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LA HAVANE

La Havane, 2 janvier 1859.

Le Cahawba quittait la levée de la Nouvelle- Orléans le 28 décembre à 7 heures du matin; et le 30, dans l'après-midi, les tours sarrasines du château de Moro se dressaient devant nous.

De la Nouvelle-Orléans à son embouchure, le Mississipi domine constamment les campagnes environnantes, où s'étendent des plantations de cannes à sucre, ou des marécages couverts d’une végétation épaisse et malsaine. En fait d'êtres animés, rien que des négrillons presque nus qui crient à là porte de leurs cases, et des vautours pelés, per-

chés sur les débris innombrables qui flottent sur les ondes lépreuses. En approchant de la mer, le fleuve se divise en plusieurs bras, et forme un delta qui ressemble à celui du Nil, sauf la fécondité. Ici ce ne sont plus que des plaines de roseaux et des jungles. Quelques maisons de bois sur pilotis paraissent encore; mais ce sont celles des pilotes; ils y vivent aussi isolés, aussi enfermés que sur leurs barques. Fongtemps avant d'entrer dans le golfe, nous l’apercevons déjà autour de nous; la bande de terre qui nous en sépare n’a qu'une centaine de pas de large, mais elle continue pendant plusieurs milles. Enfin, nous franchissons la barre un peu avant le coucher du soleil, et quoique l’eau soit encore bourbeuse pour quelque temps, nous sommes bien sur l'Océan. La soirée est admirable ; de grands vaisseaux, les voiles gonflées par un vent favorable, nous suivent longtemps; puis les étoiles se lèvent dans un ciel pur.

Le lendemain, la mer est bleue comme le lapis? les dauphins suivent le sillage rapide du navire, des poissons volants s’élancent devant la prouc; nous apercevons le nautilus, ce ravissant coquillage des ‘opiques ; et, pas trop nombreux à bord, bien nourris, contents, sans mal de mer, nous sommes tentés de traiter d’imposteurs les voyageurs qui parlent des fureurs du golfe du Mexique.

L'entrée du port de la Havane est admirable :

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DE QUÉBEC A LIMA. 277 d’un côté le château du Moro, de l’autre un second fort crénelé; les tours et les campaniles de la ville; puis l’on tourne, et l’on se trouve dans un vaste bassin, complétement abrité de tous les vents. Les grands vaisseaux de guerre, sur lesquels flottent les étendards castillans, les barques légères qui sillonnent le port, les chants d'une population bruyante, les palmiers qui couvrent les collines d’alentour, le coucher du soleil doré qui baigne de teintes chaudes toute cette scène méridionale, nous ravissent et nous font presque croire que nous arrivons dans l’£ldorado. L'admission n’est pas difficile, la douane est indulgente, et l’on nous délivre assez vite un permis de séjour en échange de nos passeports. Malheureusement, nous commençons à sentir une chaleur peu agréable pour des Européens ; malheureusement, notre arrivée seule nous coûte 20 francs par tête; malheureusement, l'hôtel de Mme Alby est si plein, que l’on nous entasse dans de petites chambres sous les toits; encore faut-il être deux; inon compagnon de chambre est un Allemand, et roux! Il parait que nous devons payer pour ce logement, pour un déjeuner et un diner, 17 fr. 50 c. par personne. Malheureusement enfin, aucun des domestiques ne comprend un mot de français ou d'anglais. Aussi l’Eldorado commence bien vite à nous sembler un peu plus terrestre.

Cependant, dès la première nuit, nous allons nous

promener sur la place d'Armes, en face du palais du gouverneur.

Près de fontaines jaillissantes, sous des palmiers et d’autres arbres des tropiques, la musique militaire joue des airs d'opéra ; une population vêtue d'habits de toile s'y promène, tandis que tout autour les dames havanaises prennent des glaces, étendues dans leurs volantes.

Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles...

Nous rentrons non encore entièrement désenchantés de la capitale de Cuba... Mais nous nous apercevons que dormir est impossible. La chaleur de la nuit est plus accablante que celle du jour; mille moustiques bourdonnent autour de nous, et les plus malins parviennent à découvrir les trous de nos filets ; puis, si nous nous assoupissons un instant, l’infernal veilleur de nuit, de sa voix sépulcrale, vient crier sous notre fenêtre la noche é serena, nouvelle bien intéressante !

