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Heureuse inspiration !
Le lendemain, nous trouvons la ville très-émue; deux crimes ont été commis, pendant la nuit, par des membres des sociétés secrètes, qui, ici comme à New-York, menacent la tranquillité publique.
Un généreux Plug-Ugly, jeune homme de vingt ans, est entré dans un cabaret, et a régalé un grand nombre d'amis; au moment où il s’en allait, le propriétaire a eu l’impudence de demander à être payé. Pour toute réponse, il a été tué roide d’un coup de pistolet. É
L'autre attentat est encore plus inquiétant pour la sûreté individuelle : un pauvre père de famille a été assassiné chez lui par un Rip-Rap, pour avoir témoigné en justice contre un des membres de cette singulière société.
Les honnètes gens songent à établir un comité de vigilance. Ils ne peuvent agir autrement; car les élections politiques et judiciaires sont entre les mains de scélérats. Baltimore est le siége principal du parti Américain ou Know-Nothing, qui veut exclure les étrangers, nouvellement natura- . lisés, du gouvernement des État-Unis, et rendre la naturalisation plus difficile. Loin d'attaquer ce parti, auquel les massacres de Louisville, et peut-être aussi son nom étrange, ont donné une triste réputation en Europe, je pense que plusieurs de ses idées sont
naturelles et justes. Malheureusement, il s’est recruté parmi la lie des villes ; il a adopté une organisalion maçonnique, et a dégénéré le plus souvent en une association de malfaiteurs.
Baltimore avance trois langues de terre, comme un trident, sur la rivière Patapsco, qui rejoint le golfe de la Chesapeake. Une colonne en l'honneur de Washington, un monument élevé à la mémoire des citoyens morts en 1814, en défendant la ville contre les troupes anglaises, un grand tribunal, une belle église catholique, etc., ont valu à Baltimore le surnom de la cité Monumentale. Il y a ici un grand nombre de vieilles familles catholiques; c'est la seule ville, avec Saint-Louis, qui possède une école ou, comm ‘aus disons, une Faculté de théologie; l'un des ..pt archevèques de l’Amérique du Nord y réside; à Baltimore appar-
tenaient les trois charmantes sœurs qui épousè-
rent le marquis Wellesley, le duc de Leeds, et lord Strafford. Cet État est aussi le seul qui possède deux colléges catholiques, l’un à Ellicott's- Mills et l’autre à Emmetsburg; les neuf autres que l’Union renferme sont répartis dans neuf Étals distincts. La colonie du Maryland fut, en efet, fondée en 1634 par un catholique, Cecil Calvert, lord Baltimore. Elle fut ainsi nommée en l’honneur de Henriette-Marie, fille de notre Henri IV et femme de l’infortuné Charles Ie. Calvert est un des
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hommes dont s’honorent les premiers temps de l’Amérique. Prudent et brave, pieux et éclairé, ce fut lui qui, le premier, proclama dans le nouveau monde le grand principe de la liberté de conscience, pendant que l'Église anglicanc persécutait en Virginie, pendant que les puritains du Massachussets se distinguaient par leur fanatisme étroit, bannissaient à la fois les jésuites et les quakers', et condamnaien( à une amende ceux qui embrassaient leurs femmes le dimanche; le tout, d’après un code appelé (par antiphrase) Corps de nos libertés, Body of Liberties. Lord Baltimore ou plutôt l'assemblée, par le règlement de 1639, dècréta que tout croyant en Jésus-Christ pourrait pratiquer sa religion dans le Maryland. Cet acte, approuvé par le Lord propriétire, fut confirmé en 1676 par son fils et héritier Charles Calvert. | |
La justice porta avec elle sa récompense ; la colonie prospéra rapidement et jouit d’une grande tranquillité, sauf cependant sous le protectorat de Cromwell, et une seconde fois sous Guillaume d'Orange, qui haïssait trop notre religion pour ne pas la poursuivre
1. Les jésuites furent bannis du Massachussets en 1647. Une loi de la cour supérieure de ce même État, du 14 septembre 1657, condamne à une amende de 40 schellings par heure de séjour, quiconque aura recélé un quaker chez lui! D'après une loi de septembre 1658, un quaker, nommément banni de l’État, était puni de mort s'il y rentrait; il y eut deux exécutions de ce genre l'année suivante, 1659.
