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LIMA

En rade de Panama, sur le bateau à vapeur Bolivia, samedi, 15 janvier 1859.

Dans l'après-midi du 9 janvier, nous sortons du port de la Havane. A peine avions-nous dépassé le château du Moro, que les vagues courtes et dangereuses du golfe du Mexique, soulevées par un effroyable vent du nord, viennent prendre le Granada par le flanc. La violence du roulis est telle, qu’il faut aller se blottir dans sa cajute; mais le sommeil est impossible : outre le mal de mer qui

règne en souverain, la malpropreté du vaisseau dé-

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passe toute description, les cancrelats y fourmillent; de gros rats velus passent sur votre corps; enfin, c’est une arche de Noë pour tous les insectes et tous les animaux dégoûtants. Les nuits suivantes, chassés des cabines par la saleté, par la chaleur, nous essayons de dormir sur le pont; mais, longtemps avant le jour, nous sommes dérangés par les matelots, qui jettent des seaux d’eau autour de nous. Nous ne pouvons nous empêcher de penser que si le capitaine s’occupait un peu moins du pont et un peu plus des cabines, il n’y aurait pas de mal.

Vingt-quatre heures après notre départ de la Havane, nous apercevons le cap San-Antonio, extrémité occidentale de l’île de Cuba. C'est une pointe assez basse, sur laquelle le gouvernement espagnol a fait construire un phare. Tout auprès, sont les carcasses de deux vaisseaux négriers qui se sont jctés à la côte, pour éviter les navires de guerre anglais. Ils ont pu débarquer leur marchandise et la détailler, en payant une somme ronde aux fonctionnaires corrompus.

Dans la matinée du 13 janvier, nous longeons de fort près les rivages de l’île de la Providence, rocher isolé sur la mer des Caraïbes, autrefois l’un des repaires favoris de ces flibustiers, dont les histoires bizarres passionnèrent mon enfance. Oui, ce sont bien là les scènes que je rêvais! les anses sablonneuses où débarquaient les canots; au delà de

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leurs franges dorées, les bois d'arbres tropicaux, où il fallait errer longtemps avant de rencontrer le Cacique à la tête couverte de plumes brillantes; puis, plus loin, les pitons, couverts d’une végétation et d’une flore vigoureuses, s’enfonçant dans l’implacable ciel bleu! Et cependant, combien elles

. diffèrent de celles que j'avais en ce temps-là sous les yeux, de ces côtes occidentales de l'Irlande, dentelées par les fureurs de l'Atlantique; de ces | montagnes rocheuses, de ces bruyères, de ces cou- | chers de soleil nuageux, qui enflammaicnt l’imagi-

: nation mâle des vieux bardes du Connemara!

Enfin, le 14 nous apercevons les sommets volca-

. niques de l’isthme de Panama; nous passons devant

: le vieux fort de Chagres, dont la rade trop exposée

: est maintenant abandonnée ; avant le milieu du } jour, nous venons nous amarrer aux quais en bois

} d'Aspinwall.

Aspinwall est un trou infâme, peuplé de nègres

; insolents et de Yankees voleurs. Il se nommait D autrefois Colon, mais il a été débaptisé par les

} Américains. Il doit son importance à son bon port,

| qui l’a fait choisir pour l’embarcadère du che-

min de fer de Panama. Le climat est très-dange-

| reux, cependant il n’y a pas de fièvre jaune en ce | moment.

Peu de temps après nous, le navire l'Illinois arrive de New-York, avec les malles de la Californie,

et plus de 500 passagers, la plupart pauvres, et allant chercher fortune dans la terre de l’or. Il règne dans Aspinwall un mouvement énorme , et

je dois ajouter un grand désordre; d'autant plus que plusieurs Américains s’enivrent et sont disposés à se quereller. Aussi, ce n'est pas sans peine que nous trouvons moyen de nous placer dans le train qui part à trois heures.

