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tourés de brume et de pluie, aussi avons-nous attendu le jour avant de le remonter.
Ce fleuve, dont les rives sont marécageuses et peu élevées, descend du lac Samborombon; il a quelque ressemblance avec le bas Mississipi, mais la végétation est différente. Ce sont des jungles impénétrables, des mangles dont les racines à moitié hors de terre forment des dômes comme ceux des arbres du Robinson Suisse; sur les bancs de boue laissés à découvert par la marée, se reposent d'énormes caimans, que nous tirons facilement, mais sans succès. Rien de plus repoussant que ces grands monstres, dont la quantité est si considérable, qu’on se demande comment ils se nourrissent. Nés dans la fange, vivant dans la fange, ils en ont la couleur et l’aspect malpropre.
En approchant de Guayaquil, nous apercevons les sommets neigeux de la Cordillère, mais le Chimborazo estencore voilé par des nuages. C’est la saison des pluies, la plus désagréable et la plus malsaine.
Il ya en ce moment une guerre entre le Pérou et l’Équateur; guerre absurde, qui a pour objet la possession d’un territoire, dont la population se compose de cinq ou six Indiens, et de plusieurs millions de moustiques et de crocodiles. Plusieurs vaisseaux de guerre péruviens bloquent le port de Guayaquil. Cela ne nous empêche pas de descendre à terre. La ville, dont presque toutes les maisons
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sont construites en pisé, est un véritable nid de scorpions et de tarentules. Cependant, son commerce est considérable et prendrait un grand essor, si l’on pouvait être industrieux avec un pareil climat. Les exportations consistent en bois d’ébène et de cèdre, en cuirs, en cacao, enfin en ces chapeaux tressés de roseaux, par les tribus indiennes du voisinage, et que nous connaissons si bien en Europe sous le nom de chapeaux de Panama.
Le travail qu'ils coûtent est prodigieux; sur les lieux mêmes, on les vend de quatre-vingts à cent francs, souvent beaucoup plus cher. Aussi cette coiffure ne me paraît pas convenir à l’Europe, où le goût ridicule du luxe et de la dépense, dans les vêtements d'homme, n’est pas développé comme chez les Espagnols. Et quant aux chapeaux de Panama de qualité médiocre, ils sont infiniraent moins jolis que nos chapeaux de paille ordinaires.
Après avoir parcouru la ville et fait des emplettes de bananes et d’ananas, les meilleurs du monde, nous retournons à bord. La journée a été sombre, mais peu à peu le nord-est s’éclaircit; à une ondée violente succède l’azur brillant du midi. Un dôme éblouissant de blancheur paraît au-dessus des nuages qui rampent encore au bas du ciel : c’est le Chimborazo! le roi des sommets d'Amérique! Plus près de nous, sont les pics neigeux des Andes; mais cette cloche gigantesque domine tout, et l’on se
demande d’abord si c’est une illusion d'optique, ou la réalité?
Nous redescendons lentement le fleuve : le soleil couchant remplit l’ouest de mille couleurs, tandis qu’à l’orient son reflet couronne de roses le pic étincelant. Puis la lune se lève, une pleine lune des tropiques ; à la pâle clarté de la reine des nuits, le Chimborazo paraît encore plus merveilleux, peutêtre. Le grand fantôme glacé du premier des Incas semble nous regarder des limites du ciel! Quelle influence ces merveilles ne devaient-elles pas avoir sur les antiques races? Le grand Huayna-Capac quitta son royaume héréditaire pour venir demeurer à Quito. Atahualpa avait l’âme plus vigoureusement trempée que son frère! Quant au conquérant Castillan, ses yeux ne se repaissaient pas de ces spectacles ; dans son orgueil grave, il n’était ému que par l’amour de sa religion et par la soif de l'or!
Ce matin, lorsque nous montons sur le pont, nous avons déjà perdu de vue les hautes montagnes, qu’il est rare en effet de voir aussi distinctement en cette saison.
