‹ De Québec à Lima [microforme]Chapitre 20 sur 54 · ENT · texte numérisé non relu

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invariablement en Amérique les longs wagons de chemin de fer) sont de forts gaillards, à longue barbe, avec de grandes bottes, des chemises de flanelle rouge, et des carabines. L’un d’eux raconte un voyage qu'il a fait à traversles montagnes Rocheuses, vivant du produit de sa chasse, des combats à bras le corps avec les ours, etc. Mais, à certain sourire que je vois sur la figure de plusieurs, je soupconne qu'il vise plus à la couleur locale qu’à la véracité.

Au sortir de Toronto, le pays est plat et assez bien défriché, peu à peu le chemin de fer gagne le haut d’une chaîne de collines, d’où nous dominons d’immenses bois de pins. Le ciel est orageux et sombre; à l'horizon, nous apercevons une; fumée rouge, puis nous croyons distinguer au loin un lac éclairé par le soleil couchant. Mais c’est une illusion d’optique. Cette nappe d’eau idéale se lève graduelle-" ment, comme un rideau; elle se colore de toutes les teintes diverses de l’orangé et de l’or, tandis que le reste du firmament s’est couvert d’un immense nuage noir. De ce seul point éclairé une lumière étrange se répand sur les bois, une obscurité lumineuse, quelque chose comme ce que l’on voit en regardant le soir à travers une vitre jaune. Le globe du soleil descend lentement; soudain, les nues se déchirent, elles se dispersent dans le ciel, les unes roses, les autres violettes ; mais ce dernier effort du jour dure

peu, et bientôt les voiles de la nuit enveloppent le paysage immense.

Plus tard, nous voyons de nouvelles lueurs ; cette fois, c’est une forêt qui brûle; nous passons assez près pour entenüre les sinistres craquements des branches qui tombent dans la fournaise. Ce sont les colons eux-mêmes qui allument ces vastes feux, pour se débarrasser des lianes, et pour préparer la voie à leurs défrichements. ‘

Nous arrivons à dix heures à Collingwood, et nous montons, par une nuit obscure, sur le bateau à vapeur le Plough-Bcy (le garçon laboureur). C’est un moment solenne! pour un Européen que celui où il sillonne pour la première fois le lac Huron. Le Plough-Boy est petit, sale, et il a une odeur de poisson qui vous poursuit dans tous les pays ichthyophages du Nord. Il me fait songer au Comte d’Aberdeen, sur lequel je m’ernbarquai l’an dernier pour visiter les Orcades et les Shetland. Mais que ce jour est déjà loin, et que d'événements depuis!

Samedi, 11 septembre 1858.

Quand nous nous levons, le bateau à vapeur est arrêté devant Owen-Sound, à cinquante milles ouest

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sur la côte du Canada; la baie est étroite etprofonde, mais le mouillage est exposé aux vents dunord. Des maisons en bois, des bateaux de pêche, une pauvre église, quelque chose qui rappelle les petits ports

des Shetland. Pas de culture. Immédiatement der-

rière le village, sur des collines peu élevées, l'éternelle forêt américaine...

Au sortir d'Owen-Sound, nous naviguons dans un dédale d'îles, toutes désertes, toutes couvertes de taillis; les arbres sont bas, c’est ce qui se nomme en anglais « copse-wood. » Sur la côte, quelques bouquets de plènes très-élevés (larix microcarpa) dominent tous les autres arbres.

À midi, nous passons la haute falaise que l’on nomme la Tète-de-Cabot. Sous cette falaise se trouve une nappe d’eau, qui communique au lac par un étroit chenal. Paisible, bleue, avec sa ceinture de sable doré, elle semble un asile délicieux aux voyageurs secoués en dehors par un coup de vent.

Le soir, nous longeons l’île Solitaire : les hauts rivages de la Grande-Manitoulin paraissent vers le nord, tandis que sur la terre ferme les montagnes de la Cloche dressent leurs cimes coniques. Les trois autres îles Manitoulin, plus petites, s'appellent Drummond, Cockburn et Fitzwilliam. Pas d'hommes blancs sur ces grèves, qui sont encore les domaines de l’Indien. Seulement, quelques jé-

suites dans la Grande-Manitoulin. C’est dans cette île que se réfugièrent les débris des Ottawas, poursuivis par la haine implacable des Sept-Nations. Les missionnaires, qui ne pouvaient malheureusement protéger ces premiers prosélytes, partagèrent leurs dangers, et les suivirent dans leur fuite. Depuis ce temps jusqu’à nos jours, une mission jésuite a été maintenue dans ces solitudes. Le gouvernement anglais a cu la sagesse de l’encourager, et au dire de tous les voyageurs, les Indiens de cette région sont infiniment meilleurs et plus heureux que ceux des États-Unis. |

Comment exprimer la beauté de ces côtes, par une belle soirée d'automne? C’est le désert, mais le désert fertile, qui, loin de le repousser, semble attendre l’homme civilisé.

