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redescendons le fleuve par une soirée magnifique, qui augmente encore la beauté des paysages. Heureux instants de la vie, pourquoi êtes-vous si rapides ? ou plutôt pourquoi même dans ces heureux instants, l’âme toujours inquiète se tourne-t-elle vers les malheurs passés , ou vers l'avenir menaçant ?
Nous sommes maintenant à l’ancre devant la rivière du Loup ; demain nous serons de retour à Québec. De là je compte retourner à Montréal et gagner le Niagara en passant par Toronto. Je n'ai pas de temps à perdre ; car je veux arriver sur le lac Supérieur et traverser les prairies avant la mauvaise saison, qui commence souvent de bonne heure dans ces contrées septentrionales.
Palais épiscopal de Toronto, dimanche 5 septembre 1858.
J'ai repris le grand Trunk-railway, entre Québec et Montréal ; de Montréal, je me suis rendu encore par chemin de fer à Brockville, où j'ai pris le bateau à vapeur dans lequel on remonte le Saint- Laurent, puis le lac Ontario.
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on évite une journée peu intéressante sur le canal qui longe le Saint-Laurent , trop rapide pour pouvoir être remonté dans cette partie de son cours.
Après Brockville, on arrive bientôt à l'endroit nommé les Mille-Iles. Le fleuve se divise à l'infini entre d'innombrables îlots; on vogue pour ainsi dire à travers un jardin flottant. Du reste, un ciel élevé et pur et la richesse de la végétation contribuent à la beauté du paysage beaucoup plus que les îles, qui sont basses et sans rochers. Pendant que je contemple ces sites trop vantés, un yankee s'approche de moi et pose ses mains crasseuses sur mon gilet; je me recule croyant qu’il en veut à ma montre. « Déboutonnez votre gilet, pour que je puisse voir votre chaîne, » me dit-il. Je m’exécute en me disant : « Faisons à Rome ce qu’on fait à Rome. » « Elle doit valoir cinquante dollars? Vous venez de France, je devine? (you hail from France, I guess?) » Puis il appelle un de ses amis pour lui faire voir ma chaîne. Après qu'ils l’ont bien examinée : « Ne sommes-nous pas un grand peuple? -- Oui, un peuple très-libre, » dis-je en m'’éloignant à la hâte de ces aimables démocrates.
À la nuit tombante, nous entrons dans le lac Onrio; les rivages s’effacent ; nous sommes comme en pleine mer; ce n’est que le lendemain matin que nous revoyons les côtes, au moment d’entrer dans la rade spacieuse de Toronto.
Je suis logé ici sous le toit hospitalier de l’évêque cathol' ‘ue, digne Français qui, en 1830, quitta une position heureuse et un avenir brillant, pour devenir missionnaire dans les régions lointaines de l'Amérique du Nord. Mais Dieu a béni ses efforts, et lui a donné le bonheur, réservé à bien peu de ces hommes héroïques, de voir les beaux résultats de ses travaux. Monseigneur de Charbonnel est le bienfaiteur de Toronto; même les protestants lui rendent justice, et il jouit d’une popularité bien méritée : une grande cathédrale, plusieurs églises, un orphelinat, des écoles, un magnifique hospice pour les vieillards, embellissent la ville en même temps qu'ils la moralisent.
J’admire surtout l’orphelinat, où sontrecueillisles M enfants des pauvres émigrants Irlandais qui ont à trouvé en Amérique la mort, au lieu d’y rencontrer ï la fortune. Ces enfants sont soignés par d’admirables sœurs de Charité, dont un grand nombre soût lrlandaises. Aux États-Unis, ils auraient été physiquement et moralement perdus. C’est surtout dans ses bonnes œuvres qu’on s'aperçoit de l’impuissance du protestantisme. Loin de moi la pensée de mal parler de miss Nightingale et de ses compagnes ; mais qu’elles sont inférieures à la moindre sœur de Charité! Quelle différence entre le pasteur, qui ne s'approche seulement pas du lit d’un malade, de peur (supposons l'hypothèse la plus favorable) de
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rapporter l'infection à sa femme et à ses enfants, et le prêtre catholique, qui se penche sur l’humble grabat, pour recevoir la dernière confession et la dernière prière de l’agonisant! Qu'il y a loin aussi de l’exaltation d'un moment, qui portait ces nobles jeunes Anglaises à aller panser les soldats blessés, sur les champs de bataille äe Crimée, à l'abnégation constante, à la patience, aux efforts continuels de nos missionnaires et de nos religieuses !
