DE JÉRUSALEM A NAZARETH
Départ de Jérusalem.— Adieux à la Ville-Sainte.— Tel es-Sôma ; Ana- FA thoth ; Béroth.— Béthel ; Aïn-Haramieh.— Silo ; Kan-Loubban. —Champ de Jacob; puits de la Samaritaine ; tombeau de Joseph ; monts Garizim et Hébal ; Naplouse. — Sébaste ; colonnes ; tonbeau de S. Jean-Baptiste ; Jéba. — Djenîne ; plaine d’Esdrelon ; Jézabel; Sunam ; Nazareth.
Nazarrth, vendredi, 22 avril.— Partis de Jérusalem le 20, nous sommes arrivés à Nazareth cet après midi à 4th.
Mercredi le 20, dès les 64 h. du matin, nous étions tous en selle, La pluie avait définitivement cessé ; un ciel pur et sans nuages avec un vent.assez frais nous annonçait une journée des plus agréables.
Sortant par la porte de Jaffa, nous laissons à gauche d'abord la route conduisant à S. Jean, puis un peu plus loin, celle de Jaffa, et longeons l'établissement russe pour passer au delà. Passant devant les tombeaux des rois, nous tombons bientôt dans l’ancienne voie romaine qui encore aujourd’hui sert de voie publique.
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Nous traversons la vallée de Josaphat dans sa partie supérieure, et parvenons sur une hauteur donnant vue à gauche sur les villages de Soba et de Nébi-Samouil.
Nébi-Samouil est un endroit célèbre dans l’'Ecriture sainte. On prétend que c’est là le tombeau de Samuel, C’est en ce lieu que ce prophète sacra Saül roi d'Israël. David sacré de même par le même prophète, vint aussi s’y réfugier plus tard, pour
se mettre à l'abri des persécutions de Saül. Nébi-Samouil est le Ramathaim-Sophim de la Ste Ecriture.
Au moyen âge, la route conduisant de Jaffa à Jérusalem passait par Emmaüs et Nébi-Samouil. On a de cette hauteur un point de vue probablement sans égal dans toute la Pales. tne.
Après environ 20 minutes de marche, nous nous trouvons sur le mont Scopus, célèbre par la rencontre d'Alexandre et du grand-prêtre Jaddus.
Le vainqueur de Tyr et de Gaza s’avançait sur Jérusalem à la tête d’une puissante armée. La ville allait tomber entre ses mains ; et déjà les Phéniciens et les Chaldéens se réjouis. saient à la vue du riche butin qu’ils ailaient avoir à se partager après le sac de la villé.
Le grand-prêtre Jaddus, à cette nouvelle, ordonne des prières publiques, et, à la tête d’une nombreuse troupe de lévites, tous en tuniques de lin, et lui-même avec sa robe violette brodée d’or et la tiare sür la tête, s'avance au devant d'Alexandre. Le conquérant à la vue de cette troupe est saisi de respect, et tombant aux pieds du pontife, il adore le nom de Jéhovah qu'il a vu gravé sur sa tiare. Le peuple Juif est transporté de joie à cette vue et fait entendre un formidable hosanna ! Les rois et généraux à la suite d'Alexandre sont encore plus étonnés que les Hébreux, et Parménion s'étant hasardé à demander à son maître la cause d'un tel changement, il lûi répondit : “ J'ai vu en songe un'être mystérieux qui m’a promis la conquête de l'Asie et la ruïne de Darius, et le pontife est l'homme même du songe prophétique. En me prostérnant devant lui, j'ai adoré non l’homme, mais le Dieu dont il est le ministre 'et dont j'ai va biller Île nom sur von front. ”
Conduit alors par la main par T:4/ us, le roi de Macédoine entre dans la Ville-Sainte, se rend 24 tenple, et offre des sacrifices au vrai Dieu dans le rit judaïque. Alexandre $e retire énsuite après avoir remis à la ville, pour chaque septième année, le tribut qu’elle devait lui'payer ‘annuellement. Aussi grand nombre de Jüïfs s'enrolèrent volontairement dans l'armée du conquérant pour aller combattre Darius.
C'est de cètte tauteur qu’on peut, pour la dernière fois, saluer la Ville Sainte, que la configuration du terrain ne nous permettra plus'de voir.