Oh oui! la terre est jeune, et vigoureuse encore; la grande famille humaine n’a pas encore accompli sa tâche. Que de pays déserts, que de forûts à défricher; que d’espaces immenses, qui n'ont élé troublés encore que par les pas des bètes fauves; que de tribus sauvages et misérables à conquérir à la foi! que d'efforts à joindre aux efforts de tant d’apôtres et de martyrs! Parce que la décadence est en Europe, parce que les mauvaises passions triomphent, parce que nous, les rèveurs, les chercheurs d’idéal, nous restons pâles et la lèvre frémissante en présence des foules avilies, qui rappellent les

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derniers jours de Rome! Parce que les beaux temps du vieux monde paraissent passés, devons-nous désespérer et nous retirer sous la tente? Non, non; après la chute de Rome sont venus les siècles de foi et d'espoir, où saint Colomban évangélisa la Germanie, où saint Patrick convertit l'Irlande. Après le moment terrible de l’an mil, l'univers, comme un renouveau, à vu fleurir l’âge de Philippe- Auguste et de saint Louis, l’âge glorieux de la féodalité. Après les massacres de Charles IX, après Catherine de Médicis, sont arrivés les temps des Bossuet et des Condé, des Turenne et des Racine. Restons actifs, espérons de meilleurs jours. Jetons nos regards plus loin; et si le sort nous le permet, venons dans ces pays nouveaux, admirons cette nature, et remercions Dieu qui à donné un si vaste champ à l’entreprise de l’homme.

Dimanche, 12 septembre 1858.

Nous naviguons toute la journée entre la terre ferme, les îles Manitoulin et Saint-Joseph. De tous côtés, des rochers couverts de fleurs et d'arbres s'élèvent du sein des vagues ; on assure que le lac

Huron contient plus de cent mille de ces flots. Mais quel est celui qui les a comptés? De temps en temps, nous voyons sur les grèves les wigwams des Indiens ; nous apercevons les hommes rouges qui glissent silencieusement sous les pins, dans leurs canots d’écorce; c’est la saison de pêche, et ils viennent faire leurs provisions d’hiver.

Plus loin, nous abordons aux mines de cuivre de Bruce. Les mineurs, qui sont presque tous de la Cornouailles, se précipitent à bord pour acheter des pommes. En effet, les fruits ne peuvent mrir à cette latitude, et les Européens en sentent vivement la privation.

Nous arrivons au coucher du soleil au port de Sault-Sainte-Marie, ainsi nommé à cause des rapides voisins qui séparent le lac Supérieur du lac Huron!. Un canal de quelques milles a été construit pour les éviter. Le bateau à vapeur du lac Supérieur, l'Étoile du Nord, s'y est déjà engagé; je n'ai que le temps de dire adieu à mon compagnon, et de partir à la hâte. Bientôt le canal est franchi, et nous entrons dans le lac Supérieur par une nuit obscure et venteuse.

1. En 1632, les missionnaires jésuites plantaient la croix à Sault-Sainte-Marie. Le 14 juin 1671, M. de Lussan, envoyé par Talon, intendant du Canada, prenait possession de ce poste au nom de la France. Aujourd’hui Sainte-Marie est le chef-lieu du comté de Chippewah, dans l’État de Michigan...

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"Au milieu du salon, des méthodistes braillent frénétiqueraent leurs cantiques; autour du. poêle, des gens au visage sombre chiquent silencieusement, les jambes entortillées au tuyau. Que je regrette le Plough-boy et les figures ouvertes et joyeuses de mes bons Canadiens !

Lundi, 13 septembre 1858.

De bon matin, nous passons devant ces falaises élevées, que l’on nomme les Rochers peints du lac Supérieur. Lorsqu'on s’en approche de fort près, on voit des espèces de dessins gigantesques sur le grès

explorateurs, avides en général du merveilleux, plus charmés des incidents curieux que des grands spectacles de la nature, ont fait de longues descriptions de ces rochers. Quant à nous, ne les apercevant que de loin, ils ne nous paraissent différer des autres dunes de ces belles côtes septentrionales que par leur hauteur et leurs dentelures bizarres, qui les font ressembler aux tours crénelées d’un château gothique.