Le 31 décembre, malgré une chaleur inouïe et qu'on m'assure être rare dans cette saison, je tâche, selon ma coutume en arrivant dans un endroit nouveau, de m'orienter tout seul à travers la ville. Outre l’imprévu de ces promenades, c’est le seul moyen de connaître promptement une cité, et de ‘ ne plus avoir besoin de demander son chemin à chaque pas, ce qui serait peu commode ici. Car les

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Havanais n'ont pas l'intelligence des Italiens, qui comprennent tout sur un geste; il n'y en a presque pas un qui sache un seul mot d'anglais et de français. De plus, nulle complaisance ; et parmi les petits employés, une arrogance et une paresse cxtrèmes. Je ne raconterai pas combien de fois j'ai été à la poste sans pouvoir obtenir mes lettres. L’infâme poste de la Havane mérite un chapitre à part.

Je fais usage de quelques lettres de recommandation ; mais je reçois partout l'accueil le plus glacial. Quel contraste avec l'hospitalité des États-Unis! combien ce grand pays, malgré toutes ses fautes, relève par la comparaison avec les autres nations!

La bienveillance du consul général de France, M. de Ratti-Menton, me dédommage de cette froideur havanaise, et c'est grâce à ses lettres et à ses conseils que je ferai, j'espère, d’une façon plus agréable, l’excursion de Matanzas.

La ville de la Havane proprement dite est entourée de trois côtés par la mer ; à l’ouest, elle est ceinte par de vieilles murailles. A l’intérieur de ces murailles règne une promenade, plantée de beaux arbres, qui se nomme l’Alameda; au delà s’étendent de vastes faubourgs très-populeux.

Outre l’Alameda et la place du palais du gouverneur, il y a encore un bon nombre de promenades à la Havane et dans les environs. Nous citerons la villa de l’Évèque, où nous avons été le soir du

ler janvier. C’est un jardin à peine entretenu où croissent, avec une richesse ct une profusion extraordinaires, toutes les fleurs des tropiques, et des rejetons, devenus presque sauvages, de nos principales fleurs d'Europe.

Mais la plus jolic de ces promenades est celle qui s'étend dans la ville mème, le long du port, en face du Moro, entre le marché äux poissons et la caserne. C’est là qu'il fait bon venir le soir aspirer la brise de la mer, quand elle souffle ; ce qui n’arrive malheureusement pas toutes les nuits. Le matin, le marché aux poissons mérite d’être visité à cause des milliers de poissons aux formes bizarres, aux couleurs brillantes, que nous ne connaissons que d’après les planches des livres d'histoire naturelle. C’est très-près de. ce marché qu'est placée la cathédrale, qui contient le tombeau du grand Christophe Colomb. Elle est très-solidement construite, et peu élevée, de crainte des tremblements de terre.

D’après tout ce qui précède, on voit que la Havane ne manque pas d'intérêt. Mais la chaleur gâte tout; elle empèche même de jouir de lanature; l'in-

curie, la paresse, le manque d’obligeance répugnent :

et révoltent. Enfin, l'odorat est désagréablement impressionné par la puanteur des manufactures de tabac ; rien n’est plus infect que la préparation de ces cigares excellents, qui rendent cette ville célèbre parmi les fumeurs. Les habitants semblent préférer

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DE QUÉBEC A LIMA. 28i les cigarettes, et les femmes elles-mêmes les fument continuellement.

Nous partons demain pour Matanzas. Les paysages

des environs sont, me dit-on, les plus beaux de l’île de Cuba.

Matanzas, ce 5 janvier 1859.

Le 3 janvier, avant le jour, nous traversons la Havane pour aller prendre le chemin de fer de Matanzas. Les rucs sont complétement obscures :

dans certains quartiers il y a bien des réverbères, mais l'administration intelligente ne les fait allumer que les nuits de pleine lune.

