‹ De Québec à Lima [microforme]Chapitre 16 sur 54 · L6 DE QUÉBEC A LIMA · texte numérisé non relu

L6 DE QUÉBEC A LIMA

temps, pour s'assurer du succès définitif. Mais, dans ce pays de l'électricité, l’on ne peut pas rester longtemps sur le même sujet ;"on se dépêche de passer à un 5 .e. Aujourd’hui l’on ne parl® à New-York que du câble sous-marin et de l'alliance anglaise; demain il ne sera plus question que de M. Felix Belly et de la guerre avec les puissances occidentales, et après-demain, que d’un aimable jeune homme qui aura tué père, mère et cinq ou six frères et sœurs, tout exprès pour donner quelque nouveau stimulant aux conversations de la cité impériale.

Parmi mes compagnons de voyage sur le bateau à vapeur, se trouvent des voyageurs canadiens, des prêtres qui retournent à leurs paroisses lointaines ; M. Price, membre du parlement canadien pour les districts sauvages de Saguenay et Chikatoumi; tous français d'esprit et de cœur, prévenants, aimables, et parmi lesquels on se trouve bien plus à l'aise qu'avec les yankees moroses. Je conseille à tous les voyageurs de faire cette excursion du Saguenay. Elle ne dure que trois jours; et pendant les mois d'été, le bateau à vapeur qui porte ce même nom part tous les mercredis matins de Québec.

Nous n’avons qu’un Américain à bord, mais il fait autant de questions que vingt Européens. Encore si c'était pour s’instruire! Il s'approche d’un monsieur anglais manchot, et lui demande où

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il va? d’où il vient? son âge? et d’autres choses aussi saugrenues; enfin « permettez-moi de vous demander comment vous avez perdu votre bras? lui dit-il. — Je vous le dirai, mais à condition que vous ne me ferez plus une seule question. — Vous ai-je offensé? dit le yankee. — Non, mais promettez-moi de ne plus me faire une seule question. — Eh bien, oui! je promets. — Mon bras a été dévoré. — Par Dieu! et comment a-t-il été dévoré? s’écrie notre Américain, avec une vivacité de curieux. — Ah! maïs vous m'avez promis de ne plus me faire de questions » reprend l'Anglais; et il lui tourne le dos, avec un flegme tout britannique. |

Un peu confus de sa mésaventure , notre yankee monte sur le pont, mais il n’est pas guéri de sa manie. Il s'approche du capitaine, qui est la courloisie personnifiée ; il lui demande le nom du rocher qué nous passons. « C’est l’île Blanche, » répond celui-ci. Un instant après, il revient à la charge. « Et ces deux îles-là? lui demande-t-il., — L'île Rouge et l’île Verte. » Par le diable, crie l’'Américain furieux, vous allez bientôt me monirer l’île Jaune ?

Le fait est qu’il y a beaucoup d'îles Vertes et d'îles Blanches sur le Saint-Laurent. Elles sont en général basses et inhabitées. Sur l’une d'elles, nous voyons les débris du grand bateau à vapeur

transatlantique le Canada, qui s’y échoua la nuit, pendant un de ces brouillards si fréquents dans cette latitude. Néanmoins la navigation du Saint- Laurent est peu dangereuse, et ce noble fleuve est un port magnifique formé pour l’homme par la nature.

À mesure que nous descendons, les rivages deviènnent plus élevés. La rivière s'élargit, et ressemble à un bras de mer. Des troupes de marsouins suivent le navire; ils sont blancs, et l’on m'assure que c’est le seul endroit où l’on rencontre cette espèce particulière. Le soir arrive, et avec lui un coucher de soleil si merveilleux, que je ne peux m'empêcher de le décrire, pour essayer de donner une faible idée de la splendeur de la lumière, à celte saison, dans l’Amérique du Nord.

Le soleil se penche vers les sombres montagnes de Murray-Bay; son globe, entouré de nuées, ressemble à du plomb en fusion; peu à peu, ces nuées se brisent, et se teignent de couleurs diverses, mais toutes vaporeuses et comme imprégnées d’argent. À lorient, des reflets d’un rose pâle envahissent le ciel. Un calme profond règne sur la nalure ; les grands vaisseaux restent à l'ancre, en attendant la brise. Nous seuls, nous marchons sur le fleuve, en traçant un sillage blanc, qui rompt l’'uniformité des ondes ardoisées. Puis, la nuit arrive, des vapeurs bianches s'élèvent du Saint-

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Laurent, et l'obscurité devient telle, que nous sommes obligés de-jeter l’ancre, à notre tour, pour quelques heures.

