‹ De Québec à JérusalemChapitre 5 sur 17 · itiirtierc Catholique · texte numérisé non relu

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Minaret

Prenant un coup d'œil d'ensemble sur la vallée de Josephat qui s'en va au N. en s'élargissant, je la voyais couverte de ses milliers de pierres tumulaires sur les tombes de ces centaines de générations qui dorment ici leur dernier sommeil, en attendant l'éveil de l'ange pour recevoir, à l'endroit même, de la part du crucifié du Calvaire, la proclamation de la sentence portée contre eux (1).

Suivant à gauche le mur jusqu'à son angle N., je voyais une foule furieuse armée de pierres qui en écrasaient Etienne le premier des martyrs. Puis à dix siècles de distance, je voyais les soldats de la croix, faire rouler sur cet endroit où la déclivité est presque nulle, leur tour mobile, jusqu'à la faire toucher le rempart ; puis, Godefroi de Bouillon, le premier roi chrétien de Jérusalem, suivi de ses preux, sauter de cette plateforme sur la forteresse ennemie, stupéfier les Sarrasins par sou audace, et faire disparaître le croissant pour arborer la croix à sa place.

Me retournant alors du côté de la ville, je voyais en face de moi la Tour de David sur le mont S. on ; un peu plus loin, le Cénacle où, pour la première fois il fut donné à l'homme de se nourrir de la chair d'un Dieu ; la maison de Ca'iphe où Pierre renia son maitre, protestant qu'il ne le connaissait pas ; la maison d'Anne où un indigne valet fit retentir la salle d'un souflel qu'il donna au Sauveur.

Plus rapproché de moi. c'est le palais d'Hérode où Jésus est pris pour un fou et revêtu d'un manteau de dérision- Plus à droite s'élève le dôme de la basilique du S. Sépulcre, qui abrite le coin de terre le plus saint du monde, le sol qui s'est imbibé du sang de l'homme Dieu. A l'angle N. 0. de l'enceinte du Temple, je vois la tour Antoniaoù résidait Pilale, le lithostrotos où il rendait la justice et où il porta la plus inique sentence que jamais juge ne prononça ; je voyais la colonne où Jésus fut frappé de verges, l'escabeau où il fut couronné d'épines, l'endroit où on le chargea de la croix, puis je le voyais s'acheminer sous le pesant fardeau de l'instrument de son supplice, vers le Calvaire, où la malice des hommes mettra le comble à sa perversité.

(1) Bien que l'Ecriture sainte ne le mentionne pas, c'est une croyance des plus anciennes que le jugomeut dernier doit se faire dans la vallée de Josaphat ; J.-C. choisissant le lieu de sou combat pour celui de son '-ionaphe.

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Je me plaisais à me répéter : oui ! j'ai ici, à mes pieds, l'endroit le plus saint de la terre. L'éternel s'est montré sur le Sinaï; il s'est aussi montré ici sur le propitiatoire. Dieu a parlé sur le Sinaï ; il a aussi parlé ici : " Celui-ci est mon fils bien aimé, écoutez le! " Il me semblait l'entendie cette parole échappée du Ciel, répercutée par les p irvis pierreux qu'elle a frappés, et j'étais tenté d'aller scruter la surface de ces dalles pour reconnaître s'il n'en restait pas quelques traces.

Oui ! plus qu'en tout autre lieu, le Ciel a été ici en communication directe avec la terre. J^ me plaisais à me figurer l'atmosphère de consistance plus ferme que celle de l'air insaisissable qui nous environne, et je la voyais sillonnée ici de mille canaux qui ont servi aux communications célestes. Ici, c'est l'ange qui descend du Ciel pour retenir le bras d'Abraham prêt à frapper son fils Isaac ; c'est l'Eternel lui même qui rend sa présence sensible dans la nuée qui recouvrait l'Oracle; c'est un ange qui vient annoncer à Z icharie que son épouse Elizabeth mettra au monde un fils qui sera grand devant les hommes et qui préparera la voie au Rédempteur d'Israël. Un autre messager céleste vient renverser là la pierre qui fermait le sépulcre du Sauveur, et s';issey.mt dessin, il annonce aux saintes femmes la résurrection de leur maître. Un ange vient aussi dans la grotte de Gethsémani soutenir le Sauveur prêt à défaillir à la vue des tourments qui l'attendent. C'est la voix de l'Eternel qui perce la nue et avec l'éclat du tonnerre proclame le fils de Marie son fus bien-aimé. Enfin, c'est Jésus-Christ lui-même qui, après avoir donné sa dernière bénédiction à ses apôtres et à ses disciples, s'ouvre un passage à travers cette atmosphère pour retourner vers son Père.

Quelques années plus tard, Etienne, le premier des martyrs, verra encore cette almo-phère s'entr'ouvrir pour lui permettre de porter son regard jusque sur le trône de Dieu, où il verra le Christ assis à la dioite de son Père. Marie, la Sainte Mère de Dieu, bientôt après, enlevée par les anges, se frayera aussi un passage à travers cette atmosphère pour voler dans les bras de celui qu'elle a eu le bonheur de porter dans sou sein et partager en quelque sorte la divinité avec lui.

Mais où sont-ils, ô Jérusalem, ces jours de la splendeur ? où sont-elles tes fêtes où l'immolation de milliers de victimes enivrait le peuple de joie et te rendait le Ciel favorable ? Où sont-elles tes solennités qui couvraient tes parvis de foules

empressées, solennités que des rois venaient de loin admirer dans l'étonnement ? Hélas ! j'étends sur toi mes regards, et je ne vois partout que ruines, tristesse et désolation. Je prête l'oreille, et j'entends les lamentations du prophète sur ton délaissement. Sion comme une veuve dans les larmes est enveloppée dans le deuil! Ses rues sont désertes, ses parvis sont sans adorateurs ! Comment l'or pur a-t il pu ainsi perdre son éclat? comment s'est-il changé en un vil métal ?

J'ouvre le livre des oracles sacrés, et j'y lis la parole de Dieu même : " Que si vous vous détournez de moi. vous et vos enfants, dit le Seigneur à Salomon, si vous cessez de me suivre et de garder mes préceptes et les cérémonies que je vous ai prescrites, et que vous alliez servir et adorer des dieux étrangers, j'exterminerai les Israélites de la terre que je leur ai donnée, je rejetterai loin de moi ce temple que j'ai consacré à mon nom, Israël deviendra la Table et l'objet des railleries de tous les peuples ; et cette maison, réduite en cendre, sera considérée comme un exemple de ma justice, et quiconque passera devant sera frappé d'étonnement, et lui insultera en disant: D'où vient que le Seigneur a traité ainsi cette terre et cette maison ? Et on lui répondra: Le S igneur a frappé ces peuples de tous ces maux, parce qu'ils ont abandonné le Seigneur leur Dieu qui avait tiré leurs pères de l'Egypte, et qu'ils ont suivi des dieux étrangers, et les ont adorés et servis." (1).

Jamais oracle n'eut d'accomplissement plus parfait et plus frappant que celui-ci. Où est-il aujourd'hui ce peuple chéri de Dieu, ce peuple d'Israël ? Il est partout, et il ne se retrouve nulle part. Ici même, dans son propre pays,onlecheicheenvain. Ses rois, ses pontifes, ses tribuns, ses autels, tout a disparu. Et cependant il porte sur son front un caractère indélébile qui empêche qu'on ne le confonde nulle part avec les autres nations. C'est le caractère de l'anathême qu'il a demandé au Calvaire et qui fait qu'il ne peut disparaître parce que toujours il doit vivre pour être l'opprobre de toutes les nations, le rebut de tous les autres peuples. Ses restes sont honnis ici peut être encore plus que partout ailleurs Condamnés pa? les chrétiens comme déicides, ils sont exécrés par les musulmans comme les bourreaax d'un grand prophète !

Lors de la visite du P. de Damas aux Lieux-Saints en 1868,

(1) III Livre des Rois IX, Ce et suivants.

peu s'en est fallu qu'il n'y eut une émeute sanglante au S Sépulcre, le jeudi-saint, parce que tout à coup se répandit le bruit qu'un juif se trouvait dans l'assemblée. Les schismatiques Grecs et Arméniens s'accnsant réciproquement de protéger l'intrus. On fut obligé d'avoir recours à la force turque qui fit fermer la porte et ne rétablit l'ordre qu'après avoir constaté que la rumeur était dénuée de fondement.

Ce ne fut qu'après avoir roulé toutes ces pensées dans mon esprit que je laissai avec regret mon lieu d'observation, pour aller retrouver mes compagnons que je voyais réunis autour d'une espèce de tombeau vers la partie N. de l'esplanade.

Ce monument porte le nom de trône de Salomon, parce que les musulmans prétendent que S ilomon fut Là trouvé mort sur son trône. Ce tombeau est à dos d'âne et simule ces caves à légumes que nous voyons ici, en Canada, en beaucoup d'endroits. Il est fermé devant par un grillage auquel on voit accroché un grand nombre de petites pièces d'étoffes; les musulmans en agissent ainsi pour obtenir des faveurs du grand roi, prétendent-ils.

Vers l'angle N. de l'esplanade on trouve la porte Bab el* Asbate par laquelle nous franchissons le mur de la ville pour rentrera 70 pas plus loin par ce, le de St Etienne ou Sitti-Mariam, comme l'appellent les musulmans. Nous nous engageons dans la rue qui fait f.ice à la porte et qui n'est que la continuation de la Voie Douloureuse que nous avions déjà visitée. A une centaine de pas environ nous nous arrêtons à droite à la demeure des Pères d'Afrique, qui déservent l'Eglise de Ste Anne bâtie sur remplaceme.il de la maison de la mère de la Ste Vierge, dans laquelle celle-ci fut conçue et vint au monde.

Les opinions sont partagées sur le lieu de la naissance de la bienheureuse Vierge. Les uns veulent que ce soit à Séphoris en Galilée, où S. Joachim avait une maison ; d'autres la placent à Nazareth dans la maison actuelleniet à Lorette ; d'autres veulent que ce soit à Bethléem ; et d'autres enfin à Jérusalem, dans la maison qify possédaient Joachim et Anne. Cette dernière opinion a été, de tout temps, la plus accréditée en Orient, et on peut dire qu'aujourd'hui elle est généralement partout admise. Notre S. P. le Pape Léon X11E n'a pas hésité à accorder en 1880, le privilège de la célébration quotidienne de la messe votive de la Nativité de la Ste Vierge, ou de celle de l'Immaculée Conception, dans la crypte de l'église actuelle de Ste Aune, donnant par là la confirmation à la croyance

orientale sur le lien de la naissance de Marie. La tradition d'ailleurs a été constante pour vénérei à ce titre la maison de Ste Anne.

Dès le 4e siècle, une église était érigée en ce lieu. Détruite, abandonnée, reconstruite, usurpée par les musulmans, cette église a suivi le sort et les vicissitudes de la Ville Sainte. Elle était depuis longtemps abandonnée et en partie détruite, lorsqu'après la guerre de Grimée, en 1859, la France exigea de la Turquie cette restitution. C'était demander bien peu pour les frais d'une guerre qui n'avait pas coûté à la France moins de 50,000 vies et plus de 100.000,000 de francs. Si la Fiance eut été, encore à cette époque, animée de l'esprit de foi comme autrefois, il lui aurait été facile d'obtenir dix fois nlus. Que n'a-t elle demandé, par exemple, la restitution du S. Cénacle, où, à force d'empiétements on en est venu à évincer complètement les latins des droits qu'ils avaient à ce sanctuaire.

L'église a été restaurée aux frais de la France, et confiée à la garde des missionnaires d'Alge.". Ce sont deux de ces missionnaires, au costume de laine blanche, que nous avons encore eu cette province, sollicitant des aumônes pour leurs mis. sions d'Afrique. Ces bons Pères sont seulement trois actuellement à Jérusalem, et nous font avec beaucoup de cordialité les honneurs de leur sanctuaire.

Les missionnaires ont leur résidence attenante à la ruer mais l'église se trouve située à l'extrémité d'une vaste place ou cour qu'on a commencé à cultiver en parterre.

L"église, sans avoir rien d'extraordinaire dans sa décoration, est cependant très propre et offre u\\ joli coup d'oeil. Elle est partagée en trois nefs par d'énoimes piliers en pierre du pays. A l'extrémité de la nef latérale de droite, s'ouvre un large escalier en pierre qui conduit à la crypte ou grotte de l'Immaculée Conception, qui est taillée dans ;e roc même. Nul doute que cette grotte faisait partie de l'habitation qui se trouvait au devant. C'est dans celte crypte que se trouvent les deux, autels privilégiés, car c'est là qu'a été conçue et qu'est venue au monde l'Immaculée Vierge, la mère du Sauveur.

C'est à la partie ouest du parterre qui précède l'église que se trouve l'emplacement delà Piscine Probatique qui est aujourd'hui comblée, mais que les Pères se proposent de faire déblayer si leurs ressources peuvent le leur permettre.

Ou sait que la Piscine Probatique avait plusieurs portiques

sous lesquels gisaient toujours de nombreux malades, car un ange venait de temps en temps agiter l'eau, et le premier malade qui y descendait ensuite recevait sa guérison. C'est là que J. C. guérit le paralytique de 38 ans. guérison que lui reprochèrent les pharisiens par ce que c'était un jour de s lib.it.

Revenus dans la rue, nous laissons deux rues à notre droite pour nous engager dans la 3e également du même côté. Nous enfilons cette rue jusqu'à sa dernière maison, et nous entrons là, encore à droite, pour visiter les restes de l'église qui fut construite autrefois sur l'emplacement de la maison de Simon le pharisien, à cet endroit même. On n'y voit plus que les restes de deux absides et le porche qui ayant conservé sa toiture sert comme de boutique à un pothier indigène pour y exercer son industrie. On nous montre dans le payé de la nef principale l'empreinte du pied gauche de N. S., dont l'authenticité demeure fort douteuse, mais qui est vulgairement considérée comme telle. Il est probable qu on aurait creusé cette empreinte dans le pavé pour désigner l'endroit précis ou se tenait N. S. lorsque Madeleine lui arrosa les pieds.

On sait que Jésus étant à table chez Simon le pharisien, une pécheresse de la ville entra, et se jetant aux pieds de Jésus, elle les arrosa de ses pleurs en les essuyant de ses cheveux. Elle les couvrit ensuite de baisers et les parfuma d'un parfum précieux.

Simon, qui comme tous ceux de sa suite ne cherchait qu'à surprendre Jésus, se dit en lui-même, si cet homme était réellement un prophète, il saurait quelle est la femme indigne qui le touche.

Le Sauveur connaissant sa pensée dit au pharisien : Simon, j'ai une question à vous faiie. Un certain créancier avait deux débiteurs dont l'un devait 50 talents et l'autre 500. Il remit la dette à chacuu d'eux ; lequel a le plus aimé ?

Celui à qui on a plus remis, dit Simon.

Vous avez bien jugé, dit le Sauveur. Je suis entré ici et vous ne m'avez pas offert d'eau pour me laver les pieds. Et cette femme n'a cessé de les baigner de ses pleurs, les essuyaut de ses cheveux. Vous ne m'avez point donné de baiser ; et elle n'a cessé, depuis mon entrée, de me baiser les pieds. Vous n'avez pas arrosé ma tête d'huile ; mais elle a répandu des parfums sur mes pieds. Aussi je vous dis que beaucoup de péchés

lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé. Puis il dit à la femme : Vos péchés vous sont remis.

Et comme les pharisiens murmuraient disant: quel est celui qui peut remettre les péchés ? Jésus s'adressant de nouveau à la femme, lui dit : Votre foi vous a sauvée, allez en paix.

Nous reprenons aussitôt la Voie Douloureuse pour nous diriger directement à Casa-Nova, bornant là nos visites de Pavant-midi. Nous passon- devant la petite porte de fer à droite qui donne entrée à l'église de la Flagellation, passons sous l'arc de l'Ecce Homo, devant l'église de même nom à droite, tournons dans la voie de Damas au consulat Autrichien, puis reprenant notre direction vers PO en suivant toujours la Voie Douloureuse, nous passons la 8e station et poursuivant toujours la même direction, nous passons devant S. Sauveur pour nous arrêter à quelques p;is plus loin en tournant sur notre gauche, à notre hospice où l'heure du diner était déjà sonnée.

La vallée de Josaphat. — Le torrent de Cédron ; endroit où Jésus y tomba. — Le tombeau d'Absolon. —La pi-scine de la \'it*r^«», celle de S:loë. Tophotli. — La vallée do la Géhenne. — La grotte des Apôtres. — Haceldama. — La vallée de Grillon. — L'aqueduc de S iloinou.

Notre excursion de l'api-ès-midi ne fut que la continuation de celle de l'avant dîner.

Nous repassons donc devant S. Suiveur pour nous rendre directement à la porte S. Etienne ou Sitti-Mariam (porte de madame Marie). Aussitôt après avoir franchi cette porte, nous tournons adroite pour explorer pins en détail la célèbie vallée de Josaphat dans laquelle nous nous trouvons.

Le torrent de Cédron qui creuse sa route au milieu le cette vallée, pour entourer la ville à TE. et au S. et se diriger ensuite après s'être marié a ver le torrent de Gihon vers la nier Morte en coupant transversalement, et à une profondeur considérable, le reste de la chaîne des montagnes de la Judée, le torrent de Cédron, dis-je, ne laisse ici que peu d'étendue à la vallée de Josaphat. On pourrait dire qu'elle est restreinte ici aux deux versants, E. et 0. du torrent, si tant est que la vallée en cet endroit n'a rien qui ressemble à une plaine unie ou à peu près entre deux montagnes. Mais ici, comme dans toute l'étendue de la Pale.-tine, les expressions géographiques semblent ne s'appliquer qu'à des miniatures de ce qu'elles comportent partout ailleurs. Les mon agnes ne sont que des collines et souvent des proéminences peu considérables et fort restreintes sur la masse entière de la chaîne. Les torrents, sans eaux, les Lrois quarts de l'année, ne sont que des coupes fort étroites ou des érosions I travers des rochers qui leur bar-

raient le passage. Les vallées, le plus souvent, ne ressemblent en rien à une plaine, et ne sont que les dépressions, souvent fort abruptes, des hauteurs où les torrents oni creusé leur lit.