À peine nous mettons-nous en marche, que le soleil se lève. Quel admirable spectacle! Les palmiers gracieux, les cocotiers se détachent sur un ciel doré. D'abord les flammes du matin envahissent l'Orient, puis des langues de feu sortent de la fournaise; on dirait un arbre qui brûle; ainsi devait être le buisson dans lequel Jéhova apparut à Moïse. J'ai déjà peut-être trop fait de descriptions du matin ou du soir. Mais ce lever du soleil est vraiment hors ligne. Il y a quelques nuées blanches dans le ciel. Qu'on se figure donc la réunion de toutes les

splendeurs des tropiques avec l’inépuisable variété du ciel du Nord!

Nous marchons lentement. De temps en temps, nous apercevons ces misérables cabanes nommées ranchos. Elles sont construites en pisé, et couvertes de feuilles de palmiers. Nous voyons plus rarement les quartiers de nègres et les haciendas de colons, qui sont peintes en rouge, en bleu, ou en jaune.

En somme, le pays est plus plat et moins cultivé que je ne croyais. Une grande partie des vallées est occupée par ces fourrés de lianes appelés jurigles dans l'Inde, et ici, chapparal. Cependant, un peu avant d'arriver à Guymès, nous passons à travers une magnifique prairie, parsemée de cocotiers ct d'orangers, comme un parc anglais l’est de hètres ct de tilleuls. C’est une scène pastorale dans l’île de de Cuba. Mais ce ne sont pas là encore ces beaux gazons alpestres, que dans des jours plus heureux, j'admirais sur les penchants sauvages du Saint- Gothard.

La température est devenue plus supportable que ces jours derniers; et je suis tout disposé à me réconcilier avec le pays, malgré l’obsession d’un ennuyeux compagnon, dont nul expédient n'a pu me débarrasser.

En arrivant à Matanzas, j'ai le plaisir d'y retrouver le comte Alfred S.... et d’autres amis anglais. Nous essayons d’effrayer mon Allemand (qui n'est

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DE QUÉBEC A LIMA. 283 pas bon cavalier) par une description des précipices de la vallée d’Youmourri et par des récits à faire frémir sur la méchanceté des chevaux espagnols ; rnais c'est en vain; et le lendemain matin, nous enfourchons encore ensemble de petits étalons andalous.

L'aspect du vallon d'Youmourri, profond amphithéâtre qui s'ouvre immédiatement derrière Matan- ‘zas, ravit les yeux inaccoutumés à la splendeur de cette végétation méridionale; de tous côtés, des palmiers, des orangers, des haies de cactus, des bananiers, puis des lianes fleuries, autour desquelles voltigent des colibris et d’autres petits oiseaux au plumage brillant. Mais, à côté de ces plantes inconnues à nos climats, voici le genèêt, le genèêt que j'ai partout retrouvé, le genêt des tourbières d'Irlande, que j'ai déjà salué d’un regard d'amour près des cascatelles de Tivoli, comme sur les rochers des Orcades.

Après avoir traversé toute la vallée, nous montons sur un coteau d'où, sans cesser de la contempler à nos pieds, nous apercevons, de l’autre côté, tout le golfe de Matanzas, et plus loin les pics élevés de l’intérieur de Cuba. Ce point de vue peut presque rivaliser avec celui que l’on découvre à michemin, entre Castellamare et Amalfi, mais nous n'avons ici ni Vésuve, ni temples de Sérapis et de Diane, ni souvenirs.

Un pauvre rancho s'élève tout auprès. Une jeune fille brune, tenant entre ses lèvres une fleur rouge, nous donne à boire avec autant de grâce que Rachel jadis à Éléazar, le chamelier d’'Abraham.

Dans l’après-midi, nous allons visiter une plantation à sucre. L'accueil hospitalier que nous recevons ‘nous cause d'autant plus de plaisir, que nous

n’y sommes plus accoutumés. Les propriétaires sont

d'anciens colons de Saint-Domingue, et leurs terres étaient voisines de celles que possédait jadis notre famille. Nous nous oublions dans de longues causcries, et c’est par un admirable clair de lune que nous regagnons Matanzas, à travers une forêt embaumée.

Nous avons passé toute la matinée sur la plage, à chercher, comme de vrais enfants, de ces beaux coquillages qu’on voit dans les musées en Europe. De grands vautours voletaient près de nous, et nous aurions pu facilement les blesser à coups de picrre. Ce sont eux seuls qui débarrassent les rues de toutes les immondices, déposées là par l'incurie d’une population malpropre. Aussi ces vidangeurs ailés sont très-appréciés, et sous les peines les plus sévères, la police reconnaissante défend de les molester. Aussi semblent-ils comprendre leurs immunités, et ne sont presque pas plus sauvages que des oies ou des dindons.