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Avant de la voir disparaitre: à nos regards, nous nous tournons vers elle et lui adressons nos adieux, en empruntant au roi prophète l'expression de nos sentiments, Nous chantons donc à deux chœurs le psauine cxxxvI, Super flumina B'bylonis.
‘ Près du fleuve de Bibylone, nous nous sommes assis ; et Là nous avons pleuré en nous ressouvenant de Sion...
“Si je l'oublie, Jérusalem, que ma droite s'oublie ellemême,
“Que ma langue s'attache à mon palais, si je ne me sou viens pas de toi ;
‘“ Si Jérusalem n’est pas ma joie première...
Mais avant de faire le deruier salut à la Ville Sainte, qu'il me soit permis de citer ici les éloquentes paroles que sa vue inspira à un célèbre pèlerin en 1858. Isriëlite converti, et maintenant prêtre du Christ, l’auteur de l'Histoire de S, Bernard le fondateur des Filles de S on, en face de Jerusalem, a su tirer de son cœur des sentiments, des idées frippantes que toutes les An:s pieuses aimeront à savourer. Entenlons donc le R. P. Théodore Ratisbonne, le frère du chapelain actuel du sanctuaire de l’Ecce-Homo :
& Jérusalem ! Jérusalem ! quelle inexprimable migie dans son nom |
“ Et cependant, la ville elle-même n'existe plus; ce n’est qu'un amas de ruines et de poussière. Les choses qui vous émeuvent sont bien moins ceiles qu’on voit, que celles qu'on ne voit pas ; et leur aspect, sans mème exciter la curiosité pieuse, ne provoque qu'un irrésistible besoin d: prière et de recueillement. Il y a là une ville invisible, peuplée d'ombres vivantes, frémissantes, qui envahissent le cœur et le tiennent captif dans une mystérieuse contemplation.
C'est ici que le Sauveur Jésus a pleuré! C'est iei qu’il est mort ! C’est ici qu'il a opéré Le salut du moude |
“Voila l'unique pensée qui subjugue toutes les autres pensées, et, peu à peu, cette pensée s'élève, s'élargit, s'illumine.
Jérusalem est le cadre de toute l’histoire humaine ; elle est le foyer des origines et des généalogies ; elle est la ville des patriarchss, des prophètes et des anôtres; la patrie de Dien et de l’homme ; elle est le berce .u de l'Eglise catho ique. Son nom résumetous les temps, tous les souvenirs, tontes les espérances ; elle est à la fois l’exomle lu passé et la péroraison de l’aveuir.
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N° :, ia cité sainte n’est plus ! Sion est un désert. Jérusalem est sans beauté, sans éclat, sans lumière ; son temple à été réduit en cendres : elle a perdu jusqu’au souvenir de son culte, de ses victimes, de ses pontifes ; ses sanctuaires et ses palais ne sont que des ruines ; et au-dela de ses bouleverse. ments, on croit apercevoir les confins du monde ; on regarde le Ciel, et la pensée se perd dans l'infini.
‘ Mais en ramenant l'attention sur les réalités qui ne frappent que les sens corporels, l'émotion ne se refroidit pas. Toutes les perspectives sont étranges, imprévues, surprenantes. C’est un pêle-mêle de siècles renversés les uns sur les autres et subsistant tous ensemble dans une atmosphère immobile,
“ La ville entière apparait comme un vaste linceul qui ensevelit toutes les générations de l’homme. Adam, Eve, Abel, Melchisédech, les patriarches Josué, David, les prophètes, les saints de l’église primitive, les soldats de la croix y laissent des empreintes, empreintes funèbres, mais pleines de vie, car le Dieu d'Abraham n’est pas le Dieu des morts, il est le Dieu des vivants.
“ Aucun mouvement n’attire les regards, au premier abord; ni la coupole du S. Sépulcre, ni la mosquée de l’esplanade du Temple, ni la vieille tour du mont Sion; c’est tout Jérusalem qui est le grand monument biblique ; chaque pierre est une relique; la poussière elle-même porte, dans ses rides profondes, la trace des miracles. On marche avec précaution dans ces rues sombres, étroites, informes, parfois entièrement voutées, où la nuit et le jour subsistent simultanément : où la lumière a lui dans les ténébres, et les ténèbres ne l'ont point comprise. Et ce qui étonne plus encore, c'est l'aspect de la population, qui est singulièrement analogue au caractère de la cité antique. Nulle part on ne rencontre une si bizarre diversité de types et de physionomies. Il y a là des retardataires de tous les siècles, oubliés de la mort ou échappés des tombeaux.