Vers dix heures, nous nous arrètons à Marquette,

7h DE QUÉBEC A LIMA.

ainsi nommé en l'honneur de l’intrépide jésuite qui eut la gloire, en 1673, de découvrir le Mississipi, en préchant l'Évangile aux Indiens Renards!. C'est une jolie petite ville construite en bois; son port, qui est excellent, sauf pendant les vents d'est, pourrait être facilement amélioré. Marquette, débouché de la régio:: de fer du lac Supérieur, est destinée sans doufe à une grande prospérité.

Quelle contrée riche en minéraux! C’est autour d'ici que s'étend la région du fer, ce métal si précieux dans notre âge de railways; plus loin, nous rencontrerons la région du cuivre, dont le port est Outanagon. Ces mines sont à peine exploitées, ce pays à peine peuplé; mais l'émigration le préférera bientôt, sans doute, aux plaines fiévreuses de l’Arkansas et du

Missouri. Ses forêts sont pleines de bois de construc- |

1. J'apprends qu'on lui conteste l'honneur de cette priorité,

pour l’attribuer à Cavelier de La Salle, 'qui aurait exploré dès 1671 le Mississipi, nommé alors le fleuve Colbert. Ce fait serait, si je suis bien informé, établi d’après des documents authentiques, dans un mémoire que publie M. Pierre Margry, conservateur des Archives historiques au ministère de l’Aigérie et des colonies.

11 y à une autre ville de Marquette, chef-lieu du comté de même nom, en Michigan, placée sur la rive sud de la Neenah ou rivière des Renards, entre le petit lac Puckawa et le lac Winnebago, qui communiquent ensemble et avec la baie Verte du grand lac Michigan. C'est par cette Neenah, canalisée en 1852? jusqu’au Wisconsin, que les vapeurs passent du lac Michigan dans le Mississipi.

Enfin, le nom de Marquette a été donné aussi à un petit lac qui recoit du sud les eaux des lacs Bowditch et Lasalle, et se jette dans le lac Pemidiji, tout à côté du Mississipi.

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Cestune M ines et les plus économiques de toutes. Son sol rt, qui est M est fertile, et propre aux plantes du nord de l'Eu- , pourrait JS rope. Son climat, assez âpre, il est vrai, en hiver, est bouché de 1 magnifique pendant les mois d'été, et toujours sain; stinée sans À ct l'expérience prouve que ce n'est pas le froid,

mais la chaleur qui énerve et dégrade les races humaines.

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- grès, dont la teinte rouge tranche sur la verdure » CE PAYS à :# qui les entoure et sur les flots sombres qu'elles do-

ra bientôt, minent; des anses profondes; pas de montagnes ;

partout des forêts; une seule île, rocher isolé, qui ressemble de loin à un navire. Pas d'oiseaux, ni ici ni sur le lac Huron.

reve Le soir, nous ns __— du promontoire de authentiques, MM Aeveenaw, qui s'avanice à soixante milles dans le sarvätour des L- lac. C'est ici que le père Ménard, vétéran de la mis-

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NL où L ciel est élevé, mais le soleil est pâle; un vent glacial tle lac Win- ME entraine rapidement de petits nuages perlés. Nous aie Verte du Æ, :

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lac Michigan | À Marquette, est venu à bord l’évèque du Sault-

Sainte-Marie, monseigneur J. Frédéric Baraga, un des prélats les plus aimés des Indiens, et un de 2 ceux dont les aventures dans les forèts du Güche-

un petit lac asalle, et se

Gummie ou la grande eau (nom indien du fac Supérieur) pourraient le mieux revêtir la couleur légendaire et héroïque des vies de saints dans les premiers âges du christianisme.

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Mercredi, 15 septembre.

Hier, nous avons failli échouer, en voulant entrer dans le port de l’Aigle (Eagle Harbour), au milieu de l'obscurité ; le jour venu (mardi 14), nous voyons les restes de deux bateaux à vapeur, qui ont pér sur les rochers, près d'Outanagon. Ces côtes, couvertes d'écueils, et encore privées de phares, sont 4 assurément fort dangereuses; mais ce qui augmente | J beaucoup le péril, c’est l’audace et le laisser-aller des capitaines américains, bien dignes d’appartenir # à cette nation de go-a-head. Notez comment la 4 différence du caractère des naiions se fait sentir * | même dans les locutions les plus usuelles : en France, pays de la politesse, et où le despatisme mème a presque toujours eu des formes, un conducteur de chemin de fer ou de diligence, pour 4 donner le signal du départ, dit : « Quand vous vou- il drez ? »; en Angleterre, pays d'ordre et de liberté Ë |