Nous laissons à notre gauche, sur la côte Péruvienne, Tumbez, ce port que Pizzarre visita à son troisième voyage, et où il apprit la splendeur et la richesse de l'empire des Incas; à notre droite s'étend l’île de Pussa où fut massacré Valverde, premier évèque de Cuzco, ce franciscain sanguinaire,
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qui avait suivi Pizzarre dans tous ses combats, et qui s’en retournait en Espagne après l'assassinat de son chef (1541). Dans ces jours troublés, la parole de l'Évangile recevait une application trop fréquente, et ceux qui frappaient avec le glaive périssaient souvent par le glaive.
L'ile de Pussa est maintenant déserte; mais au seizième siècle elle était habitée par une population idolâtre, belliqueuse et insoumise, qu’on n’avait jamais pu assujettir au sceptre des fils du Soleil.
Autour de Tumbez il y a encore quelque végétation, grâce au Tumbez, qui se jette aussi dans la baie de Guayaquil; mais bientôt après, l’aridité commence. Immédiatement derrière une grève assez étroite s'étagent des falaises, puis des collines, enfin des montagnes assez élevées. Nous distinguons parfaitement la gradation." Mais falaises, collines et montagnes, sont de sable, et paraissent si meubles, si privées du lien des herbes et des lianes, qu'on ne conçoit pas que les ouragans n’en changent pas continuellement la forme.
Sauf à l'embouchure de quelques rivières, toute la côte du Pérou présente le mème aspect. C’est le pays de la sécheresse et de la stérilité. Ce ne sont que déserts sablonneux, Cordillères, séparées d’autres Cordillères par d’étroites vallées. Il est vrai, ces vallées, où les voluptueux Incas construisaient leurs palais et leurs temples, sont des lieux en-
chantés, des retraites délicieuses, où les poëtes voudraient s'enfuir, avec celle qu’ils chantent!
Sur les côtes du Pérou, 23 janvier 1850.
Nous avons relâché à Payta, à Lambayèque, et à Huanchaco ; nous espérons être au Callao demain, dans l’après-midi. À mesure que nous nous éloignons de l'équateur, le ciel devient plus limpide ; la nuit, nous restons longtemps sur le pont, à contempler les constellations de l'hémisphère austral, la Croix du Sud surtout, qui, quoique moins brillante que d’autres, ne put mânquer de frapper les premiers voyageurs catholiques transportés loin des rivages, loin des cieux même de leur patrie.
Payta est une misérable petite ville (où de mémoire d'homme il n’a plu); mais sa rade est bien abritée; à Lambayèque et à Huanchaco, au contraire, il n'existe pour ainsi dire pas de port. Tout le long de cette côte, le ressac est si épouvantable qu'aucune chaloupe ne pourrait y résister. Les navires restent donc à l’ancre au large, et tout le trafic se fait à l’aide de grands radeaux que lon nomme balsas, déjà connus du temps des
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Incas, quoiqu'il n’y eût pas alors de commerce maritime.
Ces balsus sont construites avec les troncs d’un arbre du pays, presque aussi léger que du liége. Elles sont assez dangereuses, lorsqu'on y entasse un grand nombre de personnes sur des ballots de marchandises; et encore tout dernièrement, plus de 20 hommes ont péri ainsi, en débarquant, à Lambayèque.
Hier soir nous avons passé devant l’île Maccabee, dépôt de guano, infiniment plus petite, mais beaucoup plus curieuse que les îles Chincha; car n’ayant pas été exploitée, elle est encore occupée par les oiseaux.
Nous nous en approchâmes un peu avant le coucher du soleil. Déjà un grand nombre de volatiles étaient couchés; d’autres bandes se dirigeaient vers le rocher, de tous les points cardinaux. Les nouveaux venus ne se dispersaienit pas; mais, avec un instinct singulier ils se plaçaient en lignes serrées autour des premiers arrivés; aussi la gent ailée formait-elle, pour ainsi dire, des dessins circulaires et animés, autour du cône de l’île, dont la forme a quelque ressemblance avec un chapeau de feutre.