Au point du jour, nous entrons dans le Saguenay, dont les ondes noires contrastent avec les eaux limpides du Saint-Laurent. Au confluent des deux fleuves se trouve Tadousac, poste de la Compagnie de la baie d'Hudson. La tradition assure que c’est là que Jacques Cartier foula pour la première fois le sol du Canada.

Le Saguenay prend sa source dans les solitudes inexplorées du Labrador , sur le même plateau que le lac Mistissini, qui envoié le fleuve Rupert à la baie d'Hudson. Il traverse ensuite le lac Saint-Jean, et se grossit de plusieurs rivières, avant de venir se jeter dans le Saint-Laurent. Le bateau à vapeur le remonte jusqu’à Haha-Bay, à soixante milles environ de son embouchure. Haha est un assez gros village, où M. Price a établi une scierie. A quelques milles plus loin se trouve Chikatoumi, le dernier endroit peuplé; au delà de Chikatoumi, il n’y a plus que quelques tribus nomades d’Indiens Montagnèz. Ces régions ne sont parcourues que par des chasseurs et des missionnaires. J'ai eu la bonne fortune de faire Connaissance avec un de ces dignes prêtres, qui réside l'hiver à Chikatoumi, ct parcourt en été les campements des peuplades. Un grand nombre de ces Indiens sont catholiques, et le désert même

porte des traces de leur conversion. A quatre journées de marche vers le nord-est, se trouve le lac Pipmagon (en indien : où l’on s’est tiré des flèches). Entre de hautes montagnes et ses rivages, est un défilé par lequel les Esquimaux, d’origine laponne ou sibérienne‘, descendaient des côtes glacées du Labrador pour venir chasser sur les terres des Montagnèz. Les peuples ennemis s’y livrèrent jadis une graude bataille, dont la tradition lointaine s’est conservée. L'endroit où les cadavres furent jetés forme un tertre, qui était regardé jadis avec une terreur superstitieuse : aujourd’hui, les Montagnèz y ont élevé une croix gigantesque, qui charme et qui console le chrétien aventuré dans ces solitudes.

Ce pays était infiniment plus peuplé autrefois : il était aussi plus tempéré. Le climat devient de plus en plus âpre chaque année. Le même phénomène se remarque au Groenland, d’où les Danois sont chassés par le froid : c'était autrefois une belle contrée, couverte de verdure, ainsi que son nom l'indique (green land, verte terre). Je constate ce fait si curieux, qui donne tant à réfléchir, et laisse à de plus savants le soin d’en découvrir les causes.

1. « Les Esquimaux ne sont que l’expansion la plus orientale des populations sibériennes; on trouve sur la côte nord-est de la Sibérie, et dans les îles Aléoutiennes, des tribus qui parlent un

dialecte de la langue des FAURE » (A. Maury, la Terre et l'Homme, p.384.)

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Pendant la première partie de son cours, le Saguenay coule entre deux immenses murailles de granit rose. Les palissades de l’Hudson, les défilés du Rhin près de Bingen sent surpassés. Peu d’arbres sur ces durs rivages; mais, dans les anfractuosités des i'ochers, mille arbustes couverts de fleurs et de baies. Des aigles, des faucons planent tranquillement dans l’air, tandis que sur les ondes noires du fleuve de grands phoques montrent par moments leurs têtes. Quelquefois on les voit, endormis sur de grands troncs d’arbres, qui descendent à la dérive. À moitié chemin de Haha-Bay, un rocher isolé s’avance sur le fleuve, qu’il domine perpendiculairement de plus de 1000 pieds. Les missionnaires, qui explorèrent les premiers ces pays, ont donné à ce promontoire le nom majestueux de cap Éternité. Immédiatement sous le cap, le Saguenay a 600 pieds de profondeur. Les plus grands navires peuvent venir s’amarrer aux chaînes de fer que M. Price a fait sceller dans le roc.

Ce n’est qu'en approchant de Haha-Bay que les rivages s’abaissent, et que l’on aperçoit les grandes forêts de pins, qui font la richesse et le seul commerce du pays. Dans ces bois, on trouve encore des rennes, que l’on nomme ici caribous; mais ils diminuent rapidement, depuis que les Indiens possèdent des fusils.

Nous restons quelques heures à Haha, puis nous

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