et plus loin où Zacharie et son fils S. Jean Baptiste, d'après les musulmans, prièrent aussi.

Sortis d'El-Aksa, nous retrouvons notre serviteur arabe avec le panier de nos chaussures que nous échangeons contre nos pantoufles, car la visite des lieux sacrés est maintenant terminée.

De là nous nous rendons à l'angle S. E. de l'esplanade, dont l'enceinte en cet endroit forme le mur même de la ville, pour visiter, après une descente de 32 marches, une chambre qu'on appelle le berceau de Jésus. On sait que le saint vieilliard Siméon avait son habitation en cet endroit. Or d'après la tradition, la Ste Vierge après avoir présenté son enfant nouveau-né au Seigneur et l'avoir racheté par deux colombes, suivant la loi, se serait rendue à l'invitation du saint prêtre de passer quelques jours dans sa maison. La chambre aujourd'hui forme une petite mosquée. On nous montre une niche creusée en forme de coquille et couchée horizontalement sous un dais soutenu par de petites colonnes de marbre blanc comme étant, d'après les musulmans, le véritable berceau de Jésus.

De cette petite mosquée on peut descendre, par une porte

au N. dans uu vaste souterrain sans pavé, à voûte supportée par d'énormes piliers. On prétend que c'étaient là les écuries de Saloaion. Les croisés s'en seraient également servi pour y loger leurs bêtes. On voit encore dans les piliers les trous destinés à y passer les licous pour retenir les bètes en place.

Os différentes constructions souterraines n'ont rien qui doivent surprendre ici, si l'on veut bien faire attention à Ténorme différence de niveau qui se trouve entre le pavé de l'esplanade et le sol en dehors du mur d'enceinte. C'est que Salomon,, pour asseoir le Temple avec ses vastes parvis, de même que son propre palais sur le sommet du Moriah, avait fait niveler ce sommet inégal et irrégulier, abaissant ici des pointes saillantes, et comblant là des dépressions souvent à des profondeurs considérables. Ou peut voir en certains endroits de ces souterrains, de même qu'en dehors du mur d'enceinte, des restes évidents de ces constructions Salomoniennes.

Suivant de là le mur d'enceinte du côté de l'E,on parvient à un petit escalier montant à une plateforme où se trouve un mihrab et un fut de colonne sortant horizontalement du mur, comme un canon qui serait braqué sur le mont des Oliviers. C'est là la culée qui sert au pont de Sirath, dont j'ai parlé plus haut, qui a ici son point de départ et aboutit au mont des Oliviers. Mais ce pont, qui n'a pas plus de surface que le taillant d'un rasoir, ne peut être vu que par les vrais croyants. "Jesuis bien certain, dit le Frère Liévin, en nous donnant ces explications, que peu d'entre vous le distinguent. — Mais il n'y a absolument rien.— Cependant je le vois bien, moi, je le distingue parfaitement, ajouta-t-il affectant un sérieux que des naïfs qui ne l'auraient pas connu auraient pu prendre pour véritable. Or, poursuivit-il, sachez bien que les âmes, à la fin du monde, après avoir passé par la balance que nous avons vue plus loin, devront ensuite passer par ce pont. Pour les bons, rien de plus facile, car leurs anges gardiens les soutiendront, et ils passeront de suite en paradis. Mais pour les méchants, ne pouvant garder l'équilibre, ils tomberont dans le torrent de Cédron, qui s'ouvrira aussitôt pour les laisser tomber directement dans l'enfer."

L*épreuve étant ici plus dangereuse et plus difficile que celle du passage entre les deux colonnes, aucun ne tente de s'aventurer sur ce pont invisible et nous poursuivons notre marche jusqu'à la porte Dorée qui fait face à la mosquée même d'Omar.

La porte Dorée, qui est divisée en deux arches par deux énormes monolithes, est surmontée de deux petits dômes. Elle est complètement murée du côté extérieur, mais à l'intérieur ses parois sont ornées de pilastres portant une frise richement sculptée. Les musulmans la tiennent ainsi close par ce qu'ils prétendent que c'est par cette porte qu'entreront un jour les francs pour se rendre maîtres de la ville. Ils ignorent qu'ils accomplissent en cela une prophétie d'Ezéchiel. " Et le Seigneur me fit retourner vers le chemin de la porte du sanctuaire extérieur qui regarde l'Orient et elle était fermée. Et le Seigneur me dit : Cette porte demeurera fermée, elle ne sera point ouverte, et nul homme n'y passera, parce que le Seic-neur, le Dieu d'Israël, est entré par cette porte, et elle demeurera fermée."

