Jack
victoire de Buena-Vista, que les Américains comparent à la bataille d’Austerlitz, fut nommé président en 1848!, C'était un homme brave, d’un caractère élevé, mais non un grand capitaine. Si l'armée mexicaine avait été bonne, les Américains auraient été vaincus à Buena-Vista; mais l’intrépidité américaine triompha facilement de la mollesse d’une race abâtardie. Le général Taylor eut le même sort que le général Harrison : il mourut peu de.temps après, le 9 juillet 1850, et le vice-président Fillmore lmi succéda à la Maison-Blanche. Fillmore montra v .e srande habileté dans des circonstances difficiles. Cependant son parti fut vaincu aux élections suivantes, et un avocat du New-Hampshire, le général Pierce, fut nommé par les démocrates.
C'est que, dans l'intervalle, la question de l’esclavage était venue jeter la plus grande perturbation dans les esprits. Cette question, la plus grave de toutes, allait modifier profondément les partis, et, à dire vrai, le vieux parti whig, dont Henry Clay était la personnification, n'existait pour ainsi dire plus.
Une grande portion des démocrates du Nord se sont rattachés au parti whig, qui a définitivement pris le nom de républicain, tandis que les whigs du Sud sont presque tous devenus démocrates.
1. Jackson était mort à l’Ermitage, près Nashville, le 8 juin 1845.
En réalité, aux deux dernières élections présidentielles, mais surtout en 1856, dans la lutte entre Buchanan et Frémont, le Sud et le Nord, l’esclavage et la liberté étaient seuls en présence.
Rien n’est plus en l'honneur des hommes du Nord que d’avoir abordé résolüment cette question brûlante, malgré les dangers qui l'entourent. Mais ceux des gens honnêtes qui ne se laissent égarer ni par la fureur des intérêts ni par la rage des partis, ont senti que l'esclavage était un opprobre pour une contrée qui se nommait «pays libre; » qu'il était temps de mettre des bornes aux exigences croissantes du Sud, et que, puisqu'il était impossible d’abolir la servitude dans une portion des
États, il fallait au moins l'empêcher de s'étendre, en lui fermant les territoires nouveaux.
Le gouvernement fédéral n’a pas le droit de se mêler de ladministration intérieure des États souverains. Sur cette question, il n’y a pas de doute, et personne, à l'exception de quelques fanatiques, ne demandait cette intervention pour la cause de la liberté des noirs.
En réalité, les droits du Sud n'étaient pas atlaqués; mais, dans une certaine mesure, on touchait à lcurs intérêts en les privant de débouchés nouveaux pour les produits de leur marchandise humaine. ;
Le Sud retentit d’imprécations; ses prédicateurs
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prouvèrent que l'esclavage était une institution sainte, préconisée par la Bible. Pourquoi ne pasdire tout de suite qu'on est criminel si l’on ne coupe pas les vaincus en morceaux, parce que Samuël fit ainsi découper ce pauvre roi des Amalécites, Agag ?
Mais ce qui fut plus sérieux, c'est que le mot de disunion fut prononcé, et que les vauriens de la Caroline déclarèrent qu’ils comptaient bien marcher sur Washington, si Frémont était élu.
Le colonel Frémont fut défait, mais par une trèspetite majorité, et grâce au vote de la Pensylvanie; c’est un État libre, mais le choix d’un de ses citoyens pour ie fauteuil de la présidence flattait les masses et fit taire la logique. Le danger toutefois est toujours présent. Il sera bien autrement menaçant en 1860. Dans toutes les dernières élections le parti républicain a triomphé. La fameuse question du Kansas a mis la discorde dans les rangs démocratiques ; et qui peut prévoir ce qu’un avenir prochain réserve à la république ?
Cependant je ne crois pas à une séparation prochaine. Je ne crois pas que le Sud puisse être assez insensé pour la provoquer. S’il l'était, malgré son coton et ses cannes à sucre, malgré les hommes distingués qu’il contient, on le verrait, dans un temps, descendre à un état presque aussi pitoyable que celui des républiques espagnoles des trépiques.