Si l'on suit le mur d'enceinte jusqu'à son angle S. E., on trouvera que la vallée ici se réduit à une étroite bande de terre et tellement inclinée qu'elle ne consiste que dans l'escarpement de la rive droite du Gédron. Il ne sera pas difficile non plus de reconnaître que le mur qui a ici une pius grande élévation qu'ailleurs, ne la doit qu'à la dépression du terrain qui penche rapidement vers le torrent. De l'autre côté, le flanc du mont des Oliviers qui forme la rive gauche du Cédron est est beaucoup moins escarpé, et la vallée, à mesure qu'elle s'en va au N., s'élargit continûment en marne temps qu'ell s'aplanit ou plutôt que le lit du torrent s'élève pour prendre presque le niveau du sol. Le mont Scopus que l'on voit au N., ne semble qu'une butte au milieu de la vallée ; la dépression qui le sépare du Mont des Oliviers étant assez peu considérable. C'est aussi grâce â l'aplanissement du terrain de ce côté que les Croisés en 1099 purent s'approcher de la ville et s'en rendre maîtres.

Pour nous surtout, Américains, habitués à la nature grandiose que nous avons sans cesse sous les yeux, il nous faut préalablement faire une réduction dans notre pensée, pour nous reconnaître dans l'application que l'on fait ici des mêmes expressions que nous employons ailleurs. Des montagnes à côté desquelles le Petit-Cap de S. Joachim serait un géant ; des vallées qui ne sont que des gorges étroites entre des monticules ; des torrents sans eaux qu'on pourrait prendre souvent pour de simples fissures dans des rochers; des mers comme la mer Morte et Tibériade, à côté desquelles le lac S. Jean semblerait un océan ; des fleuves comme le Jourdain et le Leontès que le Saguenay, le S. Maurice, le Richelieu feraient prendre pour de simples ruisseaux, ne nous paraissent plus que des expressions de convention, après une exploration attentive.

Mais si d'une part la nature paraît ki restreinte du côté du grandiose et du gigantesque, elle semble de l'autre concentrée pour les souvenirs et les faits mémorables qui se rattachent presqu'à chaque point de la surface du sol.

Ici môme, sur ce sol tout hérissé de pierres tumulaires et îonché de tombeaux, que de souvenirs l'histoire du passé ne peut elle pas évoquer ? C'est Abraham -qui y rencontre le roi

de Sodôme venant le féliciter snr sa victoire contre les Assy riens. C'^st Melchisédech qui offre un sacrifice à Dieu en action de giâces pour cette victoire. C'est Davil qui fuyant devant la révolte de son fils rebelle, la traverse à pieds pour aller se livrer à la pénitence dans le désert. C'est Asa jui y fait brûler les idoles de Bâal et de Priape. C'est N. S. lui-même qui chaque fois qu'il va à Béthanie, la traverse avec ses disciples. C'est enfin le lieu où, d'après le prophète Joël et la croyance commune, devra se faire le jugement dernier.

La vallée peut mesurer 4 à 5 milles du N. au S. et deux milles environ de l'E. à l'O., étant bornée au N. par les monts Scopus, à l'E., par ceux de Viri-Gali sei et de l'Ascension, au S. par le mont du Scandale et à l'O. par le mur de la ville que portent les monts Bezétha, Moriahet Ophel.

Nous suivons un sentier longeant le mur d'enceinte à trarers les tombes qui couvrent le terrain de toute part. Nous sommes ici dans le cimitière musulman, celui des Juifs lui faisant face de l'autre côté du torrent, et ceux des chrétiens se trouvant sur le mont Sion. Nous voyons çà et là quelques groupes de femmes musulmanes qui viennent sans doute raviver leurs souvenirs sur les tombes de personnes qui leur furent chères.

Nous passons devant la po'te Dorée où nous examinons le mur qui la remplit complètement.

Le mur de la ville fait ici, comme nous avons pu le remarquer ce matin, la clôture d'enceinte de la mosquée d'Omar, et il est facile de reconnaître que le sol à l'intérieur est beaucoup plus élevé que celui où nous marchons; le nivellement du Moriah, du temps même de Salomon ayant nécessité cet exhaussement en certaines parties. En examinant le mur ont voit presque partout dans la partie inférieure, une construction différente du reste, et qui sans cloute remonte à Salomon même. Il n'est pas rare d'y rencontrer des pierres mesurant de 20 à 25 pieds de long sur une hauteur de 3 pieds et une largeur à peu près égale probablement.

On attribue la construction de la porte Dorée, qu'on appe lait porte spécieuse autrefois, à Salomon lui même, et les ornements qu'on lui voit encore aujourd'hui, à Hérode le Grand. On sait que N. S. entra par cette porte le dimanche des rameaux. Chosroës, roi des Prises après avoir pris la ville et emporté la vraie Croix en sou p lys, fut vaincu à son tour, dix

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ans dus tard, par l'empereur Héraclius. Celui-ci rapporta la vraie Croix en triomphe et, la portant sur ses épaules, il fit son entrée dans la ville saint^ pu- la porte Dorée. Du temps des croisés, on ne l'ouvrait que deux fois l'année, le dimanche des rameaux et le jour de l'Exalta (Son de la Ste Croix, en souvenir de la victoire d'Héraciiïis. La porte Dorée est aujourd'hui murée, parce que les musulmans tiennent qu'un certain ven. dredi, les francs (Européens) entreront par cette porte pour s'emparer de nouveau de la ville.

A l'angle S. E. du mur d'enceinte, on voit dans le mur des vestiges de l'ancien palais de Salomon — on sait que c'est là qu'il se trouvait. Plusieurs ouvertures murées en pierres différentes de celles du mur, des blocs faisant projection, sans doute, pour y appuyer des balcons, ne peuvent laisser de doute sur l'endroit précis de ces royales constructions.

Prenant peu au delà un sentier qui nous conduit au torrent même, nous atteignons le pont en maçonnerie qui le couvre encore à l'endroit même où N. S. le traversa prisonnier, lors, qu'on le conduisit chez Anne après la trahison de Judas. Le torrent qui est partout à sec, conservait ici une petite flaque d'eau vaseuse. De torrente in via bibet, il boira de l'eau du torrent, avait dit le prophète, et nous descendîmes dans le lit même du cours d'eau pour vénérer dans la pierre de la berge, l'empreinte de deux genoux, qu'on tient être ceux de N. S. lorsqu'il s'inclina pour boire. Ces empreintes sont aujourd'hui peu distinctes.

Tout près de ce pont, de l'autre côté du torrent, se voit le tombeau d'Absolon que nous allons visiter. Cette singulière construction aurait été érigée par Absolon lui même, de son vivant, de sorte qu'elle n'aurait pas moins de 29 siècles d'existence.

C'est une construction monolithe, c'est-à-dire, qu'elle a été taillée dans le rocher même. Cette base monolithe et carrée, ornée de pilastres et portant une ouverture sur chaque face, est surmontée d'une maçonnerie ou voûte en forme de bouteille, le tout couronné d'un bouquet de palmes. Absolon a-til réellement eu sa sépulture en cet endroit? La chose demeure encore fort douteuse. On sait que ce fils ingrat, en révolte contre son pè e David, s'était réfugié de l'autre côté du Jourdain. C'est en fuyant devint Joab, général de l'armée de David, qu'Absolon demeura suspendu à un chêne où s'était

engagée sa longue chevehire. pendant que sa monture poursuivait sa route, et qu'il fut là percé de flèches par ordre de Joab. Les Juifs, pour témoigner leur horreur de l'insubordination de ce fils contre son père, ne passent jamais devant le tombeau d'Absolon sans y jeter une pierre par les ouvertures en signe de mépris, si bien qu'il n'y a encore que quelques années, le monument se trouvait complètement rempli de ces petites pierres, lorsqu'un pèlerin le fit vider.

Attenant au tombeau d'Absolon se trouve un monument de pins moleste apparence, et n'offrant rien de bien particulier, qu'on dit être le tombeau île Josaphat, de celui là même à qui la vallée devrait son nom.

De même que nour Absolon, ce monument ne peut être la preuve que les restes du roi Josaphat reposèrent ici, puisque nous voyons daïis i'Ecriture sainte qu'il fut enseveli avec ses pères dans la cité de David.

A une quarantaine de pas plus loin, se voit un autre monument formé aussi d'un monolithe taillé dans le roc. Il présente un vestibule dégagé du reste, soutenu par deux colonnes et deux pilastres reliés ensemble par une architrave. C'est .le tombeau de S. Jacques. On prétend que S. Jacques, après la trahison de Judas, se retira dans cette grotte, qu'il y demeura trois jours sans prendre aucune nourriture, et que N. S. ressuscite lui apparut là même.

Tout auprès se trouve encore un autre tombeau taillé dans le roc. Celui-ci est teraainé par une pyramide. C'est le tombeau de Zacharie, ûis de Barachie qui, par ordre de Joas, fut massacré entre l'autel et le temple (877 ans avant J.-C). Ce monument est aussi de forme carrée et porte deux demi colonnes et deux pilastres sur chaque face, le tout relié par une corniche qui couronne la pyramide.

On place à une centaine de pas plus loin l'endroit où était la figuier auquel Judas se pendit après sa trahison. On voit dans les Actes des Apôtres que le traitre, pris de désespoir, alla reporter aux prêtres le prix de sa trahison, et que s'étant pendu à un arbre, il creva par le milieu de manière que ses entrailles coulèrent sur le sol.

Tous ces tombeaux, veufs depuis des siècles des restes qu'ils ont primitivement re fermés, servirent, dans les premiers siècles du christianisme, de retraites à de nombreux

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solitaires, qui vinrent consumer là leur vie dans les austérités de la pénitence et la contemplation des mystères delà rédemption.

Laissant de côté à notre gauche le mont du Scandale pour retraverser le Gédron en nous rapprochant de la ville, nous marchons dans le lit même du torrent qui, en plus d'un endroit, ne se distingue pas du reste de la vallée.

Le mont du Scandale, que l'on voit couronné, avec ses assises de pierre nue, de deux maisons modernes, est séparé de celui des Oliviers par une dépression où passe le chemin qui conduit à Béthanie. Il est ainsi nommé parce que Salomon scandalisa son peuple en érigeant là des hauts-lieux (autels) aux dieux de ses femmes idolâtres. On voit encore vers sa base un monument taillé dans le roc, très bien conservé, qui très probablement a servi autrefois à ces actes d'idolâtrie. Comme sa forme le rapproche beaucoup de certains édicules qu'on rencontre en Egypte, il est assez probable que c'était là le temple où la fille de Pharaon, épouse de Salomon, avait ses idoles.

Attaché au flanc du mont du Scandale, en face du Cédron, se voit le village de Siloë, où habitent 1200 Arabes dans des huttes superposées les unes aux autres sur les assises du rocher, et n'étant le plus souvent que la façade de grottes ou cavernes plus ou moins spacieuses, creusées dans la roche même. Gomme les tombeaux, ces cavernes servirent autrefois de retraites à de nombreux solitaires.

Nous voyons ici sur la rive droite du torrent, les restes d'une ancienne mosquée dont il ne reste plus que le mihrab ; tout auprès se voit un banc de rocher qu'on dit être leZoheleth, c'est-à-dire l'endroit où Adonias donna un festin à ses partisans dans le but de se faire déclarer roi à la place de David son père, tandis que ce jour là même, un peu plus loin, dans la vallée de Gihon, Salomon était sacré roi par ordre de son père même.

Tout auprès est la fontaine de la Vierge. C'est là que les femmes de Siloë, de même que les habitants d'Ophel, colline adossée au mur du temple, viennent puiser l'eau qui leur est nécessaire.

Cette fontaine doit son nom à la tradition qui veut que la Ste Vierge, lorsqu'elle demeura dans la maison de Siméon après la présentation de sou fils au temple, venait puiser de

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l'eau et laver les langes de son divin enfant. C'est la fontaine de Rogel de la sainte Ecriture, on encore du Dragon comme elle est désignée en -ertains endroits.

Par un escalier de 17 marches, voûte en ogive, on descend d'abord sur un palier assez large et de là. par un passage plus étroit taillé dans le roc, on descend encore 15 marches po ir se trouver au réservoir, qui a environ une vingtaine de pieds avec une couple de pieds d'eau d'épaisseur.

La fontaine de la Vierge est une véritable fontaine, c'est à-dire une source qui possède son eau propre sans la recevoir d'ailleurs. On dit cette source intermittente, ne fournissant que peu d'eau eu certains temps et prête à déborder eu d'autres. L'eau, bien que potable, est légèrement s mulâtre.

Fatigués de la course et accablés pa la en ileur, nous profitâmes de l'ombre et de la fraicheui du palier pour nous reposer un instant, en nous asseyait sur les marches avant de descendre à la source même. Coin ne nu croyait entendre un certain clapotement dans l'eau, quelques jeunes griu* y étant descendus, s'écrièrent aussitôt qu'il y avtit un ce tain poisson dans l'eau >et que les dames surtout feraient bien de ne pas y descendre. Mais presque aussitôt nous voyons le poisson, qui était bel et bien un bipède de notre espèce, émeigerdu trou noir, et dans le simple costume de notre premier père lorsqu'il habitait l'Edeii, se frayer un passage à travers nos rangs et remonter jusqu'à l'entrée. C'était un fils de Mahomet qui vevait de faire ses ablutions. Arrivé au grand jour, sans s'occu. per en aucune façon de son costume ni des regards tournés vers lui, il étendit ses habits sur la pierre, et il y fit 4 ou 5 prostrations du côté de la M-eque, se relevant après chacune pour se courber de suite le front jusqu'à terre. Nous ne pu nés, malgré cette mise en scène hors de toute convenance, refuser à ce fils de l'islam une certaine almiration pour sa fidélité à ce qu'il considérait, lui, être un devoir. Celte conduite condamnant bien hautement ce faux respect humain qu'on rencontre chez un grand nombre de chrétiens pusillanimes.

Il existe un canal souteirain qui transporte les eaux de la fontaine de la Vierge à la piscine de Siloë qu'on trouve plus loin. Ce conduit taillé dans le roc en faisant plusieurs zigzags, mesure 1617 pieds de longueur. A peu de distance de son point de départ, ce canal eu reçoit un autre qui monte vers la ville. Un savant anglais qui a exploré ce dernier, il n'y a que

quelques années, dit qu'il va en mentant par une rampe assez raide pour qu'on it pratiqué d js eut lilles dans le roc afin d'en facilité l'ascension, Ht abo itit à un puits très profond. Il est probable que tous ces travaux souterrains datent de l'époque Salo nonienne.

La piscine de Siloë, qui est en partie comblée mesure 50 pieds de long sur une vingtaine de large. C'est à cette piscine que N. S. envoya se laver L'aveugle- né qu'il venait de guérir. A quelques centaines de pie ls plus loin, on rencontre un autre réservoir recevant aussi les eaux de la fontaine de la Vierge après qu'elles ont traversé la piscine de Siloë. Ce réservoir est la piscine inférieure qui, juaud les eaux front abondantes, fournit un misse tu qui va arroser les jardins de Siloë, autrefois jardins du roi, qui fournissent des légumes dans tout le coins de l'année.

Non loin de cette dernière piscine on voit un petit tertre couronné par un mûrier blanc C'est le lieu où fut martyrisé le plus éloquent des prophètes Isaïe. comme Jean Baptiste, avait eu la hardiesse de dire aux rois et aux peuples des vérités qu'ils n'aiment pas à entendre. Il fut par ordre de Manassès scié en deux en cet endroit et enterre sous un chêne à quelques pas plus loin.

Parvenus à la rencontre des deux vallées de Josaphat et d'Hinnom, ou trouve là, bordant le Cédron, deux petites constructions ; l'une est un lieu 6V prière pour les musulmans, et l'autre abrite an puits de «7 pieds de profondeur. C'est le puits de Job, le puis de Nehémie, le Bir-Ayoub des Arabes. Comme ce puits est situé plus bas que toutes les autres sources, on croit qu'il ne reçoit l'eau que par suintement. Lorsque les eaux deviennent assez abou lantes pour de oorder, elles forment un ruisseau qui s'écoule dans le Cédron. C'est alors une occasion de fêtes poui les habitants de Jérusalem et de Siloë parce qu'on en augure une abondante récolte.

On dit que c'est dans ce puits, alors à sec, que, par ordre de Jerémie, les prêtres cachèrent le feu sacré du temple, à leur départ pour la captivité le B bylon^. A leur retour, 70 ans plus tard, les enfants des prêtres allèrent y chercher le feu sacré, mais ils n'y trouvèrent qu'une eau vaseuse. Le prêtre Nehemie ordonna qu'on apportât de cette eau et qu'on en arrosât l'autel et les victimes. Et aussitôt des nuages qui

cachaient le soleil se dissipèrent, et une grande flamme s'éleva de l'autel, ce qui fut pour tout le peuple le sujet d'une grande joie.

Nous revenons maintenant sur nos pas pour explorer la vallée d'Hinnom ou de la Géhenne.

Mais d'où peut venir à cette vallée ce nom si sinistre, que les écrivains sacrés n'en ont pas employé d'autre pour désigner l'enfer, le lieu des supplices éternels ?

Ce nom lui a été justement appliqué, car si la vallée de Josaphat est la vallée des pleurs, celle-ci peut bien être appelée la vallée des horreurs. Son apparence même est en harmonie avec son nom. Etroite, escarpée, on la dirait creusée de main d'homme entre les monts Sion et du Mauvais-Conseil. Et que de lugubres scènes ne rappelle-t-elle pas ? On enterrera les morts dans Topheth, dit Jérémie, parce qu'il n'y aura pas de place pour les enterrer ailleurs.

