DEUXIÈME BATAILLON D'INFANTERIE LÉGÈRE D'AFRIQUE
Certificat d'' origine de blessure.
Nous, soussignés, Quesnel, Victor- François, numéro matricule 182, maréchal des logis à la première batterie du quatrième régiment d'artillerie, Maignac, Osmin, numéro matricule 9548, sergent fourrier, Rouffia, Eugène, numéro matricule 8725, sergent à la quatrième compagnie du deuxième bataillon d'infanterie légère d'Afrique, cerlifions qu'il est à notre connaissance personnelle, que le 5 février 1865, en se rendant à l'hacienda d'Aguilera, le Sieur Faucher de Saint-Maurice, Narcisse-Henri-Edouard, capitaine faisant stage au deuxième bataillon d'infanterie légère d'Afrique, a été atteint d'un éclat d'obus.
En foi de quoi, nous lui avons délivré le présent certificat.
Au camp d'Aguilera, ce 6 février 1865.
Premier témoin. Deuxième témoin, Troisième témoin,
Quesnel. O. Maignac E. Rouffia.
Nous, soussigné, médecin-major de première classe au deuxième bataillon d'infanterie légère d'Afrique, certifions avoir visité M. Faucher de Saint-Maurice, Narcisse-Henri-Edouard,
Comme c'est peut-être la première fois que l'histoire de la campagne de Oajaca est décrite au long, pour la rendre aussi complète que possible, il me faut analyser ici la partie du rapport officiel du maréchal qui résume les travaux du siège, faits sur la sierra, depuis le jour où je fus blessé.
Pendant que dans la plaine la ligne d'investissement se resserrait de jour en jour, et devenait une véritable ligne d'attaque, l'effort le plus considérable se portait sur les hauteurs contre les redoutes du Dominante.
Malgré les difficultés d'un terrain rocheux où les tranchées ne se creusaient qu'au prix d'un travail opiniâtre le premier et le deuxième Pansacola étaient couronnés dans la nuit du premier au deux février.
capitaine, et constaté sur le dos du pied, une contusion avec déchirure des téguments, qui a été occasionnée par un éclat d'obus, reçu en se rendant à l'hacienda d'Aguilera.
Hipp. Eychenne, D. m. p.
Le sous-intendant-militaîre,
Maugean.
Vu
Le chef de bataillon commandant,
E. COLONNA d'OrNANO.
(Sceau de V intendant militaire.)
De mes trois compagnons d'aventures, en cette nuit là, deux ont disparu des cadres de l'armée, MM. Quesnel et Rouffia. Le troisième a eu seul la chance dans cette grande loterie qui s'appelle la vie militaire, et aujourd'hui le fourrier Jacques- Alexandre Osmin Maignac est capitaine au 4ème zouave et chevalier de la lémon d'honneur.
Le trois, l'artillerie construisait trois batteries ; le quatre, ces batteries étaient armées, ouvraient, leur feu et favorisaient la marche de nos tranchées jusqu'au troisième Pansacola. Dans la nuit du cinq au six, nous nous établissions sur le cerro de la Lanterne ; la nuit suivante, l'artillerie y construisait une batterie de quatre pièces à deux cents mètres de la flèche du premier ouvrage ennemi. Dominés d'une hauteur de plus de soixante mètres, battus par une artillerie nombreuse, une mousqueterie incessante, et abrités seulement par une faible gabionnade, que le manque de terre empêchait de remplir, nos soldats ont donné sur cette position des preuves remarquables de bravoure ; fantassins, canonniers, sapeurs, tous ont rivalisé de zèle et de courage.
Les nuits du 6 au 7 et du 7 au 8 furent consacrées à cheminer péniblement sur l'étroite arête qui du cerro de la Lanterne, devait nous rapprocher du saillant des ouvrages ennemis. Le 8 au soir, nous étions à 150 mètres de ce saillant.
Dès trois heures du matin, ce jour là, le commandant me fit prévenir que s'il y avait possibilité pour moi de reprendre mon poste, de ne pas tarder à le faire, l'assaut devant se livrer au coup de canon du jour.
