CLEVELAND. CINCINNATI. BALTIMORE. PHILADELPHIE
Saint-Louis, 24 octobre 1858.
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Lawrence, quoique ville libre, possède, comme tous les endroits de cette frontière, un nombre trèsrespectable de scélérats. Une aventure assez singulière qui m'est arrivée avant de partir, m'a tant soit peu dégoûté du Kansas, et m’a prouvé qu’il ne fallait pas trop se fier aux border-ruffians de l’ouest. Voulant parler au maître de l'hôtel avant de me. coucher, je suis entré dans le Bar-room, où il buvait avec plusieurs hommes, grands gaillards à barbes rousses, sales, avec des bottes boueuses, et
des chemises de flanelle qui avaient été rouges. Un d'eux, plus ivre que les autres, m'offre un verre de whiskey, et me propose de trinquer. L'égalité est sans doute une chose charmante, mais enfin elle à ‘des limites. Je refuse : aussitôt, cet homme tire un revolver de sa poche, et le dirige sur moi, en déclarant que je l'ai insulté, et qu’il faut que je lui rende raison. On conçoit ma position peu agréable; car, l'idée d'offrir ma carte à ce gredin ivre était complétement impossible et ridicule, et si j'avais fait mine de prendre mon revolver, que j'avais à la ceinture, il aurait certainement tiré avant moi. Heureusement ses compagnons , qui ne se souciaient sans doute pas de l'ennui d’avoir à m’enterrer, l’entourèrent et le calmèrent, en l’assurant que. (7 did not know better), ce qui veut dire qu’il fallait m’excuser, que je ne connaissais pas les belles manières...
Pendant ce temps-là, je m’esquivais, et je me barricadais dans ma chambre, bien décidé à soutenir un siége au besoin. Mais je ne revis plus mon ami, et le lendemain matin lorsque je quittai l'hôtel, il cuvait sans doute encore son whiskey.
J'ai gagné Kansas-City, ville située sur le Missouri, en traversant la Réserve des Shawnee, belle comme celle des Delawares. C'était le jour du payement. Nous rencontrâmes donc un grand nombre
d’Indiens et d’Indiennes sur la route, vêtus d’étoffes voyantes, rouges ct bleucs; beaux iypes, certainc-
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A Kansas-Cily, nous avons pris le bateau à vapeur Omaha, qui, après trois jours et deux nuits, nous a déposés à Jefferson-Cily, d’où un chemin de fer, qui marche infiniment mieux que la plupart des lignes nouvelles de l’ouest, nous a conduits en quelques heures à Saint-Louis, distance de cent vingtcinq milles.
Je ne fatiguerai pas mes lecteurs par la description des admirables couchers de soleil que j'ai contemplés du pont de l’'Omaha. Quant aux bords du grand fleuve, ils présentent peu de points de vue remarquables. Ce sont d’immenses steppes, peuplés de bandes innombrables de canards et d'oies sauvages ; puis de.temps en temps, des falaises de craie bien boisées, qui s’avancent et resserrent le chenal.
Les ondes du Missouri sont jaunes; de grands arbres déracinés flottent de tous côtés, et viennent souvent se heurter contre les bateaux à vapeur : c'est ce que l’on nomme sawyers (scieurs); parfois, ils s'enfoncent dans le fond mou et bourbeux, on les appelle alors snags (chicots). Leurs têtes inclinées dans le sens du courant s’aiguisent, et deviennent très-dangereuses pour les steamboats qui viennent s’'embrocher, pour ainsi dire, sur ces écucils d’un genre nouveau; c’est ce qu’on appelle to be snagged. Mais le Missouri est en général si peu profond, et les
- bateaux si hauts que le danger de couler est peu effrayant; il n’en est pas de même en ce qui concerne les explosions. Les eaux épaisses du Missouri et du Mississipi endommagent promptement les chaudières ; les capitaines se donnent le plaisir de chauffer outre mesure, pour gagner de vitesse d’autres bateaux à vapeur ; enfin les mécaniciens s’enivrent, et des désastres inouïs ont lieu. Tout récemment encore, ils étaient si fréquents que l'opinion publique s'est émue, et quelques mesures sages ont été prises : des inspecteurs, depuis la loi du 30 août 1852, visitent les chaudières des bateaux; les passagers cessent d'encourager les capitaines à faire des courses; aussi est-ce de quatre ou cinq sinistres par an, et non plus de vingt ou trente, que l’on entend parler maintenant :. | Jefferson-City, dans le comté de Cole, est depuis 1822 la capitale de l’État du Missouri. Aux États-Unis, c'est la position centrale d’une ville, et non son importance, qui la fait choisir pour siége du gouvernement. Ainsi, ce n’est pas New-York, mais Albany sur l’Hudson, qui est la capitale de l’État de New- York. Dans l'Ohio, c’est Colombus, et non Cincinnati; dans le Maryland, Annapolis et non Balti-
1. Il en est deux seulement qui ont fait sensation en 1859, l'explosion du steamer Priicess, le 27 février, près Bâton-Rouge, 25 tués, 35 blessés; et celle du Saint-Nicolas; tous deux descendant vers la Nouvelle-Orléans.