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DE QUÉBEC A LIMA. 77 sérieuse, il dit : « All right(tout est bien); » en Amérique: « go a-head (va de l'avant)! » Ce mot seul peint l'homme des. États-Unis, cet élan perpétuel , cette insouciance du danger, ce dévergondage d'activité, si j'ose ainsi m'exprimer. Mais, d'autre part, ces qualités et même ces défauts ne sont-ils pas bien nécessaires dans ces pays nouveaux ? Le voyageur qui en souffre s’en plaintet s’en irrite; ne doit-on pasles admirer cependant? Ayant à coloniser un territoire aussi vaste que l'Europe, où en seraient-ils sans cette initiative ? où en seraient-ils, s'ils s'étaient reposés sur le gouvernement, s'ils n'avaient osé s’avancer sans lui, comme un enfant qui se tient accroché au tablier de sa nourrice ? Moquons-nous des ridicules des Américains , attaquons les abus qui grossissent chaque jour, mais ne méprisons pas un peuple qui à tant fait, et en si peu d'années. Vraiment, il faut avouer que s'ils se précipitent tête baissée dans le nouveau, nous restons cloués, nous autres, pour bien des choses, dans l’ancien et dans la routine! Pourquoi n'avons-nous pas sur nos rivières, et surtout sur nos lacs d'Europe, des bateaux à vapeur comme ceux de l'Amérique ? Pourquoi nous en tenir à ces affreuses petites coquilles de noix, construites sur le plan des Steamers pour mer, et où l’on ne s’enferme qu’à son corps défendant ? Beaucoup d’accidents, il est vrai, arrivent aux bateaux américains; mais ils sont dus à l'imprudence des mécaniciens et des capitaises,

aux dangers de la navigation sur le Missouri et le Mississipi, nullement à la construction en elle-mème. On m'objectera que de pareils bateaux seraient impropres pour la navigation de nos rivières traversées de ponts; mais ils feraient merveille sur nos lacs, et sur nos grands fleuves comme le Danube et le Rhin; quant à leur tirant d’eau, il n’est pas plus considérable que celui du plus. misérable petit vapeur faisant le service entre Paris et Saint- Cloud.

Puisque j'ai parlé des vapeurs américains, j’espère que mes lecteurs me permettront de leur donner une description de l'Étoile du Nord, fort beau spéciinien du genre. La seule différence qui existe entre ce sieamer et ceux des grandes rivières de l'Ouest, c’est que leur tirant est encore moins considérable, et qu'ils sont encore plus élevés hors de l’eau. Pour le reste, c’est la même chose.

Sa coque est assez plate, très-large et peu enfoncée dans l’eau; sur cette coque, sont élevés deux

ponts, en bois léger, qui font ressembler le bâtiment

à une maison à deux étages. Il n’ya pas de cale: sur le premier étage sont les fournaises, les passagers pauvres, les gens de l'équipage, les marchandises; une longue galerie occupe le milieu du second étage , sauf deux endroits ouverts à l'avant et à . l’arrièré, où l’on va prendre l'air et jouir du paysage. A droite et à gauche, sont les cabines,

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DE QUÉBEC A LIMA. 79 dont chacune contient deux excellents lits, surtout celles de l'arrière, qui sont en général réservées aux dames. Cette galerie est séparée en deux parties par

les balanciers des machines, à haut! sion, qui occupent le centre du vaisseau, e! 'urées d'une cloison. A l’avant, on dine et ane : à

l'arrière, il y a un piano, des meubles magnifiques, des glaces,: des tapis. On voit que l’Étoile du Nord mérite bien le nom de « palais flottant » qui lui est donné dans les annonces.

Malheureusement, certaines règles, que je vois affichées dans tous les coins, ne me donnent pas une très-haute opinion de la propreté et des manières des gens qui ont coutume de l’occuper. Je traduis textuellement quelques paragraphes :

« 2. On ne permettra à aucun passager de se mettre au lit avec ses souliers ou ses bottes, sans une amende de 5 dollars (25 francs).

« $ 5. On ne souffrira aucun terme obscène de la part des passagers.

« 6. Il n’est pas permis de chiquer dans le salon d'arrière; les passagers sont obligés de payer les meubles qu'ils abîment de cette manière (en crachant dessus).