La locomotive nous emporte à travers une magnifique forêt vierge, dont la beauté nouvelle nous repose et nous enchante. Un vent léger s’est élevé, les moustiques ne nous tourmentent pas; nous pouvons jouir à notre aise d’un aspect merveilleux dans le premier moment, quoique àla longue il devienne bien plus monotone que celui de nos forêts d'Europe. De tous côtés, des palmiers, des arbres inconnus, couverts de plantes parasites; des lianes, de grandes fleurs couleur pourpre ou orange, des troupes de perroquets et d’autres oiseaux étince-

Jants, volant de branche en branche, etc. Mais au dessous, des fourrés épais, un sol spongicux, 11! sain; quel courage ne fallut-il pas à Baiova pour pénétrer sans guide à travers ces solitudes!

Pendont q'elque temps, nous longeons les bords de lo riviïre de Chagres, et nous nous arrêtons devant quelques villages indiens, dont les habitants viennent nous vendre des bananes et des ananas;

puis, au moment où le soleil des tropiques va ra-

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pidement descendre dans une iner dorée, les vieilles murailles de Panama se dressent devant nous, sur une colline baignée par des ondes paisibles, qui viennent expirer sur la plage avec un léger murmure! C'est bien là l'océan Pacifique! Mais qu'ils sont loins, les temps de l’intrépide Vasco Nunez! qu'il est loin, le jour où ce noble chevalier entra ‘lans ces ondes pour en prendre possession, l'épée à la main, au nom du roi de Castille! L’ingratitude et le despotisme portèrent malheur à l'Espagne! Sur le théâtre même de sa gloire, Balboa monta sur l'échafaud des criminels. Mais aujourd’hui, les Espagnols dégénérés de Panama sont plus misérables que les descendants des Caciques qu’ils opprimèrent. L’Américain domine, et comme cela arrivera partout et toujours, la liberté individuelle a triomphé à la longue d’une population énervée par un joug qui se justifiait peut-être autrefois par sa splendeur et sa force.

Nous passons la nuit dans un hôtel français ; et ce matin nous nous embarquons sur le Bolivia ; c’est un des bateaux à vapeur de la ligne anglaise qui va de Panama à Valparaiso, en s’arrêtant à toutes les principales villes de la côte. Panama n’a pas de port. Les navires restent à l’ancre à 2 milles du rivage. Nous gagnons le vaisseau dans de petites chaloupes ; encore faut-il y être porté, jusqu’à une certaine distance, par des nègres à moitié nus. La

confusion, les cris, les gestes sont dignes de la murine de Naples.

En ce moment nous sommes encore à l'ancre.

Le bleu de la mer se marie à la verdure éclatante du rivage; des îles élevées surgissent de tous côtés du sein des flots ! Panama est vraiment beau comme un rêve; malheureusement, un désagrément que je partage avec plusieurs autres passagers, ne me donne pas une haute opinion du soin et de la probité de l’administration du chemin de fer de l'isthme.

À Aspinwall, on nous avait donné des jetons numérotés, comme sur toutes les lignes de chemin de fer aux États-Unis, et nous avions vu les jetons correspondants attachés à chacun de nos effets. Nous devions les retrouver de l’autre côté de l'isthme. À notre arrivée à Panama, lorsque nous présentâämes nos jetons, l’on nous annonça que les bagages ne devaient arriver que dans la nuit. Première surprise.

Le lendemain matin, quand nous arrivämes à la station, il n’y avait pas trace de nos colis, mais on croyait qu'ils avaient été expédiés par erreur à bord d’un autre bateau à vapeur, en partance pour la Californie. Ces maigres renseignements ne furent pas obtenus sans peine d'employés grossiers et indolents. Enfin, après beaucoup de pourparlers, on nous accorda un petit steamer, pour aller faire

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des recherches sur le vaisseau californien. Nous v retrouvâmes la plus grande partie de nos effets, sauf cinq ou six malles, dont l’une contenait plusieurs de mes lettres de recommandation, et mille francs en or. C'était une malle entourée de cercles de fer, bien faite, et fort lourde à cause du grand nombre de livres reliés qu’elle renfermait. Elle avait l'air de contenir de l'or. Chose singulière et qui nous donna à réfléchir : toutes les malles qui mänquaient étaient du même genre!