Une demi-heure après avoir reçu cette communication, j'avais rejoint le bataillon, et, couché à plat ventre au fond de la tranchée, nous n'attendions plus que le signal pour enlever la formidable forteresse de
l'église de Xochimilico, pendant que les quatre bataillons de la légion étrangère, s'emparaient des trois forts, le Dominante, la Soledad et le Zaragossa.
Une fois ces trois points importants entre nos mains, la ville restait sans défense, et l'ennemi était pris comme dans un traquenard.
Déjà une heure s'était écoulée dans cette position. Le temps s'envolait, ne laissant derrière lui qu'un silence solennel et terrible, pénétrant jusqu'à la moelle des os, lorsqu'un formidable cri de '' Vive l'Empereur ! ' ' retentit sur notre droite et un aide-de-camp du maréchal tout couvert de sueur et de poussière, passa en galoppant sur le front de notre ligne, nous montrant de la main le drapeau tricolore qui flottait sur le Dominante.
Porfirio Diaz ne s'était pas senti la force de tenir jusqu'au bout, sous nos baïonnettes.
A une heure du matin, il se présentait à un souslieutenant de zouaves, M. Jules Lebourg, commandant une de nos grand' gardes, le priant de le conduire au quartier-général du maréchal, (i) Là, il s'était rendu sans conditions, remettant entre ses mains, avec les clefs d'une ville dont le prix offrait plus de difficultés et de danger que celle de Puébla, le sort de sa population de 40,000 âmes, une garnison de 10,000 soldats, 19,000 fusils et carabines, 53 pièces de canon et la
(i) Jules Lebourg a été promu depuis capitaine au 3ème zouave et décoré de la légion d'honneur.
pacification assurée pour quelque temps des vastes départements de Oajaca et de Téhuantepec.
La journée s'employa à caserner les troupes dans Oajaca, à diriger immédiatement les prisonniers sur Puébla et à prévenir le pillage qui avait déjà commencé sur plusieurs points.
Quant à moi, je la passai à visiter la ville, et jamais je ne pourrai peindre les scènes de désolation qu'il m'a été donné d'entrevoir pendant les quelques heures que dura ma promenade.
Partout dans les rues ce n'était que ruines, décombres à moitié brûlés, barricades, créneaux, fossés, uniformes épars çà et là, fourreaux de baïonnettes, bidons défoncés et défroques abandonnées.
Pas un cri, pas une figure quelconque n'était là, pour rompre le silence de mort régnant dans la cité désolée ; et c'était quelque chose de si poignant à voir que je ne me sentis pas le courage d'aller jusqu'au bout, et je tournai bride au pied d'une barricade, de dessous le terre-plein de laquelle sortait une jambe de cadavre à moitié putrifiée.
En prenant le chemin qui conduisait au fort, je passai à côté d'un groupe de zouaves qui venaient de tuer à coups de baïonnettes un de nos déserteurs, trouvé déguisé en femme au fond d'une armoire.
Ce malheureux appartenait aux chasseurs d'Afrique, et n'était pas le seul qui se fût laissé prendre aux trompeuses promesses de l'ennemi. Une dizaine nous avaient quittés pendant la durée du siège. Tous
avaient été faits officiers et placés sous les ordres d'un ex-sergent-major du ler zouave, qui avait trahi son drapeau, le lendemain du jour où il avait été fait chevalier de la légion d'honneur. Nous ne pûmes mettre la main dessus, ils s'esquivèrent à temps, mais plus tard la plupart finirent par être passés par les armes.
Un des grands moyens employés par les Juaristes pour semer la trahison dans nos rangs, était de jeter sur les routes que nous parcourions, les discours que MM. Thiers, Jules Favre, Guéroult et Berryer avaient prononcés au Sénat, contre l'intervention française au Mexique.
J'ai moi-même, en ma possession, un de ces exemplaires en langue espagnole, sorti des presses de la Victoria, journal juariste publié à Oajaca, qui fut trouvé par le capitaine Cajard du bataillon, tout maculé de sang et roulé dans la plaie béante du crâne défoncé d'une de nos sentinelles avancées, assasinée par ces braves au milieu de la nuit ! L'éloquence et le génie sont des dons sublimes, devant lesquels toute âme bien née doit se courber, mais lorsqu'ils tournent leur prestige et leur puissance contre une chose sainte et sacrée — le drapeau de la patrie — ils deviennent des armes de sicaires et d'assassins.