même au delà de l'Atlantique. En 1676, Calvert mourut; mais la propriété et le gouvernement de la colonie passèrent à ses descendants, qui s’en acquittèrent à la satisfaction générale, jusqu’au moment où la révolution, juste cent ans après, mit fin à toute espèce de domination anglaise en Amérique, La Convention du Maryland, siégeant à Annapolis, du 14 août au 8 novembre 1776, rédigea la constitution du nouvel État, et Thomas Johnson fut le premier gouverneur élu par la première assemblée, le 14 février suivant. |
Nous ne mettons que quelques heures à faire les 98 milles qui séparent Baltimore de Philadelphie. La cité des quakers ne répond pas à notre idée préconçue; les rues sont moins larges qu’à Baltimore, et le mouvement beaucoup plus considérable. Philadelphie est un immense échiquier, situé dans la plaine qui s'étend entre le fleuve Delaware et son affluent la Schuylkill. Quelques squares, plusieurs grands monuments, font une vaine tentative pour rompre l’uniformité. Près de la Schuylkill est la colline artificielle, haute de plus de 60 pieds, où se trouve le réservoir qui alimente toute la ville. Une diguc (dam) est établie à travers la rivière; des roues, mises en mouvement par le courant, font travailler
des pompes par lesquelles l’eau monte jusqu’au ré-
servoir. Cette colline, nommée Fairmount, est entourée d’un beau jardin public, très-fréquenté pen-
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dant l’été. C'est aussi dans cette partie de la ville que se trouve la grande prison cellulaire, invention de gens bien intentionnés, peut-être, mais plus froidement cruels que les tortionnaires du moyen âge; et le collége de Girard, fondé par un vieillard d’origine bordelaise, qui, après avoir amassé une énorme fortune en Amérique, la laissa tout entière à la ville de Philadelphie. La première pierre en fut posée le 7 juillet 1833. L'intérieur du collége de Girard est, dit-on, aussi beau que l'extérieur ; malheureusement, c’est un dimanche; et le fanatisine du sabbat est tel que, quoique accompagné d'un descendant de Peyton Randolph, et d’un petit-neveu de Jefferson, on refuse obstinément de nous laisser entrer.
Mais le monument le plus intéressant sans contredit de Philadelphie, et celui qui attire le plus l’é-
‘ tranger dans ce pays, où les souvenirs sont encore
si peu nombreux, c’est l'hôtel de ville, où le congrès se réunit pour la première fois, le 5 septembre 1774. La guerre venait d’éclater ; la folle conduite du ministère de lord North et du roi Georges LIT, prince aussi entêté ct aussi stupide que son successeur Georges IV fut vil, avait exaspéré les sujets américains. Cependant, il était encore temps de se les rattacher ; dans les colonies du Sud, il y avait un grand parti, qui se scrait rallié aux royalistes, si des conditions raisonnables avaient été proposées. Le premier Pitt, comte de Chatham, qui
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avait mérité pendant longtemps le surnom de e grand roturier, » faisait de grands efforts pour faire adopter des mesures conciliantes. Mais la sottise l'emporta; et le 4 juillet 1776, la déclaration de l'Indépendance détruisit à jamais tout espoir de gouvernement anglais aux États-Unis. |
On parle d’abattre ce vénérable monument, pour élever un hôtel de ville plus grand et plus commode. J'espère que les hautes classes de Philadelphie ne permettront jamais une telle profanation. Si l'hôtel de ville est trop petit, n’y a-t-il pas d’autres emplacements?
Dans un square qui se trouve derrière la maison du congrès, il y à un grand nombre d'’écureuils apprivoisés, qui ont de petites cabanes construites dans les branches; les enfants vont leur jeter des noisettes, comme les nôtres jettent du pain aux cygnes des Tuileries, à Paris. Ces jolis petits animaux intéressent presque tous les voyageurs qui viennent ici.
