ORLÉANS. L'ESCLAVAGE
Charlestown, 15 décembre 1858.
Je ne sais trop pourquoi les bateaux à vapeur du Potomac partent toujours à cinq heures du matin. Aussi la sortie de Washington est peu agréable, surtout lorsqu'on est au milieu de l'hiver. Le froid est très-vif. Comme compensation, le lever du soleil est admirable ; les côtes boisées du Maryland et de la Virginie semblent inondées de lueurs cerise et lilas. Sur l'appui d’une des fenêtres de la cabine, je trouve ces mots écrits au crayon: « Dear Hester Storm, I love you harder than a horse can
kick. » Textuellement : « Chère Esther Storm, je t'aime plus dur qu'un cheval ne peut rucr. » Pendant que cette pensée originale, sortie d'un cœur
sans doute plein d'amour, me plonge dans une pro-.
fonde rèverie, la cloche sonne : tous les voyageurs se découvrent. Nous passons devant Mount-Vernon, la dernière demeure de Washington. La propriété de Mount-Vernon appartient encore aux petits-neveux de ce grand homme ; mais le droit d’ainesse a été aboli récemment en Virginie, et les dames des États-Unis songent à acheter le domaine pour le dérober au morcellement et à la ruine qui suivent partout ces lois nouvelles. Vers le nulieu du jour, nous débarquons à Aquia-Creek, dans le comté de Stafford en Virginie, et quelques heures de chemin de fer nous conduisent à Richmond, capitale de cet État. Le pays est pittoresque, mais il paraît pauvre. Dans l’origine, les terres étaient excellentes; mais, épuisécs par un mauvais système de culture, elles s’en retournent à l’état sauvage.
Richmond est une jolie ville située sur une colline que baigne la rivière James. Ce fut sur cette rivière que s'établit la première colonie permanente des Anglais en Amérique. La fille d’un des chefs indiens de ces parages sauva la vie à l’un des aventuriers les plus intrépides de la race blanche, le capitaine John Smith, et l’épousa plus tard. Le temps a. revêtu cette histoire d'une poésie charmante, et
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aujourd'hui plusieurs des ancien:es familles de l'Old Dominion se glorifient d’être les descendantes de l’Indienne Pocahontas.
Dans le jardin public nous voyons des prisonniers qui travaillent à des terrassements. Ils sont surveillés par un vieux militaire qui porte un uniforme singulier, sorte de caricature de celui de notre garde nationale ; un détail que je trouve sublime, ce sont ses gants de laine verte. IL y a quatre-vingts troupiers de ce genre dans la Virginie. Est-ce avec ces masses armées, fort braves du reste, je n’en doute pas, que les États-Unis doivent « planter l’étendard étoilé sur le dôme de Saint-Paul ? »
Il est déjà tard quand nous quittons Richmond pour gagner Weldon, où nous comptons passer notre seconde nuit. Les gens des Carolines, dans lesquelles nous allons entrer, ont la réputation l'être querelleurs et peu endurants. Ma manière décidée de m’exprimer met un jeune Allemand, avec qui je cause, dans des transes mortelles. A chaque observation que je me permets sur l’escla- ‘age, sur la pauvreté du pays, ou sur les inconvénients de la démocratie, il s’écrie d’une voix de Stentor, pour couvrir la mienne: « La Caroline du nord est célèbre par son essence de térébenthine, » où bien : « Rien ne peut égaler le coton de la Caroline du sud!
Nous trouvons à Weldon un grand hôtel délabré.
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