« $ 7. On ne permettra aux messieurs qui voyagent sans dames, de prendre leurs places à table que lorsque les dames seront assises. »

Je remarque que l’on fait beaucoup de règlements

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pour protéger les femmes. L’exquise galanterie des Américains en est-elle cause? ou cela ne provientil pas de ce que les habitudes sont si rudes, que sans les règlements les dames auraient à pâtir ?

Mais ne nous plaignons pas ; les jeunes Anglais qui sont à bord m'’assurent que ce n’est que le commencement, et que j'en verrai bien d’autres sur le Missouri.

N. B. Sur tous ces bateaux à vapeur il y a une boutique de barbier et une buvette « bar-room », où messieurs les yankees vont faire de fréquentes libations.

Nous restons toujours près de la côte : des forêts dévastées par le feu, dont les troncs noirs sont encore debout, lui donnent un aspect triste et sauvage. Nous nous arrêtons à La Pointe, dite du Saint- | Esprit dans les vieilles relations des pères récolets, mission catholique et village d’Indiens, où je compte revenir demain, et même séjourner quelque temps. Cette nuit, nous approchons du fond du lac, où s’élève, depuis deux ans, la nouvelle ville de Supérieur, entre l'embouchure du Saint-Louis et celle de la Rivière-Noire, et dans l'angle nord-ouest du comté de Douglas, en Wisconsin.

Les propriétaires de la cité de Supérieur croient, ou du moins disent, qu’elle est destinée à devenir une des plus grandes métropoles de commerce de l'univers. En attendant, c’est une petite ville

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boueuse , misérable, peuplée d’affreux métis et de ces gens sans aveu, qui fourmillent dans l'Ouest, se tenant prudemiment sur les confins de la civilisation, qu'ils ont des raisons pour craindre. Lorsque (et il semble que cela ne doit pas tarder à avoir lieu) l'Angleterre aura ouvert une communication par les lacs de la Pluie et Winnipeg, le Saskatchewan et la rivière Fraser, entre le lac Supérieur et l'océan Pacifique, le Haut-Canada et l’île de Vancouver, une grande ville existera probablement dans ces parages; mais il se peut qu’elle se pose plutôt sur le territoire anglais, près de l'embouchure du fleuve Arrow ou Pigeon, qui sort du lac de la Pluie; car Supérieur a dès à présent contre elle deux choses, bien nuisibles à son accroissement, le manque d’eau potable, et un mauvais port; la rade, il est vrai, est abritée, mais étroite et peu profonde; et l'eau y est si bourbeuse, que les habitants en vont chercher à plus d’un mille. Toutefois, dans les plans tracés par le gouverneur Stevens et le capitaine Mac-Clelan, du corps des ingénieurs de l'Union, et publiés en 1855 avec le rapport de J. Davis, ministre de la guerre, c’est de Supérieur même que partiraient deux embranchements venant rejoindre le Northern Pacific rail-road, qui de Chicago doit aller atteindre Chenook-city, à l'embouchure de la Columbia dans le Pacifique, et là ville de Seatle, sur le détroit de Puget; le pre-

mier, dirigé du nord au sud, se relierait au grand rail-road, un peu à l’est de Saint-Paul, à l'endroit où la rivière Willow se jette dans le lac Sainte- Croix, le second, dirigé du nord au sud-ouest, le rencontrerait à Lightning’s-Nest (le Nid des Éclairs), plateau élevé de deux mille pieds, d’où descend le Minnesota. La dépense du tout est évaluée, sans marchander, à 171 246 000 dollars.

On m'avait dit à Toronto qu'il y avait une route à travers les prairies, de Supérieur à Saint-Paul. Il n'en est rien. De profonds marais rendent ce parcours difficile, même pour des piétons. En revanche, on me propose de remonter la rivière Saint- Louis en canot d’écorce, de traverser Sandy-Lake, pour arriver sur le haut Mississipi, et le descendre ensuite jusqu'aux chutes de Saint-Antoine. — Quinze jours d’immobilité, dans un canot d’écorce, sans compagnon, ét ainsi, complétement à la merci des Indiens! Je recule devant toutes ces considérations et je me décide à retourner à La Pointe, où j'ai des amis irlandais, qui sont venus s'établir parmi les Chippewas; de là j'espère gagner Saint-Paul par une contrée à peine connue, mais probablement moins dangereuse. L’on me dit bien ici que c’est chose entièrement impossible ; mais ce sont des métis qui veulent me vendre des canots, et des Indiens qui veulent me conduire.

Nous restons plusieurs heures à Supérieur. L'ar-

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