Plus d'un pauvre malheureux a été condamné à mort et fusillé — là-bas — qui certainement ne nous avait pas fait tout le mal que nous ont attiré ces morceaux choisis de rhétorique.
CAMPAGNE ET SIEGE D'oAJACA. 53
A mesure que les chemins souterrains, les mines, les couvents fortifiés, les batteries sur les toits des maisons et les immenses moyens de défense que Porfirio Diaz avait accumulés se déroulaient sous mes yeux, il me paraissait impossible qu'il n'eût pas attendu notre assaut.
Pour arriver aux forts, il fallait traverser une ligne serrée de mines, de fougasses chargées de bombes, de pierres et de projectiles, dont l'explosion devait être produite à l'aide de fils conducteurs aboutissant au Dominante.
Jamais nous n'aurions pu franchir cette funèbre palissade sans y laisser au moins la moitié de notre monde, et bien qu'il y eût des mécontents que cette reddition inattendue avait forcés, pour le moment, de dire adieu à un nouveau galon ou à une décoration quelconque, à tout prendre, il était fort heureux que nous fussions parvenus à éviter la douloureuse effusion de sang que cela nous aurait coûté.
J'ai compté ainsi cinquante-deux cloches de couvents, méthamorphosées en machines infernales. Elles n'aboutissaient pas toutes au même conducteur, et pour tenter la bonne foi de nos soldats, on avait caché le fatal fil sous terre, ne laissant exposée à la vue du passant qu'une pièce d'argent qui y était soudée et semblait semée là par le hazard. Trois malheureux soldats de la légion étrangère se laissèrent prendre à ce cruel stratagème, et payèrent leur cupidité de la vie.
54 DE QTIEDEC A MEXICO.
MM. Vadon et Colin, officiers de zouaves, l'échappèrent belle aussi ; car le premier ayant eu besoin d'une corde pour sa tente, s'avisa de couper celle qui mettait en jeu la batterie galvanique du dépôt de poudre. Par un hazard providentiel, l'explosion n'eut pas lieu.
Le lendemain matin, à neuf heures, les joyeuses fanfares de nos trompettes et de nos clairons, annonçaient à la cathédrale de Oajaca, que ces vieux murs étaient de nouveau rouverts au culte, et un Te Deittii solennel, accompagné d'une salve de coups de canon, disait au vent de la vallée, que le doigt de Dieu sous le nom de la France, était passé par là, signant une nouvelle page de sa rayonnante histoire.
Au sortir de la messe, le maréchal Bazaine adressa aux troupes, rangées en bataille sur la place, son ordre du jour.
'' Nul doute, y disait-il, que nous eussions triomphé des nombreux obstacles qu'un ennemi rusé avait amoncelés sous nos pas. Nul doute que notre drapeau eût flotté triomphant sur ces remparts formidables. Mais cette victoire n'aurait été remportée qu'au prix du sang d'un grand nombre de braves officiers, sousothciers et soldats qui m'entourent maintenant. Je préfère leur dire à tous qu'ils ont fait leur devoir ; qu'ils se sont conduits en dignes fils de la France, et (|uc notre empereur, comme celui qui guide le Mexique vers ses nouvelles destinées, n'oubliera pas ceux c|ui sont venus de si loin, par amour du devoir et de l'ordre. Officiers, sous-officiers et soldats, tout en
CAMPACNK KT SIKOE D'oAJACA. 55
donnant une parole de regret au nombre de victimes trop grand encore, que la guerre a fauchées dans cette expédition, au nom de l'histoire et de l'empereur, je vous répète que vous avez bien mérité de la France reconnaissante."
Ces paroles furent bien accueillies par le corps d'armée, et curieusement écoutées par quelques craintifs habitants, rentrés en ville à leurs risques et périls, malgré une terrible proclamation répandue dans les districts avoisinants par Chato Diaz, assurant que les Français étaient des cannibales et des anthropophages, venus au Mexique pour se livrer plus librement à leur pas sioji pour les ragoûts (T enfants, (sic.)
Quelques officiers profitèrent du moment de répit que leur laissait le service peu pénible de garnison, pour s'adjoindre à une colonne scientifique, organisée sous la surveillance du colonel Doutrelaine, dans le but d'explorer les ruines célèbres de l'ancienne Mitla, située à vingt-cinq lieues de la ville.