Nous espérions recevoir une indemnité, selon les règles des États-Unis. Quand nous en parlâmes, on nous rit au nez. À qui nous adresser? Le gouvernement du pays est sans force et sans volonté. On est livré au bon plaisir des employés de la compagnie, qui dévalisent les voyageurs de leur mieux. Et cependant, on paye assez cher le port de ses bagages, pour avoir au moins la sécurité.

Le prix du passage de l’isthme est de vingt-cinq piastres. Prix très-élevé, pour quelques heures de vapeur , mais excusable à cause du monopole, et quand on songe aux grandes sommes qu’il a fallu dépenser pour construire un chemin de fer à travers ces marécages et ces montagnes. On ne se plaindrait pas, si à cela ne venait s'ajouter une taxe de cinq cents pour chaque livre de bagage. La moindre alle revient ainsi à soixante ou quatre-vingts cents de transport. Ce tarif est d’autant plus perfide, qu'il

n’est pas annoncé d'avance. J'ai vu de pauvres ouvriers, partis de New-York presque sans ressources, obligés de payer en réalité plus que la valeur de leurs pauvres effets, qu’ils ne voulaient pas cependant abandonner, par un sentiment bien naturel.

Mais voici que nous nous mettons en marche.

Nous laissons à droite l’île de Taboga où se trouvent les magasins de la compagnie, et nous voguons sur les ondes brillantes, sans perdre de vue l’archipel des Perles et les montagnes de la terre ferfne. Des requins suivent le navire avec une rapidité incroyable; pas de poissons volants, mais des pingouins, grands oiseaux au plumage d’un gris sale, qui, peu farouches, viennent de temps en temps se reposer sur le pont.

Sur le steamer Bolivia, en sortant du golfe de Guayaquil, 21 janvier 1859.

Les premiers jours après notre départ de Panama, nous avons cruellement souffert de la chaleur. Impossible de dormir dans nos cajutes, et quoique le Bolivia soit proprement tenu, impossible aussi de se débarrasser des myriades d'insectes qui fourmil-

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lent dans ces climats. Le jour, le ciel était couvert de nuages, Car c'est une grande erreur que de croire que le ciel soit toujours bleu sous les tropiques. Au contraire, à mesure qu'on approche de la ligne, il devient nébuleux au milieu du jour; ce n’est que la nuit qu’il se dévoile : alors les étoiles brillent d’une manière éblouissante.

Le 18 janvier, nous passons sous l'équateur, sans aucune cérémonie et sans aucune émotion, et après avoir doublé les caps Pasado et San-Lorenzo, nous apercevons l'ile de la Plata.

Pizzarre resta longtemps dans cette île, à son second voyage, mais sa célébrité vient des trésors qui y ont été ensevelis, dit-on, par Drake et par les autres

flibustiers anglais, qui vinrent s’y établir après la prise de Panama. De temps en temps, des pêcheurs y trouvent dans le sable de vieux ducats espagnols; mais deux expéditions, formées dans le but de faire des fouilles, sont restées infructueuses, comme toutes les expéditions de ce genre, sauf toutefois celle de Monte-Cristo.

Le 19, nous passons à quelques centaines de mètres de la pointe Santa-Elena, dune sablonneuse en forme d’hameçon, qui a quelque analogie avec le cap trop vanté de Misène, et par une soirée paisible, nous entrons dans le golfe de Guayaquil.

Hier 20, à deux heures du matin, nous nous trouvions à l'embouchure du Guayaquil, mais en-

mur

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