Le capitaine, par galanterie pour Mine N***, femme d’un des directeurs de la compagnie qui se trouvait à bord, donna l’ordre de tirer un coup de
canon, malgré les règlements péruviens qui défendent, sous des peines sévères, de troubler les oiseaüx à guano dans l'exercice de leurs fonctions digestives.
A ce bruit si inusité, des mvriades d'oiseaux s’'envolèrent, des phoques sautèrent dans les flots, ainsi que d'énormes lions de mer, que je croyais ne pouvoir rencontrer que dans le détroit de Magellan et l'archipel de Chiloëé. La poussière dorée du guano, et je dois ajouter, son .odeur infecte remplirent l'air. Tous les oiseaux marins étaient représentés dans cette masse, depuis les canards sauvages ct les mouettes, jusqu'aux énormes pélicans. Mais rien ne peut donner une idée de leur nombre infini. Je n’exagère pas en disant que les nuages emplumés nous firent perdre de vue le disque déjà incliné du soleil. Quand on à assisté à un pareil spectacle, on ne s'étonne plus de l’accumulation énorme de guano ; ce qui étonne, au contraire, c’est qu'elle ne soit pas plus considérable.
A l'approche de l’homme, les oiseaux vont chercher un autre dortoir. C’est ainsi qu’ils ont déserté un îlot qui s’élève à l'entrée du port d’Islay. Cependant, au moment de la pêche, ils s’y réunissent en assez grand nombre pour que, avec la fiente recucillie sur le rocher, le curé de la ville se fasse un fort bon revenu reluqué par les révolutionnaires. C'est du reste son principal salaire.
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Beaucoup de passagers péruviens sont montés sur le bateau à vapeur, à Payta et à Lambayèque: étendus sur l’entre-pont, ils sont exposés le jour aux ardeurs du soleil et de la machine, et la nuit à des rosées malsaines. Ils ne paraissent pas malheureux, cependant. Ils se font une sorte de tente avec de grands parapluies et des couvertures; ils jouent aux cartes, chantent ou dévorent des régimes de bananes, et des ananas fort appétissants. Leurs costumes n'ont décidément rien d’européen; mais qu'il faut aller loin, aujourd’hui, pour trouver de la couleur locale, en fait d’habillement! Les hommes ont des ponchos (nommés seropes au Mexique), à couleurs vives. Cette espèce de manteau court, où l’on passe la tête, laisse les bras dégagés, garantit de la pluie, et doit être très-commode pour monter à cheval. Les femmes portent pour vêtement presque unique des chemises richement brodées. Il y a sur l’entre-pont deux Indiennes d’allures fort galantes, qui, à moitié nues, le front bas, la gorge luxuriante, pourraient poser pour Messaline, ou pour Catherine la Grande.
Même les passagers de première classe ne manquent pas d'originalité, et nous donnent une assez singulière idée de la modestie et des manières civilisées du Pérou. On a su de tout temps que les Espagnols ne se font pas prier pour annoncer bruyamment s'ils ont bien dîné; témoin une cer-
taine histoire du maréchal de Bassompierre. Mais il est une certaine habitude péruvienne dont vraiment je n'avais jamais entendu parler. Il est un peu embarrassant de la décrire. Mais pourquoi la tairais-je? ne faut-il pas raconter, quels qu'ils soient, les usages et les mœurs ? quel serait sans cela l’intérèt des voyages? Le fait est qu’au Pérou, le pot de chambre est arrivé à la hauteur d’une institution nationale. On se mettrait plutôt en route sans malle, que sans cet ustensile précieux. Les personnes riches les font faire en argent. Mais, hélas! la vieille aristocratie est sur son déclin, et la faïence domine aujourd’hui. Les dames surtout les étalent avec une complaisance infinie ; il est vrai qu'ils servent aussi quelquefois de meuble de toilette. On voit arriver une brillante señora ; elle tient quelque chose à la main : c’est sans doute un bouquet de fleurs, ou un mouchoir de dentelle; non, c’est son vase de nuit! Encore si elles se dispensaient de s’en servir publiquement! Mais elles pensent probablement, avec quelques cyniques, que les choses naturelles ne sont pasindécentes.