Malheureusement, bien que désigné pour en faire partie, je ne pus quitter, un contre ordre me chargeant de la surveillance d'un dépôt d'armes et de munitions.
Des nombreuses curiosités que renferment les environs de Oajaca, je ne vis que le fameux arbre de Santa Maria del Tule, mieux connu dans le monde savant sous le nom d'arbre de Humbolt. Il a trentehuit verges de circonférence, et il fallut vingt chasseurs d'Afrique de notre escorte pour entourer son tronc de leurs bras étendus.
Pendant les douze jours que je restai dans Oajaca, l'ordre se rétablissait avec une rapidité inconcevable, et au bout d'une semaine, à voir les élégantes créoles se promener sur les places publiques, un étranger n'aurait jamais pu dire que cette ville venait de subir un siège de deux mois et demi, et dix jours de bombardement.
Les barricades et les ouvrages de fortification avaient disparu comme par enchantement : il n'y avait guère que les traces d'incendie pour attester le règne éphémère de l'anarchie et de la révolution.
Les habitants étaient tout-à-fait revenus de leur puérile terreur sur notre compte. On ne s'étonnait plus de nous voir déjeûnant et dînant comme le reste des mortels, et on trouvait aux zouaves une tournure de chrétien un peu leste et dégagée, il est vrai, mais on les savait bons enfants au fond, car déjà plus d'une patrouille les avait surpris, fraternisant le verre en mains avec l'ennemi de la veille.
La paix revenait au pas gymnastique, et le 19 février, nous reçûmes l'ordre de nous acheminer de nouveau sur Puébla, en laissant derrière nous comme garnison, trois bataillons de la légion étrangère, sous les ordres du lieutenant-colonel Carteret-Trécourt. (i)
Avant notre départ, le chef de bataillon M. le baron de Briand, nous donna un dîner d'adieu.
(i) Simon Hubert CavtereUTrécourt ; aujourd'hui commandeur de la légion d'honneur et général de brigade commandant la sub-division d'Orléansville.
CAMPAGNE ET SIEGE d'OAJACA. 57
Par un singulier hasard, mon voisin de table était M. de Montagnac de Chauvances, payeur en chef de notre corps d'armée, et frère de l'ancien commandant de la station navale française de Terreneuve, venu il y a quelques années à Québec, où je l'avais rencontré dans nos salons canadiens.
Le dessert nous surprit encore au Canada, et il ne tarissait pas en éloges sur l'hospitalité, l'esprit religieux et les mœurs toutes françaises de mes compatriotes. Lorsqu'en se levant, il porta un toast à mon pays, cet avant-garde de la France en Amérique, comme il l'appela, je ne répondis que quelques mots à ce témoignage sympathique donné à ma nationalité. Mon émotion prouva mieux que mes paroles, à ces rudes figures de soldats, combien le souvenir de la mère -patrie nous était encore cher.
Je ne devais plus revoir M. le baron de Briand car, dans la journée du 4 mars 1861, notre hôte, parti à minuit de Parras, état du Nuevo-Léon, pour faire une reconnaissance avec 152 hommes de la légion étrangère et 230 mexicains, la plupart volontaires, tombait au milieu du corps d'armée de Cortina, et se faisait massacrer sans pitié par un ennemi, qui ne connaissant pas même l'honneur de nom, ne saurait respecter le courage malheureux.
Dans cette nuit terrible, la légion étrangère renouvela à trois ans de distance devant l'hacienda de Santa Isabel le sublime sacrifice du Camerone.
Le baron de Briand, que j'ai connu intimement, a laissé derrière lui plusieurs manuscrits précieux sur la
tactique et l'histoire militaire, qui seront probablement publiés un jour.
Un officier fait prisonnier à ce massacre, et qui réussit à s'échapper écrivait au Constitutionnel, une correspondance dont voici le résumé :
— " Personne ne saurait décrire l'affreuse misère dans laquelle sont tenus les soixante-trois malheureux que les juaristes ont faits prisonniers au combat de Santa Isabel. A peine leur donne-t-on une misérable nourriture, leurs uniformes ne sont plus que des haillons, ils vont pieds nus, et sont menés à coups de crosse de fusil, comme un vil troupeau. Tout cela ne les a pas empêchés de tenir leur destinée entre leurs mains.