‘“ On les croirait réservés pour figurer au dénouement de l'histoire du monde.
“ Autour d’un petit troupeau de catholiq'es fidèles, sous la garde des fils de $S. François, se meuvent des multitudes de chrétiens dégénérés, des Coptes descendant des anciens Egyptiens, des indigènes de la Syrie et de la Mésopotamie, des Grecs, des Latins de toutes les races, des Orientaux de tous les âges, des Mahométans de toutes les sectes, des Arabes de toutes les couleurs.
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“ Quelques milliers de Juifs, venus de tous les pays du monde, pour apporter leurs ossements en Terre-Sainte, forment, dans cette nécropole, une classe à part. Plus aveugles que les morts qu’ils foulent aux pieds, il n’aperçoivent pas le Calvaire ; ils ne connaissent »as le S. Sépulcre ; ils ne voient que le fantôme du temple écroulé depuis dix huit cents ans ; et semblables eux-mêmes à des décombre séculaires, ils pleurent sur les ruines sans comprendre le mystère de leurs larmes, ni le mystère qui pourrait les consoler.
‘“ Cependant, quoi de plus significatif à Jérusalem, quoi de plus éloquent, de plus émouvant que le langage de tous ces rochers brisés, de ces tombes ouvertes, de ces débris amoncelés !
“ Depuis le jour où les Hébreux ont cessé d’acclamer le fils de David, les pierres elles-mêmes ont éclaté. C'est l’accomplissement d’une des prophéties de Jésus Christ. Des voix nombreuses l’avaient salué à son entrée dans le Temple: Hosanna ! Hosanna ! Benedictus qui venit in nomine Domini ! “Entendez-vous ces cris ? lui dirent les pharisiens jaloux. —Oui. répondit le Messie ; mais je vous le déclare, si ces voix se taisaient, les pierres elles-mêmes parleraient.” Et, en effet, elles ont parlé, et elles parlent encore, et elles rendent un permanent témoignage à la vérité.
“ Aussi bien, pendant que les érudits modernes s’en vont avec leur libre examen et leur libre pensée, au milieu de cette terre symbolique, pour la reconstruire à leur gré, sas tenir compte des traditions indélébiles, n’ernportant de leur: froides investigations que le doute, la négation et la trists incrédulité, les âmes pieuses et fidèles s’orientent eponte”.ément, elles reconnaissent, à je ne sais quels signes mycterieux, toutes les choses mémorables ; elles entendent la révéiation que les Lieux Saints racontent eux-mêmes ; et, dans chaque sanctuaire, elles éprouvent des émotions analogues aux mystères terribles qui s’y sont accomplis.
“ D'ailleurs, les montagnes, les vailées, le lit des torrents, ls murs d'enceinte, les points saillants sont toujours les mêmes, La cité de Dieu, vingt fois bouleversée, n’a jamais été complètement anéantie ; elle a été incessamment visitée par les grands pèlerinages des siècles ; et les impressions intimes, les intentions sublimes s'accordent avec les témoignages extérieurs pour attester toutes les données de l’Ancien et di
Nouvean Testament, pour confirmer tous les documents de la tradition et de l’histoire.
“ IL n'est besoin d'ancun guide pour aller au Calvaire, et bien moins encore est-il nécessaire que quelqu'un vous explique les sceènes inouïes dont il a été souillé. A sa vue, le cœur se resserre, et nul ne pent se défendre d’un frisson qui porte le trouble dans l’intérieur de l'âme.
‘On touche, à côté du rocher fendu jusqu’à la base, l’en. droit où était plantée la Croix; on s’agenouille sur la place où Miuie se tenait debout, participant avec son cœur de mère à Pagonie du Sauveur du monde. On voit, ou plutôt on devine la place que Madeleine et les filles de Sion avaient inondée de leurs larmes, et plus loin, le lieu mêne où les soldats Romains jetaient au sort La tuaiqas qu'ils ne d'vaient point déchirer, L'écho des paroles le la divine victime résonne encore : Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font.