On sait que c'est par cette porte que Notre-Seigneur fit son entrée dans la Ville Sainte le dimanche des rameaux.

Tout le terrain a voisinant le mur d'enceinte à l'E. est couvert d'herbe qu'émaillent un grand nombre de fleurs aux couleurs variées. Je cueillis entre autres : Anémone coronaria, Nigella sativa, Pa paver rhœas, Sinapis orientalis, Capsella bursapastoris, Reseda lulea. Silène armeria, de.

A droite de la porte, se trouve une petite foret de nopals très vigoureux, dont plusieurs montraient déjà des boutons prêts à s'épanouir.

A quelques pas à gauche, une espèce d'escalier sur une vieille muraille adossée au mur d'enceinte, nous permet de monter jusque sur le mar même, d'où l'on peut prendre une vue d'ensemble sur tous les environs.

Il n'y a ici ni balcon, ni plateforme, cependant, bien que l'épaisseur seule du mur pût servir de lieu de station, le panorama de ce point élevé évoquait tant de souvenirs, que tous mes compagnons étaient déjà éloignés à une certaine distance, lorsque je remarquai que je restais là seul et qu'il me fallut en descendre. La plus douce des rêveries m'avait ici tellement absorbé, qu'elle m'avait fait oublier la recherche des plantes et des insectes que je voulais poursuivre sur la surface herbeuse que je voyais étendue à mes pieds dans tout le voisinage du mur d'enceinte closant ici l'esplanade de la célèbre mosquée.

Je voyais à mes pieds cette étroite bande de la vallée de Josaphat, qui s'abaisse brusquement dans le torrent de Cédron pour remonter de l'autre côté par une pente moins abrupte et

beaucoup plus gracieuse, jusqu'au sommet du mont des Oliviers que couronnent le couvent du Garmel avec son église. Je voyais à droite du mont des Oliviers la dépression qui le sépare de la colline où s'élève Béthanie. Plus rapproché, je fixais l'endroit, sur le chemin que je voyais serpentant sur le flanc de la montagne, où se trouvait Bethphagé, où Notre Seigneur envoya deux de ses apôtres prendre l'ânesse et l'ânon qui devaient lui servir dans son entrée triomphale à Jérusalem, six jours avant sa mort. Je voyais la foule ivre de joie se dépouiller de ses manteaux pour en couvrir la route que devait parcourir l'humble monture portant le roi d'Israël. J'entendais les hosannah mille fois répétés de cette foule respectueuse, Benediclus qui vend in nomine Domini; hosannah filio David! Je voyais les jeunes gens grimper sur les oliviers qui bordaient alors la route, et dont on voit encore ça et là quelques représentants, pour en détacher des branches vertes qu'hommes et femmes se partageaient en signe de réjouissance. Je voyais le glorieux cortège suivre les sinuosités de la route pour descendre jusqu'au torrent de Cédron, le traverser sur unpont de pierre comme celui qui le coupe encore aujourd'hui puis remonter la pente à mes pieds pour entrer au Temple par cette même porte Dorée sur laquelle j'étais assis dans le moment. Hélas ! qui aurait pu croire que, cinq jours plus tard, ce roi d'Israël, ce fils de David, acclamé aujourd'hui avec tant d'entrainement, traverserait de nouveau et au même endroit ce même torrent, les mains enchaînées et conduit par une bande insolente, armée d'épées et de bâtons, insultant à leur victime et réclamant sa mort.

Je voyais encore en face de moi, sur le flanc du mont des Oliviers, l'entrée de la grotte de l'Assomption, où reposa quelque temps le corps de la sainte mère de Dieu, celui de son chaste époux, de même que ceux de S. Joachim et de Ste Anne ; et tout auprès, la grotte de Gethsémani, où le maître de l'univers se trouva dans un tel épuisement qu'il permît à un envoyé céleste de le soutenir dans l'abattement de son agonie. Je voyais presque contigu à cette grotte, le jardin où Pierre, Jacques et Jean se laissèrent aller au sommeil pendant que leur maître souffrait et priait; je voyais tranchant sur la couleur grisâtre du sol, la verdure des huit témoins qui restent encore de la faiblesse des trois apôtres et de la trahison de Judas,

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