Ce soir, nous pouvons parfaitement compter jusqu’à quatre chaînes différentes de montagnes; les dernières sont immenses et paraissent couvertes de neige. Depuis Panama, j'ai eu la bonne fortune de faire route avec des compagnons aimables et bienveillants. Je ne citerai que M. Patrick Gibson,
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négociant écossais établi à Islay, qui me donne de précieux renseignements sur le pays, et m'offre de me faciliter le voyage de Cusco ; ce qui malheureusement ne m'est pas possible. J'espère que ces lignes lui arriveront, faible témoignage de reconnaissance et d'amitié.
Quant aux bateaux à vapeur de la compagnie anglaise du Pacifique, ils se recommandent surtout par la politesse et la bonne grâce de leurs officiers. Mais la cherté de leurs tarifs passe tout ce qu’on peut imaginer. Cinq cents francs, pour les quatre jours qui séparent Panama de Guñyaquil! De plus, tout est organisé pour les gens riches; et les passagers de seconde classe, qui payent aussi cher que ceux de première classe payeraient sur les meilleurs bâtiments de l'Atlantique, sont vraiment traités comme des chiens. Malgré la chaleur et la malpropreté, je suis souvent descendu dansleur salle, pour m'en assurer par mes propres yeux. La célèbre et regrettée voyageuse, Mme Ida Pfeiffer, a eu bien raison de s'élever contre cette conduite, qui est aussi celle de la Compagnie de la mer des Indes (Péninsulaire et Orientale). |
Même les passagers de première classe sont servis, pour certaines choses, avec une singulière parcimonie. Ainsi, il n’y a jamais abondance de fruits, quoiqu'’ils soient à très-bon marché, et que ce soitune vraie nécessité de la vie, dans ces climats brülants.
Nous avons à bord une escouade d'ouvriers américains qui, payant le même prix, s’asseoient à la même table que nous, à la vertueuse indignation des dames anglaises, qui font entendre force shocking ! Ils ont assurément un goût fâcheux pour les aliments indigestes; mais, somme toute, ils se conduisent bien ; ils n’ont pas l’insolence hargneuse des populations qui veulent singer l'égalité, et ils paraissent de véritables Olympiens, quand on les compare aux populations abâtardies que nous visitons.
Lima, 29 janvier 1859.
En entrant dans la rade du Callao, nous apercevons deux frégates françaises. Un moment, nous espérons que l’une d'elle sera l’Audacieuse, qui revient en Europe avec l'ambassade de Chine. Mais le bonheur d’une telle rencontre ne nous est pas accordé.
Nous trouvons les douaniers péruviens très-complaisantis, el nous montons bientôt dans le chemin de fer, pour traverser la plaine de quelques lieues de large, qui sépare Lima de la mer. Cette campagne aride, ces routes sablonneuses, couvertes
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d’ânes et de mulets, ces figuiers poudreux rappellent involontairement les scènes de la Bible; quelques puits rares, où les femmes viennent de trèsloin, font songer à celui où le Sauveur rencontra la Samaritaine.
Il est déjà tard lorsque nous arrivons à la ville, et déjà, au premier abord, elle nous semble la plus curieuse de toutes celles que le sort nous a permis de visiter. Une connaissance plus intime avec Lima n’a pas démenti cette impression soudaine.
Le premier soir,.un coucher de soleil, fleur-depêcher, remplit le ciel. Tout est d’un rose merveilleux, jusqu'aux campanilles des cloîtres, jusqu'aux montagnes voisines. Après diner, nous allons nous promener sur le pont du torrent Rimac, qui divise la ville en deux parties inégales. Quoique l’on soit ici au milieu de l'été, l’air est frais, et l’on peut jouir du spectacle enchanteur des myriades d'étoiles, qui brillent d’un éclat inconnu à nos pâles climats.