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‘Nous comptions retourner par mer à la Havane: mais le bateau à vapeur ne passant pas,noussommes obligés de reprendre le chemin de fer.

La Havane, 9 janvier 1859.

Nous sommes revenus à la Havane à temps pour assister à la fête des nègres. Cette journée singulière, qui a quelque ressemblance avec celle des Saturnales de Rome, a lieu tous les ans, à l'Épipha-

nie. Dès le matin, les noirs sont entièrement libres. Ils se rassemblent par bandes, se déguisent, et, musiciens en tête, vont souhaiter la bonne annéc et demander des pourboire aux personnes notables et aux amis de leurs maîtres. C’est en général par tribus africaines qu’ils se réunissent. Ils chantent alors des hymnes dans la langue du Soudan; ct c'est avec émotion que l’on écoute ces chants de guerre, les mêmes peut-être qui résonnent dans les palais du roi de Dahomey, pendant ses terribles sacrifices, ou dans les montagnes du Fouta- Djallion. À huit heures du soir, on tire deux coups de canon. C’est le signal qui annonce que la fête est finie, et les esclaves rentrent paisiblement

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dans leurs quarticrs. Les nègres ne profiteront-ils pas quelque jour de cette saturnale, pour se lever en masse? Je ne jurerais pas le contraire, et j'ai mème remarqué que les troupes espagnoles avaient été sous les armes toute la journée. Mais je dois ajouter que les nègres paraissent plus heureux ici que dans le sud des États-Unis; ils n’y sont pas traités avec cet impitoyable mépris que les Anglo- Saxons ont pour les races inférieures : si les Espagnols de Cuba ont dégénéré, ils se sont au moins adoucis et amollis.

Le reste de mon séjour à la Havane se passe entre des courses à la poste, pour obtenir mes lettres, et d’autres au palais du gouvernement, pour obtenir mon passe-port.

Rien, non, rien au monde ne peut égaler la négligence et la stupidité de l'administration de la poste à la Havane : une inepte routine y règne en souveraine. Au lieu de classer par ordre alphabétique, les lettres adressées à la poste restante, comme dans tous les pays civilisés, on les met, une à une, dans des cases numérotées (il y en a des milliers) : après cela, on affiche une liste de toutes les lettres suivies de leur numéro, en écorchant, bien entendu, tous les noms étrangers. De cette manière, il v a plus de peine, plus d’embarras ; aussi les employés se décident-ils tard et difficilement à faire ce grand travail. Nos lettres arrivées le

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30 décembre, ne sont pas affichées le 6 janvier! On ne me répond que par des insolences, lorsque je vais déranger de leur sommeil ces messieurs de la poste, et ce n’est que grâce à M. de Ratti-Menton que j'obtiens une partie de mon courrier, au bout de huit jours d'attente.

C'est aussi grâce à M. le consul général, que l’on m'’accorde mon passe-port, au bout d’une journée seulement. Il est vrai que j'ai à payer cette diligence une soixantaine de francs. La Havane est donc en mème temps l'endroit le plus cher et le plus désagréable du monde, et malheur aux voyageurs qui s’y laissent entraîner par des descriptions écrites après des années, quand on ne se souvient déjà plus que du pittoresque et de la nature éblouissante des tropiques.

La seule chose qui pourrait changer et relever la Havane, ce serait l’annexion de l’ile de Cuba aux États-Unis, et, quoique je ne sois nullement partisan de la politique flibustière à laquelle la France et l'Angleterre s'opposent, je ne peux pas m'empêcher de penser que l’occupation américaine, par suite d’une convention libre entre les deux puissances, serait un grand avantage pour la civilisation, et un plus grand encore, subsidiairement, pour ceux qui voyagent.

: Quoi qu’il en soit, il me restera de l'ile de Cuba un détestable souvenir. Je m’embarque demain

pour l’isthme, avec l'espoir de ne jamais être condamné à revenir à la Havane, et en souhaitant de tout mon cœur à ses habitants paresseux, insolents,

et quelque peu escrocs, d'aller... au ciel.

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