Philadelphie a de 5 à 600 000 âmes. Sa population était autrefois plus considérable que celle de New- York. Ses habitants ne peuvent se consoler d’avoir vu passer la primauté à cette dernière ville, dont la position est incomparablement plus avantageuse. Le port de Philadelphie me semble désert, quand je songe à celui de New-York; ses manufactures au contraire sont très-actives. Il y a encore
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beaucoup de quakers dans la cité de Guillaume Penn ; mais un grand nombre ont abandonné leur costume particulier ; on ne les distingue plus des autres citoyens. Je ne rencontre pas de jolies quakeresses; en revanche, au théâtre, où je vais entendre la Fille du Régiment, je vois un grand nombre de femmes belles, élégantes, gracieuses. L'on se croirait dans une capitale de l’Europe.
La bonne société de Philadelphie, qui se compose en général de familles d'origine Virginicnne, est bute différente de ce que j'ai vu jusqu'ici; elle ne ressemble à la société des villes de l'Ouest que par son extrême hospitalité. On y trouve quelques personnes alliées aux grandes familles anglaises ; car la Virginie fut colonisée par des Cavaliers, fils cadets d'illustres maisons. C’est ainsi que lord Fairfax habite encore ses terres près du Potc:.1c; mais il est devenu sujet américain, et a renoncé aux prérogalives de la pairie.
Je passe quelques journées agréables à Philadelpie, et je me promets d'y revenir avant de me diriger vers le Sud. Le temps s’est remis, et je veux profiter de cet été de la Saint-Martin pour visiter Boston et la Nouvelle-Angleterre.
Alpine, hôtel Gorham, 18 novembre 1858.
Deux routes conduisent de Philadelphie à New- York. L'une, par chemin de fer, jusqu’à Jersey-City: l’autre, par chemin de fer d’abord, jusqu’à Amboy, en face de Slaten-Island, puis par bateau à vapeur sur la baie de New-York. Je me décide pour cette dernière.
Traversons les plaines sablonneuses de New-Jersey, immortalisées par ces campagnes où Washington, sans argent, sans vivres et presque sans armée, au milieu de l'hiver de 1776 et 1777, lutta contre les meilleures troupes anglaises, et finit par triompher. Les temps sont passés, où la noblesse française partait pour l'Amérique, sur les traces du brave et | généreux La Fayette. Ces guerres sont dédaignées ou ignorées en France; et l’on semble oublier que Washington fut autre chose qu’un grand esprit politique. Homme étonnant, qui sut unir le génie, la grandeur d'âme, et la vertu !
La baie de New-York, par une belle soirée de novembre, me frappe plus que la première fois. En retrouvant une ville déjà connue, nous croyons
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New-York est une grande capitale, dans tous ls sens du mot; on y trouve beaucoup de ressources, et même pour un Parisien pur-sang, peutre plus qu’à Londres; des théâtres, des cafés, des maisons de jeu , etc. Le théâtre comique de Laura- Keene, dans Broadway, est très-amusant. Nous y allons voir une pièce qui a un grand succès « The American cousin »; c’est l’histoire d’une grande famille anglaise qui est sauvée de la ruine par un rent Yankee. Bien entendu, l’honneur, le counage, l'héroïsme sont le partage de l'Américain, comme dans les drames de nos boulevards toutes svertus sont l'apanage d’un homme en blouse, ou d'un vieux soidat de l’Empire, philosophe et ennemi des prêtres. Mais les caractères secondaires sont assez drôles; un lord anglais, vieux jeune homme igoiste et prétentieux, fait beaucou prire, et l’auteur ait donner un coup de patte assez spirituel à la malpropreté de ses compatriotes, lorsqu'il représente le cousin américain dans une chambre du thâteau, abasourdi devant un bain de pluie, dont il le Connaît pas l'usage.
La Piccolomini est ici depuis un mois; comme de
coutume, elle excite l'admiration de la gent moutounière, par sa manière pathétique de jouer la Traviata.
