ET LES GAILLARDS DE LA PLATTE
Quincy, mercredi 13 octobre 1858.
En trois jours et trois nuits, j'ai fait plus de six cent cinquante milles sur le Mississipi, de Saint-Paul jusqu’à Quincy, chef-lieu du comté Adams dans l'Illinois, où je m’arrête pour entendre, dans une réunion électorale, le sénateur Douglas et son adversaire Lincoln.
J'ai passé le temps de ce trajet à sauter d’un bateau dans un autre, les uns étaient rapides, les autres étaient lents; tous étaient remarquables par la malpropreté et la voracité de leurs voya-
geurs, et par l’insolence de leurs pursers (agents comptables).
Il y a généralement d° cent à deux cents personnes, quelquefois p} ., comme ce matin, sur ces bateaux à vapeur; ei généralement aussi il n’y a que deux ou trois lavabos dans la chambre du barbier ; deux serviettes, l’une pour toutes les figures et l’autre pour toutes les mains; un peigne, une brosse à cheveux et une brosse à dents; on fait. queue : « Monsieur, la brosse à dents, après vous, s’il vous plaît: » Mais ce sont là les aristocrates. Le plus grand nombre de ces hommes libres partent de chez eux sans linge, et sans bagages; ils ne se lavent, ne se déshabillent, etne changent qu’à leur retour. Depuis quelque temps, il ya un progrès marqué; ils Ôtent leurs bottes avant de se coucher.
Du reste, ce sont d’assez bons garçons, quand on sait les prendre. Il faut louer les États-Unis pardessus tout, en général, et l'Ouest en particulier, et ne pas parler politique, à moins qu'un nasillement bien prononcé ne vous annonce un yankee (gens de Boston); vous pouvez alors être républicain à votre aise. Ils sont assez disposés à parler, si vous les interrogez, mais ils causent peu entre eux; ils préfèrent chiquer, silencieusement, assis, et, si c’est possible, les jambes plus haut que la tête.
Lorsque vient le moment des repas, c’est séricux, il ne faut plus parler et plaisanter; ils met-
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tent leur chique dans leur gousset, si elle n’est pas usée, et se précipitent pèle-mêèle vers la table ; alors on les voit entasser sur leurs assiettes, rôti, pâtisserie, pommes de terre, fruits au vinaigre, confitures, etc. Ils se servent de leur couteau pour manger (les jolies dames allemandes n’en font-elles pas autant?) et pour découper; quelquefois aussi de leurs doigts; deux messieurs prennent, l’un l'aile d'un poulet, et l’autre la cuisse, ils se regardent à travers la table d’une manière farouche, et tirent chacun de leur côté jusqu’à séparation cc plète. Au bout de cinq minutes, tout est fini, tout à dis= paru; rien n’a été mâché; et les bruits les plus étranges et les plus accentués annoncent bientôt que la digestion américaine est difficile.
Le physique de ces sauvages (comment les nommer autrement?) n’est pas très-avenant. Ils sont grands, maigres et jaunes, avec des barbes de bouc mal tenues à leurs mentons. Ils seraient robustes sans leurs maladies d’estomac. Leur voracité en est cause. Quoi de plus déplorable que cette dé- | goûtante habitude ? peuvent-ils rien alléguer en sa faveur? Quand ils sont pour des jours entiers sur des steamboats, sont-ils pressés par leurs affaires ? De leurs femmes je ne dirai rien, car on doit toujours bien parler du beau sexe.
Le Mississipi n'est pas le fleuve célébré par Châlaubriand, qui peut-être ne l'avait pas plus vu
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que les chutes du Niagara. Des rives plates, sauf autour du lac Pépin, un lit plein de bancs de sable, quelque chose comme la Loire entre Orléans et Blois ; de belles forêts, il est vrai, mais c’est mon pain quotidien depuis deux mois; en outre, le temps a été très-peu favorable.