Lors de la prise de la ville par les Chaldéens, la vallée d'Hinnom fut le théâtre du plus horrible massacre. M;-.i> ce qui lui valut surtout son nom, c'est la statue de Moloch qu'elle porta autrefois, et devant laquelle £rand nombre des enfants d'Israël renièrent leur Dieu. Le monstre était d'airain et portait une tête de bœuf avec les mains étendues comme pour recevoir ce qu'on lui aurait présenté. Il était entouré de 7 chapelles, dans la 1ère on offrait une colombe, dans la 2e une brebis, dans la 3e un bélier, dans la 4e un veau, dans la 5e un taureau, dans la 6e un bœuf, enfin dans la 7e un enfant. Le père qui sacrifiait son enfant se tenait avec la victime devant l'idole, puis on allumait le feu sous la statue,et lorsqu'elle était toute rouge, on plaçait l'enfant sur ses mains. Et pour étouffer les plaintes des parents de même que les cris de la victime, on frappait du tambour, de là le nom de Topheth (tambour) donné à l'endroit. Le roi de Judas Manassès fit ainsi passer son fils par les mains de Moloch.

Le mont du Mauvais-Conseil qui couronne cette vallée à l'O. doit son nom au conseil que les juifs tinrent dans la maison de campagne qu'y avait Caïphe et où ils résolurent d'en finir avec le Sauveur.

On gravit la rampe escarpée du versant 0. en se servant en certains endroits de marches que l'on a creusées dans le roc pour examiner en passant, souvent à l'ombre de vieux oliviers,

plusieurs débris de constructions et de grottes nombreuses que de saints ermites habitèrent autrefois.

La plus célèbre de ces grottes est celle de la retraite des apôtres ou du tombeau d'Anne ou encore de St. Onuphre, comme l'appellent les Arméniens. Ce tombeau, creusé dans le roc, offre encore une belle frise ornée de triglyphes et de métopes. On dit que 8 des apôtres allèrent se cacher dans cette grotte pendant la passion du Sauveur. Le grand prêtre Anne y aurait eu plus tard sa sépulture.

Continuant à gravir l'escarpement, nous arrivons à un champ de plusieurs arpents portant alors une magnifique moisson de blé au milieu duquel se présentent ça et là de vieux oliviers fort vigoureux. C'est l'Haceldama ou champ du sang, qu'on acheta avec les 30 deniers reçus par Judas pour prix de sa trahison. Au milieu de ce champ est une ruine portant le nom de monument d'Haceldama. On ne pourrait qu'avec peine pénétrer dans cette grotte en partie détruite. Le Frère Liévin qui l'a explorée, nous dit qu'on y trouve encore un grand nombre d'ossements humains. Du temps des croisés, c'est là que les étrangers étaient ensevelis.

Poursuivant toujours notre route en remontant la vallée, nous rencontrons bientôt une grande piscine à sec ; c'est l'Assouïah, le Birket-es-Sultan des Arabes, qui est de construction fort ancienne et d'un travail considérable.

De cette piscine la vallée de la Géhenne en remontant change son nom en celui de Gihon, pour prendre bientôt après sa direction vers l'O.

Le Birket-es-Sultan qui mesure 540 pieds sur 240, la plus grande des piscines qu'on rencontre en Orient, porte sur son mur S. l'aqueduc de Salomon, qui apporte de la Fontaine scellée, à une lieue au S. O. de Bjthléem,les eaux à la mosquée d'Omar. Cet aqueduc, malgré ie nom qu'il porte, existait déjà au temps de Salomon, il lui doit son nom probablement pour quelque réparation considérable qu'il lui aurait faite. Après avoir contourné le mont du Mauvais-Conseil, il vient traverser la vallée de Gihon peu au dessus de la grande piscine, sur un pont de 9 arches ; il suit ensuite le flanc du mont Sion pour parvenir au Moriah parla vallée du Tyropœon.

Nous voyons à notre gauche l'établissement de Montefiori, riche banquier jmif d'Angleterre qui a fait construire là une espèce de cité ouvrière où l'on reçoit les pauvres Israélites.

310 Dï QUÉCÏC A JÉRUSALEM

A N. de cet établissement, est l'ancien Erebinthort où les Grecs schismatiques tiennent une maison de santé. Ils montrent aux visiteurs le tombeau de S. Damien et une chaîne qu'on dit avoir servi à S. Georges pendant qu'on le flagellait à Lydda. Ils prétendent que cette chaîne a la vertu de guérir, aussi s'en servent-ils souvent pour lier les aliénés.

Nous suivons ici la route taillée dans l'escarpement même de la pente du mont Sion, au pied du mur ; comme il est prèsde 5 heures de l'après-midi, le soleil nous lance des rayons que les rochers nous réfléchissent à la figure en nous rôtissant à demi ; aussi est-ce avec un sentiment de vive satisfaction que nous franchissons la porte de Jaffa pour rentrer en ville.

L'empereur Adrien avait fait placer au dessus de cette porte un pourceau en marbre avec défense aux juifs d'en approcher sous peine de mort. Aujourd'hui, à l'avènement de chaque Sultan, le Pacha de Jérusalem remet au Vekil de la commu. nauté Israélite la clef de cette porte, comme autorisation aux Juifs de pouvoir séjourner dans la ville.

Messe au S. Sépulcre. — La grotte de l'Assouiptiou. — La grotte de Gethsémani. — Le uioiit des Oliviers. — L'endroit de l'Ascension.

— Le couveut du Cannel ; celui du Pater. — L'endroit du Credo.

— La grotte des Prophètes. — Le jardin de Gethsémaui. — L'endroit du martyre de S. Etieune. — Un convoi fuuèbre musulman.

Jérusalem, vendredi, 1er avril. — A peine revenus à Casa- Nova la veille, vers les six heures du soir, je partais en compagnie de MM. les abbés Gautheron et Fresnais, et de cinq ou six laïques, de notre caravane, pour aller m'en fermer dans la basilique du S. Sépulcre, afin de pouvoir célébrer ce matin dans le tombeau même du Sauveur. » »

Comme je l'ai déjà fait remarquer, les Pères franciscains renfermés au S. Sépulcre ne peuvent communiquer avec l'extérieur que par la basilique môme. Or, comme les autorités turques ferment tous les soirs les portes de la basilique, et ne Les ouvrent qu'assez tard le matin, et ce sur demande et moyennant rétribution, il s'ensuit que pour célébrer dans le S. tombeau, il faut s'eufermer le soir avec les Pères, les portes s'ouvrant trop tard le matin, et une fois les portes ouvertes, le S. tombeau demeurant libre pour toutes les sectes schismatiques, on ne pourrait plus y célébrer décemment les saints mystères.

Les Pères ont là des dortoirs pour accommoder un certain nombre de pèlerins, même des dames, que la dévotion porte à recevoir la sainte communion dans le saint tombeau. Quant aux prêtres, deux ou trois seulement peuvent y dire successivement la messe, parce que les offices de nuit des sehismatiques, suiv.s de ceux des Pères, ne laissent pas assez de temps pour le faire avant l'ouverture des portes.

Comme les schismatiques sont soumis aux mêmes règlements que les catholiques, ils doivent eux aussi se renfermer le soir dans le saint édifice, d'où il suit que les chants qui se succèdent les uns aux autres durant presque toute la nuit, permettent guères aux étrangers de s'y livrer au sommeil. Une bien légitime curiosité nous porte d'ailleurs à vouloir juger comment ces malheureux enfants de l'Eglise, séparés de leur chef, s'aquittent de leurs actes de religion, font preuve de leur foi. Dois-je le dire ? à mes yeux, les offices des Grecs et des Arméniens n'inspirent aucune dévotion. Les Grecs ont de belles voix ; ils emploient surtout des enfants qui font un très bel effet dans leurs chœurs ; leurs mélodies sont parfois fort agréables ; mais elles se répètent avec une désespérante monotonie, les sons sont le plus souvent nazillards, et on dirait que ceux qui forment les chœurs n'ont aucun souci de s'accorder ensemble, il y a presque constamment des voix discordantes.

Les chants des Arméniens sont plus graves et moins nazillards, mais sont aussi débités avec une noncbalance, une routine qui ne dénote aucune piété.

Les habits des prêtres sont parfois fort riches, mais quelle légèreté, quel manque de dignité dans la pose de ceux qui les portent.

Quel contraste avec les chants et les cérémonies des Pères franciscains ! Comme ils sont expressifs et touchants ces chants du cloître, surtout dans leur procession du soir aux différents sanctuaires, lorsqu'ils appuient sur cet hic. ici, commémorant les mystère qu'on énonce ! Comme on sent de suite qu'ils viennent de l'âme. La plupart des Pères sont des Italiens, et l'accent particulier qu'ils apportent à la prononciation des paroles liturgiques produisait un effet nouveau pour moi et que je n'oublierai de sitôt.

Après la collation de carême qu'on nous servit là, nous causâmes quelque peu avec les Pères, puis nous nous retirâmes à nos cellules pour la nuit.

Cependant nous ne voulûmes pas nous mettre au lit avant d'aller faire un tour dans la basilique, pour mieux nous rendre compte du saint lieu, et nous pénétrer davantage de la majesté qu'il inspire, dans le seul temps où nous pouvons y trouver le silence et la solitude qui conviennent aux âmes qui veulent se recueillir, les quelques heures de la nuit qui précèdent les offices des schismatiques.

Armés d'une lampe, nous nous dirigeâmes donc sous les vastes voûtes de la basilique. Nous entrâmes d'abord dans la Chapelle de l'Apparition pour y adorer an instant le S. Sacrement. La sombre chapelle avec ses stalles coloriées n'était éclairée que par l'unique lampe qu'on y conserve et dont la lueur vacillante répandait sur tous les objets une lumière indécise des plus propres à favoriser le recueillement et la méditation.

Nous faisons ensuite le tour de la coupole, et nous ne sommes pas peu étonnés d'y trouver un grand nombre de personnes, étendues sur le pavé, ensevelies dans leurs m inteaux qui s'y livrent au sommeil en attendant l'heure des offices. Il nous faut parfois enjamber par dessus ces dormeurs pour ne pas les fouler souf nos pieds.

Nous passons devant la pierre de l'Onction, et montant sur le Calvaire, où nous avions cru voir quelques lumières projetant leurs lueurs au dessus du chœur des Grecs. Ici le nombre des dormeurs était encore plus considérable, et quelques femmes couvertes de leurs manteaux y marmottaient des espèces de litanies, auxquelles d'autres assises ou même couchées paraissaient répondre. Ce sont des schismatiques grecs venus des extrémités de la Russie, de la Crimée, des îles de l'Archipel etc., pour avoir la consolation de passer une nuit sur le Calvaire.

Qu'il serait beau le jour où tant de peuples qu'anime la même foi au crucifié du Calvaire, ouvriraient leurs oreilles à la voix du vicaire de Jésus-Christ, seul successeur véritable de Pierre, pour ne former de leurs différents idiomes et différents rites, qu'un seul concert, qu'un rythme unique, qu'une même charité harmoniserait pour ne former qu'une seule famille de tous les vrais adorateurs. Mais de même que durant sa vie mortelle, le Christ ressuscité permet encore que la contradiction se fasse autour de lui. Chaque nation l'approche avec ses préjugés, ses prétentions, et veut souvent lui dicter la loi au lieu de la recevoir de lui. Domine ut videam, Seigneur que je voie, chaque chrétien ne devrait-il pas s'écrier.

Il était près de dix heures lorsque nous nous décidâmes à aller prendre nos lits, mais avant de le faire, nous voulûmes entrer un instant dans le S. Sénulcre. C'était un silence parfait et u le solitude complète; seules les 43 lunpes qui y brûlent, tenaient la place auprès du Dieu ressuscite des adorateurs qui

s'y succèdent presque sans interruption tout le long dn jour. Ce temps nous parut bien le plus propice à la méditation, mais sentant le sommeil nous gagner, nous remîmes à quelques heures à y revenir pour mettre de nouveau le Sauveur dans son tombeau.

Il me sembla qu'il y avait à peine une demi-heure que je sommeillais, lorsque je fus réveillé par le chant mille fois répété des kyrie eleison des Grecs ; et de ce moment, il ne fut presque plus possible de dormir. C'étaient des chants sur tous les tons et parfois un vacarme à réveiller des morts. Ces schismatiques n'ayant pas de cloches, ils les remplacent par des pièces de bois ou de métail suspendues, qu'ils frappent à coups redoublés avec des maillets de bois. On en obtient ainsi un son formidable et des plus étranges.

Il avait été convenu que M. Fresnais dirait la 1ère messe aussitôt l'office des Franciscains terminé, M. Gautheron la deuxième, et moi la troisième.

Les Franciscains ont seuls le droit de célébrer là, tous les jours, une grand'messe et une autre basse, les G:ecs et les Arméniens ne peuvent y faire qu'un seul office chaque jour.

Il était près de cinq heures, lorsque je pus commencer le saint sacrifice. L'un de nos pèierins, M. Dagès, me servait, et deux autres qui désiraient aussi y recevoir la sainte communion se tenaient près de la petit'! porte dans la chapelle de l'Ange.

Sur les trois côtés du saint tombeau O. N. et E. règne à une hauteur d'environ 3 pieds une corniche dans le revêtement de marbre qui recouvre le mur. C'est sur cette corniche que l'on appuie une table sur la juelle on célèbre et qu'on enlève aussitôt après.

Dire ce que Ton éprouve quand on se trouve là seul avec son servant pour y célébrer les saints mystères, est plus aisé à imaginer qu'à définir. Je suis ici pour ainsi dire seul avec mon Dieu, ici dans le lieu le plus saint de la terre, ici où reposa pendant trois jours le corps inanimé de mon Sauveur. Ici, sous cette table, le roc qui lui sert d'appui a porté le saint corps de mon Dieu, a reçu l'empreinte de ses membres sacrés que la malice des hommes avait si affreusement déligurés. Ce tombeau est vide depuis longtemps, et moi, pauvre pèlerin venu d'Amérique, je vais, comme Joseph d'Arimathie, lui

donner encore sa victime. Oui 1 en "ertu de ce pouvoir de prêtre qu'un Dieu seul pouvait me donner, je vais prononcer Ces merveilleuses paroles sorties de sa bouche sacrée : ceci est mon corps, ceci est mon sang, et le corps et le sang de Notre- Seigneur Jésus-Christ, vont de nouveau reposer sur cette pierre. Cependant ce ne sera pas comme la première fois avec leslivrées de la mort, mais avec les insignes de sa victoire sur la mort, avec toute la gloire de sa résurrection.

Dire les pensées qui assiègent l'âme dans un tel lieu et dans un tel moment est impossible. On se sent plus près de Dieu, cependant l'émotion est si vive qu'on ne sait plus que demander* Que de personnes qui me sont chères il me faudrait présentement rappeler à mon souvenir, pour participer aux faveurs que le Ciel, il me semble, m'a appelé ici pour me le9 dispenser. Je ne sais que lui demander pardon des péchés de toute ma vie, pour les ensevelir dans ce saint tombeau, et lui offrir un mémento pour tous ceux qui me s'ont alliés par le sang ou l'amitié, et je m'abandonne entièrement à savourer les expressions de la sainte liturgie pour fixer mon attention et soutenir ma dévotion.

Bien que ce soit aujourd'hui le vendredi de la 4e semaine du carême, par un privilège spécial, c'est la messe de la Résurrection que l'on célèbre ici.

Resurrexi et adhuc sum tecum, alléluia ; je suis ressuscité et je suis encore avec vous : louez Dieu.

Confitemini Domino quoniam bonus : quoniam in sœculum mîsericordia ejus : Louez le Seigneur parce qu'il est bon et que sa miséricorde s'étend dans tous les siècles.

Christus innocens Patri reconciliavit peccatores : Le Christ innocent a reconcilié les pécheurs avec son Père.

Die nobis Maria, quicl vidisti in via ? Sepulcrum Christi viventis et gloriam vidi résurgent is : Dites-nous, Marie, ce que vous avez vu dans votre course ? J'ai vu le Sépulcre du Christ vivant, et la gloire de sa résurrection.

Et moi aussi je le vois ce sépulcre du Christ vivant, j'y suis actuellement renfermé, et la gloire de sa résurrection brille aujourd'hui aux yeux de toutes les nations.

Qu'elles parlent vivement à l'âme ces paroles de la sainte liturgie, lorsqu'on les répète sur les lieux mêmes où elles ont eu leur accomplissement !....

Après avoir déposé les ornements, je retournai encore au S. Sépulcre ponr y faire mon action de grâces. On avait déjà enlevé la table qui sert d'autel pour rendre au saint lieu sa physionomie ordinaire. J'étais seul avec les trois pèlerins qui venaient de recevoir la sainte-communion, et le silence régnait encore dans tout l'édifice. Mais il y avait à peine quelques minutes que nous nous abandonnions à notre dévotion, que les portes de la basilique était ouvertes, nous fûmes envahis par une légion de schismatiques qui se pressaient tellement les uns les autres, que nous ne pûmes qu'avec grand peine traverser leur masse pour nous retirer.

Vers les huit heures, toujours guidés par le Frère Liévin nous partons pour notre excursion au mont des Oliviers.

Nous nous rendons comme la veille à la porte St. Etienne, et l'ayant franchie, nous suivons la route droit en face de nous pour traverser la vallée de Josaphat ; nous descendons jusqu'au torrent de C^dron, que nous traveisons sur un petit pont en maçonnerie ; le torrent est aussi à sec en cet endroit comme nous l'avions vu la veille un peu plus bas.