L'hôtel Morin, où nous sommes descendus, est excellent. Il est tenu par des Français, et contraste de la manière la plus avantageuse avec les infâmes taudis de la Havane. :
Le lendemain, à la pointe du jour, nous sommes debout, pour profiter des heures de la matinée, qui sont délicieuses. Nous sortons sur la grande place, dont l’un des côtés est occupé par le palais du gou-
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vernemnent, un autre par la cathédrale. Au centre est une fontaine, où viennent s’approvisionner tous les porteurs d’eau de la ville; et tout autour, des calés en plein air, où les Limainiens, dès cette heure matinale, consomment des granits et de délicieuses boissons glacées, qui feraient honte à nos orgeals, à nos limonades si détestables et si chères. Un peu plus loin, se trouve le marché, où sont étalés les fruits un peu trop vantés des tropiques. Les mangos à la chair jaune et molle, au goût bitumineux, les fruits du cactus; les pultas ou avocate qui ressemblent à du beurre végétal et se mangent avec du poivre et du sel; les grenadillos, les popayos, produits incestueux du melon d’eau et de la citrouille, etc. Ce qui frappe le plus nos regards, ce sont des grappes de raisins magnifiques, vermeilles, exquises, dignes de la France. Le Pérou pourrait être un pays vinicole; déjà d’excellents vins ont été fabriqués chez M. Elias, l’un des plus grands propriétaires, et aussi l’un des hommes les plus éclairés du pays. ; Après avoir visité le marché, nous entrons dans la maison du gouvernement, construite par Pizzarre lui-même, et anciennement le palais des vice-rois espagnols. Sans être, en aucune façon, inquiétés par les factionnaires (le Président, du reste, habite sa maison particulière), nous pénétrons duns la salle même du conseil; et nous sommes assez éton-
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nés d'apercevoir, sous le fauteuil même du président, « cette institution du pays, » dont je n'ai déjà que trop parlé, peut-être. Ensuite, nous arrivons dans le jardin privé; il occupe le centre de ce vaste édifice, que son peu de hauteur (ainsi le veulent les tremblements de terre) empêche d’avoir une grande apparence.
Les Espagnols du seizième siècle avaient emprunté aux Arabes de Cordoue et de Grenade le goût de la retraite, et l’impénétrabilité de la vie de famille. Leurs habitations en témoignent. Rien de plus mystérieux que ce jardin, avec ses terrasses, ses grotles, ses fontaines, ses vieux figuiers, ses vignes centenaires! Rien ne fait plus rêver. Mais les Mendozas et les Guzman ne viennent plus se reposer sous ces ombrages; les Castillanes aux nobles visages, les filles de la génération d'Isabelle la Catholique, ne paraissent plus sur le bord de ces fontaines. Tout est désert, tout s’en va; les eaux sont taries, les terrasses sont crevassées, et le premier violent tremblement de terre fera tout tomber en ruines.
Dans l'après-midi, nous allôns aux bains situés à l'extrémité de l’Alameda, sous le pic aride nommé Cerro de San-Christobal, et qui est surmonté d’un calvaire. Nous nous y rendons en omnibus, innovation tt te récente, car il n’y a presque pas de voiture à Lima; toutes les courses se font à cheval, toutes les marchandises sont transportées sur des
ânes et des mulets, animaux qui, à dire vrai, sont
plus dangereux pour les piétons et barrent infiniment plus les rues, que tous les carrosses du monde.
L’Alameda, qui longe le Rimac, est une magnifique avenue, qui mérite bien son doux nom. Malheureusement, elle est maintenant abandonnée pour une nouvelle promenade qui manque d’arbres, mais qui est ornée, en revanche, de statues de second ordre, expédiées d'Europe. Quant aux bains de San-Christobal, ils se composent d’une grande piscine couverte, alimentée par une source qui sort des flancs de la montagne. Je donte que les eaux
du Gydnus, qui tuèrent Frédéric Barberousse, et qui’
. faillirent ravir Alexandre à ses triomphes, fussent plus froides. Toutefois, des centaines de Limainiens s'y baignent chaque jour, et nous nous trouvons très-bien d’avoir suivi leur exemple.
