E. COLSON
M. le Capitaine Faucher de Saint-Maurice,
mitraille d'Eylaii, d'Austcrlitz, d'Iéna ou de Lodi, il mourait au moins avec la satisfaction de pouvoir se dire :
" — Ma mère lira mon nom dans les bulletins de la grande armée ; tout le village redira, dans ses soirées, au coin du feu : Il était là ! "
La gloire venait baiser la plaie par où l'âme du sublime enfant allait s'échapper, et du bout de son aile voilait au moribond les tristesses et les angoisses de l'agonie.
Dans les gorges et les ravins des Portes de fer, de Mouzaïa, de la Mistéca, de la Sierra-Madre, on ne mourait pas comme cela.
Après avoir passé toute une journée, sac au dos, fusil sur l'épaule, de la boue ou de la poussière jusqu'aux genoux, bien souvent le troupier exténué de chaleur ou de froid, perclus d'humidité, les pieds endoloris par les pierres du chemin, n'arrivait au bivouac du soir que pour y recevoir une balle perdue, venant Dieu sait d'où, et le lendemain matin deux petits bâtons grossièrement façonnés en forme de croix, indiquaient au passant qu'un fils de la France s'était endormi là.
Pour mourir ainsi, seul, martyr de son devoir, sans être entouré ni du bruit, ni des cris de triomphe de la mêlée, sans pouvoir même distinguer la figure hypocrite et doucereuse du bandit qui vous tue, il faut plus que de la bravoure, il faut de l'intrépidité, c'est-à-dire de l'amour de la justice et de la
confiance en Dieu. Aussi, que de croix de bois semées depuis Alger jusqu'à Sébastopol, depuis Milan jusqu'à Pékin, depuis Saigon jusqu'en Sonora, se dressent comme autant de jalons, pour montrer à ceux qui se sont engagés dans ce long sentier à la suite de l'histoire, tous les prodiges de dévouement que peut accomplir l'amour du devoir dans une âme fortement trempée !
Faire la lutte contre un ennemi qui fuit et se cache sans cesse, le poursuivre tout en se disant qu'à l'étranger, en France même, on essayait de jeter le voile de l'oubli sur ses combats comme sur ses victoires, demandait le choix d'une élite, parmi toute cette élite de braves et de valeureux qui a nom l'armée française. Aussi, fallait-il voir à l'œuvre le corps expéditionnaire du Mexique pour se faire une idée exacte de l'abnégation qu'à un moment donné, peuvent déployer zouaves, zéphirs, turcos, chasseurs d'Afrique, fantassins et tringlots.
N'ayant tous qu'un même but, le rétablissement de l'ordre et l'amour de leur drapeau, ils ont' marché droit devant eux, sans demander si dans dix ans l'on se souviendrait des prodiges qu'ils accomplissaient sur cette terre lointaine : du Camérone et de ses cent vingt hommes tombés sous les coups de 2,500 ; de San-Antonio, du Cerro Borrégo, ou mieux encore, de Dumont, Auvray, Vacher et Deprieur, ces quatre soldats de la deuxième section d'ouvriers, de l'administration militaire, qui, dans le réduit de Huajuapam, luttèrent toute une journée contre cinq
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cents hommes, incitant par leur énergie la population à se défendre, et montés sur le haut des azotéas, repoussèrent à coups de feu l'ennemi, lui tuant dix-neuf soldats, vingt-et-un chevaux, et blessant cinquante-sept cavaliers.
Ne se confiant qu'à la souplesse de leur jarret et à la fine trempe de leur sabre-bayonnette, nos soldats ont continué là-bas, sans rompre d'une semelle, leur tâche civilisatrice, et ils sont tombés les uns après les autres, n'emportant pour linceul que l'oubli et leur héroïsme connu de Dieu seul et de leur caporal d'escouade.
C'était une vieille habitude contractée en Afrique, qu'ils avaient importée sur le sol étonné du Mexique, que celle de savoir lutter et tomber comme ils avaient vécu, en héros, et le genre de guerre qu'ils ont fait dans ces plaines sans horizons dans ces montagnes rudes et escarpées, n'a pas peu contribué à l'enraciner chez eux. Ce n'était plus ces combats de Kabylie, ces luttes terribles contre les Bédouins et les goums du désert, braves comme les lions de leur Atlas, défendant pied à pied le terrain de leurs smalas et les gourbis de leurs pères.
Ici, ils n'ont eu pour adversaire que le brigand de grand chemin, se cachant indifféremment sous le costume du muletier, les haillons du mendiant ou derrière le rosaire du religieux, embrassant tous les partis, et mettant son escopette au service du premier venu, pourvu que son escarcelle fût grassement remplie et que sa vie ne fût pas trop exposée.
Nuit et jour, c'étaient des marches et des contremarches, par la pluie, par le vent, par le soleil : des alertes, des combats disproportionnés, des victoires impossibles et des chasses échevelées livrées à un ennemi qui faisait la guerre comme le jaguar de ses forêts, en se glissant en tapinois derrière un quartier de rocher, y attendant à l'affût le moment de bondir sur sa victime et de promener doucement sa patte sur ses chairs sanglantes, pour ne pas trop user ses griffes.
Voilà la guerre à laquelle se sont brisées pendant six ans les troupes françaises au Mexique. Les diplomates ont appelé cela l'intervention, l'étranger un coup de main, l'Europe une vie de guérilleros, et le soldat qui tirait son coup de carabine, tombant et mourant silencieusement, l'appelait simplement son service.
En ces temps-là, la Prusse n'avait pas encore inventé la chevaleresque tactique qui consiste à se défiler sous bois pour lancer des boulets à 4,000 mètres, puis lâcher 35,000 hommes contre 7,000, comme à Wissembourg, ou 140,000 contre 35,000, comme à Froeschwiller. L'élan, le courage, la générosité, étaient alors des vertus militaires que personne ne rougissait d'apprécier, et souvent l'étranger, qui le matin, en déployant les colonnes de son journal, tombait sur les nouvelles du jour et se mettait à suivre au pas gymnastique ces pantalons garance, qui s'élançaient lestement dix contre une batterie, se couchaient à plat ventre pour laisser passer au-
dessus de leurs képis l'ouragan de mitraille, puis se levaient rapides comme l'éclair, et quelques secondes après, foudroyaient l'ennemi atterré sous ses propres projectiles, s'arrêtait tout essoufflé pour se demander où la France pouvait puiser son irrésistible élan et cette confiance en ses propres forces.
Ce mystérieux secret qui fera toujours des armées qui l'appliquent les plus redoutables du monde, gît tout simplement, selon moi, dans le mode de conscription. Faire du soldat une force motrice intelligente et non pas une machine, était un beau rêve qui une fois à l'état de réalité, devait donner à celui qui aurait fait et utilisé cette précieuse découverte, force, énergie et puissance.
Courons à la première armée qui nous tombe sous la main. En Angleterre qui dit soldat, dit un homme qui ne trouvant plus moyen de gagner son pain et de se vêtir, vient au dépôt de recrutement chercher sa part d'uniforme, de logement et de pain de munition.
Tout est différent en France.
Soldat y est le synonyme de l'homme qui court payer au jour de l'échéance sa dette de sang à la patrie, et ce n'est véritablement que sous le drapeau français qu'on peut trouver le mot égalité dans la pureté de son acception. Un curieux pénétrant soudainement dans une chambrée de caserne ou sous une tente-abri du corps expéditionnaire du Mexique, y aurait trouvé parmi ces blonds Alsaciens confondus dans la foule des fils de paysans de la Savoie, de l'Auvergne, de la Bretagne ou de la Provence,
le prince Murât, le prince Bernadotte et bien d'autres illustrations, vêtus de la tunique de simple soldat, cassant gaiement une croûte, faisant leur café en fredonnant une bribe d'opéra, ou cirant leurs souliers Godillot comme un simple portier du quartier latin.
Noblesse oblige, et le soldat qui s'appelle M. le marquis, M. le vicomte, craindrait de faire rire à ses dépens le camarade d'en face qui s'appelle Pierrot ou Louison, s'il ne se pliait pas comme lui aux minuties du service. De son côté, le plébéien, le prolétaire, l'homme de peine se sent fier de voir marcher à l'égal de ces hauts titres, sa qualité de fils de bonnetier, d'aubergiste, de cantonnier, que sais-je encore ? L'émulation s'en mêle petit à petit : le désir de porter haut un nom honnête mais obscur, de le faire vénérer des amis, respecter des ennemis, se glisse insensiblement à travers les battements de ces cœurs loyaux, et quand le clairon sonne, quand la voix de la France a parlé, les échos du champ de bataille jettent à la postérité et à l'histoire les noms de Trochu, de Castagny, d'Hurbal, de Douay, de Lorencez, de Brincourt, Berthier, Nègre, Aymard, de Maussion, Osmont, l'Hérillier, Mangin, de Lascours, Doutrelaine, de Laumière, (i) Jeanningros et Margueritte. (2)
(i) Le général d'artillerie, Vcrhnet de Laumière, fut tué au siège de Puébla.
(2) J'ai connu le général de division Margueritte, lorsqu'il était colonel au 3ème chasseurs d'Afrique. Le 1er septembre 1870,
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Puisque j'ai parlé de l'armée anglaise, je continue le parallèle, et je remets de nouveau en présence ces deux joyeux camarades de Crimée : l'officier anglais et l'officier français.
Milord n'a guère changé depuis ses prodigieuses consommations de Champagne frappé à Traktir. Il est vrai que son fils ne sort plus du boudoir de milady sa mère ou des haras de sa seigneurie, pour passer au comptoir d'un agent et y payer espèces sonnantes, son parchemin de sous-lieutenant. Le brevet d'officier n'est plus chose vénale dans l'armée anglaise, mais à peine arrivé au régiment on lui met entre les mains un ^' Queen's Régulations, " et le voilà qui mène ses soldats comme le jockey de monsieur son père domptait ses nobles pur sang. Si par malheur, le pauvre diable fait mine d'être récalcitrant, il le fait cravacher de par le code, puis une fois le cat o'nine tails appliqué, il ne pense
ce brave officier supérieur tombait sur le champ de bataille de Sedan :
" Vers deux lieui'es de l'après-midi, dit le lieutenant-colonel Bonie, dans un livre plein de renseignements, intitulé : " /<z cavalerie française, " les projectiles arrivèrent de tous côtés si nombreux, et les fantassins prussiens sortirent en telle quantité du village d'Illy, que notre infanterie ne put se maintenir sur les crêtes. On vint alors de nouveau faire un appel désespéré au dévouement de la cavalerie ; ainsi que pendant toute la campagne nous l'avons trouvé là, affrontant la mort le sourire aux lèvres.
Le général Margueritte réunit toute sa division, ler, 2ème et 4ème chasseurs d'Afrique, ler hussards, 6ème chasseurs, et il s'avance sur les hauteurs comprises entre Floing et les bois de la Garenne. Voulant i-econnaître le point sur lequel il fallait charger, il se portait bravement en avant lorsqu'une balle le
plus qu'au prochain bal, au prochain raôut, croyant en savoir assez de son métier, du moment qu'il ne montre jamais le flanc à l'ennemi et qu'il lui apprend à mourir.
Quant au soldat, il sait n'avoir rien ou presque rien à attendre du côté de l'avancement supérieur ; aussi s'habitue-t-il sous ce régime du knout à considérer son devoir comme une chose machinale qui doit se faire tous les jours. Devant l'ennemi, si ces officiers viennent à être blessés ou à perdre la mémoire, il prendra rarement de lui-même l'initiative, et le plus souvent restera comme une masse inerte sur ce terrain mouvant de bombes, de boulets, serrant flegmativement ses files à mesure que la mitraille passe, et ne se souciant que d'une chose, conserver son alignement.
Chez l'officier français, c'est différent.
frappa mortellement à la tête, en traversant les joues et la langue. Il donne le commandement au général de Gallifet, et repasse à cheval soutenu par deux maréchaux-des-logis. Ses yeux sont déjà voilés, sa barbe est teinte de sang, ses mains sont crispées à la selle, et en présence de ce triste spectacle, chacun regrette ce chef aimé qui était l'étoile de son arme, et dont le souvenir lui sera toujours cher.
Se mettant à la tête de la division, le général de Gallifet l'entraîne avec une vigueur remarquable. Méprisant les dangers, tous " entrent dans la fournaise " comme à Waterloo. Deux fois les régiments essayent de percer les lignes prussiennes, deux fois ils sont forcés de revenir écrasés et réduits de moitié ; et ces escadrons, qui jusqu'alors n'avaient connu que la victoire, durent malgré leur élan sublime, se replier dans les ravins et en arrière des bois. Les pertes furent telles, qu'on put compter par régiment une moyenne de 240 chevaux tués."
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Pour avoir le droit de ceindre l'épée il a dû passer par l'école des tambours, ou porter le sac à l'école militaire de Saint-Cyr, pendant un laps de quelques années. Là, à ses heures de corvées, de factions, ou de service, il a appris à obéir avant de commander, à faire de la pratique avant d'être théoricien. Il sait quel est le poids du havresac et des bibelots de campagne, avant de connaître celui de la contre-épaulette de sous-lieutenant. Il a appris, une fois l'étape franchie, à dresser lui-même sa tente, à couper ses fagots pour faire la soupe du soir, le café du matin, avant de trouver toute dressée par la livrée, la somptueuse table du 7ness. Pour lui, le soldat est plutôt un vieux camarade qu'un homme dont les services sont achetés par l'Etat ; un ami des bons comme des mauvais jours, à qui l'on ne rougit pas d'ôter son képi et de serrer la main au milieu de la rue, au lieu de reconnaître dédaigneusement son salut du bout d'un élégant stick.
Aussi voyez la démarche leste et pimpante du troupier ; quand il rencontre son officier, cela lui rappelle que l'avenir est là devant lui, et que ses épaulettes de laine verte, jaune ou rouge peuvent le mener aux marches du trône aussi bien qu'à la fosse commune du champ de bataille. L'histoire est là pour lui prouver que la France regarde rarement au nom, toujours au cœur, et dans les jours de l'épreuve et du danger il décuple ses forces, il bondit, frappe et n'offre partout que la pointe acérée de sa baïonnette. Ses supérieurs succombent ; il dirige lui-même la manœuvre,
sait faire à propos une retraite ou une attaque, saisit le moment opportun pour fixer la victoire, ou atténuer la défaite, puis d'humble paysan devient héros, de héros, maréchal, et une fois là, sait encore se souvenir du pot-au-feu, de la marmite et des joyeux lazzis de sa tribu, (i)
Si l'on pénètre plus avant, pour examiner à loisir le mécanisme secret qui met en mouvement ces batteries, ces escadrons, ces bataillons, on découvre un incomparable esprit d'émulation.