C'est dimanche. A la messe, j'entends une allocution qui roule tout entière sur la question de l’éducation. Comme partout ailleurs, le clergé, animé des motifs les plus louables, voudrait s'emparer entièrement de la direction de la jeunesse, et condamner les parents qui envoient leurs enfants dans des établissements dirigés par des laïques. N'y a-til pas en cela une certaine exagération ? Les sentiments religieux naissent dans la première enfance; ils viennent des premières leçons des parents; les maîtres, les professeurs ont-ils vraiment une assez grande influence pour affaiblir ces impressions, ou pour les combattre?
Si la question de l’éducation occupe beaucoup la population cléricale de Toronto, elle n’est pas entièrement indifférente aux questions politiques qui se débattent en ce moment.
Jusqu'ici le siége du gouvernement canadien
était allernativement quatre ans à Montréal, quatre ans à Toronto, et quatre ans à Québec. Ces déplacements répétés coûtaient fort cher; ils étaient trèsincommodes pour les législateurs : on résolut d’a- .bolir cet usage: et l'automne dernier, sur la proposition du premier ministre, M. Macdonald, un vote du parlement canadien déféra à la reine Victoria le choix d’une capitale. Les villes rivales essayèrent de leur mieux d’influencer leur souveraine; Québec fit valoir sa forte position, à l'abri de toutes les attaques; Montréal, sa situation centrale; Toronto, son activité, ses progrès, son bon port ; mais le choix de Sa Majesté se porta sur Ottawa, situé sur la rivière du même nom, qui vient se jeter dans le Saint-Laurent, auprès de Montréal.
Cette décision paraissait devoir concilier tout le monde. Ottawa est une jeune ville, entourée d’un pays admirable, qui ne demande qu’un peu d’encouragement pour se coloniser rapidement. Par l’Ottawa, elle communique facilement avec le Saint- Laurent ; un chemin de fer et un canal déjà achevés la relient au lac Ontario; elle est trop loin des frontières des États-Unis pour être facilement attaquée; enfin, située sur les limites du Haut et du Bas-Canada, les Anglo-Saxons et les Français S'y trouvent en nombre à peu près égal.
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tout, qui se croyaient sûres d’être choisies, ne purent se résigner à leur défaite; le parti radical profita de la division des conservateurs, et, dans le courant du mois dernier, un nouveau vote rétablit l'ancienne organisation. En présence de ce vote, également déraisonnable , et inconvenant envers la reine, le ministère Macdonald-Cartier se retira ; et, suivant l'habitude des gouvernements constitutionnels, les chefs de l'opposition, M. Brown, député de Toronto, et M. Dorion, député de Montréal, furent appelés au pouvoir‘. Mais, le surlendemain, ils furent renversés par un vote de manque de confiance. Ils demandèrent au gouverneur-général de dissoudre les chambres et d’en appeler aux électeurs; celui-ci s’y refusa, et rappelant le miristère Macdonald-Cartier, il prorogea le parlement à l’année suivante. Cette conduite a eu l'inconvénient de permettre à MM. Brown et Dorion de se poser en martyrs, d'autant plus que les membres du cabinet Macdonald ont repris leurs portefeuilles sans se soumettre à la réélection : ce qui est si peu constitutionnel, qu'ils ne s'en justifient qu'en soutenant qu'étant déjà ministres auparavant, rien n’est changé à leur position. Brown et Dorion, au contraire, en devenant ministres, s'étaient mis dans la nécessité de se présenter de nouveau devant les électeurs. Ils
I. Les deux ministres dirigeants sont toujours l’un francais, l’autre anglais, depuis le bill du 3 juillet 1840. ,
viennent d’être réélus malgré une opposition trèsvive. Brown a d' son succès aux catholiques; il est cependant l: Girecteur d’un journal très-mal pensant : malhe‘ireusement le candidat qui lui était opposé, homme d'opinions beaucoup plus modérées, appartenait à la société protestante des Orangemen, nommée ainsi en l’honneur de Guillaume d'Orange, et, comme tel, il était particulièrement odieux aux Irlandais.