A une soixantaine de pas de l'autre côté, lorsqu'on commence à peine a gravir la pente du mont des Oliviers, on voit à gauche, une impasse se terminant par le portail d'une église se dégageant à peine du flanc de la montagne. C'est l'église de l'Assomption de Marie, là où reposa son corps pendant quelques jours, et là aussi où Ste Anne, S. Joachim et S. Joseph eurent également leur sépulture.

Cette église appartient à toutes les sectes schismatiques qui habitent Jérusalem, grecs, arméniens, cophtes, abyssins et syriens. Seuls les catholiques en sont exclus, bien que seuls ils auraient droit de s'y trouver. Quelle consolation ne serait-ce pas pour nous, si, après avoir célébré sur le tombeau de Jésus, on pouvait ensuite célébrer sur le tombeau de sa sainte mère. Mais cette faveur ne peut encore nous être accordée.

Le portail de l'église, au milieu duquel s'ouvre l'unique porte qui y donne accès, est précédé d'un parvis qu'on atteint après avoir descendu quelques marches. La porte qui est ceintrée en ogive, et ornée de moulures nombreuses en marbre, ne présentant cependant rien de bien remarquable.

L'église que Ton voit aujourd'hui est entièrement souterraine ; elle fut bâtie par Ste Hélène et Constantin, et n'a été que restaurée par les croises dans sa partie extérieure. Une

église supérieuse, se terminant par une rotonde, s'élevait autrefois sur l'église actuelle, mais ayant été détruite, elle ne fut point reconstruite.

Aussitôt la porte franchie, on descend un large escalier de 38 marches pour parvenir sur le pavé même de l'église. A la 21e marche, on voit à droite une petite chapelle avec deux autels, l'un est sur le tombeau de Ste Anne et l'autre sur celui de S. Joachim. Presque à la même hauteur à gauche, une autre petite chapelle renferme le tombeau de S. Joseph, avec celui de Siméon suivant quelques uns. Ces deux petites chapelles, ainsi qu'un autel qu'on trouve à droite immédiatement au bas de l'escalier, appartiennent aux Grecs.

L'église forme une croix latine d'environ 66 pieds de longueur sur 25 de largeur, le corps principal se terminant à chaque extrémité par une abside.

Le milieu du transept est entièrement libre, mais un peu à gauche se trouve une fontaine commune aux diverses dénominations, et peu en arrière de cette fontaine, du côté du N., est l'autel des Cophtes qui occupent seuls cette partie de la nef.

Au moment où nous pénétrons dans cette église, nous la trouvons occupée par une assistance assez nombreuse, deux offices s'y faisant en même temps, celui des Arméniens et celui des Cophtes. Certains groupes d'assistants occupant les marches du grand escalier furent même obligés de se lever peur nous livrer passage. Parvenus sur le pavé, nous hésitons un instant pour continuer notre visite, mais comptant ensuite sur le sans gêne ordinaire des orientaux et sur le peu de décorum qu'ils mettent dans leurs cérémonies, nous nous ouvrons un chemin à travers la foule, passons à travers thuriféraires et autres servants au pied des marches de l'autel Arménien où officiait un patriarche avec une couronne d'or sur la tête, pour parvenir au tombeau même de Marie qui se trouve à droite du transept, vers le milieu de cette nef, et auquel est adossé l'autel même des Arméniens où se faisait la célébration.

Diacres, servants avec leurs habits en drap d'or ou leurs tuniques blanches, nous lancent de toute part des regards de curiosité, mais sans aucune manifestation de mécontentement . ou l'opposition à notre intrusion. Il n'y eut pas jusqu'au pontife même qui interrompit presque son office pour nous voir

défiler, hommes, femmes, ecclésiastiques, jusqu'à ce que nous ayons disparu derrière 9on autel.

Tous, nous nous accordâmes à remarquer le peu de dignité que ces schismatiques apportent dans la célébration de leursoffices, et comme rien ne s'y montre capable d'inspirer la piété et la dévotion !

Cette partie de l'église a été entièrement taillée dans le roc vif, comme l'attestent ses parois latérales ; et de môme que pour le tombeau du Sauveur, on a aussi tranché dans le roc pour isoler celui de Marie du reste.de la masse, à l'exception toutefois du côté 0. où le circuit se trouve interrompu.

Le tombeau de Marie forme un petit monument à peu près carré, surmonté d'une petite coupole à peine visible. Ce monument est couvert d'une lourde "tapisserie qui ne laisse voir que la corniche à laquelle pendent des lampes nombreuses. A l'intérieur, l'endroit même on reposa le corps de la Mère de Jésus, forme une espèce de banc d'environ trois pieds de hauteur, recouvert en dessus et en avant de marbre blanc» Nous improvisons un défilé pour vénérer ce lieu d'où s'échappa le corps de la reine de la terre, pour aller ceindre la couronne de la Reine du Ciel auprès de son fils. Il était bien juste que ce corps qui n'avait pas connu la corruption du péché, fut soustrait à la corruption de la chair, que celle qui avait été la demeure de la vie, ne put être retenue dans la demeure de la mort.

Bien que l'Assomption de la Ste Vierge ne soit pas déclarée article de foi, ça été cependant la croyance universelle dès le commencement du christianisme, que celle qui avait donné naissance à l'homme Dieu, qui l'avait porté neuf mois dans son sein, qui l'avait nourri de son lait, ne connut pas la corruption du tombeau.

Marie, après avoir entendu ces paroles de la bouche de son fils adressées à S. Jean : voilà votre mère, se retira avec le disciple bien-aimé dans la maison qu'il possédait sur le mont Sion, et dont on voit encore les ruines. Or, comme le rapporte la tradition, les apôtres, à l'exception de S. Thomas, se trouvaient tous réunis à Jérusalem, lorsque arriva le terme fixé à l'exil terrestre de la mère du Sauveur. L'amour rompit donc le •lien qui retenait sa belle âme attachée à son corps. Cette âme s'envola aussitôt dans le sein de Dieu, pendant que son corps demeura sans vie dans la maison de S.Jean. Les apôtres, après

avoir vénéré ces restes de celle qui pour ainsi dire avait été leur guide depuis l'Ascension du Sauveur, se disposèrent donc à aller les ensevelir dans la grotte où reposaient déjà les autres membres de sa famille, Joachim, Anne, Joseph, etc. Les juifs, toujours auimés de haîne contre les disciples du Christ, vinrent au devant du convoi pour outrager la sainte dépouille. L'un d'eux ayant étendu la main pour s'en emparer, cette main fut aussitôt desséchée et tous ses compagnons furent frappés de cécité. Ou rapporte qu'ils se convertirent tous, recouvrèrent la vue et s'enrôlèrent parmi les disciples.

Le corps fut donc déposé avec le plus grand respect par les apôtres dans le sépulcre qui lui avait été préparé. Or il arriva que trois jours après, comme S. Thomas descendait le mont des Oliviers pour aller se réunir aux autres apôtres, il vit la Ste Vierge, échappée de son tombeau, enlevée dans le Ciel par une troupe d'anges. Ces esprits célestes, venaient ravir à la terre celle qui appartenait avant tout au Ciel, et porter sur son trône celle que Dieu voulait établir leur reine.

Marie, voulant donner à cet apôtre qui n'avait pu recevoir de sa bouche ses derniers adieux, un gage de son affection, laissa échapper sa ceinture qui tomba sur ce rocher blanc qu'on nous montre à quelques pas de là. L'heureux disciple recueillit avec empressement ce gage précieux qui a été conservé jusqu'à nos jours. Cest à Prato, en Toscane, que se trouve aujourd'hui la ceinture de Marie, et c'est là qu'on la vénère en certains jours avec de grandes solennités.

Nous remarquons à droite, en sortant du saint tombeau? adossé au mur latéral, un autel dans un enfoncement en forme de chapelle, c'est celui des Syriens.

Mais l'office des Arméniens n'est pas encore terminé, il nous faut repasser aux marches mômes de leur autel, au milieu de leurs cérémonies, et comme la première fois, on ne parait exciter que la curiosité des assistants, plus probablement par nos costumes que par nos allures, car nulle part se fait jour le moindre mécontentement du dérangement que nous occasionnons.

Cependant nous ne voulions pas encore nous retirer de suite; puisque nous en avions l'occasion, nous voulions examiner un peu ces liturgies étrangères que nous avions sous les yeux. Nous formons doue un groupe au milieu des assistants,

pour suivre, peut-être avec plus d'attention qu'eux-mêmes, les cérémonies. de l'office.

Pour moi, avec quelques compagnons, je laisse bientôt là les Arméniens, pour passer dans la nef opposée et suivre les Gophtes que je n'avais fait qu'entre voir en arrivant.

Il serait difficile, je pense, de faire des cérémonies religieuses avec moins de décence, plus en cuisine, je pourrais dire, qu'on ne le faisait là.

L'assistance était peu nombreuse, et comme cette nef est totalement obscure, l'éclairage était bien insuffisant, pour un tel espace. Il n'y avait pour ainsi dire que les quelques cierges d'allumés à l'autel pour donner de la lumière. Les assistants au lieu d'être accroupis sur le pavé, comme les Arméniens, se tenaient tous debout.

Nous prîmes place près de l'autel tant pour voir les choses de plus près, que pour profiter de la lumière qui se trouvait là.

Le prêtre était seul avec un servant, qui, débouta son côté, le servait et répondait à ses versets. Nous voyons sur sa patène son hostie, qui nous parut un petit gâteau de pain ordinaire. 11 multiplie ses signes de croix avec une grande précipitation, et débite sa liturgie dans une langue que nous ne comprenons pas.

Arrivé, nous le supposâmes, le moment de la communion, il partage son hostie et en consomme une partie, puis donne le reste à son servant, non pas en le lui mettant dans la bouche, mais en le déposant sur un voile de soie que celui-ci, debout, tient étendu sur ses m lins. Le servant se met aussitôt à mordre dans son hostie en se courbant et en rapprochant le voile de sa bouche, comme le ferait celui qui voudrait manger un biscuit en évitant de le toucher. Il mâche longtemps, car il avait au moins 7 à 8 bouchées à prendre.

Vient ensuite la communion du calice, puis les ablutions.

Sans nous en apercevoir, voulant toujours voir les choses de près, et poussés par ceux derrière nous, nous remarquons que nous avons envahi la marche de l'autel et que nous disputons presque l'espace au célébrant. Mais qui le croirait ? Ce prêtre est si accommodant, qu'il nous cède l'espace et recule vers le coin de l'évangile pour terminer son office.

Il a donc pris les ablutions avec le calice. Il étend alors les mains jointes ensemble, et le servant les mi remplit d'eau.

DE QUÉBEC A JÉRTJSAXEM 321

Aussitôt, par un brusque mouvement, il élève les mains audessus de sa tête, et nous arrose abondamment de l'eau qu'elles contenaient et que nous recevons ainsi tout surpris et sans pouvoir contenir le fou- rire qui s'empare de notre groupe. Le prêtre, après cette aspersion, se lave ensuite la figure et la barbe de ses mains mouillées, puis s'essuie avec une serviette.

Il est impossible de voir s'exécuter ces cérémonies sans se sentir dominé d'un vif sentiment de tristesse. Car après tous, malgré le peu de décence qu'on apporte à ces célébrations, ces prêtres sont véritables prêtres, et c'est réellement le corps de Jésus-Cbrist qu'ils traitent avec ce sans-façon. Quoique séparés de Rome, ces scbismatiques n'ont pas perdu le sacerdoce. Pouvant consacrer validement, n'est ce pas chez eux que Jesus- Christ se trouve véritablement prisonnier ? Et dire qu'il yen a plus de 100,000.000 de ces schisma tiques ainsi séparés de Rome ! Quel motif pour les catholiques de prier instamment pour qu'il arrive qu'il n'y ait plus bientôt qu'un seul bercail et un même pasteur, unum ovile etunus pastor. (1)

On remarque à droite du tombeau de la Ste Vierge, un enfoncement en forme d'abside, c'est un lieu de prière pour les musulmans. Les enfants de Mahomet témoignent toujours un grand respect pour Marie, comme étant la mère d'un grand prophète.

Remontant le grand escalier, nous nous trouvons de nouveau sur le parvis de l'Eglise, nous tournons à gauche, pour suivre une impasse au bout de laquelle nous voyons une petite porte en fer s'ouvrant sur une grotte ; c'est la Grotte de l'Agonie, où pria Notre-Seigneuret où il souffrit dans son âme tout ce que son corps souffrit ensuite.

Cette Grotte est une des plus intéressantes, parce que nous la voyons à découvert telle qu'elle a toujours été. On y descend par un efcalier de 6 marches. Elle est éclairée par un trou pratiqué dans la voûte. Elle était autrefois surmontée d'une église, qui détruite, n'a pas été rebâtie.

Cette grotte, de forme irrégulière, mesure environ 30

(1) Léon XIII, par un bref en date du 21 janvier 1879, a érigée en confrérie La Saintk-Union, ou Association de prières pour la conversion des scbismatiques. Le billet d'adm'ssiou représente le Sauveur, les mains liées et eu prison) c'est Jésus-Christ prisonnier au milieu des schisnnttiques, qui ne sont pus des siens.

pieds sur 25 ; elle renferme trois autels, c'est sous celui du fond que se trouve l'endroit où se tenait N. S. lorsqu'il souffrit cette agonie qui lui causa cette sueur de sang coulant jusque sur le sol, tanquam guttœ sanguinis decurventis super terram.

Nous remontons l'escalier pour sortir de la grotte, traversons de nouveau le parvis de l'église de l'Assomption, et tournante gauche, nous longeons le jardin de Gethsémani que nous ne devons visiter qu'à notre retour ; parvenus à l'angle N. E. du mur du jardin, nous suivons la route qui s'ouvre droit devant nous, se dirigeant à l'est, pour monter sur la montagne des Oliviers.

Le mont des Oliviers, contrairement aux autres qui entourent Jérusalem, comme le mont du Scandale, celui du Mauvais-Conseil, présente un aspect beaucoup plus riant. Ce n'est plus la roche nue qui se montre partout ici, mais un gazon ou des cultures presque sans interruption, avec par-ci par-là quelques arbres, surtout des Oliviers, qui paraissent tous fort anciens et qui affichent aussi le peu de soin qu'on leur donne. N jus savofis d'ailleurs que du temps des Croisés, cette montagne était presque entièrement couverte d'oliviers, puisque les sol lats francs furent obligés de les abattre en grande partie pour y ass«oir leur camp.

La montée quoique raide, n'est nulle part escarpée et n'offre aucune difficulté.

A environ 60 pas de l'angle N. E. du jardin de Gethsémani, la route se bifurque, nous prenons la branche de gauche qui est la plus douce et nous voyons à notre droite, à la hauteur du mur en moellons qui borde la route, le rocher blanc sur lequel la Ste Vierge laissa tomber sa ceinture et d'où l'apôtre S. Thomas la vit enlevée au Ciel. Ce lieu est tenu en grande vénération, surtout par les Grecs schismatiques.

Arrivés presque au haut de la montagne, on se trouve dans une légère dépression qui sépare le mont Viri-Galilsei de celui de l'Ascension. La route porte encore ici une bifurcation, une branche se rendant au Viri-Galilsei à gauche, et l'autre au village Arabe de Zeïtoun ou lieu de l'Ascension.

On dit que c'est à cette bifurcation que l'archange Gabriel, comme le rapporte S. Epiphane, aurait annoncé à Marie que dans trois jours elle irait se réunir à son fils dans le Ciel. Il y avait autrefois en cet endroit un petit oratoire, mais aujourd'hui il n'en reste plus de traces.

DE QUÉBEC A JÉRUSi LEM 323

Le mont Viri-Galilsei devrait son nom, parait-il, aux Galiléens qui se retiraient là lorsqu'ils venaient assister aux grandes solennités de la ville sainte.

Il n'est pas probable, comme le veulent certains auteurs, que ce soit là que les anges, lors de l'Ascension du Suiveur, aient dit aux assistants stupéfiés d'admiration: "Hommes de Galilée, pourquoi regardez-vous vers le Ciel?" Ces paroles ont dû sans doute être adressées à la foule, sur lieu môme de l'Ascension. Mais on peut raisonnablement croire, avec de grave? autorités, que ce serait là le lieu du rendez-vous que Notre-Seigneur ressuscité donna à ses apôtres, lorsqu'il dit aux saintes femmes : "dites à mes frères qu'ils aillent en Galilée, c'est là qu'ils me verront." Ce mont, dans plusieurs écrits des anciens, est simplement désigné par le simple nom de Galilée.

Gomme il n'y a plus là que quelques ruines peu intéressantes, nous nous nous dispensons de les visiter pour parvenir de suite au village de Zeïtoun que nous laissons à gauche. Un mur entourant une cour, près de la porte de laquelle s'élève un minaret, renferme l'emplacement où fut bâtie par Ste Hélène la basilique qu'elle érigea à l'endroit même où Notre- Seigneur s'enleva dans les Gieux.

La porte de cette cour, qui s'ouvre du côté de l'O. est d'ordinaire fermée, mais un minime backchili nous la fait facilement ouvrir. Au milieu de cette cour s'élève une petite mosquée de forme octogonale qui abrite l'endroit même où Jésus monta au Ciel. Cette petite mosquée, mesurant une vingtaine de pieds de diamètre, est terminée par une petite coupole que supportent huit arcades souten ues par autant de piliers, flanqué chacun de deux petites colonnes en marbre blanc.