Les abords de San-Christobal fourmillent de scorpions, et si quelqu'un de mes lecteurs a jamais le plaisir d’y aller prendre un bain, je lui conseille de faire attention à ces dangereux petits animaux. J'aurais été piqué, si je n’avais pas eu la précaution de secouer ma bottine avant de la remettre.
Nous consacrons presque toute la journée du 26 à visiter les église. et les cloîtres de la ville. Lima peut être nommée, à juste titre, la cité des monastères. La plupart sont d’admirables monuments, sur-
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tout celui des Dominicains ; il est peuplé d’une foule d’hirondelles et de colombes que les habitants respectent, parce qu'elles sont consacrées à Santa- Rosa, la patronne de la ville. Mais ces vénérables édifices sont désertés, les moines en ont été chassés, leurs murs menacent ruine, leurs voûtes s’effondrent. Comme au palais du gouvernement, comme dans les campagnes, c’est partout le même aspect de décadence, de pauvreté et de mort, qui attriste les yeux au Pérou.
Ce pays, cependant, devrait être riche et prospère. Son climat, quoique je ne veuille pas le préconiser, n’est pas aussi énervant, aussi entièrement hostile à la race blanche, que bien d’autres climats des tropiques. Là où il y a de l’eau, son sol est fertile. Ses montagnes recèlent des mines inépuisables ; enfin, ses îles de guano, si importantes dans un siècle où l’agriculture occupe tous les esprits, lui donnent chaque année un magnifique revenu.
Mais la fureur, j'allais dire la folie des révolutions, s’est emparée du Pérou. Avec cela, nul patriotisme. Les présidents militaires distribuent les trésors à leurs camarades, et ne dépensent d'argent que pour l'armée, à l’aide de laquelle ils espèrent, mais en vain, se maintenir. Aucun travail d'utilité publique n’est entrepris; rien n’est mème entretenu. Les routes, superbes au temps des Incas, n'existent plus; l'irrigation, dont ces grands princes
s'occupaient avec tant de prévoyance et de sagesse, est entièrement négligée. En vérité, l'arrivée des Espagnols au Pérou a été un malheur pour la civilisation; mais, la chute de la monarchie arrivée, l'accession des révolutionnaires au pouvoir a mis le comble aux calamités du pays.
En outre, il n’y a plus de religion. Sans vouloir répéter tout ce que les résidents européens me racontent des mœurs incestueuses et des habitudes presque sauvages du peuple, il est clair que les lieux saints sont peu respectés et abandonnés, que les prêtres sont rares, et sans force. Et, quoiqu’en présence des soldats pouilleux qui souillent les boiseries de Saint-François, des voleurs qui errent sous les voûtes saintes du cloître des Dominicains, l’âme indignée soit presque tentée de regretter les fêtes étincelantes, et les graves inquisiteurs marchant vers l’auto-da-fé solennel; il faut l’avouer, le clergé doit en grande partie se reprocher cette décadence à lui-même. Notre divine religion montra au Pérou ses rigueurs et rarement sa mansuétude. Les Espagnols, inflexibles et féroces, lui imprimèrent un caractère de cruauté, qui ne lui appartint jamais. Les jésuites, qui là, comme partout ailleurs, avaient propagé l’agriculture, et s'étaient rendus les amis des populations indiennes, furent expulsés par la couronne jalouse. L’inquisition fit gémir Lima sous son joug. Les mœurs des couvents
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se relàchèrent ; le peuple, qu'on n'en traitait pas moins sévèrement, vit avec indignation et s'exagéra ces infractions à la morale, il fut heureux de s’affranch:r. Confondant l’homme avec le dogme, il est, encore aujourd’hui, haineux envers le clergé; il faudra de grands efforts et de grandes vertus pour ranimer le catholicisme sur les bords du Rimac.