Un jour, un général mexicain les fit former en ligne de bataille, et là, leur annonça que s'ils voulaient prendre du service dans la république, ils seraient nourris, habillés et soldés libéralement. Sinon, qu'ils seraient fusillés dans les vingt-quatre heures. Tous refusèrent d'une seule voix, et ce courage héroïque fit une telle impression sur Cortina, qu'il donna l'ordre de les épargner. " —
Voilà les gens contre qui le hasard de la guerre nous forçait de nous mesurer.
Le 20 février à quatre heures du matin, nous nous remettions en route par le chemin d'Acatlan, escortant plus de deux cents fourgons du train, et tout notre matériel du siège, augmenté de celui que nous avions pris à Porfirio Diaz. En passant sur la grande place encore tout endormie de Oajaca, j'aperçus une
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petite lumière à la fenêtre d'un de mes amis les plus dévoués, le lieutenant Joseph-Eugène Cordier des grenadiers de la légion étrangère. Je ne sus résister au plaisir d'aller lui serrer la main, et j'étais loin de soupçonner que ce serait là le dernier quartd'heure de causerie que nous devions passer ensemble.
Atteint d'une maladie de foie, mon pauvre ami se sentit défaillir, et lors de son retour à Puebla s'endormit pour toujours, deux heures après avoir reçu son brevet si mérité de capitaine, loin de ses amis, sans même pouvoir confier ses dernières paroles aux autrichiens, entourant son lit de mort, et qui ne comprenaient pas le langage du moribond.
En quittant le Mexique, je suis allé voir la modeste croix qui indique la place où repose ce cœur si franc, si pieux et si loyal, entre un caporal de lanciers français et un sous-lieutenant de hulans serbes.
Là, sur cette tombe solitaire, je me suis demandé si le dévouement et l'abnégation ne menait qu'à l'abandon et à l'oubli des hommes ici-bas. A genoux sur cette fosse perdue, j'ai eu presque la pensée de Chateaubriand, et avec lui je me suis convaincu une fois de plus ''' qu'ainsi passe sur la terre " tout ce qui fut bon, vertueux, sensible ! Homme, " tu n'es qu'un songe rapide, qu'un rêve douloureux. " Tu n'existes que par le malheur ; tu n'es quelque " chose que par la tristesse de ton âme, et l'éternelle " mélancolie de ta pensée. "
6o DE QUEBEC A MEXICO.
Jusqu'au 22 février, il ne se passa rien d'important, mais nous mîmes quatre jours à faire franchir à nos fourgons les pentes escarpées de Las Minas. Par un miraculeux hasard, nous ne perdîmes que onze mulets et deux voitures dans ces horribles précipices.
Les étapes de Huiglio, de Nochistlan, San Juanito, Yanhuitlan, Tutla, Tamasulapa, Huajapam, Chila, Petlacingo, Acatlan, le Bouquéron, Santa Liés et Tepeji furent franchies successivement sans encombre. Bien que Chato Diaz fût dans ces parages et y commît des barbaries atroces, il n'osait pas nous attaquer, et notre marche se continua sans que nous eussions d'autre poudre à brûler, que sur de petites colombes grises et grasses comme des cailles, sur les faisans et les lièvres de la route. Comme les Mexicains ne mangent pas de ces derniers, ils foisonnaient par milliers — partout où poussait le palmier-nain — et mes camarades de popote, le capitaine Dubosq et le lieutenant Tamisey en faisaient journellement un massacre suffisant pour approvisionner non seulement notre table mais encore celle de tous nos sous-officiers.
Les églises de la plupart des villages que nous traversions, offraient de jolies sculptures en bois — art dans lequel les Espagnols ont longtemps excellé — et quelques tableaux de grands maîtres.
A Tepeji, j'ai vu une petite vierge de Murillo dont le curé avait — dans un jour de pieuse effervescence — percé la main pour y glisser une rose, et dans le sanctuaire de TIascalap, un Saint-Jérôme de
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l'école espagnole, sur les épaules duquel un capucin, amateur d'habits plus chauds, avait jeté un affreux barbouillage qui était censé représenter une soutane.