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more; dans le Missouri, Jefferson- City et non Saint-Louis ; dans la Pensylvanie, c’est Harrisburg, sur la Susquehannah, et non Philadelphie; à la Louisiane, Bâton-Rouge, au lieu de la Nouvelle- Orléans, etc. Dans l’État de Rhode-Island, la session législative de janvier se tient à Providence, et celle de mai à New-Port. Le Connecticut à aussi deux chefs-lieux, New-Haven et Hartford. IL est une autre raison de quelques-uns d’entre ces faits; les esprits sensés commencent à s’apercevoir du danger, sous l'empire du suffrage universel, des grandes villes, peuplées par une foule corrompue et peu éclairée. Ils désirent éloigner d’elles le gouvernement.
Une belle petite fille , presque blanche, nous sert à souper, à Jefferson. Je lui demande si elle est libre. Elle me répond qu’elle est esclave. Au moment de me coucher, j'entends crier : c’est un nègre qu’on bat. Cet esclavage, que je rencontre pour la première fois, me révolte plus que je ne l'aurais cru; car je n'avais contre ce système d’autre prévention que celle de tout honnète homme. Et c’est aussi un fléau pour les blancs! L’injustice porte avec elle sa punition. Le Missouri, en effet, est plus pauvre, plus mal cultivé que les États du Nord-Ouest; et dans une population ignorante et oisive, on ne reconnait presque plus des Américains !
De Jefferson à Saint-Louis, le pays est pittoresque,
boisé et accidenté, mais presque désert. Quinze jours plus tôt, j'aurais assisté ici aux démonstrations de joie qui accueillirent la première malle (Overland- Mail) arrivant en vingt-quatre jours de San-Francisco à Saint-Louis, le 9 octobre, pendant que celle qui était partie de Saint-Louis le 16 septembre, pour la première fois aussi, venant de New- York, arrivait dans le mème intervalle de temps à San-Francisco.
On ne peut donner de descriptions des villes américaines, qui se ressemblent toutes. Saint-Louis est une grande ville, assez laide, avec un noyau de Français-Louisianais, et beaucoup d’Allemands. Pas de monuments, plusieurs grands hôtels, quelques églises, et des rues droites. Saint-Louis est un endroit assez dissolu ; il égale bien sous ce rapport les villes d'Angleterre. Ne cherchez pas l’irnocence dans ce monde nouveau. La plaie sociale existe là comme partout.
Je rencontre ici plusieurs de mes amis de l’Arabia. Chose agréable, après avoir été tant de jours sans voir une seule figure de connaissance,
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Médine (État de l'Ohio), 1°" novembre 1858.
On quitte Saint-Louis à six heures du matin, et l'on est le soir même à Chicago, chef-lieu du comté de Cook, dans l’État d’Illinois, à 280 milles de Saint-Louis. La différence de latitude se fait immédiatement sentir : partis avec un temps encore méridional, nous trouvons en arrivant la pluie, le
brouillard , le froid, enfin l'hiver. Nous trouvons aussi une maison en flammes, à quelques pas de l'hôtel; mais c’est un événement de tous les soirs, une institution du pays, comme dirait un Sucker illinois. Le pays que nous avons traversé est surnommé l'Égypte, à cause de sa grande fertilité en froment; ce sont d'immenses prairies entièrement plates, où le manque d'arbres est fort pénible en hiver, pour les colons pauvres; de plus, l'écoulement des eaux est imparfait, aussi la malaria règne sur l'Égypte de l'Illinois, autant que sur la campagne de Rome.
Toutes les récoltes sont belles, ct les Américains peuvent justement se vanter des ressources agricoles de leur vaste contrée ; mais qu'ils prennent garde ;
LEA CONTE PAR nor TES