En voulez-vous un exemple ? le voici :
Un jour, en Crimée, un général eut besoin de deux cents volontaires. Onze mois de fatigues, de privations et d'épuisement avaient décimé sa malheureuse division ; néanmoins il fait battre aux champs, fait former le carré, et adresse à ses soldats l'improvisation suivante :
— ^^Mes enfants, je vous apporte une grande nouvelle : demain nous donnerons l'assaut. La tête de colonne sera détruite en éclairant et en ouvrant la voie, mais j'ai le ferme espoir que la queue franchira l'obstacle. Pour former cette tête de colonne, votre général vous demande deux cents hommes d'un dévouement et d'un courage supérieurs.
'^ Je ne vous ai jamais trompés, mes amis, et à tous ceux des braves qui survivraient, je ne puis assurer
(i) On désigne sous ce nom, dans les troupes d'Afrique, les escouades qui mangent à la même gamelle.
une décoration ou un grade. Mais je leur promets ici solennellement la plus haute récompense qu'il y ait pour de tels soldats. Leurs états de service recevront aujourd'hui l'inscription — volontaire à V assaut de Sébastopol — et quand ils seront rendus à leurs foyers, portant avec eux ce titre d'honneur, j'affirme qu'ils verront leurs concitoyens et les vieillards eux-mêmes s'incliner avec respect devant leur gloire et leurs états de service. "
Des larmes et des vivats couvrirent ces dernières paroles. Cinq cent soixante officiers, sous-officiers et soldats, au risque d'étouffer leur chef, se pressèrent autour de lui et demandèrent à se faire inscrire "pour la grande destruction du lendemain. "
A cet esprit de chevalerie et de haute émulation venait se joindre — de mon temps — une administration merveilleuse qui au Mexique faisait l'admiration de tous ceux qui ont pu l'étudier de près.
Le grand art de la guerre consiste beaucoup à faire retrouver en campagne au troupier un peu du comfort de la vie de garnison. Partout où il allait là-bas, le soldat français touchait toujours son riz, son tabac, son sucre, son eau-de-vie et son café. Rien ne l'en privait. Si par un hasard extraordinaire, ces rations venaient à lui manquer, son imagination savait toujours suppléer à propos au vide de son estomac, de sa place d'' armes comme il l'appelle, et bien souvent, en cas d'urgence, il sait inventer pour deux, comme le prouve l'anecdote
suivante que me racontait, à bord de V Allie?', le capitaine Boyé du 8ième de ligne.
Par une tempête de neige, un soir de la campagne de Crimée, un zouave s'en revenait de Kamiesh en faisant force variations sur la ligne croche. Déjà il avait réussi à esquiver plusieurs postes avancés, lorsque tout à coup la salle de police, le cachot peut-être, se présente à ses yeux stupéfaits, sous la forme d'un convoi du train militaire anglais, embourbé dans la neige. Il était trop tard pour l'éviter, et faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il se dirige vers un grand lieutenant qui commandait le détachement naufragé.
A sa surprise, il est accueilli par un — '' Hao ! " de bon augure.
Le fait est que les chevaux étaient exténués de froid, les hommes perclus, et que la perspective de passer la nuit dans ce banc de glace ne souriait à tous que médiocrement.
Mon zouave arrivait comme l'ange d'Agar, et l'officier se hâta de lui demander en français invalide quelle était la direction du camp ; ce que l'autre ignorait totalement pour le quart d'heure.
A sa réponse évasive, la tristesse se répandit de nouveau sur ces figures flegmatiques. On n'avait pas mangé depuis le matin, et comme il était onze heures du soir, cela prêtait à la réflexion, d'autant plus qu'on n'avait pas le plus petit fagot pour se réchauffer.
Tout à coup une idée lumineuse traverse le cerveau du zou-zou. Il demande au lieutenant la permission de faire à sa guise pour le moment, lui promettant sur l'honneur, de le tirer lui et sa compagnie de ce mauvais pas. Le gaillard avait flairé dans un des fourgons une caisse de biscuits, et comme ses fréquentes libations l'avaient mis en appétit, il se sentait l'irrésistible envie de croquer quelqu'un ou quelque chose.
Sur permission accordée, la boîte est défoncée, son contenu distribué aux hommes ébahis de ce vol fait à leur commissariat, et deux minutes s'étaient à peine écoulées que les débris de la caisse pétillaient à plaisir dans un magnifique brasier. Comme une fois engagé sur la pente, on se laisse glisser sans jamais trop savoir où elle nous mènera, l'officier de bonne humeur prit sur lui la responsabilité de faire mettre en perce — toujours sans signature de bons — un petit tonneau d'eau-de-vie qui flânait mélancoliquement dans le coin d'un caisson. Tout le reste de la nuit on but joyeusement à l'éternelle union de la France et de l'Angleterre, et quelques jours après, le héros de cette fête improvisée, était promu au grade de caporal, sur demande de lord Cardigan, qui dans son rapport au commandant en chef, reconnaissait que ses hommes n'avaient été sauvés que par la présence d'esprit du zouave.
Le zouave, c'était le capitaine Boyé qui me racontait lui-mçme l'anecdote.
8o DE QUEBEC A MEXICO.
Derrière sa conscription et cette bonne administration qui longtemps ont fait de l'armée française une armée sans rivale, s'est cachée aussi une première cause, source de bien et de justice ici-bas, et que comme canadien-français et comme catholique, je ne saurais laisser passer inaperçue.
Ce soldat qui retroussait les manches de sa chemise pour mieux frapper et mieux sabrer, qui s'inquiétait fort peu des sueurs de sang et de poudre qui coulaient le long de ses joues brunies, savait alors prier aux heures du repos et du bivouac. Lorsqu'un homme, au sortir d'une lutte terrible, où bien souvent il a cassé les reins à la mort même, sait se dire que sans sa confiance aveugle en l'éternelle justice, son sabre baïonnette se serait tordu jusqu'à la douille, que sa mitraille se serait pulvérisée, cet homme est invincible. Il peut marcher tête haute de par l'univers, sans craindre de voir relever son gant.
On y regarde à deux fois, lorsque le sabre s'appuie sur le crucifix, lorsque l'on a affaire à des soldats qui enlèvent tout au pas de course, sans se soucier de ce que l'on peut dire ou penser, pourvu qu'au bout de leur objectif ils trouvent un opprimé à consoler, un malheureux à défendre, une larme à essuyer de leur sang. Pour bien des gens, '^ Dieu, la morale, la justice, la faiblesse sont des choses abstraites, invisibles, muettes : " on les supprimerait d'un seul trait de plume, s'écriait en présence du cercueil de LaMoricière la grande parole de Mgr. Dupanloup, s'il n'y
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avait des vivants prêts à crier et d'autres prêts à mourir pour elles. Mais la voix se fait entendre, le sang tache, les pierres de la tombe barrent le chemin et l'iniquité n'a pas toute sa puissance. "
Je souhaite qu'il reparaisse cet esprit religieux qui soufflait alors dans les rangs français, qui faisait qu'à la même heure, sur le pont de certaines frégates, comme autour des feux éteints de certains bivouacs, la prière du soir à la voix de l'aumonier remontait vers la source de toutes choses. La religion fortifie le soldat, lui donne l'amour de la discipline, du dévouement et de la gloire. Elle force l'étranger à admirer, à applaudir, et à respecter celui qui ne sait fléchir que devant le Dieu des armées ; et combien souvent les Anglais euxmêmes n'ont-ils pas fait sortir leurs postes en Crimée, pour escorter le Viatique qui s'en allait trouver un soldat mourant. A l'Aima, les Highlanders se sont arrêtés au milieu d'une charge pour acclamer le père Parabère grimpé sur un canon et passant dans un tourbillon de poussière, sous la mitraille russe ; et, au début de l'expédition du Mexique, leur infanterie de marine ne cessait de s'extasier devant le dévouement chaste et héroïque de ces braves sœurs de la charité, leur servant de gardemalades lorsqu'ils se roulaient sous les griffes du vomito, et trouvant ces modestes filles de la France, partout où il y avait un malade à consoler, un blessé à panser, une angoisse morale ou physique à calmer, une heure d'agonie à adoucir.
Mais, je sens que mon sujet m'entraîne et que sous prétexte de donner à mon lecteur une idée de la guerre qu'a faite là-bas le corps expéditionnaire du Mexique, et de le lui montrer à l'œuvre, je fais un cours de philosophie sur une profession qui m'a été chère, et que je parle peut-être trop en enthousiaste d'un drapeau qui ne flotte plus sur ma patrie. Un instant, pendant que j'écrivais rapidement les lignes précédentes, je me suis cru de nouveau au milieu de mes braves camarades : mon sang a reflué violemment vers mon cœur, et j'ai dit ouvertement, franchement, ce que je pensais de l'armée française. Ce n'est pas ma faute si le mot anglais est tombé sous ma plume. Dieu et la nature les ont faits voisins sur le champ de la lutte, comme au coin du foyer. En leur qualité respective de normands, ils plaideront longtemps pour s'y maintenir aux premières places, et en attendant que cette grave question se décide, je retourne à mon poste de combat, faire manœuvrer devant vous toutes ces têtes de pipes de l'intervention.
Pour mener à bonne fin cette lutte de ravins à ravins, de torrents à torrents, d'abîmes à abîmes, désignée par le ^' manuel du soldat " sous le nom de petite guerre, de guerre d'escarmouches, de guerre de montagnes, il fallait prendre un nombre beaucoup plus grand de troupes d'Afrique que de celles de France, formant chacune dans l'armée une catégorie bien tranchée.
Le soldat d'Afrique, c'est le troupier français par
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excellence ; c'est le type qui a relevé de faction le grognard de la vieille garde, celui dont la moustache s'est grisée sous tous les soleils de la terre, lorsqu'il inscrivait sur la hampe hachée de son drapeau, les noms glorieux d'Algérie, de Crimée, d'Italie, de Cochinchine et du Mexique. Il est par droit d'aînesse comme par droit de conquête un des premiers soldats du monde ; son cadet, c'est le conscrit de France. Ce dernier, il est vrai, l'a suivi sur tous les champs de bataille, souvent il l'y a égalé, mais ce n'est pas ce vieux troupier dans toute l'acception du mot, qui se fait une patrie de son drapeau, une famille de son régiment. Fréquemment dans les corps de France, le soldat s'engage volontairement, mais rarement il fait plus que ses sept années de service, tandis qu'il arrive tous les jours de rencontrer parmi les régiments d'Afrique de vieilles cartouches qui ont leurs trois chevrons équivalant à vingt-et-un ans de pain de munition. L'un se fait soldat pour dire : j'ai servi; l'autre, pour dire : je sers. D'où il n'est pas difficile de conclure que la silhouette du troupier d'Afrique demeurera, comme est resté le type des vieux de la vieille.
Les troupes d'Afrique sont divisées en zouaves, turcos, zéphirs, légion étrangère, spahis et chasseurs d'Afrique. Ces corps ont été plus ou moins représentés dans l'armée d'occupation, mais à leur tête brillaient toujours comme partout, les zouaves, ces nobles enfants de La Moricière, dignes en tous points du magnifique éloge qu'en faisait
Mgr. Dupanloup, sous les voûtes en deuil de la cathédrale de Nantes.
*' Vrais lions dans les combats ; toujours au feu au premier rang ; n'attendant jamais l'ennemi, l'abordant à la pointe de leur baïonnette ; dans ces guerres étranges, usant de toutes les manœuvres et de tous les stratagèmes ; tantôt se couchant à plat ventre, grimpant dans les broussailles et sur les pentes escarpées ; tantôt bondissant comme des panthères ; non moins ingénieux dans le camp que braves et intelligents sur le terrain, pleins d'entrain, de verve, de gaieté militaire ; chansonnant volontiers dans leurs refrains du bivouac la casquette du maréchal ; trouvant partout moyen de vivre et de chanter ; rachetant par tant de qualités héroïques et guerrières leur amour un peu trop vif de la razzia et leur humeur plus faite pour la poésie des batailles que pour les travaux des quartiers d'hiver et des campements ; préférant encore au chant du bivouac les sons de la charge et du clairon ; sachant pourtant manier la pioche comme la baïonnette et se couvrir de boue comme se couvrir de sang ; construire des redoutes, porter au besoin dans leurs mâles poitrines un cœur tendre et bon comme en ont les héros. "
A côté de ce tableau qu'Horace Vernet n'aurait eu qu'à transporter sur toile, pour ajouter un chefd'œuvre à sa galerie, vient se placer une figure pour le moins aussi bronzée et aussi énergique, dont la vaillance et la bravoure ont fait sur l'armée juariste le même effet que l'ombre du roi Richard sur
les Sarrasins, et à laquelle son audace et ses terribles moulinets, ont fait mériter l'épithète lugubre de ^' bouchers bleus " — los carniceros de azid. — Beaux cavaliers, infatigables sabreurs, les chasseurs d'Afrique, malheureusement pour un grand nombre, n'ont que trop mérité ce surnom sanglant. Autant l'azur et les précieuses fourrures de leur dolman font de jaloux et de caprices sur un champ de parade, sur le terrain de manœuvre, autant leurs formidables coups de pointe fauchent et clairsèment les rangs de l'ennemi, lorsque le sol s'ébranle sous le galop de charge de leurs escadrons. Il faut alors voir les bras se disloquer, les têtes s'entrouvrir, les chevaux se cabrer sous la pression de cet avalanche, de cette trombe humaine. Leurs premiers maîtres d'escrime ont été les Bédouins, les Kabyles et les Arabes ; dans ces rencontres de yatagans à yatagans ils ont appris de terribles tierces, des quartes à couper en deux une lame de Damas, et contre eux le poignard et le machete mexicain étaient impuissants. Aussi le savaient-ils, et de l'état de la Vera- Cruz jusque dans le Sinaloa, le shako d'un simple chasseur d'Afrique entrevu au bas d'un sentier ou du haut d'un morne était plus que suffisant pour donner la chair de poule au bandit qui guettait et attendait dans un taillis ou au fond d'un hallier. A ce corps revient une partie des plus beaux engagements de cavalerie qui aient eu lieu pendant la campagne mexicaine, et l'armée s'était tellement habituée à ses prouesses, à ses incroyables faits de guerre, que
lorsqu' arriva à Mexico la nouvelle de l'éclatante défaite que le lieutenant Achille Cibot avait infligée, avec un peloton de vingt-cinq cavaliers, à Corona, à Martinez et à sa bande forte de plusieurs centaines d'hommes, au combat de las Narangas, ce fait d'armes passa dans nos cercles militaires comme la chose la plus naturelle du monde.