Cependant la navigation du Mississipi a bien un caractère spécial, qui tient au nombre énorme de ces bateaux à vapeur bizarres, dècrits ailleurs; ce fleuve est la grande artère de l'Ouest ; il faut songer que l'on n’est ici qu'au commencement de son cours immense, dont l'importance ne cessera de croître dans l'avenir. Il y a deux cents ans, one connaissait à peine. Marquette fut le premier, ou l’un des premiers, qui parvint sur ces bords, avec son compagnon Joliet; le souvenir de cet intrépide jésuite, dans son canot d’écorce, guidé par les Indiens Renards, est le seul qu’on rencontre sur le haut Mississipi, mais il est beau comme les souvenirs des premiers âges chrétiens.
Il y a beaucoup de monde dans les rues de Quincy, des processions de charrettes pavoisées, des pancartes avec « Douglas ou Lincoln pour toujours»
1. Voici Douglas et Lincoln, qui reparaissent comme rivaux dans les Conventions ou assemblées préparatoires pour l'élection présidentielle de novembre 1860. Dans une assemblée tenue du 16 au 19 mai dernier, dans le wigwam de Brooklyn, Abraham Lincoln a été acclamé comme candidat des républicains; il es né en 1809 dans le Kentucky, mais il a représenté l'Illinois at
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de pas nouvelles pour ceux qui connaissent les élecre Or: tions en Angleterre et en Irlande, et qu’on devait is c'est voir aussi en France, du temps que les élections atre, le n'étaient pas une affaire gouvernementale peu in-
téressante.
jen un La lutte électorale qui passionne en ce moment me de M lé de l'Illinois, intéresse vivement les États-Unis, urs: ce et jusqu’à ün certain point l’Europe, à cause de la songer haute position de M. Douglas, qui passe pour un de son des hommes les plus habiles de l'Amérique, et même sera de pour un futur président. Il appartient au parti dé-
s, onke mocratique, c’est-à-dire partisan de l'esclavage ; nier, où mais lors des débats sur la fameuse question du ds, avec Kansas, il a formé un tiers-parti que l’on nomme trépide démocratique anti-Lecompton, c’est-à-dire opposé à la constitution du Kansas rédigée le 7 novembre 1857 à Lecompton. Le Sud soutenait que l'esclavage devait exister dans les Territoires, le parti répu-
les Ine sur le les sou-
LU congrès, et c’est ce qui lui assure une grande partie des suflrages de l'Ouest. Il est issu d’une famille de pionniers : c’est ce qu'on appelle un self-made man; il s’est créé lui-même. Les démocrates, pour faire échouer sa candidature, cherchent à prouver, en citant ses discours de 1858, qu’une fois au pouvoir, il ittaquera de front l'esclavage, poussera le Sud à bout, et mettra l'Union en danger; les plus modérés d’entre eux, sachant trèsbien qu'il ne peut songer à l'abolition, se contentent de l'appeler extinctioniste. Leur assemblée préparatoire aura lieu le 19 juin à Baltimore; mais le parti est divisé, et plusieurs candidatures ont surgi, qui compromettront celle du petit géant Douglas.
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blicain du Nord voulait l’exclure de tous les territoires situés au nord du 36° 30’ de latitude. Le Kansas, vers lequel je vais me diriger, fut le champ
de bataille des partis. Ce territoire, comptait en.
août de cette année, 75 000 habitants, et plusieurs États n'ont pas une population aussi considérable: mais en raison même de cette lutte, et pour gagner du temps, le Congrès, par une loi du 4 mai, vient d’ajourner l'admission du Kansas dans l'Union à titre d’État, jusqu'à ce que, d’après un Census dûment et légalement exécuté, le nombre des habitants soit au moins de 93 493, chiffre de la population que représente en moyenne au Congrès chacun des 233 représentants. Alors seulement, comme État souverain en pleine possession de son autonomie, le Kansas décidera s’il adopte exclusivement le travail libre ou s’il autorise l'esclavage. Les atrocités qui se commirent dans le Kansas, d'où les Proslavery-Men voulaient expulser les Free-Soilers, ou partisans du travail de l’homme libre, émurent