Et c’est le moment de remarquer celte moralité
lente, mais invariable, qui fait de l'étude de l’histoire la plus grande consolation des vaincus et des perstcutés, la Providence punit, tôt ou tard, ceux qui foulent aux pieds les droits sacrés de la liberté individuelle de l’homme; c’est l'injustice consacrée par l'esclavage qui menace d'amener la ruine de la grande Union américaine.
Mais l'esclavage n’est pas la seule faute du gouvernement des États-Unis. J'ai dejà montré les inconvénients qu'entraînait la nomination aux fonctions judiciaires par le suffrage universel. Le déplacement périodique de toute l'administration, jusqu'aux maitres de poste, et l'insuffisance des salaires, produisent une incroyable corruption. Je doute qu’il y ait, même en Russie, en aucun pays, une habitude aussi constante des pots de vin, primes, etc. De temps en temps, desscandales inouis apparaissent au jour. Mais les hommes des États- Unis sont devenus très-indulgents pour les choses de ce genre.
Le fait est que le penseur reste effrayé à la vue d’une pareille absence d’honnèêteté. Le sens moral semble affaibli; la démocratie a abaissé les caractères sous son niveau despotique et stupide. Les flatteurs de la populace sont entrés en scène! Accoutumés dès l'enfance à s'entendre appeler le peuple libre, le peuple grand, l’aristocrate de la nature, les Américains des basses classes se croient
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DE QUÉBEC A LIMA. 239 tout permis. De là vient ce laisser-aller incroyable dans les manières et dans les actes, comme dans les principes. De là vient aussi qu’il ne peuvent plus entendre aucune vérité, et que mème des gens éclairés ne peuvent supporter les observations d'un voyageur sans les traiter aussitôt de préjugés. Hélas! quoiqu’il m'en coûte de le dire d’une nation que j'aime et dont je n’ai qu’à me louer, les Américains d’au-
jourd'hui, toujours braves, mais corrompus, ne sont
plus ces vaillants soldats qui combattirent à Bunker’sHill et à la Brandywine; et le généreux, le pieux, l’illustre Washington, qui méprisaitla populace et qui savait dire de dures vérités à ses compatriotes, serait lapidé aujourd’hui.
Le plan de la métropole de l'Union est splendide sur le papier, la cité couvre une étendue immense, et les rues sont larges comme des boulevards. Malheureusement les maisons sont disséminées dans l’espace, et un diplomate étranger l’a spirituellement nommée « la ville des magnifiques distances. » Le climat est malsain en été, et la plupart des diplomates, M. de Sartiges en tête, habitent à Georgetown, petite ville située à quelques milles, sur une rangéc de coteaux qui dominent la vallée du Potomac.
Le Capitole s’elève au centre, sur une colline assez haute. Il n’est pas terminé, mais il a déjà une belle apparence, et lorsqu'il sera surmonté de sa grande coupole, il l'emportera sur tous les autres monu-
ments des États-Unis. C’est dans le Capitole que se tiennent les séances du sénat et celles de la chambre des représentants. Chaque État nomme deux sénateurs; quant au nombre des représentants, il est basé sur la population. (La même disposition se reproduit dans la constitution particulière de chaque État; seulement le fonctionnaire le plus élevé porte le nom de gouverneur.) Les pouvoirs du président sont assez étendus; il a même le droit de grâce. Tout ceci semble assez clair et satisfaisant ; mais quand on songe que tout cet échafaudage est renversé tous les quatre ans, l’on peut se figurer une crise périodique d’agitation et d’intrigues, qui à quelque ressemblance avec le chaos.