Avec les spahis, les chasseurs d'Afrique forment les escadrons de la cavalerie algérienne. Au dire des militaires français que j'ai rencontrés, car je n'ai pu en juger — le ministère de la guerre n'ayant pas fait entrer de spahis dans la formation du corps expéditioîinaire — ces derniers sont dignes en tout point de la funèbre réputation de leurs camarades.
On ne peut se faire une bonne idée de l'armée d'Afrique sans avoir vu sa plus grande curiosité, son noyau, sa quintessence, le turco ou tirailleur algérien. Arabe jusqu'au bout des ongles, portant avec lui partout où il va son Coran et son kouscoussou, dans une vieille estampe de la guerre, il représenterait facilement la figure toute bouleversée de plaisir ou de vengeance du gaulois ou du franc ayant du sang depuis le taillant de sa framée jusqu'au bout de ses sandales.
C'est une doublure du zouave, mais du zouave sectateur de Mahomet, du zouave qui ne fait jamais de quartier, qui ne connaît qu'une chose : donner ou recevoir la mort. Aussi, malheur à l'ennemi dont le pied glisse dans la mêlée, dont le sabre saute sous un
coup de crosse du turco ; il est tombé pour mourir. A Mexico les autrichiens ne pouvaient revoir sans frémir cet uniforme bleu qui leur avait fait tant de mal en Italie, et entre nous soit dit, les chasses sans merci qu'ils ont faites aux guérilleros n'ont pas peu contribué à donner à l'ennemi une tranquillité rassurante sur leurs dispositions pacifiques. Pourtant, en garnison cela ne les empêche pas d'être aimés de tous, grâce à leur sobriété et à la sévérité de leur discipline.
— Toi, trouves muy curieux, mon capitaine, me disait un jour un de leurs sous-officiers, en patois moitié français, moitié arabe, que le Turco beseff aimé, macash mauvais garçon, kiff kiff que le zouzou : taper dur dans la bataille et pioncer bono dans la caserne.
— Tu dois trouver bien curieux, mon capitaine, que le turco soit beaucoup aimé ; il n'est pas mauvais garçon ; il est la même chose que le zouave ; — il tape dur au jour de la bataille et dort bien dans la caserne.
^.-Une fois lancé, le zouave ne s'arrête que lorsque son ennemi lui crie "grâce" à deux genoux. Le turco, lui, se ferme les yeux et frappe jusqu'au moment où le clairon sonne la retraite. Alors il essuie soigneusement ses armes toutes maculées de cheveux et de sang, et rentre tranquillement au quartier ou sous sa tente, pour aller y pratiquer ses ablutions ou écouter un verset du livre sacré que lui
explique gravement son marabout. L'un a l'intrépidité et la magnanimité de son pays et de son Christ, l'autre la bravoure, l'audace et l'implacable esprit de vengeance de son prophète.
Ces grandes figures du zouave, du turco et du chasseur d'Afrique ne sauraient effacer ou reculer à r arrière-plan des hommes dont le dévouement à toute épreuve à une patrie ' d'adoption leur a fait mériter le surnom de bohèmes du drapeau ; je veux parler de la légion étrangère qui, portée à six bataillons, formait au Mexique une brigade sous les ordres du général Jeanningros. Recrutée parmi les proscrits, les déclassés et les esprits enthousiastes des armées européennes, elle a valu plus d'un bon général à la France.
Sous son drapeau se sont donné rendez-vous les représentants de toutes les nations du globe.
Dans les rangs des simples soldats, entre le fils d'un sénateur français, M. Barthe, et un cousin de la Reine Victoria, le <prince de Leinengen, j'y ai vu le fils d'un mandarin chinois et un duc Italien. Il est vrai qu'à la porte du dépôt ils avaient laissé leurs titres sonores avec leurs défroques de pékin, pour ne plus faire qu'un rude apprentissage de leur métier, en promenant par monts et par vaux — h-a los montes — leurs pieds aristocratiques dans le soulier Godillot ; mais tous paraissaient heureux de cette vie au grand air, et ils n'auraient pas troqué les étoiles de leur chambre à coucher contre les tentures
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des salons de la vieille Europe. Dans ce régiment, plus que partout ailleurs, se rencontrent ces hommes aux cœurs froissés, aux âmes désillusionnées qui ont passé leur jeunesse à poursuivre de vains rêves, à nouer de folles intrigues, à creuser une fosse profonde où se sont engloutis, amour, amitiés, espérances, et qui sont venus demander à l'excitation des batailles, aux acres émanations du sang et de la poudre, la volupté de l'oubli. N'ayant pas le courage de s'ensevelir dans la cellule du cloître pour prier et pardonner, ils ont eu l'énergie de se faire soldats pour mourir. Aussi dans plus d'un mauvais pas, à plus d'une heure difficile, la légion étrangère a prouvé que sous sa longue capote bleue se cachaient des intelligences supérieures, des poitrines reconnaissantes ; et bien souvent dans ses annales, depuis sa formation, le sublime sacrifice du Camérone s'est renouvelé.
A l'arrière-garde de ces valeureux bataillons formés et dressés à l'école des combats meurtriers, des brillantes fantasias des beys et des émirs de l'Algérie, marche modestement dans les bataillons d'infanterie légère d'Afrique, le zéphir, ce héros du conseil de guerre, des razzias interminables et de la lutte de Mazagran toujours renouvelée, partout où il dresse les bâtons de sa tente, où le sable, la terre détrempée garde l'empreinte de son pas gymnastique. Destiné par sa position exceptionnelle de bataillon disciplinaire à ne faire que de la chair à canon, à n'être qu'une cible quelconque qu'on lance en avant pour juger de
la position de l'ennemi, de la justesse de son tir ou de la portée de sa mitraille, le zéphir n'en fait pas moins son devoir et son service. Son insouciance au feu, sa vaillance et ses immenses travaux d'assainissement sur les routes d'Algérie et du Mexique lui ont fait une place enviée dans l'histoire militaire de ce siècle, et plus d'un brave officier se dispute l'honneur de commander à ces pauvres parias qui expient un moment d'erreur et d'indépendance mal comprise, sous les inflexibilités draconiennes du code militaire.
Derrière le zéphir vient l'avant-garde de l'armée de France, le petit chasseur de Vincennes.
Souple, bien découplé, dévorant en se promenant des marches et des contremarches incroyables, faisant mouche là où un tyrolien manquerait son chamois, un trappeur canadien son caribou, il se dispute avec le zouave l'honneur d'être un des premiers soldats du monde. Par son éducation militaire il a su se plier et se briser vite au genre de guerre que faisait la France au Mexique. Pour lui l'embuscade, l'affût au pied d'une vieille ruine, au détour d'un sentier, la guerre de tirailleur, voilà son élément. Il a quelque chose du guérillero sans en avoir la lâcheté, et son exemple n'a pas tardé à inculquer à ses camarades les premiers principes, les premières données qui ont créé dans l'armée française une rivale à l'école d'Afrique, l'école du Mexique. De son sein sortiront plus tard des généraux et des maréchaux illustres par leurs faits de guerre comme par leurs connaissances, et le yème, le 3i^me, le 62ème, le 8ième, le 95èmç, le çQ^me de
ligne, les hussards, les chasseurs de France, la gendarmerie, le génie et l'artillerie, n'auront pas peu contribué par leur énergie et leur dévouement chevaleresque à jeter leurs noms à la postérité.
A mesure que ces héroïques régiments défilent sous ma plume, je sens naître en moi le regret de ne pouvoir élargir le cadre de cet ouvrage pour mieux les faire connaître à mon lecteur, mais l'espace me manque, et d'ailleurs la plupart de ces choses ont été dites avant moi, et mieux que par moi, par Louis Noir, Jules Noriac et surtout par le général Trochu, dans sa magnifique étude intitulée ''L'armée française en 1867." Mais avant de reprendre le fil de ces souvenirs et de vous ramener autour de nouveaux bivouacs, je ne saurais fermer ce chapitre sans dire un mot de la contreguérilla, des troupes égyptiennes, autrichiennes, belges et mexicaines, et surtout sans réhabiliter une arme dont le troupier français fait peu de cas, et qu'il désigne sous le nom dérisoire de Tringlots.
Faisant plutôt un métier de charretier que de soldat, le train militaire a rendu des services tellement importants au corps expéditionnaire que sans lui il est très probable que vingt-cinq mille hommes n'auraient jamais réussi à faire flotter sur les pics des Andes leur drapeau triomphant. Service pénible, s'il en fut un, nuit et jour par chemin, obligé de se suspendre à la crête des précipices pour ne pas être entraîné avec ses chevaux et ses fourgons au fond de l'abîme, de se jeter dans la boue jusqu'au menton pour retirer ses équipages qui se noient, de rester inactif devant les boulets
de l'ennemi, et de maintenir, dos tourné, ses animaux qui se cabrent de terreur sous les rafales terribles de la mitraille : voilà la vie du tringlot. Si sa carrière n'a pas le brillant et le vernis éclatant qu'à celle de ses camarades, il a du moins sa part plus large de fatigues et d'ennuis. Chez lui, le courage de se sacrifier tient lieu de la gloire de combattre, et si sa croix d'honneur n'a pas été gagnée dans le sang de l'ennemi, il peut se dire qu'elle n'en a pas moins été honorablement acquise, car il l'a ramassée dans les sueurs de son travail et de son dévouement.
Le trait d'union qui reliait ensemble le corps expéditionnaire et les contingents étrangers était la contraguérilla dans l'organisation de laquelle entraient pêle-mêle, français, soldats congédiés, aventuriers de toutes les religions et de tous les drapeaux, vrais démons rouges, demonios colorados, qui ont mérité à coup sûr cette énergique épithète. Grassement payés — 80 piastres de prime, plus 50 piastres de solde par mois — vivant en vrais nababs dans les villages où ils étaient stationnés, faisant le coup de feu avec autant d'insouciance qu'une bande de moutards jouant au soldat, ils étaient commandés par un homme dont la mémoire ne s'éteindra pas de sitôt au Mexique.
Ancien colonel d'état-major de l'armée française, mis en disponibilité pour une histoire trop longue à raconter ici, l'étranger qui aurait vu une première fois la belle tête du colonel Dupin, l'aurait prise pour le parfait modèle du buste d'un patriarche. La bonté et d'énergie semblaient se donner la main sous
cette épaisse barbe blanche, et, à voir la douce expression de ses yeux mélancoliques, jamais on ne se serait douté que les jolies veuves de l'état du Tamaulipas avaient souscrit entre elles la somme de ^200,000, payable au galant qui leur aurait rapporté dans un plat, le chef vénérable du colonel. Pendant longtemps il a été le seul, avec le colonel du quatre-vingt-unième de ligne, le comte de Potier, aujourd'hui général, qui ait compris la manière de traiter *' ceux qui incendient les villages, volent et assassinent les citoyens paisibles, éventrent les enfants et massacrent sans pitié les vieillards et les femmes sans défense. " (i) Plus d'un guérillero lui doit son coup de grâce, sa dernière cartouche, et comme on savait que le père Dupin n'était pas trop avare de ses munitions, ils avaient pris le parti de faire leurs petits coups de main dans les états limitrophes de son département, sachant bien que cette désespérante tranquillité causerait plus de mauvais sang au colonel que toutes leurs démonstrations hostiles. (2)
Cette énergique résolution de ne jamais faire quartier aux ennemis de l'ordre et du droit des gens, que les turcos et les contreguérillos mettaient si
(i) Termes de la proclamation que Maximilien a lancée le 2 octobre 1865, décrétant la peine de mort contre tout bandit pris les armes à la main.
(2) Mis à la retraite le colonel Dupin est mort à Montpellier, en 1867. Je réfère le lecteur curieux de faire plus ample connaissance avec cette figure originale de la guerre francomexicaine à l'intéressante étude d'Albert Wolff sur le colonel Dupin. Voir pièces justificatives à la fin de ce volume.
minutieusement en pratique, a été aussi suivie par les égyptiens.
Leur blanc costume oriental faisait ressortir à merveille leur teint couleur de cirage anglais. Taillés tambours-majors, ils étaient de force à lutter contre un grenadier de la garde, et, sur leur constitution robuste le vomito et les maladies pestilentielles que font naître les marais de la terre chaude ont eu rarement prise. Leur présence seule causait une panique, et souvent le chacal a dû tressaillir de joie au fond de son terrier en entendant leur cri de combat : ^' Chouïa ! chouïa ! " répercutés par les échos des Chiquihuites et des Cumbres. Toujours il a été pour eux un signal de liesse et de festin, et partout où \q fellah égyptien a planté sa tente au Mexique, ces deux insatiables mangeurs de cadavres, le chacal et le zopilote, suivaient leurs fournisseurs. Leurs funèbres glapissements de joie allaient porter jusque dans les sombres repaires du brigand de la montagne la nouvelle de l'entrée en campagne des implacables negros, et alors tout fuyait et se cachait devant ces terribles précurseurs de la mort et de la destruction.
Le contingent autrichien, — (6,000 hommes) — composé de génie, d'artillerie, d'infanterie, de lanciers, de hulans et de hussards hongrois et polonais avait en partage le service de la zone tempérée.
Il était placé sous les ordres du général le comte de Thun, ancien aide-de-camp du fameux maréchal Radetzky, et il aurait été difficile de rencontrer ailleurs
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un corps d'armée plus beau et mieux discipliné. Ressemblant à s'y méprendre au militaire anglais, le troupier autrichien est généralement plus grand plus fortement bâti. Il manœuvre avec autant de précision — ce qui est une qualité — que ces petits soldats de plomb que nos mères nous donnaient, lorsqu' enfants nous avions été bien sages ; mais il en a la raideur mécanique — ce qui est un défaut — et, à Solferino, il avait déjà sur le ceinturon de sa giberne les baïonnettes françaises, qu'il en était encore à ses feux de peloton.
Au point de vue de l'organisation interne, les régiments autrichiens sont sans rivaux, et la masse de rapports que, dans une année, chaque officier est obligé de transmettre aux quartiers-généraux, effraierait à juste titre plus d'un employé de ministère. Non-seulement on y fait un compte-rendu du service de chaque heure ; mais chaque homme a des notes secrètes sur sa vie et ses habitudes déposées dans un casier spécial, et ses troupes seraient-elles stationnées dans le village le plus insignifiant du monde, que leur commandant est forcé de tracer par écrit et d'envoyer au ministère de la guerre les plans d'attaque et de défense de chaque ruelle, de chaque masure ; des détails minutieux sur la possibilité d'une surprise et les moyens les plus expéditifs de s'y maintenir et de s'y fortifier. On comprend qu'au Mexique, ils ont dû se départir un peu de tout ce bagage de discipline, et dans cette chasse au banditisme, ils ont rivalisé d'ardeur et de sang-froid sinon de bonheur avec les zouaves et les turcos.