Malgré ces inconvénients divers, le séjour de Lima serait encore agréable, mais une insécurité absolue y empoisonne tous les plaisirs.
La population de Lima, la plus mélangée de la terre, regorge de malfaiteurs. On y rencontre des Indiens, des Espagnols, des nègres, des Italiens ; et à ces habitants plus anciens sont venus s’ajouter des républicains rouges, des galériens anglais échappés d'Australie, enfin une colonie considérable de Chinois, ces hommes intelligents, mais antipathiques et laids, qui envahissent tout le littoral de l'océan Pacifique. Toutes ces races diverses s'unissent entre elles, sans le moindre scrupule. Il n’y a plus que des sangs mélés. Le président Castilla, élu pour la deuxième fois par ie suffrage universel en août 1858, est un peu bianc, un peu nègre, ettrès-Indien. Je doute qu'il y ait là vingt familles d’un sang entièrement espagnol.
Dans cette tour de Babel du dix-neuvième siècle, il ne se passe pas un jour sans crime. Plusieurs de ces assassinats ont pour cause la vengeance ou
le vol; mais à qui attribuer ces meurtres mystérieux qui terrifient la ville, et semblent n'avoir pour but que le plaisir de tuer? La clameur publique en accuse les Chinois. N’y aurait-il pas peutêtre des Indous à Lima? Les Thugs, ces sinistres adorateurs de Siva, dieu de la destruction, n’existeraient-ils pas au pied des Cordillères du Pérou, comme dans les marais de la Nerbudda, ou dans les bois du Bundelcund?
Quoi qu'il en soit, pendant notre séjour dans la ville des rois, l’attente journalière d’une révolution rendait les assassins encore plus hardis. Le jour même de notre arrivée, le propriétaire nous recommanda de ne pas nous éloigner de la place du Gouvernement après la tombée de la nuit. Ce ne fut donc pas sans difficultés que nous allâmes visiter les ruines de Pachacamac, situées à quelques lieues au sud de Lima.
Jusqu’à Chorillos, petite ville où se trouvent des bains de mer assez fréquentés à cette saison, malgré les requins, nous eûmes le chemin de fer; mais, arrivés là, il nous fallut prendre des chevaux pour traverser la plaine aride qui s'étend jusqu'aux ruines. |
Ces restes informes, qui ont quelque ressemblance avec les murailles cyclopéennes et pélagiques, n'ont rien de bien intéressant en eux-mêmes.
Mais le paysage qui les entoure est sauvage et
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mières que je contemple depuis que j'ai traversé l'Océan, transporte l'esprit loin des temps espagnols, loin mère des jours de Huayna-Capac et d'Atahualpa. Er iet, c’est ici que s'élevait le temple du dieu dont la religion précéda celle des Incas, de la divinité dont ces conquérants envahisseurs n'osèrent détruire entièrement le culte !. Quelle était cette divinité? N’était-ce pas celle qui représente les forces secrètes de la nature; celle qui précéda, chez les Hellènes, les déités plus modernes et plus corrompues de l’Olympe; celle qu'aux jours de la décadence les âmes effrénées, alliant, comme aujourd’hui, la débauche au panthéisme, voulurent retrouver au pied des autels mystérieux d’Isis ? Mais, pour sonder ces ténèbres, nous n'avons plus le fil d'Ariane de l’histoire, et les questions que la vue de Pachacamac soulève n’appartiennent plus au domaine de la science, mais à celui de l'imagination.
À peu de distance de Pachacamac, s'étendent quelques métairies, dont les propriétaires s'occupent de la culture du coton sur une assez grande échelle. Le coton a réussi; il est d’une bonne qualité, et deviendra sans doute dans la suite une des principales exportations du pays. Les Anglais, là comme partout ailleurs, encouragent beaucoup cette production du coton; ils craignent avec raison d’être