Dans les environs de Nochistlan, je fis acquisition pour la minime somme de quatre piastres, d'un tableau signé par le célèbre peintre espagnol, José Ribeira, mieux connu sous le nom de V Espagnole f. Cette toile, haute de huit pieds, large de quatre, représentait l'apôtre Saint Thomas, debout, drapé dans une toge rouge et tenant à la main une vieille bible qu'il lisait attentivement. Les pages de l'antique bouquin étaient ployêes ça et là, aux passages les plus aimés ou les plus saillants, et une seule ride habilement tracée par le maître, iradiant les teintes d'ivoire du front de Thomas, indiquait clairement qu'en ce moment le démon du doute s'attachait de nouveau au malheureux saint, qui n'avait pas l'air convaincu du tout et regardait d'un grand air d'incertitude et de finesse le verset en litige. La tête était vraiment magnifique et si depuis des siècles elle n'avait été enfouie au Mexique c'était à croire que Charles Blanc l'avait sous les yeux lorsque, décrivant la manière de l'Espagnolet, il disait dans son '' Histoire des peintres de toutes les écoles : ' '
— " Présenté par son père à Michel- Ange de Caravage, dont les leçons étaient si conformes au tempérament de l'Espagnolet, José Ribeira débuta dans l'atelier de ce terrible maître par étudier des têtes d'apôtres, des demi-figures de vieillards, et déjà il se plaisait à les peindre marquées de tous les signes
de la caducité ; il écrivait chaque muscle avec une précision affectée, mais étonnante : il accusait à plaisir la dureté et le poli des os, la présence des tendons, la moindre cicatrice de quelque ancienne blessure, et les phalanges des doigts de la main avec leurs rides les plus profondes — rides de marbre, comme les appelait un jour le sculpteur David — telles que les creuse la vie, non pas dans les carnations molles et tombantes, mais dans ces peaux fermes, épaisses et basanées dont se recouvre un corps robuste qui lutte encore contre la dernière décrépitude. "
Si cette tête fine, goguenarde, jaunie par le jeûne, l'étude et les ans, était bien de Ribeira, les draperies et la toge, avaient été faites par un de ses élèves, peut-être par Giovanni Do qui, d'après Charles Blanc " sut imiter son maître de façon à tromper l'œil le plus exercé. ' ' Quelques mois après, gêné par mes cantines, pauvre d'espace et de moyen de transports, je fus forcé de semer, comme bien d'autres clio.ies, mon Saint Thomas derrière moi. J'en fis cadeau au directeur de la télégraphie mexicaine, M. Kiefer, qui m'assura que ce tableau ne serait pas dépareillé dans les belles collections d'Europe.
Ce don parut ne plaire que médiocrement à M. Witmer, vieux réître du moyen-âge tombé, je ne sais trop comment, parmi les Zéphirs, et qui me servait de domestique. En effet chaque matin en se livrant à la grave occupation de brosser mon dolman, il ne pouvait plus me marmotter dans son patois polyglotte que ce brave saint avait
CAMPAGNE ET SIEGE d'oAJACA. 63
voyagé sur ses épaules l'espace de cent huit lieues. Cela lui avait permis de compter toujours, en compagnie des doudous du génie de la Martinique, parmi les traînards de l' arrière-garde, à tel point qu'en apercevant au loin, sa silhouette barbue et poussiéreuse, les soldats de la colonne avaient l'habitude de dire :
— Voilà le Saint-Thomas du p'tit capitaine qui arrive ; personne ne manque à l'appel.
Le 14 mars, nous arrivions sans encombre à Amozoc, village situé à deux lieues de Puébla.
Là, l'ordre de traverser la ville sans nous y arrêter, nous attendait : on craignait un conflit entre nos troupes et la garnison autrichienne.
Six jours plus tard nous faisions notre entrée triomphale dans les rues de Mexico, au bruit des fanfares de la musique de la garde impériale belge, venue à notre rencontre, et au milieu des acclamations de la foule nous saluant des cris ;
'■^ — Vive Maximilien ! Vive Napoléon ! Vive le maréchal Bazaîne. "
A quatre heures de l'après-midi, notre glorieuse et pénible campagne se terminait joyeusement au château de Chapultepec, chez l'empereur qui avait invité bon nombre d'officiers revenus d'Oajaca.