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Une rumeur généralement trop répandue, et que j'ai trouvée accréditée jusqu'ici, tendrait à attribuer le peu de succès qu'ont eu depuis longtemps les armes autrichiennes à l'ineptie et à l'incapacité du cadre de ses officiers. Partout où j'ai vu des officiers autrichiens je me suis plu à admirer leurs vastes connaissances, leurs profondes études, et, sous le rapport de l'érudition et de l'étude des langues, je n'hésite pas à les déclarer supérieurs à l'officier français.
La plupart de ces revers ont eu pour cause cette roideur de mécanisme dont je parlais plus haut. Quant au courage, des anecdotes comme celle-ci, que je trouve dans la Gazette Universelle, en disent plus que des pages entières.
A la suite de la bataille de Sadowa, les officiers de l'ambulance prussienne se rendirent sur le terrain de la lutte avec les cordiaux de la pharmacie. Sur le bord d'un fossé, ils trouvent un jeune^enseigne croate, tout criblé de blessures et râlant l'agonie. On s'empresse de lui porter secours ; il résiste et supplie qu'on le laisse mourir en paix. On insiste : il jure que l'eau froide lui fait du bien. La courtoisie exigeait qu'on se retirât après de semblables protestations. On le laissa donc.
Une demi-heure plus tard, les médecins repassèrent et trouvèrent le jeune homme étendu raide mort.
En redressant le cadavre, on découvrit sous son manteau, au fond du fossé ... le drapeau du régiment. Cet héroïque enfant avait cherché à sauver l'honneur du drapeau au prix de sa vie.
Il était assez curieux de voir à côté l'un de l'autre ces ennemis de la veille, les uns décorés de la croix de fer de Magenta et de Solférino, les autres portant modestement la médaille commémorative de l'expédition d'Italie. Parfois encore pendant mon séjour, les vieilles haines de jadis se rallumaient, mais presque toujours elles finissaient par se noyer dans une double ration ou par se taire devant les joyeux lazzis et les racontars du bivouac.
Au retour du siège d'Oajaca, en passant par Puébla, une violente querelle eut lieu entre quelques artilleurs français et un détachement de hussards croates. Attablés autour d'une énorme quantité de choppes de bière, plus d'une protestation d'amitié et d'inaltérable dévouement avait déjà été échangée, lorsque tout à coup un sergent autrichien en verve, eut la malencontreuse idée d'entonner la chanson de Becker :
" Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand. "
Ecoutées dans un morne silence par les artilleurs français, la réponse à ces paroles ne se fit pas longuement attendre, et un brigadier alsacien se mit à entonner sur le même air, " \q Rhin allemand" d'Alfred de Musset.
A peine, les premiers couplets étaient-ils achevés, que déjà les baïonnettes brillaient hors du fourreau, et le sang aurait coulé à flot, si le général prévenu à temps, n'avait fait coffrer ces terribles amateurs du ** libre Rhin allemand ."
Au commencement, les officiers français eurent peine à s'habituer au tutoyement que l'habitude autrichienne exige entre les militaires du même grade, mais petit à petit ils s'accoutumèrent à cette expansion de camaraderie. De fréquents échanges de courtoisie et de politesse resserrèrent peu à peu les liens de l'amitié, et lorsque je quittai Mexico, il n'y avait plus que la musique du 8ième de ligne et les cent cinquante imprésarios du régiment autrichien pour se faire la guerre à coups d'ophicléïdes et de trombones. Guerre harmonieuse et poétique, où les notes de Gliick et de Beethoven remplaçaient les grandes voix du canon et du mortier, où les seules armes à craindre étaient les yeux noirs et brûlants des créoles du Paséo et de l'Alaméda.
Groupés autour de la fille de leur vieux roi, les belges formaient le beau régiment de la garde impériale, et leur coquet costume rappelait à s'y méprendre celui des folâtres damoiseaux du moyen-âge. Néanmoins, en grande tenue, leur immense chapeau calabrais leur donnait un aspect trop théâtral. Placée sous les ordres du colonel le baron de van der Smissen, la légion belge atteignait 2,000 hommes environ. Elle était disséminée dans l'état de Mexico et dans celui de Michoacan, et pour des conscrits qui ne savaient pas même charger leurs carabines lorsqu'ils avaient débarqué à la Vera-Cruz, ils ont prouvé qu'ils connaissaient leur consigne — aller de. rayant et rnourir. A Tacambaro, trois cents des leurs, surpris dans une église par les forces de Régules, se.
battirent jusqu'à la dernière extrémité plutôt que de déshonorer leur nouveau drapeau par une capitulation honteuse.
A tout seigneur tout honneur ; je terminerai ce chapitre par où j'aurais dû peut-être le commencer. Je dirai donc un mot des troupes mexicaines, et quoique la manière dont on les recrute soit fort connue, elle mérite cependant d'être racontée, ce qui sera une bonne fortune pour mes lecteurs, puisque c'est M. de Barrés qui s'en charge :
" Un général de brigade ou de division a-t-il besoin de renforcer sa troupe pour entrer en campagne ou présenter son monde à la parade, il envoie un sergent et dix hommes de ronde expéditionner dans les faubourgs, vers le soir, ordinairement à l'heure où les ouvriers sortent de l'atelier et regagnent le logis. La comisioti s'embusque aux lieux de passage, dans le voisinage des cabarets les plus fréquentés, jette ses filets dans les groupes et emmène à la caserne les malheureux qui n'ont pas l'œil au guet et les jambes assez lestes. C'est une espèce de pêche à la marée basse et c'était la façon la plus ofiftcielle de procéder au recrutement avant l'établissement de l'empire. On réussissait assez bien le premier et le second jour, mais dès que l'alarme était donnée, les gens du peuple se tenaient sur leurs gardes et s'ingéniaient à dépister les comissiones. Les femmes allaient rôder et faire sentinelle, avertissaient parents, amis et les aidaient à éluder l'embuscade. On se déguisait quelquefois pour opérer la retraite : nous nous
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rappelons un prote qui, ayant beaucoup d'allées et venues à faire dans la soirée, n'avait rien trouvé de plus sûr que de s'affubler d'un grand froc de frère lai, et d'entrer ainsi en religion, dès cinq heures de l'après-midi, pour ne pas entrer dans la milice.
^' Il fallait alors aviser à des moyens extraordinaires. Les soldats se déguisaient aussi et variaient leur tactique.
*' Il n'était pas rare, le dimanche, à la sortie d'une course de taureaux, d'entendre tout d'un coup du côté de la Pnerta del Sal, des cris et des lamentations de femmes éplorées suivis d'un grand tumulte de gens qui se débattaient au milieu des imprécations, des protestations et des jurons lancés sur les tons de la prière, de la menace ou de la colère. C'était à n'en pas douter un coup de leva imprévue.
" La musique a été toujours et dans tous les pays un infaillible moyen d'attirer la foule et d'attraper les badauds. La police ne dédaignait nullement de la faire servir de temps en temps au recrutement militaire. C'est la faute d'Hérodote sans doute, qui a clairement indiqué aux raccoleurs à venir le parti qu'on peut tirer à la pêche d'un instrument bien joué.
'' — Un pécheur, dit-il, voyant les poissons devenus méfiants et lents à mordre à l'hameçon, tira de sa besace une flûte, s'assit sur un rocher au bord de la mer, et se mit à jouer des airs très doux et fort agréablement modulés. Soles, turbots, gros et petit fretin d'accourir, de monter à fleur d'eau, d'étendre
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les nageoires de se dilater pour mieux absorber l'ariette. Quand il les trouva à portée convenable, il les invita de la voix à sauter sur la plage, mais comme ils n'y prenaient garde et ne voulaient pas entendre, il jeta son filet au beau milieu de l'onde et attrapa assez de poissons pour sa table et pour le marché."
** C'est là, un conte bleu, mais nous l'avons vu très-heureusement appliqué à l'Alaméda, à la place d'armes et ailleurs. Que de fois de pauvres diables, se laissant entraîner à leur goût trop vif pour la musique militaire, ont été happés par les recruteurs au moment où ils jouissaient, sans penser à mal, du mouchoir qu'ils venaient de faire et de la marche de la Norma !
" Tous les expédients étaient bons, et quand les besoins de la milice devenaient urgents, on allait raccoler les indiens aux portes de la ville et on les amenait aux casernes en compagnie de leurs ânes, de leurs femmes et de leurs enfants. L'orge et le charbon étaient estimés bonne prise ; on vendait les sacs ; l'âne était rançonné, l'indien enrégimenté et la femme rudement éconduite. Les porteurs d'eau eux-mêmes, corporation respectée moins pour l'eau qu'ils servent aux familles que pour les billets doux qu'ils glissent aux fillettes, n'ont pas toujours été à l'abri des réquisitions forcées. On les faisait entrer de préférence dans la cavalerie, par la raison qu'étant d'habitudes aquatiques, ils ont plus de répugnance à chevaucher que les gens de terre ferme. L'intérêt du service
n'était pas toujours le seul et véritable modèle du zèle des racoleurs. On était arrivé à considérer la leva comme une chasse très-productive. Aux ouvriers pris au lacet par les co?m'siones on laissait le choix d'endosser les guenilles militaires ou de se libérer au prix de cinq, huit ou dix piastres. C'était pitié de voir ces pauvres indiens, réduits à l'alternative de servir ou de financer, déployer un à un, en pleurant et en marchandant, les vingt ou trente chiffons qui enveloppent leur petit magot, et en tirer, sou par sou, medio par ??iedio, les pièces mâchées et remâchées qui devaient payer l'exécrable rançon.
*' Les levées dans les campagnes se faisaient plus brutalement encore et avaient tout l'air d'une razzia de bêtes humaines. On cernait les haciendas et les marchés ; on prenait pêle-mêle tous les mâles qui tombaient sous la main, et quand le grand coup était assuré, on attachait tout ce troupeau coude à coude, en longues files, et on le conduisait sous la verge à la ville voisine :
'' C'est de là qu'est venu aux soldats mexicains le surnom de volontaires du cordeau.
*^ On peut se figurer de quel cœur ces volontaires allaient à la bataille ; quelle religion ils professaient au drapeau et quels scrupules ils se faisaient de déserter, aussitôt que l'occasion s'en présentait."
Un autre curieux détail sur l'armée mexicaine, et ce sera encore M. de Barrôs qui me le fournira.
** — Il pousse quelquefois dans les sociétés primitives des institutions bizarres comme viennent les sauvageons dans les terres en friche. On ne sait comment elles prennent racine et s'étendent ; et ce n'est que lorsqu'elles ont pris place dans les mœurs qu'on s'étonne de leur croissance et de leur durée. Telle est au Mexique, l'habitude longtemps tolérée et admise aujourd'hui de laisser des cohortes de femmes s'attacher aux régiments et suivre en tous lieux les soldats. Dans les commencements, il n'en était pas ainsi ; tant que la république eut des finances et fut en état de pourvoir aux besoins de ses troupes, ces étranges auxiliaires en jupons se tinrent à l'écart et se contentèrent de fréquenter l'abord des casernes. Ce n'est, croyons-nous, que depuis l'époque des grandes pénuries du trésor, que l'on voit les corps d'armée traîner à leur suite des compagnies entières de femmes et de ménagères.
" Il faut bien que le soldat vive et soit pourvu — telle est la raison de la tolérance des chefs. Quand une nation n'a pas d'administration militaire, les troupes sont lancées d'un point à un autre sans fourgons; les dépôts de subsistances n'existent pas aux étapes ; que faire ? comment nourrir ses gens ? A côté d'un besoin pousse toujours un expédient, et celui qui se présenta tout naturellement fut de laisser s'organiser fortuitement des corps de maraudeurs. Tout déguenillées qu'elles sont, hideuses à voir, dégénérées en harpies, ces femmes sont, après tout, la providence du soldat. Ce sont ses fournisseurs, ses infirmières, ses
compagnes, les espions, les confidentes et la consolation du régiment.
*' Le tambour bat, on part à la légère, sans trop savoir si les réquisitions forcées seront suffisantes, où l'on dînera, où Ton soupera.
" Les femmes prennent l' avant-garde ; poussent des reconnaissances, à droite, à gauche, à travers champs, tout le long de la route, explorent les sentiers et fou".llent les huttes sur le passage. Infatigables à la marche, l'œil au guet, les mains avides, elles n'ont aucun souci des pierres, de la boue et des ronces du chemin ; leur seule préoccupation est de marauder. Tout butin leur est bon, et il est rare qu'elles rebutent rien ; grains épars sur la route, épis sur pied, volailles égarées, cannes de maïs, lambeaux de chiffons, pots cassjs, débris de fagots, elles glanent tout, recueillent tout, font usage de tout. Ces corps francs de mégères s'abattent quelque fois sur un hameau, livrent bataille aux mégères du lieu à grands coups d'ongles ou de couteaux, dévastent les baraques prises d'assaut et en emportent les hardes et les provisions. Ce sont de grandes journées celles-là, et on en parle longtemps. Le soir quand la troupe arrive à la halte, elle trouve les femmes accroupies autour des fourneaux improvisés, et le repas est bientôt servi.
" Là, ne se borne pas la corvée de la journée ; il faut encore après les fatigues de l'étape, laver les hardes de son mari et de ses parents, faire la toilette de l'escouade au peigne, au savon ou à la brique. Quand le savon manque, et cela arrive neuf fois sur
dix, on étrille son homme avec un caillou ou un morceau de tuile. La nuit venue on s'endort pêlemêle, dans l'ivresse quelquefois, si la fortune de la maraude ou de la solde le permet.
*^ Les femmes-soldats vont au feu en tirailleurs, en rôdant sur les aîles des combattants ; quelques unes se risquent au milieu du champ de bataille, non pour faire le coup du mousquet, ni prendre part à l'action, bien entendu, mais pour épier ceux qui tombent et dépouiller les morts — et les blessés quelque fois. Plus d'un officier a été expédié de la main d'une mégère, irrésistiblement éblouie à la vue de sa montre ou d'une chaîne d'or. Ces hideux vautours ne font guère de distinction entre les amis et les ennemis ; tout ce qui tombe est leur proie.
*' Elles rendent souvent la défaite désastreuse par les cris qu'elle poussent et la panique qu'elles jettent dans les rangs. Le général Ortega assure, dans son rapport de l'affaire du Cerro-Borrégo, que les soldaderas contribuèrent beaucoup par leurs alarmes et les fausses nouvelles qu'elles répandirent dans le camp à décourager sa division et à troubler sa retraite.