Les affaires en sont là en ce moment ; on ne peut trop prévoir comment elles se termineront; mais une chose me frappe, c’est la difficulté de gouverner de la même manière deux races qui diffèrent de religion, de coutumes. Aussi est-on séduit par un plan
de fédération entre les diverses provinces de l’Amérique anglaise : Terre-Neuve, la Nouvelle-Écosse, le Bas-Canada, le Haut-Canada, l’Hudsonie et le pays si riche de la Colombie anglaise et de l’île de: Vancouver.Le projet occupe,dit-on, le ministreactuel des colonies, sir Edward Bulwer Lytton, qui, après avoir été un grand écrivain, semble destiné à devenir un grand orateur et un homme d’État éminent.
Toronto est une de ces villes nouvelles qui étonnent tant les Européens. C’est un immense échiquier, qui pourrait contenir 30 000 âmes, s’il était complétement habité. Mais il n’y a qu’une rue hâtie presque en entier. Partout ailleurs les maisons sont disséminées ; les vaches paissent sur les trottoirs, et
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les serpents à sonnettes errent dans les places. Les distances sont énormes, et un Torontonien peut très-bien se vanter de faire une lieue pour aller voir un ami de l’autre côté de la ville.
Je me souviendrai longtemps de l’aimable hospitalité du palais de Toronto; il est doux de retrouver une petite France sur le lac Ontario. Mais demain les devoirs de son ministère obligent l’évêque à quitter la ville; et je compte de mon côté partir pour
‘le Niagars. Je repasserai par Toronto, pour aller
m'embarquer vendredi soir à Collingwood, sur le lac Huron.
Clifton-House Hotel. Chutes du Niagara, Mercredi, 8 septembre 1858.
Il y a cinquante ans, la rade de Toronto n’abritait que le canot d’écorce de l’Indien Ottawa. Aujourd'hui, cinq bateaux à vapeur en partent à la même heure. Je monte sur le Zimmermann, qui va à Lewiston, où l’on prend le chemin de fer qui conduit aux chutes du Niagara.
Ce n’est pas sans émotion qu’on se dirige vers un de ces lieux sacrés, où l’homme vient admirer dans
la nature la puissance et la bonté du Créateur. Nous n’allons plus consulter les chènes prophétiqries de Dodone, ou immoler des victimes ornées de bande. lettes sur les autels sanglauts de Saïs; nous ne montons plus aux temples de Babylone, pour apporter notre offrande à Mylitta, Vénus céleste. Mais qui de nous n’a pas, au moins une fois daus sa vic, erré sur des plages rocheuses que blanchissaient les furecrs de la mer, rêvé dans les bois d’orangers d’Amalfi, foulé la eige éternelle des hauts sommets alpestres, ou baigné son front dans la poussière étincelante du Niagara ! L’Océan, la forêt , la montagne, le fleuve, l’immensité, le calme de la création ! Spectacles subiimes, où se peint la course rapide de notre vie, et devant lesquels l’âme recueillie, émue, s’abandonne à toutes ses aspirations vers le ciel et l'éternité.
Les temps anciens ne nous présentent rien de semblable. On allait bien à Athènes, mais c'était pour étudier les subtilités des faux sages, et se faire initier aux mystères infâmes d’Eleusis, non pour observer les teintes violettes du soir sur les pics prochains de Salamine ; Hérodote se rendit à Suse pour demander leurs secrets aux vieux prêtres chaldéens, et non pour contempler les palmiers, les déserts, et l’aride
. sublimité des montagnes de la Médie et de la Cap-
padoce. De mème que le respect pour la femme, l'amour de la nature n’est entré dans le monde qu'à la suite du christianisme ; lorsqu'on le rencontre
eur, Nous étiquies de de bande.
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