L'intérieur est entièrement nu, et on n'y rentre que pour vénérer le vestige du pied gauche de N. S. qu'il imprima en .montant au Ciel. On voyait autrefois l'empreinte du pied droit aussi, mais depuis des siècles elle est disparue, par suite, sans doute, des pieuses indiscrétions des pèlerins qui la dégradaient pour en remporter quelques parcelles. Celle du pied gauche qui reste encore est bien distincte quoique altérée aussi légèrement. Cette altération loin d'inspirer des doutes sur son authenticité, est bien plutôt propre à nous y faire croire davantage. En l'examinant attentivement, on se convainc sans peine qu'elle n'est pas l'œuvre de la inain de l'homme, et si elle avait plus de fraicheur et de précision, nous aurions peine à admettre

qu'elle date de près de dix-neuf cents ans, surtout lorsqu'on sait qu'elle a reçu les baisers de raillions de pèlerins et qu'elle a été touchée par des objets en bien plus grand nombre encore, et tous plus ou moins capables de la détériorer. C'est donc avec respect et non sans une vive émotion que les uns et les autres nous nous prosternons pour appliquer nos lèvres sur Je dernier vestige que Jésus a laissé de sa présence sur la terre. De même aussi nous lui faisons toucher nos croix, chapelets, et autres objets de dévotion.

La sainte empreinte est entourée d'un cadre en marbre d'environ 30 pouces de long sur 20 de large et formant un rebord soulevé de près de 2 pouces. Le rocher est ici, comme nous le voyons ailleurs dans le voisinage, d'un calcaire jau* nâtre assez compacte.

D'après la position du pied, N. S. avait la face tournée du côté de l'Orient, Lorsqu'il opéra son Ascension.

Ste Hélène avait fait construire ici une magnifique basilique qui se terminait par une retonde ouverte, comme nous voyons encore le Panthéon à Rome. S. Jérôme nous dit qu'on n'avait pu clore l'endroit de cette rotonde où Jésus-Christ traça son chemin dans les airs. C'est comme si ce passage à travers les airs, quoique invisible à l'œil, était toujours demeuré vide, sans que rien ne pm l'obstruer.

Tous les ans, le jour de l'Ascension, les Pères franciscains viennent célébrer ici une messe des plus solennelles. Ils s'y rendent dès la veille au soir pour y chanter leur office. Ils viennent renouer la tradition qui les appella à succéder aux moines Augustins qui dans l'antique basilique faisaient nuit et jour retentir la sainte montagne de cantiques en l'honneur de Celui qui s'éleva au dessus des Cieux à TOrient de la sainte cité : Cantate Domino qui asccndit super cœlum cœli ad orientera. Les schismatiques viennent aussi y célébrer, mais dans la cour, seulement et non sur l'endroit du vestige.

Les musulmans se prêtent toujours avec complaisance à ces solennités, un peu en vue du backchish qni en est la conséquence et aussi par respect pour Jésus qu'ils croient être un très grand prophète, et qu'ils disent être monté au Ciel encore vivant. Que si on leur oppose la scène du Calvaire, ils répondent que que ce n'est pas Jésus qui a été crucifié, qu'il avait trop de puissance pour se soumettre à cette humiliation, mais que c'est Judas lui-même qui a souffert le supplice, que Jésus

lui a alors prêté sa ressemblance, pour le punir de sa trahison. Qu'on juge, une fois de plus, si avec de telles idées, il est aisé d'opérer la conversion des musulmans.

Adossé au mur de la cour se trouve la résidence du derviche ou pasteur musulman de Zeïtoun. Moyennant un léger backchish il est facile d'obtenir la permission de monter dans son minaret, et de ce point on peut jouir du plus intéressant panorama qu'il soit jamais donné de voir. Gomme le mont des Oliviers est isolé de tous les côtés, la vue s'étend sans obstacle sur tous les environs. Il ne manque pas sur le globe de points élevés où l'on peut jouir de perspectives plus riantes, plus riches, plus grandioses, mais nul ne peut présenter un panorama si riche en souvenir, si mémorable par les faits don' il a été le théâtre, et si intéressant par le témoignage qu'il rend à l'éternelle vérité.

Jérusalem est à 2340 pieds au dessus du niveau de là Mé diterrannée, et le mont Oliviers en ajoute encore un millier de plus à cette hauteur.

Si du haut du minaret je porte mes regards à l'O., je vois s'enfoncer à mes pieds la vallée de Josaphat avec son torrent sans eau et ses pierres tumulaires qui la revêtent de toute part. Au delà, Jérusalem se présente comme une reine détrônée ; je vois se dessiner les murs qui renferment la mosquée d'Omar, où semble régner un silence de mort. Quelques buissons de nopals avec de vieux cyprès, puis par-ci par-là de chétives têtes de palmiers, sont là seuls pour protester qu'on peut y trouver encore quelques signes de vie. Ces murs cré nelés qui enserrent toute la ville si étroitement, semblent mettre une borne infranchissable à son expansion, à la vie qui pourrait peut-être déborder de son centre. L'œil se promène de la tour de David à la mosquée d'Omar, du mont Sion au Golgotha ; et que de souvenirs chaque point de ces lignes évoque dans mon esprit l

A l'Est c'est le mont du Mauvais-Conseil, celui du Scandale avec leur pierre nue et sans verdure, puis le torrent de Cédron qui s'ouvre un passage à travers les anfractuosités de la pierre vers S. Sabas. Je distingue bordant le torrent, les tombeaux de Zacharie et d'Absolon, la piscine de Siloë et le champ d'Halcédama.

Au Sud c'est le désert de la Judée tout hérissé des têtes de montagnes qui le couvrent de toutes parts et à travers les on-

dulations desquelles je voisétinceler, à une énorme profondeur, la mer Morte, semblable à une nappe de métal en fusion. Au delà ce sont les montagnes de Moab et d'Arabie dont les cîmes se perdent sur un horizon sans nuage. Plus à gauche, je vois la vallée de Jéricho sur laquelle se projette le mont de la Quarantaine et au milieu la ligne de verdure qu'y dessine le Jourdain dans le sens de sa longueur.

Enfin au Nord ce sont les montagnes d'Ephraïm que dominent les mosquées de Nébi-Samouil et qui vont se lier aux monts Hébal et Garizim au centre même de la Samarie.

De toute part l'aspect se présente ici grave, morne, mélancholique. Seul le mont des Oliviers semble, par sa végétatiou, un peu moins triste ; cependant ses vieux oliviers, au tronc séculaire et tortueux, au feuillage glauque et sans mouvement, paraissent aussi nous dire qu'ils appartiennent au lieu de l'expiation, qu'ils partagent le deuil général, qu'ils ont, eux aussi, vu couler les pleurs de l'homme-Dien.

En laissant le minaret, on voilà quelques pas plus loin, une porte s'ouvrant à l'O. ; c'est l'entrée de la grotte de Ste Pélagie. C'était autrefois le couvent des Augustins desservant l'église de l'Ascension.

Au Ve siècle, une comédienne d'Antioche du nom de Marguerite, touchée de la grâce, s'en vint ici sous le nom de Pélagie faire pénitence de sa vie licencieuse et y mourut en odeur de sainteté.

A quelques cents pas plus loin se trouve l'endroit où Jésus venait prier et où il apprit à ses apôtres comment ils devaient s'adressera Notre-Père qui êtes dans les Cieux; c'est le lien du Pater. Une pieuse damo française, madame la Princesse de la Tour d'Auvergne, a fait l'acquisition de ce lieu et y a érigé une église et un couvent de Carmélites.

Dans un cloître en carré adossé à l'église, on voit 32 tables en faïence peinte sur lesquelles le Pater est écrit en 32 langues différentes.

Nous entrons dans le parloir du couvent pour saluer en uassant la supérieure, et nous avons le plaisir d'y rencontrer notre religieuse noire, Sr Véronique, avec laquelle nous avions fait la traversée de la Méditerrannée. C'est ici qu'elle remplit

son office de tourière et qu'elle reçoit les visiteurs avec une

urbanité toute française.

La supérieure apprenant qu'il y avait des prêtres Canadiens dans la caravane, voulut bien nous inviter à aller y dire la messe, un jour à notre commodité.

A une quarantaine de pas du Pater, vers l'O., on nous montre l'endroit où fut composé le Credo. Les apôtres, avant de se disperser par tout le monde pour y prêcher l'Evangile, convinrent entre eux d'une formule qui serait le résumé de toute la doctrine qu'ils allaient enseigner. Et c'est en cet endroit que chaque apôtre aurait formulé un article du symbole qui résume toute notre foi et que tous les chrétiens récitent tous les jours.

Il y avait autrefois en cet endroit une église dédiée aux 12 apôtres. La Princesse de la Tour d'Auvergne y a fait faire des fouilles et a pu retrouver le pavement en mosaïque de cette église. Elle y a fait construire un petit oratoire à l'endroit même où se trouvait cette ancienne église.

A environ 150 pas du Credo se trouve l'endroit où N. Seigneur pleura sur Jérusalem. Il y avait autrefois en cet endroit une église sous le vocable bien expressif de Dominus fievit. On n'y voit plus aujourd'hui qu'une vieille mosquée en ruines.

Je remarquai tout particulièrement .ici, un arbrisseau épineux poussant ses tiges élancées à travers les décombres ; c'est le Siziphus spina-Christi, une espèce de nerprun, dont on se serait servi pour tresser la couronne d'épines du Sauveur. Les épines sont légèrement recourbées, assez courtes, très raides et très aiguës. Il va sans dire que je ne manquai pas d'en prendre quelques branches toutes chargées de leurs épines et de leurs feuilles.

Les épines qui devaient déchirer son front croissant sous les pleurs qui s'échappent des yeux de Jésus; ne dirait-on pas que la commisération même du Sauveur devait fournir des armes à la malice des hommes pour le torturer davantage !

C'est à quelques centaines de pas plus loin, sur la route se rendant à Béthanie, que se trouvait le bourg de Bethphagé, là où se retirait le Sauveur quand il venait à Jérusalem et là où il envoya deux de ses disciples prendre l'ânesse et l'ânon pour lui servir de monture dans son entrée triomphale le dimanche des rameaux.

A environ 200 pas au S. 0., la route est bordée par un petit mur en pierre sèche pour la séparer d'un champ en

culture. Nous franchissons ce petit mur, et à une vingtaine de pas plus loin, nous nous trouvons devant l'ouverture du tombeau des prophètes. C'est un trou à fleur de terre, dont l'entrée est assez difficile. Ce n'est qu'en se pliant en deux ou en rampant qu'on peut parvenir dans le souterrain. Ce souterrain, assez vaste et irrégulier, n'a de remarquable qu'un grand nombre de fours à cercueils qui ont servi autrefois à des sépultures. Quels sont ces prophètes qui ont été ensevelis là ? On l'ignore encore.

Gomme nous remarquons un trou dans la voûte qui donne la lumière à la grotte, nous nous aidons les uns les autres pour en saisir les bords et opérer notre sortie par cette ouverture, nous soustrayant par là à la nécessité de ramper de nouveau dans l'orifice qui sert d'entrée.

Nous continuons de là notre descente jusqu'au jardin de Gethsémaui.

Ce jardin, où Notre Seigneur vint tant de fois prier avec ses apôtres, où il les instruisit de sa doctrine, où il venait chercher la retraite après ses journées de labeur, est entouré d'une muraille dont l'unique ouverture est close par une petite porte en fer. Le jardin forme aujourd'hui un superbe parterre où s'épanouissent en grand nombre des fleurs que les pèlerins s'estiment heureux de cueillir et d'emporter comme souvenir. Au milieu des fleurs s'élèvent les huit oliviers qui restent encore de ceux qui furent les témoins des prières et de l'agonie de l'homme-Dieu. Ce sont des arbres énormes, à tronc déformé et tortueux, n'ayant presque plus d'écorce. Cependant leurs têtes sont encore bien vertes, et j'ai pu remarquer une quantité de boutons prêts à s'ouvrir. Les Pères font encore une belle récolte tous les ans de leurs fruits. Ils en fabrique de l'huile dont les pèlerins s'estiment heureux de pouvoir remporter quelques gouttes, et avec les noyaux, ils font des chapelets qui servent également de reliques. Quant aux arbres mêmes, il y a peine d'excommunication pour ceux qui en détacheraient quelque partie ; et on attribue la perte du 9e témoin de l'agonie du Sauveur à la pieuse indiscrétion des pèlerins qui le mutilaient ainsi sans merci. Ce 9e olivier existait encore au XVIIe siècle. Le plus gros de ceux qui se voient encore aujourd'hui mesure 32 pieds de circonférence.

Mais peut-on croire que des arbres existent depuis dix-huit siècles et plus ?

L'olivier, dit Pline le naturaliste, est un arbre qui ne meurt pas. Quand bien même on les aurait coupés lors du siège de Titus, comme le veulent quelques-uns, de nouvelles tiges auraient surgi de leurs soucbes, et ce seraient encore les mêmes arbres nourris dans cette terre que Jésus à arrosée de ses sueurs et de son sang.

On voit sur le mur du jardin, à l'intérieur, un magnifique chemin de la croix avec les figures en relief.

Sortis du jardin, on voit à l'angle S. E. une impasse terminée par une abside, au fond de laquelle est encastré un fut de colonne. C'est là l'endroit de la trahison de Judas ; c'est là que le traitre s'est servi d'une touchante marque d'amitié pour le livrer à ses bourreaux ; c'est là que S. Pierre n'écoutant que son zèle, tira l'épée et fit tomber l'oreille de Malchus, que le Sauveur guérit sur le champ.

A quelques pas de là, on nous montre le rocher sur lequel N. S. laissa Pierre, Jacques et Jean, pour aller prier dans la grotte, à la distance d'un jet de pierre.

Il y avait là autrefois un petit oratoire sous le vocable du sommeil des apôtres, mais il n'en reste plus aujourd'hui aucune trace.

Reprenant ici la route que nous avions suivie avant de faire l'ascension de la moutagne, nous traversons le Cédron sur son petit pont en pierre, pour remonter de l'autre côté. Tournant à droite à la première bifurcation de la route que nous rencontrons, nous laissons â gauche l'endroit où fut lapidé le diacre S. Etienne. Cet endroit n'a rien de remarquable que le rocher blanchâtre dans lequel on remarque quelques entailles.

Le diacre Etienne prêchait avec véhémence en reprochant aux Juifs leur incrédulité. Surexcités par la haine, les Juifs un jour se saisirent du saint diacre, et le traînèrent en dehors de la ville où ils le lapidèrent.

A quelque pas plus loin, voici que nous voyons venir un convoi funèbre dans la route même que nous poursuivons. C'était un musulman que l'on portait à sa dernière demeure. Ce qui nous frappa surteut, ce fut les pleureuses qui suivaient le cercueil. Huit à dix femmes, les cheveux épars, simulant des <* on torsions que la douleur leur aurait causées, faisaient entendre des gémissements qui pour nous étaient bien plus propres à nous faire rire comme farce convenue, qu'à exciter

notre compassion. Et selon toutes les apparences, l'effet se réduisait aussi à du pur négatif, à l'égard des assistants, car personne ne paraissait réellement attristé. Une foule de gamins surtout qui suivait le convoi, avait plutôt l'air à chercher là quelque distraction pour satisfaire sa curiosité, qu'à prendre son rôle au sérieux.

Poursuivant notre route, nous atteignons bientôt la porte de saint Etienne ou Sitti-Maiïam, comme l'appellent les Arabes, et retournons à Casa-Nova par les mêmes rues que nous avions suivies en sortant.

La tour de David. — Lieu de l'apparition de Jésus aux trois Marie.— Maison de S. Thomas.— Maison du Grand-prêtre Anne.— Eglise Arménienne de S. Jacques.— Maison de Caïphej maison de la Ste Vierge.— Le Cénacle ; tombeau de David.— Une synagogue. — Pleurs des Juifs.

Il ne nous reste plus des divers quartiers de la ville sainte à explorer que le mont Sion, et c'est aussi cette visite que comporte notre programme pour cet après-midi, car demain nous devons nous rendre à S. Jean du désert pour revenir par Bethléem.

En sortant de Casa-Nova, nous tournons donc à droite et nous suivons la rue dans ses diverses courbes ou détours. Nous laissons à droite l'hôpital Grec avec son jardin, puis plus loin à gauche le couvent des Sœurs de S. Joseph de l'Apparition, pour parvenir jusqu'à la rue transversale, qui conduit à la porte de Jaffa. Avant d'y arriver, le Fre Liévin nous montra à droite l'emplacement de la maison d'Uri époux de Bethsabée. Nous tournons à gauche dans la direction opposée à la porte de Jaffa, pour passer devant l'hôpital latin et l'hôtel de la Méditerrannée, puis nous tournons à droite, pour nous trouver en face de la citadelle. Cette citadelle, qui est de construction Jébuséenne, forme un carré irrégulier entouré d'un fossé et bordant la porte de Jaffa. Elle est flanquée de quatre tours, dont la plus remarquable et la plus ancienne est celle de l'angle N. E., qui porte le nom de tour de David. Sa construction dans la partie inférieure, dénote aussi une grande antiquité, les pierres mesurant de 10 à 15 pieds de longueur. La tradition veut aussi que ce soit réellement là la tourqu'ha-

bitait David. Elle peut mesurer une soixantaine de pieds sur quarante. C'est de cette tour qu'on tire le canon pour annoncer le jeûne du Ramadan, ou quelque autre solennité re" marquable.

C'est là cette tour de David réputée imprenable, dont l'Eglise emprunte le nom pour l'appliquer à la Ste Vierge, Turris Davidica. C'est là que le saint roi fit transporter au milieu de l'allégresse de tout le peuple, l'arche d'alliance de la maison d'Obédédom où elle était depuis si longtemps, et devant laquelle il dansait dans i'exhaltation de sa joie. C'est ce lieu même qui fut témoin de sa faute et de sa pénitence. C'est là qu'il baignait son lit de ses larmes et qu'il exhalait sa douleur en de si sublimes cantiques, témoins éternels de son repentir et de son expiation I

Le Fre Liévin nous fait partout l'historique des lieux que nous visitons, et comme à la plupart il y a indulgence, souvent plénière, nous récitons un pater et un ave pour cette indulgence.

Après nous avoir raconté l'historique de la tour de David, le bon Frère ajouta :

" C'est d'un balcon de cette tour que David vit Bethsabée qui se baignait, et vous savez ce qui s'ensuivit. Ici il n'y a pas d'indulgence."