'^ Qu'on se figure d'ailleurs les belles critique? stratégiques et les hautes appréciations militaires de toutes ces commères pillardes, hargneuses et dévergondées. Les officiers du corps sont leurs ennemis naturels, et les meilleurs sont les moins épargnés. Malheur à ceux qui cherchent à réprimer leur indiscipline et
leur rapacité ! Il n'est contes inouis qu'elles n'inventent alors, et sollicitations qu'elles n'emploient pour exciter les troupes à la désertion ou à la défection. Un colonel, s' étant avisé de faire raser la tête à quelques drôlesses séditieuses, se vit abandonné par deux compagnies de son régiment. "
Je ne parlerai pas des mœurs de ces dames ; ce serait un tantinet chatouilleux, et je me contenterai de dire que ces études de Charles de Barrés me permettent d'être bref sur le compte des troupes mexicaines.
Ennemies ou amies, elles ne valent pas grand' chose.
Ivrogne et traînant derrière lui un sérail trop considérable de femmes pour être brave, le soldat indigène s'est habitué pendant le demi-siècle de révolution qui a pesé sur son pays à suivre la loi du plus fort et du plus riche. Il ne saurait donc s'attacher fermement à une cause qui n'a qu'un but, la justice, et qu'un drapeau l'honneur.
La plupart des généraux ralliés à l'empire — Mejia, Mendoza et quelques autres exceptés — étaient des transfuges sur lesquels personne ne pouvait compter, et l'on était tellement convaincu de ce triste état de choses que pendant toute la durée de mon séjour au Mexique un simple sous-lieutenant français avait préséance sur un officier indigène, de quelque grade qu'il fût.
Quant à cette fameuse armée de libéraux placée sous les ordres de Juarez, les prouesses de ces
prétendus défenseurs de la nationalité mexicaine, se sont presque toujours bornées à massacrer des soldats inoffensifs comme ceux de Paso del Macho, de San Luis de Potosi, de San Jacinto ou de Puébla ; à faire dérailler des convois de chemin de fer ; à lasser nos sentinelles avancées j à fuir devant nos baïonnettes pour aller s'enfermer dans quelques villes où ils faisaient le simulacre de se défendre. Puis, une fois le siège ouvert, à déserter par compagnies, par bataillons entiers, comme durant le siège d'Oajaca, et lorsque la France courroucée les avait fait tomber à ses genoux, à donner leur parole d'honneur, comme M. le général Ortéga lors de la reddition de Puébla, et profiter de la confiance que l'on mettait en leur gentilhommerie, pour s'esquiver sous un déguisement quelconque à travers nos avant-postes, et recommencer de plus belle.
Aussi, avec de pareils adversaires, les corps expéditionnaires avaient-ils pris le parti de faire peu de i prisonniers. La voix du sang avait beau crier, la voix de la justice l' étouffait et ses derniers arguments n'auraient réellement triomphé que du jour où le dernier guérillero, le dernier bandit se serait affaissé sous une balle vengeresse.
Cette dure nécessité a été comprise pendant quelque temps au moins, et tant que la loi martiale a poursuivi sa mission terrible, le pays est sorti de sa torpeur, la sécurité est revenue, les croix du chemin n'ont plus été aussi nombreuses, et les troupes fatiguées se sont reposées. Ses décrets sans
Io8 DE QUEBEC A MEXICO.
appel, étaient rendus sur ce principe de logique incontestable que Napoléon I émettait dans une de ses proclamations :
'^ — Sans justice prompte il n'y a que des partis, des oppresseurs et des victimes. "
Malgré ce que pouvaient dire à l'étranger les personnes toujours à l'affût d'un révolutionnaire ou d'un homme en rupture de ban, pour le grimper Gur le piédestal des proscrits et des martyrs, elle aurait dû continuer jusqu'à la fin sa tâche sans faiblir et sans broncher.
C'était sur sa mâle vigueur, sur son impitoyable énergie que reposait tout entière l'œuvre de pacification et de tranquillité que le corps expéditionnaire français était venu consolider de si loin. A mesure que la loi martiale a frappé, cinquante-quatre années de guerre civile, d'anarchie, de pillage de grands chemins, de meurtres, d'intrigues scandaleuses, de malversations, de malhonnêteté allaient s' effaçant, et le Mexique était à la veille de rentrer dans la sainte voie du progrès et de la civilisation. Aujourd'hui tout est à recommencer, et la Providence seule sait l'houre où ce malheureux pays finira par trouver cet idéal qu'il cherche en tâtonnant depuis si longtemps, l'amour du beau, de la concorde, de la moralité, de la famille, quatre amours qui, lorsqu'ils se groupent ici-bas, les uns auprès des autres, prennent — mais dans toute sa véritable acception parce que là ils découlent de Dieu et non du sensualisme — le nom de liberté.
Les délices de Capoue. — Une leçon d'étiquette. — Exécution d'un colonel. — L'horizon se grise. — Chevalier de la Guadeloupe.— Des tombes. — M. Jules Gérard, — L'incendie du 3 mai. — Le Colonel Tourre, — Le vicomte de la Brousse. — Une consigne autiichienne. — Colonne de l'intérieur. — Marches forcées. — A vol d'oiseau. — Le sapeur Airloup et le marquis de Courcy. — La selle mexicaine. — Combat de la Vacquéria. — Une nuit dans le col de la Angosîura. — Chez Negrete. — A l'ambulance. — San Luis de Potosi. — Une parenthèse. — En congé. — Retour à Mexico. — Dans un atelier. — Le colonel Le Carron de Fleury. — Le commodore Maury. — La saint-Jean-Baptiste. — ^Volupté. — Paso del Macho — Une dernière soirée. — Vers les rives de France. — \J Allier. — Ma gazelle. — Le fourmillier du baron. — Des voix désespérées. — En rade. — Seul — Une extase sublime. — Encore des tombes ! — Une découverte. — Aux bons coeurs.
La prise d'Oajaca, en frappant les bandes de stupeur, avait donné à nos troupes quelques moments de répit, et à Mexico nous profitions largement de notre far mente, pour ne plus nous souvenir, dans les délices de Capoue, des inconvénients de la vie militaire. •
I lO DE QUEBEC A MEXICO.
Je fis comme les autres, je tâchai d'oublier le plus paresseusement possible les trois longs mois que j'avais passés à dormir, partout ailleurs que dans un lit.
Mexico s'était apprivoisé pendant notre expédition, et plus d'un noble salon s'était ouvert devant nos épaulettes. De notre côté nous avions formé deux clubs militaires : les officiers autrichiens avaient suivi notre exemple j les belges n'étaient pas restés en arrière et presque chaque semaine, des bals, des réceptions et des tertuUas nous aidaient à tuer le temps.
La tertulia est la réception mexicaine par excellence ; guindée, elle serait la cousine germaine de V at home anglais. On cause, on rit à pleines dents, on fredonne, on se bourre de dulces — confitures — on s'y amuse à cœur joie, mais avant de goûter à ces jouissances du paradis domestique, il faut subir sous toutes ses formes, le raffinement de l'étiquette espagnole :
Les variations se brodent sur le thème suivant, et l'ouverture commence sur le seuil même du salon.
— Après vous, senor caballero.
— ■ Non, non ! veuillez croire que je n'en ferai rien ; après vous, senor caballero.
— Vaya, bien ! mais c'est pour vous obliger que j'entre ainsi sans cérémonie : j'ai en horreur toute espèce d'étiquette.
DERNIERS niVOUACS. — AU PAYS. 1 1 1
Et l'hidalgo, beau, fier et empesé va s'incliner devant la maîtresse de céans, mollement couchée sous son fauteuil en cuir de Guadalajara, ses deux petites mules de satin blanc, mignonnement croisées sur le tepate tissé en fines brindilles d'aloës.
— lo soy a las pies de usted, senorita. Como esta usted ; bien ? Je suis à vos pieds, madame ; comment va votre santé ? bien, n'est-ce pas ?
— Je baise vos mains, seigneur cavalier ; je me porte à ravir et suis toujours à votre service. lo soy siempre a la disposicion de usted. Et vous ?
— Sin novedad ; lo soy tambien a la disposicion de usted. Je suis sans nouvelles, mais toujours à votre service.
Une fois ces paroles échangées, liberté entière de papillonner, de servir des bonbons aux dames, de causer de tout et sur tout, de rouler sa fine cigarette en papier de maïs et de l'allumer au petit brasero en cuivre ciselé, ornement indispensable de chaque salon mexicain.
Tout se passera maintenant d'une façon exquise, jusqu'à l'heure du départ. Mais, gare alors ! l'ennemi va revenir, et c'est la maîtresse du logis qui, à son tour, commence bravement l'attaque.
— Vous savez, seigneur cavalier, dit-elle, en s' inclinant gracieusement, que cette maison est toujours à vous. Esta casa es siempre de usted.
— Mille remerciments senorita ; en retour, je vous offre la mienne et, bien que j'en sois indigne, je vous prie de me considérer comme le plus humble de vos serviteurs, et de me commander en tout ce qui pourra servir le moindre de vos désirs.
— Merci et adieu ! j'espère que vous passerez une bonne nuit, senor caballero.
— En doutez-vous, almita de mi corazon, petite âme de mon cœur ; je pars avec votre souvenir.
Et l'hidalgo descend le large escalier qui conduit à la rue, faisant résonner sur chaque marche, en digne fils du Cid, ses fins éperons d'Amozoc. Au tournant, nouvelle halte, nouveaux compliments ; puis la porte semble se fermer à regret, mais pour se rouvrir discrètement et laisser scintiller un des côtés de la toquille d'or du som.brero en poil de vigogne du beau cavalier, et l'oreille de la senorita entend doucement monter le long de la ram.pe le plus musical des
— Buena noche, nina !
Le lendemain matin, lorsqu'ils se rencontreront soys les allées ombreuses de l'Alaméda, la brune mexicaine murmurera, en agitant savamment son éventail :
— Como has pasado la noche, senor caballero ? Comment avez-vous passé la nuit, seigneur cavalier ?
— Muy bien, senorita, répondra le chevalier galant ; siempre à la disposicion de usted.
Pour nous, ces fêtes, ces éclats de rire, ces joies et ces tertulias, étaient entremêlés des pénibles exigences de la consigne.
En ce moment la cour martiale jugeait le colonel Romero et cinquante-huit compagnons de sa terrible bande.
Faits prisonniers le 31 janvier 1865 par une colonne du Sième de ligne placée sous les ordres du colonel M. le comte de Potier, ils avaient maintenant à répondre devant le tribunal militaire d'une longue série de méfaits. Les preuves étaient irréfutables. Sur la réquisition du capitaine Fontaine, du 3éme zouaves, Romero et dix de ses camarades furent condamnés à mort, vingt-deux à la déportation et vingt-quatre acquittés.
Le 18 mars, — c'était un samedi, et l'officier qui a vu ces jours-là n'en oublie pas le nom, — une foule énorme encombrait la place de Mixcalco, lieu ordinaire des exécutions à Mexico.
Il était six heures du matin. Le temps faisait plutôt rêver au bonheur de vivre que songer aux tristes mystères de la mort. Le ciel avait des profondeurs bleues incommensurables, l'air était chargé de senteurs, et les rayons du soleil venant frapper horizontalement les armes et les buffleteries des cinq mille hommes qui étaient là, rangés en bataille, les faisaient ruisseler comme une rivière de diamants.
Soudain un roulement de tambours se fait entendre, les clairons sonnent au champ ; Romero mené sur une charrette du train des équipages militaires,
vient d'entrer dans le fatal quadrilatère suivi de quatre de ses malheureux compagnons.
Deux gendarmes aident le chef à descendre. C'est un petit homme qui marche en traînant de la jambe. Son air est souffrant et abattu : il est tête nue. Un large zarape s'enroule autour de sa taille bien prise et laisse entrevoir une chemise très fine et très blanche ; son teint est brun olivâtre et une moustache noire comme l'aile d'un corbeau pend de sa lèvre supérieure.
Les gendarmes le guident vers le poteau en bois de fer : Romero s'y adosse avec calme, mais sans forfanterie, et demande à parler à l'officier commandant :
— Colonel, lui dit-il, je réclame la permission de commander le peloton d'exécution.
— Ce n'est pas le colonel Romero que j'ai l'ordre de fusiller ; c'est le bandit Romero, réplique l'autre froidement, et il retourne à son poste.
Le signal se donne : une détonation déchire l'air, et les cinq malheureux roulent dans la poussière ; puis un sergent s'approche, leur donne le coup de grâce dans l'oreille, et toute la brigade défile au pas accéléré, musique en tête, devant ces crânes ouverts, fumants et laissant échapper leur cervelle sur le sable.
Romero était mort comme il avait vécu, car à trois reprises différentes il avait refusé de voir le prêtre.
— '* Comme tant d'autres nés pour une mailleure fin, s'ils eussent vécu à une époque tranquille, écrivait ce jour-là même un des journaux de la capitale, Romero a contribué pour sa part et par ses actes à
l'anarchie et à la décadence de sa nation. La tombe est un asile sacré; il serait inhumain et impie d'y poursuivre de reproches ceux qui ont consommé l'expiation ; mais quel est celui qui oserait déclarer que l'accusé méritait d'être absous ? S'il s'est montré brave, à l'heure suprême ne s'est-il pas montré cruel quelque fois? S'il a eu quelques journées dignes d'un soldat, n'a-t-il pas eu cette nuit de Metepec où des femmes furent égorgées? S'il pardonna en quelques circonstances ses ennemis prisonniers, ne fit-il pas fusiller des malheureux trop pauvres pour lui payer rançon ? S'il n'a pas de sa personne trempé les mains dans ce sang et dans ces excès, étant le chef de ceux qui ont fait ce mal, il en était responsable. Il est venu un jour où la responsabilité lui en a été demandée, et il a fléchi sous le poids. Dans cette nuit suprême, où toutes les actions importantes de la vie se détachent de l'ombre pour consoler ou accabler le condamné, et où la conscience est tout entière à elle-même, il a vu passer devant lui des femmes ensanglantées, des mêlées inégales de trois cents contre sept, des ruines, des exécutions farouches. Voilà les véritables témoins, les véritables accusateurs, les véritables juges de l'homme qui vient de disparaître. "
Cette exécution de Romero contribuait i:)our beaucoup à faire croire à une tranquillité durable, et déjà l'on s'habituait, quoique difficilement, au régime salutaire de la paix, lorsque les nouvelles de l'intérieur commencèrent à redevenir marécageuses, suivant l'expression favorite d'un officier de cavalerie, Masson.
Il6 DE QUEBEC A MEXICO.
Un certain malaise régnait parmi la classe marchande. Des convois venant de Morélia avaient été arrêtés et pillés ; deux préfets politiques, don Juan Becerril et le général Falcon, assassinés à quelques lieues de Mexico, et les guérilleros se hasardaient à montrer le bout de leurs carabines dans le Michoacan, état voisin de la capitale.