Entre le choc de deux verres j'entendis mon voisin de table, M. le capitaine Kermarec — cet officier d'artillerie devait partir à quelques jours de là pour
prendre la commandance supérieure de la Vera-Cruz — répondre en clignant finement de l'œil à l'un de ces curieux qui veulent tout savoir, et s'enquérait du prix qu'avait pu coûter le voyage — aller et retour — d'une de nos bombes à travers les longs réseaux de la Sierra-Madre :
— Mon cher, relisez le livre du maréchal de Saxe ; il vous apprendra cette série d'axiomes que doivent savoir sur le bout de leurs doigts tous ceux qui s'occupent de l'art indispensable — paraît-il — de tuer son semblable :
^' — Pour bien faire la guerre il ne faut que trois choses : i° de l'argent ; 2° de l'argent ; 3° de l'argent. "
LES CORPS EXPÉDITIONNAIRES DU MEXIQUE. (l)
La bravoure et l'intrépidité. — Les morts d'hier et les morts d'aujourd'hui. — Le corps expéditionnaire. — Son service. — Un secret. — Esprit d'émulation. — Anglais et Français. — Dans un banc de neige, — Le crucifix et le sabre. — Deux voisins normands. — Le soldat d'Afrique et le troupier de France. — 'Les zouaves. — Les bouchers bleus. — Turcos et tirailleurs algériens. — Les bohèmes du drapeau. — Les
Zéphirs. — Le chasseur de Vincennes L'école du Mexique.
— Tringlot. — Lacontreguérille Dupin. — Les égyptiens. — Le contingent autrichien. — L'enseigne de Sadovva. — La garde impériale belge. — Troupes mexicaines, — Les volontaires du cordeau. — Las soldaderas. — La cour martiale.
Un loustic faisait un jour la remarque que tout bon Français naissait dans un fusil et mourait dans un canon. Je ne sais si Napoléon 1er avait eu vent de
(i) Pour nous autres, Canadiens-Français, qui aimons à connaître tout ce qui touche à la mère-patrie et principalement à sa personnification la plus exacte et la plus frappante, son armée, j'ai cru que ces quelques notes prises à la hâte entre deux bivouacs, quelquefois entre deux combats, seraient lues avec plaisir, beaucoup par considération pour le sujet traité, un peu pour la raison très-simple que leur auteur était — avant le zouave pontifical Comte tué à Pathay — le troisième
cette réflexion de chambrée, mais il avait l'habitude de s'inquiéter fort peu de la bravoure de ses soldats.
— Tous les français sont braves, disait-il.
Ce qu'il prisait par-dessus tout, c'était cette intrépidité et ce sang-froid à toute épreuve, que rien ne saurait émouvoir, et dont il donnait lui-même à ses troupiers un si sublime exemple.
Portées à un degré extrême par les armées de la république et de l'empire, ces suprêmes vertus du bon militaire sont parvenues à leur apogée pendant les guerres d'Algérie, de Cochinchine et du Mexique. En effet, quand le conscrit tombait sous les grappes de
Canadien, qui, après M. le lieutenant-colonel Adolphe Gasauit et M. le major Charles Lefebvre de Bcllefeuille, ait combattu dans les rangs français depuis 1759.
Quelques fragments de ce chapitre forment partie d'un mémoire communiqué au maréchal ministre de la guerre, et qui me valut la courtoise lettre suivante écrite par un homme, qui cinq ans plus tard devait mourir général à la bataille de Woerth :
Ministère de la Guerre, CAHiNi-yr DU Ministre.
Paris, le 10 septembre 1865.
Monsieur le Capitaine,
M. le Maréchal ministre de la guerre a reçu l'ouvrage que vous lui avez fait l'honneur de lui adresser et la lettre qui l'accompagne.
vSon Excellence y a trouvé avec plaisir l'expression des sentiments de sympathie que vous a inspirés votre séjour dans les rangs français, et me charge d'avoir l'honneur de vous en remercier pour ceux de nos militaires qui en sont l'objet.
Recevez, monsieur le Capitaine, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
Le Colonel, Chef du Calnnet,