Il va sans dire qu'un éclat de rire général accueillit cette remarque.

Les trois autres tours, dont la construction remonte à Hérode, mais qui détruites furent rebâties depuis, portent les noms de : Hippicos, la plus voisine de la porte de Jaffa, de Phasael et de Marianne.

La citadelle qui sert aujourd'hui de magasin militaire est dans un grand état de délabrement. Tout près, au sud, se trouve la caserne des soldats turcs.

. Continuant la rue devant nous, nous passons à gauche une église protestante, bâtie sur l'emplacement du palais d'Hé. rode le grand ou l'Ascalonite, c'est cet Hérode qui reçut les mages et ordonna ensuite le massacre des saints innocents.

Un temple de l'erreur, une religion sans dogmes arrêtés, venant s'ériger au berceau même du christianisme, sur la demeure d'un tyran souillée de sang et de honte, ne dirait-on pas qu'il y a là une certaine harmonie ? que si l'on ne veut

pas perpétuer le souvenir du crime, du moins on s'associe volontiers à l'auteur pour se tenir en dehors de la vérité ?

En arrière du temple protestant, on voit une petite église très ancienne dédiée à S. Jacques le mineur, qui fut le premier évêque de Jérusalem, et dont le tombeau se trouve dans la vallée de Josaphat, comme je l'ai rapporté plus haut.

On nous montre à gauche, en face de l'angle N. 0. de la caserne turque, l'endroit de l'apparition de N. S. aux trois Marie, où il y avait autrefois un oratoire, mais dont il ne reste plus de traces aujourd'hui.

Un peu plus loin, dans la première rue à gauche, ->e trouve une mosquée qui n'est qu'une église bâtie sur l'emplacement de la maison de S. Thomas, dont les musulmans se sont emparé.

Continuant toujours dans la môme direction, on atteint plus loin, après p'usieurs détours, le couvent des sœurs de la charité Arméniennes schismatiques, bâti sur l'emplacement de la maison du grand prêtre Anne.

On va visiter leur église qui n'a rien de bien remarquable mais quia été érigée là pour perpétuer le souvenir de l'interrogatoire qu'Anne, beau père de G »ïphe, fit subir à N. S., après que Judas l'eut livré aux Juifs k Gethsémani, et qui se trouve aussi le lieu où un infâme valet donna un soufflet à Jésus. Audessous d'un autel se trouve marquée la place même où se tenait Jésus pendant l'interrogatoire.

On voit dans la cour extérieure quelques oliviers qu'on dit être des rejetons poussés sur la souche de celui auquel on avait attaché N. S. pendant qu'on délibérait sur son sort, et plusieurs grosses pierres, qu'on donne comme ayant appartenu à la maison du grand prêtre Anne.

Nous passons ensuite à la visite de l'église S. Jacques, bâtie sur l'endroit même où Hérode Agrippa fit trancher la tête à S. Jacques le majeur, qui revenait d'évangéliser l'Espagne. Cette église, avec une grande partie de ce quartier, appartient aux Arméniens schismatiques, qui ont là tous leurs bâtiments religieux, les plus beaux de Jérusalem, patriarcat, église, séminaire, etc.

L'église est vaste et rem irouable surtout par sa richesse de décoration et sa tenue irréprochable. Nous fûmes forcés d'avouer que ce sanctuaire respirait un parfum de dévotion

que nous n'avions trouvé dans aucun autre appartenant aux sehismatiques.

L'église est à trois nefs, et c'est dans la nef latérale de gauche que se trouve l'autel érigé à l'endroit môme où le saint apôtre souffrit le martyre. Tout auprès, les Pères franciscains ont aussi un autel sur lequel ils peuvent célébrer le jour de la fête de S. Jacques, ce qu'ils font avec grande solennité.

On sait que les restes du saint apôtre ne se trouvent plus ici, qu'ils ont été transportés à Gorn:)Ostelle eu Espagne, où se sont opérés des miracles sans nombre, dans tous les siècles.

A côté du tombeau de S. Jacques, on voit celui dî S. Macaire, évêque de Jérusalem au IVe siècle, qui présida à l'invention de la Ste Croix.

On nous montre dans une chapelle, trois pierres brutes mises l'une sur l'autre ; la première vient du Sinaï, la 2e du Thabor, et la 3e a été prise dans le lit du Jourdain.

Revenus dans la rue, nous la poursuivons dans sa direction au S. jusqu'au mur de la ville, que nous loigeousen tournant à gauche, pour sortir par la porte de Sion afin de visiter les monuments sur le mont Sion en dehors du mur d'enceinte. Ce mur partage Sion en deux parties, en laissant en dehors une portion considérable du mont, sur laquelle les catholiques, les sehismatiques, et même les protest uns ont leurs cimetières. C'est là que se trouve aussi la maison de Caiphe, celle de la Ste Vierge et le S. Cénacle.

A peu de distance en dehors de la porte, on nous montre un fut de colonne planté dans le sol pour marquer l'endroit où s'arrêta le convoi funèbre de la Ste Vierge, lorsque les Juifs vinrent l'attaquer, comme je l'ai rapporté plus haut. Il y avait là autrefois un oratoire, mais il n'en reste plus de traces.

A quelques pas d'ici, les Arméniens ont encore un couvent et une église, celle-ci érigée en premier lieu par St« Hélène sur l'emplacement de la maison de Ciïphe. Cette partie de Siou, n'était pas du temps de N. S. en dehors du mur de la ville comme aujourd'hui, de sorte que la miison de Giïphe se trouvait peu éloignée de celle de son beau père Aune.

Nous pénétrons donc par une porte de fer dans la cour du couvent, et nous traversons cette cour pour aller visiter l'église qui est à l'E, Cette église n'a qu'un autel au fond de l'abside, mais la pierre de cet autel est une relique très précieuse, car

c'est celle qui fermait le tombeau de N. S., celle que l'ange renversa et sur laquelle il s'assit, et dont nous voyons encore ' une portion dans la chapelle de l'ange au S. Sépulcre. Cette pierre, qui est semi-circulaire, peut mesurer 7 pieds de longeur sur 3 de largeur environ ; elle est de calcaire rougeâtre du pays, comme on en voit dans tous les environs.

Tous les ans, le lundi de la Pentecôte, les franciscains ont le droit pendant vingt quatre heures, de venir célébrer ici leurs divins services.

Ou nous montre à droite une petite chapelle qui est l'endroit même ou fut renfermé N. S. pour le reste de la nuit du jeudi-saint.

C'est donc ici, dans cette maison de Gaïphe, que N. S. fut interrogé et jugé digne de mort par le sanhédrin l C'est ici que S. Pierre renia son maître par trois fois ! C'est ici que le chant du coq lui rappela sa faute et que le regard de Jésus porta le repentir dans son cœur. Sortant aussitôt, il descendit le flanc de la montagne d'une centaine de pas, et alla se renfermer dans une grotte, qu'on visite encore aujourd'hui, pour commencer cette pénitence, cette expiation de sa faute qui ne se termina qu'avec sa vie, et sur laquelle faute il versa de si abondantes larmes, qu'elles lui creusèrent les joues de deux sillons qui persistèrent jusqu'à sa mort.

Traversant les cimetières, nous pénétrons jusque sur le flanc escarpé du mont Sion que nous trouvons ici occupé par des champs cultivés. Comme la sainte écriture, même dans ses parties les moins importantes, reçoit partout son accomplissement ! Voici que la charrue a passé sur les lieux où s'élevaient autrefois des maisons somptueuses, sur des rues où les filles de Sion étalaient leur luxe et leur orgueil, et c'est ce qu'avait prédit le prophète Jérémie : Sion quasi, ager arabilur, et Jérusalem in acervum lapidum eritt Jer- XXVI, 18.

Comme nous allions nous retirer, nous voyons voltiger à une grande hauteur au dessus de nos têtes, de gros oiseaux en une bande d'au moins 200 à 300. Ce sont des Grues qu'on rencontre ici souvent en de telles bandes.

Nous revenons sur nos pas, en traversant de nouveau les cimetières, pour aller visiter le Cénacle, seul monument qui nous reste à voir dans cette partie.

Avant d'y arriver, on nous montre un reste de mur qui

est l'emplacement de la maison de la Ste Vierge, ou plutôt de S. Jean après la mort du Sauveur.

Du moment que Jésus sur la croix eut dit à S. Jean, en lui montrant sa mère : voila votre mère, le disciple bien aimé ne cessa de l'entourer de tous les soins que la piété filiale peut suggérer pour honorer une mère chérie. Il l'amena donc dans sa maison, en ce lieu même, pour qu'elle en fit sa résidence habituelle. C'est là que le saint apôtre nourrissait tous les jours du corps de Jésus sa sainte mère, en célébrant les saints mystères en sa présence. C'est là que tous les apôtres venaient apporter à la Sainte-Mère de Dieu l'hommage de leur vénération et de leur attachement. Et c'est là que l'an 58 de notre ère, dans la 72e année de son âge, Marie, entourée de ses nouveaux enfants, laissa échapper sa belle âme pour aller au Ciel se réunir avec son divin fils.

Qu'il serait à désirer qu'on rétablît le sanctuaire qui existait autrefois en ce lieu qui se recommande si fortement à la vénération des chrétiens.

De là, nous passons au Cénacle qui est tout auprès. Il nous faut d'abord pour y pénétrer traverser une écurie, puis monter un petit escalier qui donne accès sur une cour pavée, et c'est là que se trouve le lieu le plus saint de Jérusalem après le S. Sépulcre et le Calvaire.

Il parait hors de doute que le Cénacle était la propriété de Joseph d'Aritmathie, de celui-là môme qui eut l'honneur, avec Nicodème, d'ensevelir le corps de Notre-Seigueur. Sa construction actuelle, comme celle de Joseph, est encore à deux étages. Il parait qu'épargnée par Titus, elle fut plus tard détruite et reconstruite. Ste Hélène y avait érigé une belle église qui fut détruite plus tard. C'est dans cette église que Ste Paule vénéra la colonne de la flagellation, encore teinte du sang de Notre-Seigueur, comme elle le rapporte.

Détruit et rétabli à plusieurs époques, le Cénacle fut reconstruit par les Franciscains au XlVe siècle, avec les débris des constructions précédentes, et c'est le même édifice qui a été converti plus tard en cette mosquée que nous avons encore sous les yeux.

L'étage supérieur, dans lequel nous pénétrons par cette cour pavée, est divisé en deux ; dans la première partie se trouve la salle de l'institution de l'eucharistie, et dans l'autre le tombeau de David.

La première salle peut avoir une quarantaine de pieds sur une trentaine, elle est divisée en deux, dans le sens de sa longueur, par des colonnes correspondant aux piliers de l'étage inférieur. On voit dans sa façade sud le mihrab ordinaire aux musulmans. Ainsi Mahomet a ici découronné le Christ pour régner à sa place, et le Dieu d'Israël a vu disparaître les vrais adorateurs de son Fils qui lui est consubstantiel, pour les voir remplacés par les sectateurs du culte le plus absurde que le christianisme ait jamais eu à combattre.

Quoiqu'il en soit de cette profanation, cette salle où nous trouvons un peu de fraîcheur pour nous reposer de nos courses, n'en est pas moins celle où Jésus-Christ institua la sainte eucharistie. Oui ! c'est en ce lieu que fut érigé le premier autel pour le premier sacrifice dont le Christ devait être et le prêtre et la victime. C'est ici que l'humanité fut admise pour la première fois à la manducation de l'agneau qui allait être livré à la mort pour sou salut. C'est ici que les apôtres, après l'Ascension, se l'enfermèrent avee la sainte mère de Jésus, et qu'au bout de dix jours ils reçurent le Saint-Esprit sous forme de langues de feu.

C'est ici que se commit le plus horrible des sacrilèges et d'où Judas parti pour aller livrer son maître et se pendre ensuite de désespoir.

C'est ici que le Sauveur apparut à ses disciples le jour même de sa résurrection, et que huit jours plus tard il se montra de nouveau pour faire toucher ses plaies à l'incrédule Thomas, et donner à ses apôtres le pouvoir de remettre les péchés.

C'est encore ici que fut institué le sacrement de confirmation dont le pouvoir fut réservé aux seuls évêques, comme nous le voyons du disciple S. Philippe qui fait venir S. Pierre pour confirmer le peuple de la Samarie qu'il venait de convertir à la foi du Christ.

C'est ici que fut tenu le premier des Conciles sous la présidence du chef même des apôtres, pour remplacer par Mathias ce Judas que la trahison avait tiré de leurs rangs.

Et malgré de si nombreux et de si touchants souvenirs, malgré les titres de propriété les plus incontestables, plusieurs fois confirmés par les turcs, les chrétiens ne peuvent pas même y célébrer leurs divins offices. Les Franciscains qui ont scellé de leur sang leur possession séculaire sur ce saint lieu, ne

peuvent pas même une seule fois dans l'année en avoir la jouissance pour y satisfaire leur dévotion. Que dis-je, il n'est p;ts môme permis de visiter l'édifice dans toutes ses parties, car la partie inférieure où l'ont tient que Jésus lava les pieds à ses apôtres, est convertie en harem où les profanes ne peuvent pas pénétrer! Un harem, une école de prostitution, dans la première de toutes les églises chrétiennes, n'est-ce pas l'abomination de la désolation, comme parle le prophète !

Le cénotaphe de David qui occupe l'autre partie de l'édifice, et qui est tenu en grande vénération par les musulmans, n'offre rien d'extraordinaire ; c'est un tombeau en maçonnerie moderne recouvert d'un tapis.

Le tombeau de David que son fils Salomon lui avait fait ériger, était d'une grande richesse et existait au temps de N. S., puisque nous le trouvons mentionné dans l'Evangile.

Sortis du Cénacle, nous retournons à la porte de Sion par où nous sommes sortis pour nous rendre au mur des pleurs des Juifs, dû se rassemblent tous les vendredis, les plus fervents îles enfants de Jacob, pour pleurer sur les malheurs de Jérusalem.

A peine avons nous franchi la porte, que nous remarquons près du mur intérieur une suite de cabanes ou de huttes servant de retraites aux ôtres humains les plus hideux qu'on puisse voir. Oe sont les lépreux. Nous venons de fouler des ruines matérielles complètes, nous sommes ici en face de ruines vivantes les plus hideuses.

"La vie de ces pauvres gens, dit le Fie Liévin, se passe à implorer la compatissante charité des passants. La lèpre dont ils sont atteints n'est pas la lèpre blanche, farineuse, dont parle l'Ecriture sainte. Il est facile de constater d'après les symptômes que c'est la syphilis. La maladie commence par la face, par le nez, aussi par les doigts. La peau prend des teintes violacées et d'un gris rougeâtre. Des bourgeons se forment dans le derme, donnant naissance à des abcès affreux; peu à peu les extrémités des membres tombent en lambeaux et la voûte du palais se perce, etc. Les lépreux vivent ensemble, se marient entre eux, mais leurs enfants ne sont atteints qu'à l'âge de puberté. On leur a bâti à l'ouest de la ville un hôpital où ils sont bien soignés ; mais à peine un sur dix veut en profiter ; les autres préfèrent ce qu'ils appellent leur liberté."

Nous continuons de là, à travers le quartier des Juifs, où,

comme partout ailleurs ils se groupent pour ainsi dire les uns sur les autres, sans le moindre respect pour les règles de l'hygiène et de la propreté.

Nous visitons en passant l'église bâtie sur l'emplacement de la m ùson de Marie, mère de Jean, surnommé Marc. C'est là que S. Pierre se rendit après que l'ange l'eut fait sortir de la prison. Cette église n'a de remarquable qu'un tableau fort ancien qu'on dit avoir été peint par S. Luc.

Les Syriens à qui appartient cette église prétendent que c'est là que la Ste Vierge aurait été baptisée, mais nous ne trouvons rien de bien sérieux pour appuyer cette tradition.

Nous faisons en passant une courte station à une synagogue, tant pour nous reposer un peu de nos courses, que pour voir en quoi consiste maintenant les temples que les enfants de Jacob érigent pour l'exercice de leur culte.

L'édifice qui est assez propre, nous montre une chaire au milieu, dans laquelle se tenait un rabbin paraissant plutôt amuser qu'instruire une bande de gamins qui l'entouraient. La salle forme un rectangle allongé, dont le font est tout garni d'armoires renfermant les lampes et chandeliers dont on fait usage dans les solennités. Une balustrade en bois coupe la salle à cette extrémité et y forme une espèce de sanctuaire.

Nous prenons place sur des bancs qui de chaque côté forment des rangées près des murs. Nous avions cru convenable de nous découvrir en entrant, et nous y trouvions ainsi un soulagement bien agréable à la chaleur dont nous souffrions. Mais voioi qu'on vint nous avertir de nous couvrir, que c'était manquer de respect à la sainteté du lieu que d'y demeurer découverts.

Quelqu'un qui avait assisté à l'un de leur-; offices dans le môme lieu, nous dit que les assistants, tous debout, récitaient des versets de la bible en se balançant en cadence, partagés per groupes de 10 ou 12 ayant à leur centre nu lecteur ou rabbin qui faisait ensuite 'les commentaires sur l'écriture sainte. On peut juger de la cacaphonie que devait produire un concert de cette nature.

Nous nous dirigeons de là, par des rues plus ou moins tortueuses, au mur d'enceinte de la mosquée d'Omar où chaque vendredi, excepté celui de la fdte des tabernacles, les Juifs les plus attaches k leur culte, vont pleurer sur les malheurs de Jérusalem, et aveugles, demander l'accomplissement de pro-

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messes qu'eux seuls, pour ainsi dire, ne veulent pas reconnaître.