Vers la fin de mars, le colonel de Van der Smissen reçut l'ordre de marcher sur Morélia, avec une partie de la garde impériale belge, et d'y faire le service de garnison. Les zéphirs sous les ordres du commandant Chopin devaient s'embarquer pour Victoria, le chef-lieu du Tamaulipas, et le commandant de Briand partait pour Matamoros avec son bataillon de la légion étrangère.
Ces préparatifs annonçaient un dernier effort de la part des Juaristes, et tous les officiers de la garnison se tenaient prêts à marcher au premier signal. Dans les arsenaux on déployait un surcroît d'activité : les ouvriers et les pontonniers étaient occupés à fabriquer des affûts légers et solides pour les obusiers de montagne, l'armée mexicaine se réorganisait, et le général de Brincourt, à la tête d'une forte colonne, tenait déjà la campagne dans le Nouveau-Léon.
Sur ces entrefaites, la rumeur se répandit dans nos clubs, que l'Empereur Maximilien allait, sur la proposition du maréchal Bazaine, distribuer des récompenses aux militaires qui s'étaient distingués pendant le siège d'Oajaca.
DERNIERS BIVOUACS. — AU PAYS. '' ll'J
En effet, une proclamation parue dans le Diario del Imperioj décrétait la création d'un nouvel ordre mexicain — la croix de l'Aigle — frappait une médaille du mérite militaire, et reconstituait l'ordre de la Guadeloupe, fondé par l'empereur Iturbide.
Ces signes de bon augure excitaient au plus haut point notre curiosité, car presque tout le monde se sentait des droits ou des titres de service plus ou moins appuyés, pour rêver sur sa poitrine une des nouvelles décorations.
Enfin le lo avril, fête de l'Empereur, parurent les décrets de nominations attendus avec tant d'impatience. •
Mon nom figurait parmi ceux des nouveaux chevaliers de l'ordre de la Guadeloupe, entre le major Tydgart, tué quelques jours après au combat de Tacambaro, et le lieutenant Carrère, de la compagnie franche du bataillon où j'étais stagiaire. Nos brevets nous furent remis en présence du 3e zouave rangé en bataille sur la grande place du palais, par l'Empereur lui-même qui me serra la main avec bonté, et me demanda des nouvelles de ma blessure en me donnant quelques paroles d'encouragement qui me remplirent d'enthousiasme.
Depuis longtemps ces choses s'en sont allées avec ma jeunesse et mes meilleures illusions : pourtant encore aujourd'hui, rien qne d'y penser je rougis de plaisir et d'orgueil en me rappelant ce têteà-tête de cinq minutes, avec l'empereur.
Il8 DE QUEBEC A MEXICO.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que jusqu'au jour où, à mon tour, j'irai me coucher dans ma tombe, je serai fier d'avoir su mériter un pareil témoignage d'approbation de la part d'un homme qui a su être grand et noble partout, dans sa vie de famille, dans sa vie de souverain, et surtout au milieu de l'abandon et des trahisons qui se heurtaient et se pressaient les unes contre les autres pour assister au spectacle solennel de sa mort.
Pour moi, ce jour là, je n'aurais pas échangé mon épée d'officier subalterne contre le fauteuil d'un sénateur. Les dangers que j'avais courus, les fatigues que j'avais endurées, la maladie dont je commençais à ressentir les sourdes atteintes, disparurent devant mon bout de ruban, et le soir, quand à la table du mess de l'état major, le capitaine de Schrynmackers de la garde impériale, me porta un toast en me complimentant sur l'honneur dont je venais d'être l'objet, deux larmes de joie et de reconnaissance, glissèrent à la dérobée dans mon verre, de Champagne.
N'est-il pas étrange que les larmes soient le seul moyen que Dieu ait donné à l'homme pour exprimer les sensations intimes d'un grand bonheur ou d'une immense douleur, — le bonheur et la douleur ! — ces deux frères jaloux qui naissent sous la gaze rose de notre berceau, et ne nous quittent qu'au froid contact du cimetière ? L'un essaie toujours de se venger des bénédictions que l'autre sème sur ses pas. C'est l'éternelle lutte de Caïn
DERNIERS invOUACS. — AU PAYS. II9
et d'Abel, et jamais je ne me suis senti joyeux, sans ressentir mon âme frissonner sous le pressentiment d'une prochaine affliction.
Pour cette fois, je ne m'étais pas trompé, et mon allégresse se brisa sur la pierre sépulcrale du deuil et d'une profonde douleur.
Souvent nous nous rencontrions chez un membre de la commission scientifique du Mexique, M. Lami, et quelquefois — le soir — chez Fulcheri, le marchand de sorbets. Dans ces réunions nous causions d'art, de science et de philosophie. Chacun venait apporter là le fruit de ses études et de ses observations. Les uns s'occupaient d'an^tomie, d'histoire naturelle ; les autres d'esthétique, de poésie, de littérature, et sur nos conversations intimes étaient tombées quelques gouttes de ce parfum que prisait tant Horace, utile dulci. Les bals que nous oubliions n'avaient pas même l'honneur d'un regret, et une seule crainte venait parfois nous troubler, la perspective prochaine d'un ordre de départ, lorsqu'un septième convive vint s'attabler sans façon parmi nous, et nous éparpil-, 1er d'un revers de sa main.
Vous rappelez-vous l'axiome lugubre que madame de Sévigné exprimait d'une façon si vive en disant ?
— La mort va fourrrageant et grapillant ça et là.
Eh ! bien, si vous ne vous en souvenez pas, moi j'ai le droit de vous en parler, car en quatre jours, la mort enleva trois membres de notre cercle. Le premier, fut M. Harris, atteint
du vomito, pendant un voyage à la Vera-Cruz ; puis ce fut le tour de M. Jules Gérard, cousin du célèbre tueur de lions, correspondant de V Epoque^ et collaborateur de plusieurs autres journaux de la presse parisienne, quoiqu'il eût à peine vingt-trois ans.
Cette mort était survenue ainsi :
Le dimanche, M. Gérard avait passé la soirée avec nous : il était abattu et se plaignait d'être fatigué. Quelqu'un lui conseilla de prendre un bain, et le lendemain matin, vers sept heures il s'empressa d'en commander un au garçon de l'Hôtel National, où il demeurait.
Une heure plus tard, en revenant de la caserne, je grimpai à la chambre de mon ami, pour lui emprunter une liasse de journaux de France. — A travers la porte vitrée j'aperçus M. Gérard couché dans sa baignoire, la figure à moitié submergée dans l'eau. J'enfonçai d'un coup de genou, mais tout était fini. La face tuméfiée, la bouche bordée d'écume indiquaient trop clairement que depuis quelque temps déjà, le malheureux s'était écrasé sous l'impitoyable étreinte de l'apoplexie.
En entrant dans la salle de bain, je fus frappé d'une circonstance bizarre. Cette salle était parfaitement éclairée : cependant M. Gérard avait eu l'étrange idée d'allumer deux bougies placées sur une table, dans un coin écarté, et dont la clarté n'arrivait même pas jusqu'à la baignoire. Ces deux lumières funèbres, préparées par le défunt lui-même,
DERNIERS lilVOUACS. — AU PAYS. 121
comme s'il eût obéi à im pressentiment machinal, faisaient le plus lugubre effet.
Le troisième de cette liste funèbre fut le vicomte Houeix de la Brousse, lieutenant à la légion étrangère, brûlé dans l'incendie du 3 mai 1865, en voulant se dévouer.
Vers minuit, le feu s'était déclaré avec une violence extraordinaire dans l'intérieur d'une grande maison de la rue San Juan de Latran, portant le No. 10. Il avait pris naissance, dit f Ere Nouvelle, dans un atelier de menuiserie qui occupait la bâtiment du fond et devait avoir fait d'immenses progrès avant de se manifester au-dehors. Aussitôt l'alarme donnée, on courut à la place française. Les généraux d'Hurbal, de Maussion et l'Hérillier se portèrent en hâte sur le lieu du sinistre et organisèrent les secours avec une énergique rapidité, mais l'élément destructeur avait déjà pris des proportions qui rendaient inutiles toutes tentatives de sauvetage et paralysait le jet continu des deux pompes qui l'attaquaient.
On eut recours à tous les moyens : on éventra les conduits d'eau, on défonça les égouts, mais rien ne réussissait à combattre les flammes.
Le colonel Tourre avait été l'un des premiers à venir. Les cris d'alarme l'avaient trouvé près de là, rentrant chez lui, après avoir reconduit deux dames, à la sortie du théâtre. Il accourut vers le lieu du danger avec l'ardeur intrépide qui était le trait distinctif de son caractère. On avait cherché à le
retenir, mais le colonel s'était écrié en s' élançant dans l'escalier :
— Il y a de mes zouaves, là-haut ; je ne veux pas qu'ils se fassent casser les reins.
Pénétrant jusqu'au milieu des bâtiments enflammés, il s'était porté sur une petite terrasse intérieure, d'où il dirigeait le sauvetage. Auprès de lui se trouvaient le lieutenant de la Brousse qui lui passait un sceau d'eau et le clairon Shlincker du 3ème Zouave.
Tout à coup un craquement sourd se fait entendre ; la terrasse minée par les flammes se disjoint, s'écroule ; les trois hommes qu'elle porte sont précipités pêle-mêle avec ses débris, dans le brasier ardent entr' ouvert sous leurs pieds.
Au milieu du cri d'horreur arraché de toutes les poitrines par cette catastrophe imprévue, deux formes noircies et indécises sortent et s'élancent hors de ces poutres enflammées.
Ce sont le lieutenant de la Brousse et le clairon Shlincker.
Horriblement brûlés, la flamme les lèche encore ; on se hâte de les inonder d'eau et de les transporter à la maison voisine.
Le spectacle qu'ils offraient n'était pas de ceux que l'on décrit. M. de la Brousse surtout, ne présentait plus qu'un amas de chair calcinée mêlée à des lambeaux d'uniforme, et le lendemain matin, vers dix heures, il expirait en serrant un crucifix sur sa poitrine endolorie.
Une journée et une nuit de travail sans relâche firent retrouver le corps du colonel Tourre sous les décombres. Contre toute espérance, il était à peu près entier; on le découvrit, couché sur le dos, à dix ou douze pas de l'endroit où il avait été précipité. Il devenait évident alors qu'après sa chute le colonel s'était relevé et avait marché dans la direction où il espérait trouver une issue. Mais aveuglé par les flammes, il était allé se heurter contre un mur, devant lequel il était tombé à la renverse.
C'était dans cette position qu'il avait expiré, endurant d'atroces souffrances. La main droite était fortement crispée sur le pommeau de son épée et l'uniforme avait entièrement disparu, à part quelques lambeaux, encore adhérents aux chairs à moitié carbonisées.
Ce sinistre plongea la ville dans une consternation difficile à décrire, et de ma vie je n'ai vu pareille foule suivre un char funèbre. Le deuil était conduit par le maréchal Bazaine lui-même qui marchait tête nue derrière les trois cercueils des malheureuses victimes, le colonel Tourre, le lieutenant de la Brousse et le clairon Shlincker mort à son poste de combat, à côté de son supérieur. Toute la garnison de Mexico était sous les armes, les tambours voilés de crêpes, la cathédrale tendue noir, et quand les trois fosses eurent reçu ces dépouilles carbonisées, plus d'un sanglot déchirant s'échappa de ces poitrines de soldats, lorsque le général de Maussion et le capitaine le Couturier jetèrent une parole de souvenir et de regret
sur ce trou béant, lorsque le drapeau du 3ème z-ouave vint s'y incliner silencieusement, en signe d'adieu.
A peine âgé de trente-huit ans, le colonel Tourre avait au bout de la dragonne de son épée les abeilles du bâton de maréchal. C'était l' enfant chéri de ses zouaves, qu'il avait menés depuis dix ans partout où la France avait déployé son drapeau. On savait comme il était beau, comme il était grand aux jours de l'épreuve et de la mêlée, et cette mort épouvantable au milieu d'un brasier ardent, écrasé sous des poutres en cendres, se débattant au milieu d'une mare de bitume liquéfié, crispait le cœur des plus braves et faisait involontairement penser à ces vers que Musset écrivait sur la mort du duc d'Orléans :
Hélas : mourir ainsi, mourir à quarante ans, Sans un mot de sa femme, un regard de sa mère, Sans avoir rien pressé dans ses bras palpitants ! Pas même une agonie ! une douleur dernière ! Dieu seul lut dans son cœur l'ineffable prière Que les anges muets apprennent aux mourants.
Quant au vicomte de la Brousse il était un de mes amis les plus dévoués. Nous demeurions dans la même chambre, et rarement nous sortions l'un sans l'autre. Ce fut sous le poids de la plus poignante des tristesses que je communiquai à V Estafette de Mexico ces quelques détails biographiques qui ne rappellent qu'imparfaitement les principaux traits de la vie du meilleur des camarades et du plus parfait des gentilshommes :
*^ M. le vicomte de la Brousse appartenait aune vieille flimille de la Basse-Bretagne qui donna plusieurs illustrations à la marine française. Lui-même fut marin avant d'entrer à l'école Saint-Cyr, d'où il sortit avec une sous-lieutenance au 99e de ligne. C'est en qualité d'officier dans ce régiment, qu'il suivit avec distinction, depuis le commencement, les différentes phases du siège de Puébla et de la campagne du Mexique. Le vicomte de la Brousse qui avait fait preuve de sang-froid et d'énergie, lors de l'incendie de la maison Delanoé, avait déjà reçu en récompense de son courage trois médailles de sauvetage et sept jetons d'incendie.
^* Lorsque le 99e reçut l'ordre de rentrer en France, M. de la Brousse promu depuis quelque temps au grade de lieutenant, demanda et obtint la permission de continuer la campagne en cette qualité, au régiment étranger. Il relevait à peine d'une douloureuse maladie, et se proposait de prendre son service au régiment lorsque la mort vint enlever ainsi, à l'âge de vingt-trois ans, un brave officier à la France et un cœur d'or à sa famille et à ses camarades. "
Cette série de catastrophes m'avait fait prendre Mexico en horreur, et je ne pus dissimuler mon contentement, lorsque le dix mai, à cinq heures du soir, je reçus l'ordre de me tenir prêt à partir dès le lendemain pour l'intérieur, avec le colonel Jeanningros qui devait marcher sur Saltillo, occupé par les troupes du général ennemi, Negrete,
En me rendant chez moi dans le but de dire à mon ordonnance de tout tenir prêt pour quatre heures du matin, je trouvai la sentinelle du poste autrichien placé en face de mon logement, en train de se défendre contre deux chasseurs d'Afrique qui allaient probablement lui pratiquer une boutonnière quelconque sans l'intervention du docteur Tourraine de l'artillerie et du corps de garde accouru fort à propos.