“Tout près du Cilvaire, en descendant une pente assez rapide, se découvre le tombean de Jésus-Christ. qui exhale perpétuellement un céeste parium. Des les premiers temps et dans tous les âges, il à éête de la part des fidèles, l’objet d’une dévotion tendre et ardente. Il n’y a pas de cœur d'homme qui oublie le sépulcre d’un père où d’une mère, Comment supposer que la tombe de Jésus-Christ ait été délaissée ?
“La piété des apôtres et des femmes apostoliques n'a jamais tari à Jérusalem; eile s’est propigée, dilatée, éternisés. Les [sraëlites repentants, prémices de l’église catholique, ont couvert de baisers ces pierres saintes et les ont entou,2es de marques de leur amour. Les générations qui leur ont suc: cedée sans interruption out inité leur empressement et multiplié les téinoignig:s de leur vénsration religieuse ; en sorte que l'authenticité des Lirux-Srints est en deho:s de toute discussion,
“Mis, je le répète, lors mêne que l'histoire locale n’ent point consacré ces impérissibies souvenirs, les convictions veu seraient ni moins fortes, ni moins vives,
“I ya un autre phéeïonène qui caractérise les Lieux: Saints: c'est La p'rinanence des mystères dont ils out été le the re. Où dirait, quand on considère ce qui se passe en certains s0 entités dans l'église du Saint Sépulcre, que Jésus- Christ est mort hier, que les srènes de la Passion continuent, qu? les tenèbres envelopyeut toujours le rocher sucré, Il y
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règne un monvement, une agitation, une anxiété fébrile qui n’a rien de comparable dans aucun autre lieu du monde. La foule trépigne autour du Golgotha, elle se presse et se précipite, et, dans cette masse d'hommes on semble reconnaitre toutes les figures du drame sanglant de l'Evangile. Sans doute, quelques âmes pieuses sont là, humblement jrosternées; elles pleurent; et, à côté d’elles, se tiennent froids et insensibles les soldats de l’infidélité. Mais, peu à peu la nef se remplit de groupes tumultueux qui s’observent, se repoussent, se disputent les sanctuaires ; bientôt la ruse dégénère en violence ; les blasphèmes des mauvais larrons se mêlent aux clameurs des pharisiens et aux fureurs de l'hérésie, du srhisme et du fanatisme. Alors les ténèbres s’ainassent, l'orage s'ébr nle, et, plein d'épruvaute, on croit entenire les derniers cris du sacrifice :' Eloi, Eloi, lamma Sabacthani. ”
Maintenant, Ô cité de David, reçois mes adieux. Coupole du Saint-Sepulcre, sommet de Sion, montagnes des Oiiviers que mou regard peut encore embrasser à la fois, vous reverrai-je jamais ? Ne pourrai-je encore venir savourer Les douc:s émotions que vos sanctuaires sac:és sont seuls capables d’evoquer duns l'äne ? Oh! qu iqu'il en puisse être, toujours votre souvenir vivra dans mon cœur, Ce sera la Consoiation de mes vieux jours que de me rapaeler les suaves impressions, Les délices inetfabies que votre visite a fait couler dans mon cœur. Adieu donc, Adieu |
Nous tournons le dos à la cité Sainte, et, une minute après, La colline que nous descendous ra dérobée à nos regards. Nous poursuivons notre route sur une voie large et facile, quoique fort mal entretenue, des pierres ronlantes sont souvent disper-ées dans les montées et les lescentes où passe la voie, mais nulle part de mauvais pas ni d’endroits dangereux. Nous rencontrons de nombreux fellahs, et surtout des finmes, se rendant à la ville, sans doute pour y porter quelques denrées au marché, car presque toutes ont la tête couronnée d’un panier parfois fort grand. Elles s'en vont fort droites, pieds nus, les poings appuyés sur les hanches, ne paraissaut nullement occupées de la manne qu'elles portent sur leur tête, tant elies sont habituées à lui conserver l'équilibre. Laissant à gauche le village musulman de Châifat, nous Voyons à droite la colline de Tel es Sôina, où se trouvent Gabâuth, la patrie de Saül. C'est à Gabâath que fut violée et tuée