Un peu plus au sud que la porte qui nous avait permis l'entrée dans l'enceinte lors de notre visite, nous trouvons près du mur une place dallée d'environ une centaine de pieds de long sur une vingtaine de lar^e, et c'est là que s'accomplit la cérémonie des pleurs. Le mur est ici, surtout dans le bas, de construction Salomonienne, étant composé de pierres bien taillées de 10 à 12 pieds de longueur sur un ou deux pieds d'épaisseur, légèrement en retraite les unes sur les autres.

Il semble que l'accompli-sement des prophéties à l'égard de ce peuple qui avait mérité le titre de peuple de Dieu, par le fait seul de sa position depuis son déicide, devrait suffire pour lui ouvrir les yeux. Cependant il persiste toujours dans son aveuglement. Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants, a-t il demandé au Calvaire. Et comment ne voit il donc pas que cet anathème a eu constamment son accomplissement depuis cette époque. Où est aujourd'hui sa patrie? Il est étranger dans la terre de ses pères. Il s'estime heureux de pouvoir venir s'y faire s'ensevelir; mais il faut qu'il en obtienne l'autorisation d'un pouvoir étranger. Où sont aujourd'hui ses princes, ses pontifes, les sacrifices de son culte? Plus rien de tout cela ! Il ne peut même venir pleurer sur les ruines de son temple, il faut qu'il se contente d'aborder le mur qui en clôt l'enceinte. Il porte sur son front l'anathème qu'il a demandé, pour qu'il soit partout honni, partout méprisé, partout rejeté !

Il y avait environ une cinquantaine de personnes lorsque nous arrivâmes. Les hommes étant à l'extrémité de gauche et les femmes à l'autre. D^s viellards, à figure vénérable, la tète appuyée sur les pierres du mur, et tenant dans leurs mains des livres aux caractères hébraïques, récitaient des versets auxquels d'autres faisaient écho. Ils avaient l'air vraiment sérieux et donnaient toutes les marques d'une douleur sincère.

Nous passâmes ensuite aux femmes, elles aussi récitaient des prières avec la volubilité qui leur est propre, et paraissaient pour la plupart, prendre aussi leur rôle au sérieux. Cependant certains groupes de jeunes filles paraissaient fort intrigués des visiteurs qui les coudoyaient presque en passant, et portaient assez souvent la vue de notre coté. La chose ne

nous surprit pas, car ou pourrait eu voir autant partout dans nos églises, et elles ne seraient pas filles d'Eve si elles ne partageaient pas avec le reste de leur sexe cette curiosité qu'on lui reconnaît partout.

Nous profitâmes de leurs distractions pour bien examiner la physionomie de ces filles d'Israël, pour constater, comme on nous en avait fait la remarque, si réellement elles présentent un type différent des autres nationalités avec lesquelles elles sont en contact. Je voulais voir de plus si je ne retrouverais pas chez elles cet idéal de la beauté des filles de Sion, dont la mère de Jésus est le tvpe le plus parfait, de cette beauté qu'ont chantée leurs poètes, à laquelle les prophètes ont si souvent emprunté des termes de comparaison.

Pulchra es et décora, fdia Jérusalem nigr'a sum sed formosa

Et de fait, il ne me fut pas difficile de reconnaître que ces figures juives étaient bien les plus régulières, les plus agréables de celles que nous rencontrons dans ces contrées. Que la pureté de l'âme, que les élans de cœurs sensibles et purs viennent ajouter à ces figures, ce reflet du miroir intérieur que seule la sainteté réelle sait faire briller, et nous retrouverons facilement en elles les traits de la sainte Mère de Dieu, de l'Immaculée fille de Ste Anne.

Cette cérémonie des pleurs des Juifs tirerait son origine du 2e siècle même du christianisme.

On sait qu'en l'an 138, un imposteur du nom de BirCochcba. se donnant pour le vrai Messie, parvint à réunir les débris d'Israël, de tous les points de l'Orient, pour résister à la domination Romaine. Septime Sévère accourut du fond de la Bretagne pour les combattre. Après deux ans de lutte, les révoltes ayant perdu plus de 600,000 des leurs, se retirèrent à Betsour pour s'y fortifier.

Mais les prédictions du Sauveur devaient s'accomplir, et la lutte était inutile. Ce peuple avait crié: -'Nous n'avons d'autre roi que César," et César venait reclamer ses droits l'épée à la main. La ville fut prise et le massacre fut horrible. Ceux qu'on épargna furent vendus comme esclaves sur les marchés de Gaza et d'Hébron ou transportés en Egypte, il leur fut défendu sous peine de mort de s'approcher de la Ville Sain

Plus tard, ils obtinrent à prix d'argent, d'aller au moins une fois dans l'année pleurer sur ses ruines.

S. Jérôme vit un des anniversaires de cette immense douleur et en a laissé une narration navrante: "Couverts de haillons, les cheveux épars, le visage inondé de larmes, les bras élevés vers le Ciel, agenouillés sur les tombeaux de leurs pères, les tristes vaincus poussaient des sanglots et des soupirs. Au coucher du soleil, le signal donné pour le départ, les femmes hors d'elles mêmes, collaient de nouveau Jjeurs lèvres sur les pierres renversées et ne pouvaient s'en détacher. Alors les soldats les rudoyaient grossièrement. Quelquefois, ils les rançonnaient encore, et pour de l'or ou de l'argent, leur permettaient de pleurer encore quelques instants. 0 Dieu ! quelles sont vos justices 1 " N'est41 pas retombé sur sa tête, suivant sa demande, ce sang du juste que ce peuple a versé, lorsqu'il se voit contraint à acheter au prix de l'or la liberté de pleurer sur ses propres malheurs !

C'est cet anniversaire d'autrefois qu'on voit aujourd'hui se répéter tous les vendredis.

Nous terminons là notre course de l'après-midi, et retournons directement à Casa-Nova,

Etablissement du P. Ratisbone. — Ste Croix. — S. Jean in-Montana.— Eglise du Magnificat; fontaine de la Ste Vierge ; grotte de S.Jean-Baptiste. — Plantes. — Couvent des Filles de SioD.

S. Jean-dans-la-Montagne, Samedi 2 Avril. — Nous avons sil* lonné Jérusalem en tous sens, je me suis rendu passablement familier avec ses divers quartiers, sortons maintenant de son enceinte, pour aller visiter des lieux qui, sans nous offrir un aussi vif intérêt que ceux de la Ville-Sainte, ne manquent cependant pas d'attirer l'attention à plus d'un titre. Il nous est impossible d'oublier un instant que nous foulons à nos pieds la terre des merveilles, la tei re des miracles, la terre des mystères, car à chaque pas que nous faisons, ce sont des événements bibliques, évangéliques ou historiques que chaque localité rappelle à notre souvenir.

Si le désert s'est fait dans la terre d'Israël, c'est depuis que l'anathème est tombé sur ce sol, car nul point de la surface du globe n'a vu de personnages plus illustres traverser son territoire, n'a été témoin de faits plus mémorables, n'a été l'objet d'une attention plus particulière de la part de Jéhovah. Cette terre où coulait le lait et le miel, donnée par l'Eternel en récompense à un peuple d'adorateurs fidèles, a fait autrefois les délices de ses habitants. Mais il arriva un jour où l'ingratitude endurcit le cœur de ce peuple. Au moment ou le Très. Haut montrait sur cette terre un abyme insondable d'amour, ce peuple chéri de Dieu y répondait par un abyme de noirceur et de perversité. L'insensé 1 il alla dans son délire jusqu'à demander l'anathème; et l'anathème est tombé sur lui. Et après plus de dix-huit siècles, les peuples viennent encore de l'Occident

et de l'Orient, du Nord et du Midi, pour constater de visu l'.ic eomplissement de la parole de Dieu, pour être témoins de ce miracle perpétuel que chaque pouce de cette terre proclame aux yeux du croyant.

Mais si nous sortons de Jérusalem, ce n'est pas toutefois après lui avoir fait nos adieux, car nous avons encore à faire une connaissance plus intime avec ses différents sanctuaires, à nous laisser pénétrer davantage de cette atmosphère pieuse dont on sa sent si agréablement saisi à leur visite.

C'est à l'église de Ste Anne que je porte mes pas pour y célébrer ce matin. Un double motif m'y attirait; d'abord la faveur de célébrer dans la grotte de l'Immaculée Conception, et en second lieu la consolation de vénérer, sur le lieu même de sa naissance, celle qui à ce titre là même a été donnée pour patronne à ma paroisse natale, à l'église ou j'ai été baptisé, où j'ai fait ma première communion et où j'ai débuté dans les fonctions du ministère sacre. La paroisse de Bécancour, au diocèse des Trois-Rivières, a pour patronne la Ste Mère de Dieu au titre de sa Nativité. Aussi, avec la permission des Pères d'Afrique, gardiens de ce sanctuaire, je me sui> considéré heureux de pouvoir détacher du rocher même, dans la sainte grotte, un fragment notable pour en faire présent à ma paroisse.

Les Pères d'Afrique nous font les honneurs de leur sanctuaire avec une complaisance extrême. lis p mssèrent même la bienveillance jusqu'à m'in/iter à prendre la tasse ne café avec eux, après la inesse ; j'en profitai pour converser plus longuement avec les bons pè; >s et obtenir des renseign -ments plus complets, tant sur leurs missions d'Afrique que sur leur établissement de la Ville-Sainte.

Revenu à Casa Nova, je trouve toute la caravane sur pied, prête à partir pour S. Jean-dans-la-Monta^ue, moins toutefois mon compagnon de route M. Bolduc. Une attajuede diabète dont il avait déjà soulfert ayant menacé de se montrer de nouveau, il avait cru prudent de s'interdire pour le n. ornent l'exercice eu cheval. J'enfon relie donc mon docile mulet qui m'avait amené de Jaffa, et nous voilà partis.

Nous franchissons la po;te de Jaffa, et, entre la route à gauche qui nous mène à Bethléetn et celle de droite qui conduit à Jaffa, nous en prenons une troisième au milieu qui aboutit à S. Jean, en passant par SLe-Croix que nous voulons aussi visiter.

A quelques minutes seulement de la porte de Jaffa, nous passons devant un cimetière musulman, au milieu duquel se trouve la Piscine supérieure, qui est encore appelée Piscine des serpents et Birket-Mamilla par les Arabes. Celte piscine a environ 300 pieds de longueur sur 150 de largeur, et 12 à 15 de profondeur. Une église dédiée à Ste Mamilla fut autrefois érigée près de là, on n'en voit plus que les ruines. C'est aussi en cet endroit, à l'extrémité de la vallée de Gihon, que par ordre de David, le grand prêtre Sadoc avec le prophète Nathan sacrèrent Salomon roi, pendant que le rebelle Absolon se faisait proclamer aussi roi à l'extrémité opposée de la même vallée, près de la piscine de la Vierge.

C'est encore en cet endroit, dans ce champ qu'on appelait le champ du foulon, que 185,000 hommes de l'année de R ibsacès qui assiégeait la ville à la tète des armées de Sennachérib roi des Assyriens, furent frappés de mort dans une môme nuit.

Sous les ruines de l'église de Ste Mamilla se trouve encore le charnier du lion, c'est une caverne creusée dans le roc, et qui est ainsi désignée, par ce qu'on dit que du temps de Ghosroès, un lion y avait transporté durant une nuit un grand nombre de cadavres de chrétiens massacrés par le roi Persan.

A quelques pas de la Piscine supérieure, nous laissons nos montures au soin des moukres, pour traverser un champ qui nous sépare de l'établissement du Père Ratisbonne que nous voulons visiter en passant.

On sait que le P. Alphonse-Marie Ratisbonne est ce miraculé Juif à qui la Ste Vierge se montra dans une église de Rome, lorsqu'il n'était encore que disciple de l'ancien testament. Aussitôt après sa conversion, il entra dans l'état ecclésiastique. Retiré à Jérusalem depuis plusieurs aritiées, il s'occupe particulièrement de la conversion des Juifs. Riche dé biens de famille, il a fondé la maison des filles de Sion à l'Ecce- Homo dont il est encore le chipelain, puis cet établissement de S. Pierre que nous venons visiter, et qui n'est à proprement parler qu'une école d'arts et de métiers, pour offrir des carrières aux orphelins qu'il a recueillis ou convertis, tout en leur donnant l'instruction.

L'établissement est considérable et paraît très prospère. On est étonné surtout de voir les Cultures qu'il fat faire ici sui une montagne qui ne semblait que pieVre nue. Le climat

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est si avantageux ici, qu'avec de l'eau on peut presque faire réussir toutes les cultures sur la pierre, il suffit qu'on puisse y retenir quelques pelletées de terre.

Les jardins qui ne sont encore pour ainsi dire qu'ébauchés, nous montrent déjà une apparence des plus encourageantes.

Le Père qui est un viellard encore bien frais, quoique à chevelure de neige, nous accueillit avec une extrême politesse, et nous conduisit lui-même dans ses divers ateliers, où les jeunes gens se forment au travail : menuisiers, tourneurs, forgerons, photographes, etc. S'il est un moyen de régénérer l'Orient, ce ne peut être que par les jeunes gens et surtout les orphelinats qu'on pourra réussir. En arrachant ces pauvres indigènes à leurs croyances absurdes, on leur inculquera en même temps des idées d'ordre et de travail au moyen desquelles on pourra en faire des citoyens utiles et respectables. Tandis qn'avec les sentiments d'insouciance et d'oisiveté qui dominent partout chez eux, il est presque impossible, en ne comptant qu'avec les adultes, d'amener ces peuples aux lois et usages de la civilisation. Les Pères d'Afrique nous ont donné à ce sujet des détails des plus intéressants sur leurs établissements d'Afrique formés par leurs orphelins ; pourquoi n'adopterait-on pas le même système pour la Palestine ? Qui sait si, un jour, on ne verra pas une colonie agricole Canadienne fixée en Terre-Sainte, pour former un noyau de cultivateurs, qui avec ce sol riche et ce climat si doux, vivront dans l'aisance et la paix sous ce soleil de l'Orient, au berceau de l'humanité, et au berceau surtout du christianisme dont ils auront l'histoire constamment sous les yeux ? Que nos cultivateurs laissent de côté leur faible pour ce luxe désordonné dont ils font étalage, et transportent en Orient leurs habitudes de travail et d'honnêteté, leur amour de la famille et leur foi vive, et l'on verra un peuple d'adorateurs nouveaux repeupler la terre de Ghanaan, l'on verra couler encore le lait et le miel dans les champs donnés en récompense à Abraham, Isaac et Jacob. Que de paroisses riches et prospères ne pourrait-on pas former avec les plaines de Saron, d'Esdrelon, de Cisson ? Attendons....qui sait ?

Nous reprenons bientôt nos montures pour continuer notre route.

A environ un mille plus loin, nous laissons de nouveau la route pour visiter le couvent de Ste-Croix, bâti d'après la

tradition, à l'endroit même ou l'on coupa l'arbre dont on fit la croix de Jésus.

. La construction de ce couvent remonterait au Vile siècle ; ce serait Héraclius lui-même qui, après avoir rapporté à Jérusalem la vraie Croix reprise à Chosroès, aurait fait construire ici un sauctuaire à l'endroit même où l'on avait pris l'arbre pour cette Croix.

Il y a eu maintes discussions sur l'espèce de bois qui servit à ia croix du Sauveur. S. Antonin veut que ce soit un noyer, d'autres ont prétendu que c'était un chêne, il paraît à peu près démontré aujourd'hui que c'était un cyprès, l'examen microscopique des fragments qui nous en restent encore permet de constater que ce doit être un arbre résineux, or le cyprès est l'espèce de conifère qui se rencontre le plus fréquemment en Palestine.

Ce couvent sert aujourd'hui de séminaire aux Grecs schismatiques. L'église qui a un beau pavé en mosaïques est ornée de peintures à fresque qui s'en vont se détériorant, et qui représentent plusieurs légendes plus ou moins authentiques se rapportant à la vraie Croix. On nous montre sous l'autel l'endroit même où aurait été coupé l'arbre dont on l'aurait fabriquée.

Nous reprenons nos montures pour continuer notre route par un sentier fort difficile ; il nous faut escalader des montagnes par une route tortueuse, escarpée, raboteuse. Nous atteignons bientôt un endroit d'où l'on découvre la Méditerrannée ; tandis que devant nous nous voyons la chaîne des montagnes interrompue par l'étroite mais profonde vallée du Térébinthe, nous apercevons à droite sur une hauteur Nébi- Samouïl, et plus à l'Est le mont des Oliviers avec une partie de la Ville-Sainte.

Après avoir franchi plusieurs élévations séparées les unes des autres par des dépressions plus ou moin» profondes, nous découvrons devant nous, sur un mamelon dominant toute la vallée du Térébinthe, le couvent et le village de S. Jean, l'Ain* JCârim des Arabes. Nous atteignons d'abord le mur du jardin des Pères et nous le longeons jusqu'à la porte qui donne accès dans leur cour.

Ce couvent, avec ses murs d'enclos, ressemble à une forteresse du moyen âge. C'est qu'isolé dans les montagnes, i\

a eu plus d'une fois dans le passé, à résister aux attaques dès bédouins et autres musulmans.

Gomme nous devons non seulement prendre le dîner ici, mais encore y passer la nuit, l'on nous distribue des cbambres, et aussitôt, en attendant l'heure du repas, nous nous rendons à l'église, bâtie sur l'emplacement même de la maison de Zacbarie.

L'église est à trois nefs séparées par des piliers et surmontée d'une rotonde dont le tambour est percé de fenêtres. Le pavé est en carreaux de marbre de différentes couleurs, et les parois recouvertes de tuiles faïencées d'un très bel effet. Quoique église paroissiale, elle est de dimensions assez restreintes, car sur les 700 âmes qui composent le village d'Aïn- Kârim, les catholiques en réclament à peine cent.