Un soldat congédié avait voulu forcer la consigne et passer outre, malgé les explications en langue croate que lui donnait le factionnaire. A bout de logique, il avait eu recours à sa baïonnette, et le pauvre malheureux se tordait par terre en râlant déjà son agonie.
Ce rigide observateur de la discipline fut traduit en cour martiale, et plus tard, j'appris qu'il fut acquitté par ses officiers qui ne virent pas même un excès de zèle dans cet accident.
La colonne à laquelle j'étais détaché, se composait de deux escadrons, deux compagnies et deux obusiers rayés, formant une contre-guérille sous les ordres du capitaine le duc d'Elchingen, petit-fils du maréchal Ney — aujourd'hui colonel au 6e chasseur de France — des premier et second bataillons de la légion étrangère, commandants Saussier (i) et de la Hayrie ;
(i) Saussier, Félix-Gustave ; général de brigade, commandant la brigade mobile d'infanterie dnns la division d'Alger.
d'un escadron du ler chasseur d'Afrique et de plusieurs pièces d'artillerie. Nos ordres étaient d'opérer jonction avec les troupes des généraux de Brincourt et Mejia, et de tomber ensemble sur l'ennemi, afin de l'écraser d'un seul coup.
Pour arriver à Saltillo, il nous fallait traverser une partie des états de Mexico et du Michoacan, tout celui du Guanajuato, de San Luis de Potosi et la moitié du Nouveau Léon. Nous franchîmes ces deux cent vingt-six lieues en vingt-un jours, passant sans nous y arrêter par les villes de Quérétaro, de San Luis de la Paz et de San Luiz de Potosi, endurant des privations inconcevables, buvant presque partout de l'eau salée, et malgré cela arrivant à San Juan de la Vacqueria, à quelque distance du repaire ennemi dans un état sanitaire satisfaisant.
La plupart du temps le pays que nous traversions était morne et désolé ; les habitants pauvres et peu hospitaliers, et les routes couvertes d'une poussière fine qui nous suffoquait au moindre vent, à la moindre brise.
Le contraste était frappant entre ces cactus rabougris, ces arbres desséchés, ces plaines brûlées, et les charmants paysages, les souvenirs riants et poétiques que nous avait laissés notre campagne dans l'Oajaca.
Pourtant nos soldats n'en étaient ni moins gais, ni moins dispos. Nos bivouacs retentissaient joyeusement des échos de leurs chansons. A défaut d'eau potable, ils buvaient sans rancune leurs rations d'eaude-vie coupées d'eau saumâtre, et malgré leurs souliers
qui commençaient à manquer cà l'appel par certains endroits, ils étaient toujours restés braves, alertes et français.
Que de chansons baroques, n'avons-nous pas éparpillées dans ces interminables plaines du Nord, faisant refrain malgré les bouffées asphyxiantes du vent del Sur, et trouvant moyen de rire, de fredonner et de gouailler partout ?
D'ordinaire c'était Airloup, un vieux sapeur de la légion étrangère qui prenait la tête de colonne et entonnait d'une voix de maître-chantre au lutrin, quelque composition dans le genre de la lettre de Dumanet à Sophie Rambosse, qui s'est greffée je ne sais plus trop comment dans les replis de ma mémoire.
Cette touchante missive datée d'Alger, le 5 Juillet 1830 renfermait le lamentable récit des tribulations suivantes.
Vous devez et' ben inquiet' tout de même Que vous ne vissiez pas de lettr' de moi ; Mais quoiqu' ça Dumanet vous aime, Ni plus, ni moins que si c'était soi.
Oui belle Sophi' soilliez tranquille, Rien n'est venu refroidir mon cœur Depuis que nous somm' en une ville Ousqu'il y a cinquant' degrés de chaleur
T'voudrais me servir du télégraphe Pour vous signaler mon ardeur, Mais n'en savant pas l'orthographe J'cmploi-z-un bateau-z-à. vapeur.
DERNIERS lUVOUACS. — AU PAYS. I29
C'est un' espèce de chaudière ronde, Voyez-vous, qu'a pas de cuisinier :
Ça marche tranquillement sur l'onde Et ça fum' comme un vrai troupier
Provisoirement, sachez ma chère, Qu'au moment de nous embarquer J'avais eu des tranchées de misère Que l'cœur a manqué d'm'en craquer.
J'allais prendre mon congé d'avance Et m'absorber dans les marsouins, Quand on touche à terre, en présence, De bourricauts qu'on nomme Bédouins.
C'est un tas de pousse-cailloux du centre ; Ça n'a rien de Français dans l'aspect.
II ont la boule noir' comme de l'encre, Et pas de chemise sur vot' respect.
Rapides comm' rtrembellement de terre Ils fuyaient devant le régiment, Que les ch'vaux de not' cavalerie légère Voulaient tous prendre le Maure aux dents.
Ce calembourg, i vous fait sourire :
Mais le Français, en vérité Ne peut se soustraire à l'empire D'avoir de l'amabilité.
Nous v'ia campés en sentinelle :
J'en fais d'abord deux heures de nuit, Mais c'est là, cré coquin, ma belle !
Qu'il m'a fallu du cœur pour huit.
Imaginez-vous, trente-six sonates De cris et de gémissements !
Des particuliers à quatr' pattes Qu'étaient gros comm' des éléphants ;
Des tigres, des lions, un tas de vermine Qui se promèn' danï, ces pays-là. Bref, on dit qu' j'avais un' pauvre mine Quand not' caporal nous releva.
Crevant d'soif j'fus près d'une source Ousque je bus de l'eau, mais, gredin d'sort Le lendemain, en reprenant not' course, Nous y trouvîmes un chameau mort.
J'me crus poisonné, mill' tempête !
Que me dis le sargent, tout confondu : — Tu vois que cet' eau là tue les bêtes. Ainsi Dumanet, t'es ficliu !
L'haleine me manqu' ; je devins pâle, Mais bientôt j'oublie le danger.
Quand j'entends battrrrr la générrrale Et qu'nous somm'-z-entrés dedans Alger.
Couronné de gloir', je m'élance Dans un palais; que' coup d'essai !
Où je crus ben, par ma vaillance D'avoir pris la sutane du dey.
Elle avait une tournur' sauvage.
Avec un couvre-pieds de linon ; Mais comme elle m'a giflé le visage Y disent tous qu' c'est une guenon.
C'est possible ; je sais ben qu'en France Les femmes et les guenons, c'est deux, Mais ici, n'y a point de différence, A moins qu' d'avoir de fameux yeux.
Mais j 'gardais pour la bonne bouche D'vous dire que notre général M'a vu brûler plus d'une cartouche E qu'y vient de m' faire caporal ;
Mais malgré cet honneur suprême,
Et la chaleur qui nous brul' tous,
Ça n'empêche pas que j'ai, tout de même,
Un fameux coup de soleil pour vous.
Si Dumanct n'avait pas la plume de madame de Sévigné, il pouvait se vanter au moins d'avoir un excellent interprète dans la personne du sapeur Airloup qui ne connaissait pas son pareil au monde, si ce n'est peut-être un vieux chasseur, le marquis de Courcy, s'il vous plaît, vieille culotte de peau placée en faction depuis près de trois congés auprès du guidon du ler chasseur d'Afrique, et qui tous les ans passait caporal pour se faire casser aussitôt qu'il arrivait en vue d'une bouteille d'absinthe.
Lors d'une incroyable période de sobriété, il avait atteint jusqu'aux galons de maréchal des logis, mais hélas ! pendant la campagne que nous faisions, sa gloire s'était obscurcie, et maintenant il cumulait les charges de soldat de deuxième classe et de marmiton d'une des tribus de son escadron.
Le marquis de Courcy avait un tant soit peu oublié les madrigaux et les chansons régence de ses ancêtres messeigneurs les mignons et les muguets de jadis, mais en revanche il expectorait volontiers une chanson troubade.
Sa favorite allait comme suit ; malheureusement plusieurs couplets — et des plus drôles — sont restés enfouis dans le gosier du marquis ;
— Donc, mon ancien qu'avez vu la Russie Qu'avez, certain, roulé vot' boss', par là Dites-moi sargent, je vous en prie, Queq' c'est l'Alger et l'Afrique ousqu'on va.
— Je le veux bien, mais avant que tu partes Tu vas conscrit payer un verr' de vin
Puis poliment tu ,demand'ras la carte Et c'est alors que j'te dirai ton chemin.
— L'Afriqu', mon cher, c'est un' île déserte Qu'est habitée par des peupl' ben méchants ; N'faut pas pourtant que c'ia te déconcerte. Mais tu peux ben écrire à tes parents.
Y a des serpents, des crocodiles énormes Qui sur le soir, sans fair' de façons Vous entr' au camp et vous dévorent un homme Tout comme un homme avale un cornichon.
— Ah ! mon sargent, j'trembl' de votre histoire Me voir avalé, moi j'vous préviens déjà Que je veux ben me battre et voler à la gloire Mais me voir manger, j'ne peux digérer ça.
C'était ainsi que nous narguions les ennuis de la route.
Pendant la courte durée de cette campagne, j'eus occasion d'apprécier la supériorité de la selle mexicaine sur la selle anglaise. Offrant un étrier aussi large que l' étrier arabe, dans lequel le pied s'emboîte sans être gêné, elle est un peu lourde, il est vrai, mais ne blesse jamais le cheval, et offre au cavalier une assiette commode, une position aisée et une liberté entière dans ses mouvements. Le devant se termine par un large pommeau autour duquel s'enroule le lasso, sur lequel il peut entraver ses rênes pendant le combat, s'appuyer en route, et même dormir s'il est assez fort équilibriste. La plupart des compagnies
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montées, formées dans les différents régiments du corps expéditionnaire, avaient été pourvues d'équipements mexicains ; cette sage précaution a eu l'avantage de rompre plus vite les nouveaux cavaliers aux difficultés du manège, et de permettre aux officiers de les utiliser plus promptement.
Le général Negrete occupait le col de la Angostura, un peu en avant de Saltillo, avec 4,000 hommes d'infanterie, 1,500 chevaux, 20 pièces de canons, et paraissait résolu à défendre cette position formidable, autour de laquelle il avait élevé des retranchements et des ouvrages d'une certaine importance.
Le ler juin, deux heures après notre arrivée, le colonel Jeanningros avec quatre compagnies, trois escadrons et deux pièces d'artillerie alla reconnaître le col.
A portée de canon, l'ennemi démasqua deux batteries, laissa voir son infanterie massée et fit sortir une partie de sa cavalerie. Une escarmouche s'engagea avec nos tirailleurs, et au détour d'un quartier de rocher, un officier de la légion étrangère, M. le capitaine Fisher, fut tué d'une balle au front. Nous n'eûmes que la mort de ce brave officier à déj^lorer, et nous rentrâmes sains et saufs à la Vacqueria, après avoir levé le plan de la position de l'ennemi, le laissant tirer hors de portée et fatiguer inutilement ses escadrons, qui chevauchaient dans la plaine en épuisant contre nous tout le vocabulaire mignon des épithètes espagnoles. Quelqif* projectiles perdus attei-
gnirent quatre chevaux et trois hommes, ces derniers peu grièvement.
Le soir même une estafette nous apporta la nouvelle du mouvement en avant du général Méjia, parti de Matamoros avec une colonne de 3,000 hommes, renforcée par le bataillon du commandant de Briand.
A 10 heures, un second courrier vint nous annoncer que le général de Brincourt venait de quitter les villages de Barras et de Batos avec trois bataillons d'infanterie, deux escadrons et huit pièces de différents calibres.
Negrete allait donc se trouver pris entre trois colonnes, et nous étions à la veille d'une bataille dont l'issue ne pouvait être douteuse.
L'ennemi avait l'air de soupçonner le danger qui le menaçait.
Une grande animation avait régné une partie de Baprès-midi dans ses avant-postes, et à sej)t heures les feux de ses bivouacs s'étaient magiquement éteints.
Cette tranquillité subite déplut au colonel. Il craignait quelque ruse : nos patrouilles furent doublées, et je reçus l'ordre de placer 60 hommes de piquet à la tête d'une baranca, qui débouchait dans le col de la Angostura.
Il était onze heures et quart du soir lorsque je décachetai cette note de service.
Vingt minutes après, mon cheval était sellé, mes soixante hommes munis de 25 cartouches, de leurs
capotes et de leurs couvertures, et nous nous acheminions silencieusement vers le lit desséché du torrent.
Il faisait un temps de loup, une vraie nuit de novembre au Canada, et de grosses rafales venant s'engouffrer dans les plis de nos cabans, nous empêchaient de percevoir le moindre son à quinze pas de distance. Déjà j'avais réussi à embusquer cinquante de mes tirailleurs, par groupes de dix, lorsqu'au détour subit que traçait un des coudes du ravin, mon dernier peloton tomba parmi deux cents sierranos ennemis.
Il était trop tard pour se replier et au cri : ^^ Los cabrofics de Francès ! "" que poussa le factionnaire juariste, je répondis par le commandement :
*' A la bayonnette ! les cartouches au dernier moment !"
Adossés contre les parois du ravin, nous essuyâmes sans broncher leur feu de peloton, et alors une mêlée affreuse s'en suivit.
Cachés par les anfractuosités du rocher, et plus habitués à l'obscurité que nos antagonistes' qui venaient de quitter les clartés mourantes de leurs bivouacs, mes hommes ne tiraient qu'à bout portant, puis une fois leur cartouche brûlée, se servaient de leurs carabines comme d'une massue. L'ennemi, de son côté, poussait des hurlements de joie et de triomphe, en se doutant de notre petit nombre, par nos rares coups de feu.
A chaque homme qui tombait, dix démons venaient prendre sa place, et il me serait impossible de bien rendre sur cette page sans vie tout le sang-froid et l'intrépidité que ces c^uelques hommes déployèrent pendant les quinze longues minutes que dura ce drame encore tout palpitant sous mes yeux.
Sept de mes hommes étaient déjà blessés, et voyant que la résistance était inutile, j'allais donner l'ordre de mettre bas les armes, lorsqu'en piquant des deux pour prendre le front de mon peloton, un coup de feu partit dans le fond du ravin, et la balle me traversant la jambe droite, transperça d'outre en outre l'abdomen de mon cheval. Fou de terreur et de douleur, mon pauvre animal m'emporta d'un bond au milieu d'un groupe ennemi, et là se reversant sur ma jambe meurtrie, me livra à la merci de ces brigands.
Je tenais mon revolver à la main, et en me sentant enlacer par la tête et les épaules, je tirai quatre balles au hazard. Uu vigoureux coup de crosse appliqué sur mon képi me fit perdre connaissance, et lorsque je repris mes sens, j'étais couché sur une botte de paille, au fond d'une infecte masure. Là, un aidede-camp tout galonné, m'apprit que j'étais installé au quartier général de Son Excellence M. le général de division Negrete.