Le 16, au matin, nous quittons New-York pour aller coucher à Boston. Le lendemain, après avoir vu s’embarquer, sur le navire Cunard l’America, un de mes amis qui retourne en Angleterre, je trouve le temps si admirable, quoique très-froid , que je me décide à faire l’excursion des Montagnes-Blanches; dans l'après-midi je prends le chemin de fer pour Portland, chef-lieu du comté de Cumberland, dans l'État du Maine.
Nous suivons les côtes du Massachussets et du Maine; elles ressemblent peu aux rivages bas et sa
blonneux du reste des États-Unis; ce sont des promontoires de granit, des îles rocheuses, des baies profondes ; de petits ports, pépinières de ces rudes marins américains qui rivalisent d’audace et d’habileté avec les Anglais, dont ils sont les descendants. En avançant vers Portland, nous trouvons de grandes forêts de sapins, qui rappellent les bois du Canada dont nous nous rapprochons. Il commence à neiger au moment où nous arrivons; la nuit, troublée par des rafales, est si septentrionale que nous pouvons à peine croire que nous sommes à la latitude de Marseille. La rade de Portland, dans la baie de Casco, est si sûre et l’eau si profonde, que le Greil Eastern, surnommé le Léviathan, doit y venir lo
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de son premier voyage à travers l'Océan. A cette aison, quand le Saint-Laurent est pris de glaces, s'est de Portland que partent les bateaux à vapeur de l'excellente ligne canadienne : l’Indian, l'Anglo- Saxon , etc. Les rues, bordées d'arbres, selon la œutume de la Nouvelle-Angleterre, doivent être très-agréables par un beau temps.
Après avoir parcouru Portland, je prends le Grand-Trunk-Raiïilway, qui doit me conduire à Gorham , bourgade au pied des montagnes Blanches, rès-fréquentée par les touristes pendant les mois d'été. Le Grand-Trunk, entreprise du gouvernement de lord Elgin, relie directement Montréal et Québec à l'Atlantique, et prend une grande importance lorsque la navigation du Saint-Laurent est fermée. Cette partie fut construite en 1849 ct 1850, par des ouvriers venus, pour le plus grand nombre, de l'ouest de l'Irlande.
Paris-Cape, Mechanic-Falls, et Bethel, que de fois j'ai déjà entendu répéter ces noms , et combhien de drames d’émigration , tout poignants de douleur, de misère et d'amour, se jouent de nouveau devant mon âme, à la vue de ces pauvres petites villes du Maine !
J'arrive de nuit à Gorham. La lune brille sur les sommets couverts de neige des montagnes Blanches, tandis que la plaine est obscurcie par de sombres forêts. Le vent hurle avec fureur, et semble
ébranler les murailles de bois du grand hôtel désert.
L'ensemble de la situation est certainement lugubre. Mais les domestiques sont de braves Canadiens, joyeux et empressés, et j'écris ces lignes en entendant chanter, dans la salle au-dessous de moi, cette douce chanson canadienne ; on verra que l'harmonie peut quelquefois exister sans la rime :
A la claire fontaine
M'en allant promener,
J'ai trouvé l’eau si claire . Que je me suis baigné.
J'ai trouvé l’eau si claire Que je me suis baigné;
Et c'est au pied d’un chêne Que je me suis séché!
Et c’est au pied d’un chêne Que je me suis séché!
Sur la plus haute branche Un rossignol chantait.
Sur la plus haute branche Un rossignol chantait.
Chante, rossignol, chante, Toi qui as le cœur gail
Chante, rossignol, chante, Toi qui as le cœur gai; Tu as le cœur à rire,
Moi je l'ai à pleurer !
Ôtel dé-
ment lu-
es Cana- |
lignes en ssous de verfa que à rime :
Tu as le cœur à rire, Moi je l’ai à pleurer!
J'ai perdu ma maîtresse Sans l'avoir mérité !
J'ai perdu ma maîtresse, Sans l'avoir mérité; Pour un bouton de rose Que je lui refusai ;
sur un bouton de rose Que je lui refusai :
Je voudrais que la rose Fût encore au rosier!
Je voudrais que la rose Fût encore au rosier ; Et que le rosier même Fût à la mer jeté!