A l'extrémité de la nef de gauche, on descend par un escalier dans la grotte de S. Jean-Baptiste. Cette grotte faisait autrefois partie de la demeure de Zacharie, et c'est là qu'est né le plus grand des enfants des hommes. Nous allons les uns après les autres vénérer sous l'autel l'endroit précis de la naissance du saint Précurseur, puis avec quelle satisfaction nous chantons le Benedictv.s Duminus Dcus Israël, à l'endroit même où la bouche de Zacharie délivrée de son mutisme, fit entendre pour la première fois ce chant inspiré du Ciel. " Et tu puer propheta Altisaimi vocaberis Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut; car tu marcheras devant la face du Seigneur pour lui préparer les voies; pour donner aux peuples la science du salut, pour la rémission des péchés '

On voit sous l'autel des médaillons en marbre blanc représentant diverses circonstances de la viedu S. Précurseur, d'une fort belle exécution; ce sont des présents de la famille royale de Naples.

Après le dîner, nous reprenons nos montures pour aller visiter dans le désert la grotie de S. Jean-Baptiste, qui est distante de plus d'une lieue.

Tout d'abord nous passons à la fontaine de la Vierge, qui fournit de l'eau à tout le village. Les chrétiens l'ont ainsi nommée par ce que sans doute Marie a fait usage de cette eau pendant les trois mois qu'elle passa chez sa cousine Klizabeth. Puis nous nous rendons au sanctuaire de la Visitation, où Marie vint visiter sa cousine. Car Zacharie avait ici, en dehors de la ville, sa maison de campagne.

On voit sur la paroi de droite de ce sanctuaire une relique dont la légende est fort touchante et des plus respectables, si toutefois elle n'est pas d'une authenticité incontestable. C'est l'empreinte, dans le rocher, du corps du S. Précurseur, lorsqu'il n'était encore âgé que de quelques mois.

Au temps où tous les rochers des environs retentissaient des gémissements des mères qui, avec Rachel, pleuraient leurs enfants qui n'étaient plus, par suite du massacre ordonné par Hérode, Elizabeth qui s'était retirée avec son enfant dans sa retraite du désert, voyant arriver les archers du tyran, et ne sachant comment soustraire son enfant à leurs recherches, l'aurait placé sur le rocher pour lui chercher une retraite. Mais voici que le rocher, moins dur que le cœur d'Hérode, s'amollit tout à coup et laisse pénétrer dans sa masse le précieux dépôt. L'empreinte de l'enfant est parfaite et ne laisse aucune trace du travail de la main de l'homme. Mais c'est ici même que le Messie qui n'était pas encore au monde vint apporter le salut au S. Précurseur et à sa mère, et que celle qui était déjà la mère de Dieu chanta dans le transport de sa joie, pour la consolation de sa sainte cousine, les faveurs, les grâces dont le Très-Haut l'avait comblée : Magnificat anima mea Dominum. Fecit mihi magna qui potens est. ... Et celui qui a fait de grandes choses, qui a renfermé la divinité dans le sein d'une vierge, qui a rendu fécond le sein stérile, ne pouvait-il pas amollir le rocher pour cacher son précurseur, celui qui devait marcher devant lui ?

Que le récit que nous fait l'Evangile de cette sainte visite est touchant et instructif ! Avec quelle attention nous en fîmes ici la lecture, pour entonner ensuite le Magnificat, en nous efforçant de nous mettre en union de sentiments avec celle qui le chanta pour la première fois et celle qui éprouva la première les heureux effets de la visite du Sauveur des hommes.

En sortant du sanctuaire de la Visitation, nous continuons notre route à pied pour aller rejoindre nos montures, que les moukres ont fait avancer au delà d'un précipice que forme la montagne dont le sentier sillonne le flanc. Le chemin est ici si étroit et la rampe si escarpée, qu'il est plus prudent de passer cet endroit à pied, car un faux pas d'une monture pourrait avoir les conséquenoes les plus funestes en entraînant dans le précipice.

A quelques arpents de là, nous paspons à droite un ter-

rain enclos d'un mur en pierres sèches, au milieu duquel on voit un tas de pierres sur un rocher bordant la route; c'est le rocher de S. Jean-Baptiste. C'est là que le Saint- Précurseur a annoncé la venue prochaine du Messie : '' Failes pénitence, car le royaume des Gieux approche. Préparez la voie du Seigneur, faites droits ses sentiers "

Nous poursuivons notre route, tantôt coupant des vallées bien cultivées, et tantôt escaladant des collines par des sentiers impraticables, si bien qu'en certains endroits nos moukres sont obligés de se tenir sur le bord de la route pour soutenir nos montures dans le passage de certains mauvais pas, afin de prévenir tout accident que pourrait occasionner le pied trop peu sûr d'un animal en glissant sur la pierre nue.

Nous passons près d'uu caveau sortant à peine de terre qu'on donne pour le tombeau d'Elizabeth. La tradition existe, mais les auteurs les plus recommandables sont portés à la révoquer en doute.

La route se poursuit toujours par un chemin parfois impossible à travers les escarpements des rochers et des précipices que les eaux dans la saison des pluies ont creusés dans leur chute vers le torrent du Térébinthe.

Une dizaine de gamins Arabes nous ont suivis de S. Jean et ne nous laissent pas une minute, sautant sur les pierres quoique nu-pieds, nons devançant souvent, à travers des buissons rudes et résistants lorsque toutefois ils ne ^ont pas épineux. Ils savent qu'au moment de la halte, il faudra des mains pour tenir les brides des chevaux, et c'est l'espoir d'obtenir quelques paras qui les engagent à parcourir cette route qui pour eux semble sans fatigue, tant ils sont agiles et empressés à se distancer les uns les autres.

Enfin, après des montées et des descentes toutes plus ou moins pénibles, nous parvenons sur la crête d'un mamelon qui surplombe la vallée du Térébinthe, et c'est dans le flanc de ce mamelon qu'est creusée la grotte où vécut le plus grand des enfants des hommes, et où il se prépara à la prédication qui devait ouvrir la voie â celui dont il était chargé d'annoncer la venue.

Nous laissons nos montures à l'ombre de vieux caroubiers qui se trouvent là aux soi::s des gamins qui nous ont suivis, et nous de-cendons un escarpement assez considérable, couvert

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en partie par d'anciennes ruines; ce sont les restes des demeures d'anciens solitaires qui autrefois habitèrent ces lieux, puis nous remontons quelques marches creusées dans la pierre, pour nous trouver en face d'une petite porte de fer s'ouvrant au N. E., c'est la porte même de la grotte.

Cette grotte peut avoir une trantaine de pieds sur une vingtaine. On voit au fond une table taillée dans le roc en forme d'autel, sur laquelle les Pères franciscains célèbrent quand ils viennent ici faire leur office. En outre de la porte, une ouverture dans la paroi du N. 0. donne aussi de la lumière à l'intérieur. Droit devant la porte se trouve un bassin en pierre rempli d'une eau des plus limpides, qui déborde pour s'échapper dans la déclivité, et sur le bord de ce bassin, un poirier, le seul que j'aie encore remarqné dans cette contrée, fort et vigoureux, était dans le moment tout couvert de ses fleurs au blanc de neige.

C'est là, c'est dans cette grotte que le saint Précurseur a passé presque toute sa vie dans la méditation et la prière, ne se nourrisant que de miel sauvage et de sauterelles. On sait qu'encore aujourd'hui en Abyssinie, en Ethiopie, de même qu'en plusieurs contrées de l'Asie, les sauterelles sont utilisées pour la nourriture des pauvres. Mon ami M. C. V. Riley. membre de la Commission Entomologique des Etats- Unis, a voulu expérimenter par lui-même le parti que l'on peut retirer des sauterelles qui se montrent par myriades dans les plaines de l'Ouest ; il en a mangé apprêtées à toutes les sauces, et il déclare qu'elles constituent un aliment sain et qui n'a rien de désagréable. J'aime mieux, je l'avoue, le croire sur parole que d'en faire moi-même l'expérience.

Au moment où nous visitons la grotte de S. Jean-Baptiste, nous la trouvons déserte, cependant elle a d'ordinaire un locataire dans la personne d'un français qui y vit en ermite. Je l'ai vu à Jérusalem avant notre départ, il était en soutane et fort sale. En conversant avec lui, j'ai cru remarquer que ses facultés intellectuelles n'étaient pas en parfait équilibre, cependant ceux qui le connaissent, et surtout les Pères franciscains, assurent le contraire. Hélas ! la folie de la croix est si peu commune de nos jours qu'il n'est pas surprenant que de premier abord on la confonde avec la folie intellectuelle.

La vallée du Térébinthe est ici étroite et fort profonde. De l'autre côté, les coteaux sont moins escarpés et montrent

partout de belles cultures d'arbres fruitiers : oliviers, figuiers, grenadiers, etc. Droit en face de la grotte se trouve un gros village Arabe de l'autre côté du torrent, c'est celui de Shatbâf, composé exclusivement de musulmans.

L'bumidité que répand la source à la porte de la grotte favorisant la végétation, le désert montre ici plus de verdure que d'ordinaire. Je ne manque pas d'y faire une chasse aux plantes, et j'y recueille entre autres une superbe Orchis, différente de toutes nos espèces indigènes, une cuscute énorme qui tenait entrelacés une dizaine de pieds de genêt ; on aurait dit une immense crinière blonde de cheval jetée sur ces plantes. Je trouve aussi en grand nombre une espèce de Ciste, donnant de superbes fleurs blanches avec une tache pourpre à la base des pétales. N'étaient ses feuilles simples, on serait porté à la prendre pour une rose sauvage. Je crois que c'est le cistus ladani férus, Linné, qui produit dans l'île de Crête cette résine connue sous le nom de ladanum dont on faisait grand usage autrefois: en médecine comme astringent, et qu'on n'emploie plus guère aujourd'hui qu'en parfumerie, car elle possède une odeur fort agréable.

Nous reprenons nos montures pour revenir par le même chemin, à travers les mêmes obstacles, et toujours suivis par notre bande de gamins, que les quelques sous que nous leur avons distribués ont mis d'un zèle parfois importun pour nous prodiguer leurs services, lorsque nous n'avons nul besoin de les requérir.

Il dépassait à peine 4 heures lorsque nous rentrâmes au couvent.

De tous les villages Arabesque nousjavons visités, nous n'en n'avons trouvé aucun plus mal tenu, plus sale, plus mal distribué qu'Aïn-Kârim. C'est a tel point qu'en certains endroits nos montures mêmes eurent peine à y passer, des monceaux de décombres ou des ordures encombrant les étroits passages qui tiennent lieu de rues. A un certain endroit il y avait un chien de grimpé sur une terrasse qui faisait mine de vouloir dévorer tous ceux qui passaient au bas. Je croyais à tout irfstant qu'il allait s'élancer sur les cavaliers qui défilaient à quelques pieds seulement au dessous de lui. Imaginez s'il serait agréable de recevoir une telle visite étant en selle et dans de semblables carrefours ! Heureusement qu'il se contenta de témoigner de sa mauvaise humeur par ses aboiements et ses grognements, sans se décider à laisser sa terrasse,

Nous laissons nos montures au couvent des Pères et nous allons, à quelques arpents plus loin, visiter le monastère des Filles de Sion, fondé de môme que celui de l'Ecce-Homo, par M. Ratisbonne.

Au milieu d'un terrain clôturé couronnant un mamelon dominant la vallée du Térébinthe, et d'où la vue peut s'étendre fort loin, s'élèvent les constructions des saintes Filles qui ser. vent d'école et d'orpnélinat. Ces religieuses sont presque toutes françaises, et le couvent est tenu dans une properté irréprochable. Il est précédé d'un superbe parterre où les fleurs européennes s'entremêlent aux brillantes et riches fleurs orientales. Il m'a fait plaisir de pouvoir reconnaître ici grand nombre des plantes ornementales que nous cultivons dans nos jardins.

En outre de l'instruction que les bonnes Sœurs donnent ici à leurs orphelins, on les forme aux différents ouvrages compatibles avec leur sexe qui peuvent être utiles dans ces contrées, tels que la culture et les soins d'entretien du jardin, la confection du pain qu'on prépare aussi pour la maison de Jérusalem, divers travaux d'aiguille, etc.

Dire ce qu'il a fallu de patience et de dévouement pour plier ces caractères orientaux, dont la paresse fait le fond, à des habitudes d'ordre, de propreté et de travail, ne peut être compris que par celles-là seules qui ont eu à lutter contre ces obstacles, surtout dans le début. Mais à présent le pli semble bien pris, les plus jeunes n'ont qu'à suivre et imiter leurs devancières pour faire des filles d'ordre, rangées, de tenue convenable. Immense bienfait de l'instruction chrétienne et surtout catholique, qui pourrait se lasser d'admirer ici comme partout ailleurs, tes inappréciables résultats ! Ces jeunes filles aux allures policées et pleines de réserve, au maintient décent et propre, semblent former une caste nouvelle au milieu de leurs compatriotes. Elles ne leur ressemblent plus que par le language, encore arrive-t-il même que très souvent entre elles c'est en français qu'elles conversent ; car l'éducation est avant tout française. Si on leur conserve le costume du pays, c'est toutefois avec une manière toute différente de le porter, qui dénote de suite que les règles de la modestie et de la bonne tenue leur sont connues et qu'elles savent s'y conformer. A rencontre des musulmanes, elles ne redoutent nullement de. se montrer la figure, mais sont très attentives à se couvrir la poi-»

trine. Remarquons qu'ici comme en Egypte, tout est précoce. Il n'est pas rare que les mariages se fassent pour les filles à onze ou douze ans, et à quatorze ou quinze pour les garçons.

Les bonnes sœurs, pour nons donner un échantillon de Téducation de leurs orphelines, leur firent chanter devant nous des cantiques en français et en arabe qu'elles exécutèrent avec beaucoup de précision et d'une manière fort agréable.

Il était six heures passées lorsque nous retournâmes au , couvent des Pères.

De S. Jean-dans-le-désert à Bethléem. — Tombeau de Rachel. — Bethléem £ église de la Nativité — Grotte de la Nativité. — Grotte du lait.~- Maison de S. Joseph. — Champ de Booz. — Grotte des pasteurs. — Fons signatus ; Vasques de Salomon ; Hortus conclusus.-~ Messe dans la chapelle de S. Jérôme. — Retour à Jérusalem ; Tantonre ; le champ des pois chiches; le puits des mages*

Bethléem, Dimanche, 3 Avril. — J'ai le bonheur de célébrer ce matin dans la grotte de S, Jean Baptiste, à l'endroit même où naquit le plus grand des enfants des hommes, celui qui passa sa. vie dans la retraite et la pénitence, et dont la tète fut à la fin le prix d'une dance à une femme cruelle et sans pudeur.

Dès les 8h., nous étions tous remis» en selle pour nous rendre à Bethléem.

Jérusalem, S. Jean et Bethléem forment un triangle à peu près équilatéral. Nous étions venus par la branche de l'E.r nous avions à parcourir aujourd'hui celle de l'O., pour compléter le circuit par la base entre Berthléem et Jérusalem.. Nous longeons donc d'abord le mur du jardin des Pères, puis laissant à gauche la route par laquelle nous étions veousr nous prenons au S. 0. pour nous rendre à Bethléem.

Nous traversons comme la veille des montagnes et desvallées, mais par des chemins, beaucoup plus faciles et presque continuellement à travers des cultures très prospères, quoique assez mal exécutées. Des petits rebords en pierres sèches ont partagé les sommets des montagnes en plateformes superposées, sur lesquelles se font les. cultures, vignes, céréales, oliviers, etc. Mais ce qui me frappa surtout fut de. trouver-

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presque partout, ces petits rebords en pierres sèches couverts en grande partie des fleurs de Cyclamens de la plus belle venue. Ces fleurs, tendres et si délicates, qu'on a tant de peine à cultiver en pots, se montraient ici en profusion et dans toute leur beauté. Les oignons retenus par les pierres laissent passer leurs tignesà travers les interstices, pour suspendre leurs fleurs à pétales redressés sur la couronne, d'un blanc de neige lavé de rose, sur les rebords bordant la route. Plusieurs de nos compagnons firent provisions de ces bulbes pour les em" porter chez eux.

Deux routes conduisent de S. Jean à Bethléem, l'une presque en droite ligne, s'y reniant directement, et l'autre faisant un détour, pour passer par la fontaine de S. Philippe et Beît- Djalla. Nous prenons la plus directe, qui se trouve presque partout, bordée de cultures des plus prospères.

Pour passer par la fontaine de S. Philippe, il faut se dé. tourner à droite. La route est plus escarpée et beaucoup moins facile.

Cette fontaine est ainsi appelée, parce que longeant la route ancienne qui menait de Jérusalem à Gaza, on prétend que c'est là que le diacre Philippe baptisa l'eunuque de la reine Candace d'Ethiopie, qui était venu adorer à Jérusalem et qui s'en re. tournait par cette voie.

Le serviteur de la reine Ethiopienne s'en retournait monté sur son char, lisant le prophète Isaie : "Gomme une brebis il a été mis à ia boucheiie, et comme un agneau sans voix devant celui qui le tond, ainsi il n'a pas ouvert la bouche "

Philippe, inspiré de l'esprit de Dieu, se trouve à ce moment sur la route de l'Africain, et sur la question que lui fait celuici : "à qui peuvent se rapporter ces paroles du prophète ? " Philippe cédant à son invitation, monte dans son char et prend occasion de lui parler de Jésus: L'eunuque l'écoute avec beaucoup d'attention et ajoute : — "Mais qui empêche que je ne sois baptisé ?— La chose peut se faire dit Philippe, si vous croyez de tout votre cœur. — Oui, je crois que Jésus-Christ est le fils de Dieu ? Puis tous deux descendent du char, s'approchent de la fontaine, et Philippe fait couler sur son front l'eau régénératrice. Aussitôt l'esprit du Seigneur enleva Philippe, et l'eunuque ne le vit plus.

La fontaine que les Arabîs appellent Aïn-Haoieh faisait autrefois marcher un moulin, aujourd'hui elle arrose une

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