La salle du sénat est petite, mais fort belle, et assez bien disposée pour que tous les spectateurs puissent entendre les discours. Peu de voix sont assez sonores pour remplir la vaste salle des représentants. Dans l’une et l’autre, la liberté avec laquelle les dames et les étrangers sont admis, et la place considérable qui leur est réservée, sont dignes d'un pays libre; tout le monde sait, au contraire combien il est difficile d’avoir accès dans les chambres anglaises, et quelle est l’exiguïté de la galerie. Il est une autre différence entre les chambres an-
glaises et les chambres américaines, qui n’est plus :
à l'avantage de ces dernières. Au lieu de bancs circulaires, chaque membre a devant lui un pu-
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pitre, plumes et papier, un bon fauteuil ct un crachoir. Au premier abord, cela semble tout simple : mais l'expérience prouve que rien ne mène plus à l'indifférence, aux pitoyables discours, à l'expédition trop lente des affaires. Si les meribres avaient à écouter au lieu de pouvoir lire et faire leur correspondance, ils ne souffriraient pas des récitations de trois jours, quelque chose comme les drames en trois nuits du Théâire-Historique, d’ennuyeuse mémoire.
La demeure du président (nommée Maison Blanche à cause de la pierre blanche dont elle est construite, et qui ressemble à du marbre), se trouve à l'extrémité de la rue de Pensylvanie, à un mille du Capitole. C’est une assez grandiose résidence, embellie par un portique corinthien; mais elle n'a rien de palatial. Le président, dont le traitement, je n'ose dire la liste civile, est seulement de vingt-cinq mille dollars (20 000 fr.), y vit aussi modestement qu'un simple particulier. Il donne de lemps en temps quelques diners diplomatiques, et reçoit plusieurs fois par hiver toutes les personnes qui veulent se présenter chez lui. Il y a toujours beaucoup de monde à ces galas nommés levers, nom qui paraît singulier lorsqu'on songe à ceux de la reine d'Angleterre. Bien entendu, il n’y a pas de baise-main, ni de rafraîchissements.
Grâce à la courtoisie de M. le comte de Sartiges,
ministre de France aux États-Unis, je n’ai pas à attendre un de ces levers pour aller présenter mes
hommages à la Maison-Blanche. IL m'y conduit un À
soir. Un domestique irlandais, assez mal tenu, nous ouvre la porte et nous introduit auprès du président, assis au fond d’un grand salon meublé en darmas de soie rouge, avec sa nièce, Mile Lane, et quelques membres du congrès. Son Excellence (car c’est avec ce titre qu’on adresse la parole au président des États-Unis) me donne la poignée de main sacramentelle et m'interroge sur mon voyage, sur ce que je pense du pays, avec la bienveillance et aussi un peu la curiosité habituelles aux Américains. M. Buchanan a été longtemps ambassadeur à Londres, il est d’une taille élevée et porte dignement une belle tête à cheveux blancs. Il a de grandes
manières, qui se ressentent du monde dans lequel il !
a vécu. Je soupçonne que c’est pour les racheter auprès de ses amis les démocrates, qu’il affecte une teuue tant soit peu négligée. Par les jours de pluie on le voit souvent dans les rues de Washington, avec de grosses bottes, dans lesquelles il fait rentrer son pantalon. Il n’est pas marié ; sa maison est tenue par sa nièce, Mlle Lane, personne encore belle et fort distinguée.
Je dine ce soir chez M, Eustis, membre du congrès pour la Louisiane, jeune homme créole par sa mère, et plus Français qu'Anglo-Saxon. Il me com-
ble d'amabil la Nouvellehisser influe question de veux comme sont attachés mieux. Il se paradoxal, pl bout), de pre quoique n’al télé, quoique que l’esclave bien que rie pour le princ
ble d'amabilités et me donne plusieurs lettres pour la Nouvelle-Orléans. Il me demande de ne pas me hisser influencer par des préjugés anglais sur la question de l'esclavage, et de voir de mes propres veux comme les nègres sont bien traités, combien ils sont attachés à leurs ‘naîtres! Je ne demande pas mieux. Il serait certainement plus nouveau, plus paradoxal, plus comme il faut (car la mode est dans tout), de prendre la défense de la servitude. Mais, quoique n’allant pas dans le Sud en abolitionniste télé, quoique disposé à constater par moi-même ce que l'esclavage peut avoir de patriarcal, je crains bien que rien ne puisse changer mon antipathie pour le principe même.