Il pouvait être alors sept heures et demie du matin ; je n'avais pas mangé depuis la veille, et affaibli par la perte de mon sang, je demandai un morceau de pain et un peu d'eau fraîche, pour panser ma blessure qui commençait à me tirailler et à me faire souffrir.
DERNIERS lUVOUACS, — AU PAYS. I37
Mon interlocuteur me dit qu'il avait reçu ordre de ne me rien donner avant que j'eusse vu le général. Force me fut donc de passer trois longues heures à attendre le bon plaisir de mon vainqueur, et lorsqu'enfin il se fut décidé à venir me voir et qu'il se fut aperçu que je n'étais nullement dispose à lui donner les informations requises sur nos opérations projetées, il me quitta brusquement en me donnant pour fiche de consolation la nouvelle que des négociations avaient été entamées pour m' échanger avec mes dix hommes, entre le colonel Beceril et onze officiers juaristes condamnés à mort pour brigandage par le conseil de guerre de notre colonne, et que si l'échange n'avait pas lieu le lendemain matin même, nous serions tous fusillés ^' conwie des chiens que nous étions. " (i)
En face de cette riante perspective je passai tristement la journée, grelottant de fièvre, et n'ayant pour toute nourriture qu'un plat de fèves et deux gâteaux de maïs.
Le lendemain, dès la pointe du jour, un caporal avec une escouade vint me chercher sur lui brancard ; le sous- lieutenant Glacier était à un demi-kilomètre de là avec les prisonniers juaristes, et l'échange devait avoir lieu.
En route nous prîmes mes dix compagnons de combat ; tous avaient été plus ou moins grièvement,
(i) Textuel. Ce général était pourtant un de ceux dont la réputation de militaire et de gentilhomme est restée la plus intacte. Ab imo disce omties.
et le caporal Bourgogne était mourant, un coup de lance lui ayant traversé le poumon droit.
Chemin faisant, l' officier qui nous conduisait me raconta que notre capture leur avait coûté 13 morts et 7 blessés. Cela prouvait que nous avions fait notre devoir, et qu'il n'y avait rien de notre faute, si nous n'étions pas morts à notre poste.
Arrivés au lieu de l'échange, une difficulté imprévue s'éleva entre les deux plénipotentiaires.
Notre commandant avait exigé des officiers juaristes leur parole de ne pas porter les armes contre Maximilien pendant un an et un jour. Le chargé de pouvoirs de Negrete exigeait de nous la même chose, et les négociations étaient sur le point de se rompre, lorsque le colonel prévenu fit transmettre aux prisonniers la permission d'accéder au désir du général ennemi.
Mes armes me furent alors rendues, nous échangeâmes un coup de képi en signe d'adieu, et quelques heures après j'étais couché comfortablement dans un des lits de notre ambulance, après avoir été douillettement pansé par une sœur de charité.
Le soir même, le colonel vint demander de mes nouvelles et m'annoncer qu'aussitôt que je serais capable de supporter la route, il mettrait à ma disposition une escorte et un service de voitures Masson, pour ramener à Mexico mes blessés et les quelques malades de la colonne. Je m'endormis aux sons joyeux de la retraite, prisant à délices mon changement de garnison^ et réfléchissant nonchalamment aux
DERNIERS mVOUACS. — AU l'AYS. 139
inconvénients qu'ils pouvaient occasionner, ce caprice de vie militaire, m'ayant coûté une montre en or que je tenais de ma mère, 'mon portemanteau de selle, 227 piastres qu'il renfermait, et mon |)auvre "Coco" portant le tout, et qui était mort bravement au champ d'honneur.
En apprenant par des espions les marches forcées que les généraux de Brincourt et Méjia faisaient pour envelopper son corps d'armée, Negrete se sentit pris d'une terreur subite, et pendant la nuit qui suivit mon échange, il délogea sans tambours ni trompettes, se repliant sur Monterey, enclouant les grosses pièces qu'il était forcé de laisser derrière lui, et abandonnant la ville de Saltillo que le colonel fit occuper immédiatement.
Cette fuite précipitée laissait la route libre, et il fut résolu que notre convoi de malades partirait le 4 juin au matin, sous les ordres d'un officier supérieur d'artillerie, M. le commandant Bonnet.
Les chemins étaient magnifiques, et neuf jours après notre départ de la Vacqueria, nous arrivions à San Luis de Potosi, capitale du département de ce nom, jolie petite ville, très propre, et qui fait un commerce considérable d'argent. En voilà un paysage qui ferait bondir ce pauvre Gérard de Nerval, lui qui détestait ces voyageurs spéciaux qui, en passant par un pays, notaient sur leur carnet des curiosités de ce genre-ci :
DE QUEBEC A MEXIQO.
— La ville est grande et bien bâtie ; les rues suffisamment aérées ; ses habitants sont actifs et industrieux ; le commerce des cuirs y fleurit particulièrement.
Que voulez- vous ? j'étais malade, blessé, et aujourd'hui quand je veux revenir sur San Luis de Potosi, c'est la seule description que je retrouve au bout de ma plume.
Quelques jours avant d'y arriver, un de nos blessés était mort à Venado, bourg situé à quelque distance de San Luis. C'était un soldat du 5ème Hussard, qui avait eu les deux jambes emportées par un boulet de canon, à une légère escarmouche donnée le jour de ma capture, et les circonstances terribles qui entourèrent cette mort méritent la peine qu'on leur ouvre une parenthèse.
Bien que le colonel eût décrété la peine capitale contre tout militaire de la colonne, surpris en flagrant délit de maraudage, l'église d'un des petits villages de la route — las Animas — avait été forcée et un ciboire d'argent enlevé.
Malgré les recherches les plus actives le délinquant ne put être découvert, et ce sacrilège serait toujours resté un mystère sans le boulet de Negrete.
Au milieu des terreurs et des sueurs froides de l'agonie, le malheureux cavalier se roulait sur son étroite couche, brisant ses bandages, et demandant à grands cris qu'on lui otât le ciboire sur lequel on le forçait de chevaucher depuis son départ de Saltillo,
en nous priant de vouloir bien aller le cacher à côté de celui qu'il avait enfoui, sous une grande pierre, près de l'église profanée. C'était à faire dresser les cheveux d'épouvante que de voir ce moribond se tordant sous le poids de son implacable vision, et quelques heures seulement avant que le râle suprême l'eût empoigné, un sergent d'hôpital lui enleva un gros clou avec la pointe duquel, il essayait de se suidider.
Cette fin tragique nous rendit moroses jusqu'à San Luis, et maintenant encore, lorsque je reporte mes souvenirs vers cet épisode de ma vie militaire, je ne saurais m'y arrêter bien longtemps sans revoir l'effroyable cauchemar défiler devant moi avec ses lèvres écumantes, sous les crispations de la douleur physique et des angoisses morales.
Que les esprits forts entassent système philosophique sur système philosophique, hypothèses sur hypothèses, jamais ils ne réussiront à prouver avec leurs lois du hazard que le crime n'est pas puni tôt ou tard.
Quelle différence entre mon hussard et le spahis du régiment de ce brave et charmant Paul de Molènes, qui, l'épaule fracassée par une balle, chevauchait le regard rempli de douceur et de calme. En racontant ce triste souvenir de sa vie militaire, cet écrivain, trop tôt perdu pour les lettres, ajoutait :
— '^ Dieu nous permet quelquefois d'acheter avec un peu de sang les instants d'une paix inconnue à ceux dont les veines ne se sont jamais ouvertes.
Depuis que la croix s'est levée sur le monde, tout être qui souffre, s'il supporte avec résignation sa douleur, sent qu'il marche dans une voie bénie. Il éprouve dans toute son âme un apaisement subit, un bien-être secret et profond. Je crois qu'il reçoit la visite de celui qui n'a oublié aucune des angoisses de la chair."
Lors de mon retour de la campagne d'Oajaca, j'avais adressé au maréchal Bazaine une demande de congé temporaire, fondée sur l'impossibilité dans laquelle me mettait la maladie de cœur contractée sous l'air raréfié des hauts plateaux, de bien remplir les pénibles exigences du service.
Une réponse favorable m'attendait à San Luis, et j'avais la permission de m'embarquer sur le transport de guerre français V Allier, qui devait partir de la Vera-Cruz vers le commencement de juillet en destination de Brest, et relâcher à New-York pour y faire du charbon.
Je n'avais donc pas une heure à perdre, si je voulais arriver à temps au port d'embarquement, et malgré les douleurs que me causait encore ma blessure à peine cicatrisée, le 14 juin je disais adieu aux officiers du convoi, pour prendre la diligence de San Luis à Mexico.
Quatre jours après, j'étais de nouveau dans la cité impériale, et m'occupais activement à faire mes préparatifs de départ.
Le hazard m'avait logé dans le couvent délabré de Santa Clara, à côté de l'atelier d'un artiste, M. Beaucé, installé dans l'ancienne chapelle. M.
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Beaucé s'occupait alors à créer de très -beaux tableaux qu'un pur connaisseur, un écrivain charmant, M. Charles de Barrés a su louanger, et ils le méritaient.
— '' Quoique M. Beaucé, disait-il, se soit plus spécialement consacré à reproduire sur toile les épisodes militaires les plus intéressants de l'expédition française au Mexique, il s'est bien gardé de dédaigner le côté pittoresque et social des scènes qu'il traversait. La vie errante des guérilleros y est à plusieurs reprises dépeinte à grands traits ; quelquefois à peine relevée à l'aquarelle, ou esquissée au passage; mais tout ce monde, hommes, chevaux et soldadcf'as^ se meuvent, gravitent, vivent, s'agitent ou reposent dans une si grande variété d'attitudes, et avec une telle vérité d'expression que l'on sait tout d'abord ce qu'ils sont, où ils vont, quelle aventure ils méditent, et quelles ont été les vicissitudes de la journée. Ses petits tableaux de mœurs sont traités avec la même fidélité et d'un ton entraînant. Il y en a qui rappellent la verve de Callot, les coups de pouces de Goya et l'énergie de Salvator Rosa. Au milieu de ces souvenirs presque tous tumultueux ou sombres, on trouve çà et là des traits plaisants et gracieux. On notera dans les cartons cette idylle mélancolique, et pourtant pleine de fraîcheur, d'une pauvre famille expulsée de ses foyers et en quête d'une demeure.
'' Le style des grandes toiles de M. Beaucé est remarquable de clarté, de chaleur et d'action.
Ces rares qualités sont mises en complète évidence dans son Assaut du pénitencier. Ranger deux mille hommes en bataille, corps par corps, section par section, les représenter avec une telle netteté que le spectateur reconnaît sans effort tous les chefs de cette brillante journée, et avoir su cependant concentrer l'attention sur l'objectif de l'attaque, de telle façon que les mille détails de la scène, tous minutieusement rendus, ne peuvent distraire l'esprit de la préoccupation qu'inspire le sujet, voilà un sujet de maître. Ajouter à cela un incroyable entrain de tous ces soldats à la besogne, beaucoup d'air, un espace profond, de la poudre, et le redoutable aspect de la forteresse criblée de coups de canon, et vous avouerez que c'est là une des plus belles pages du style militaire de l'école moderne.
'' La dernière heure du Camerone, rappelle et et consacre l'épisode la plus héroïque de la campagne. Tout le monde sait cette histoire, et nous ne la répéterons pas ici. Quatre hommes de cette compagnie de la légion qui avait lutté toute la journée contre 2000 guérilleros, tenaient encore au Camerone, dans une grange délabrée. N'ayant plus de cartouche, ils résolurent de mourir en exécutant une dernière charge à la bayonnette. C'est cet effort suprême et ce dernier acte de dévouement que M. Beaucé a représenté dans un tableau saisissant, remarquable surtout par l'expression contrastée des assaillants et des assiégés. "
Voila une longue citation qu'il faut clore, mais j'aurais cru ces souvenirs incomplets, si je n'avais
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mené mon lecteur, à la suite de M. de Barrés, dans l'atelier de M. Beaucé.
Puisque ce nom de Charles de Barrés revient une dernière fois se poser sous ma plume, arrêtonsnous un instant et causons de ce fin gaulois, de ce bon garçon, tête mérovingienne, cœur large, aux idées libres et grandes, à la verve étourdissante.
Autant que je puis me le rappeler, Charles de Barrés était né à la Virginie ; venu au Mexique je ne sais trop comment, il y avait fondé le i^i' septembre 1858, V Estafette des deux mo?ides, journal qu'il a rédigé pendant de longues années avec un tact exquis, et un courage à tout épreuve. N'est pas journaliste qui veut, au Mexique, et le moindre mot, l'allusion la plus inoffensive, peut quelquefois chatouiller désagréablement tel personnage devenu aujourd'hui juge de la cour suprême, gouverneur ou président de république, qui hier était muletier, bedeau, aubergiste et à coup sûr bandit. Or, quand ces doux et suaves personnages se mettent en frais ils se montrent d'une prodigalité folle. Geôles, corde, échafauds, fusillade, rien ne leur coûte, et l'on n'a qu'à tendre la main ou le cou.
M. de Barrés a su se tirer d'affaire, tout en disant la vérité à ces gens là, et aujourd'ui la collection entière de V Estafette ^ que je suis heureux de posséder, (i) reste ce qu'il y a de mieux et de plus
(i) Exemplaire appartenant à Sa Majesté l'empereur Maxi^ milien, acheté à Leipzic, lors de la vente Andrade.
impartial à consulter pour celui qui veut écrire l'histoire de l'intervention et de l'empire au Mexique. Dans ce journal, Charles de Barrés s'est amusé à éparpiller de ci, de là, des causeries charmantes, des chroniques exquises et des études ravissantes sur les mœurs, les coutumes, la vie du peuple mexicain, qui, réunies aujourd'hui en volumes, feraient la fortune de celui qui les éditerait.
Pendant mon absence, sur la proposition du colonel d'artillerie, M. le comte Lecarron de Fleury, et de MM. Fonséca et Duran — celui-ci plus tard ambassadeur de Maximilien à la cour de Windsor — ^j'avais été élu membre correspondant de la Société mexicaine de géographie et de statistiques.
Deux ans plus tard, vieilli, fatigué et désillusionné, le comte LeCarron de Fleury venait, le 18 septembre 1867, mourir à l'hôtel St- Julien de New- York.
Ancien capitaine d'état major dans l'armée française, M. de Fleury avait assisté à la prise d'Alger où, pour acte de bravoure extraordinaire, il avait été fait chevalier de la Légion d'Honneur. Des raisons politiques l'engagèrent à devenir démissionnaire, et bientôt des revers de fortune le firent passer en Amérique. Il parcourut une grande partie des Etats-Unis, alla au Mexique et séjourna longtemps en Californie et en Sonora, où il s'occupa de travaux géographiques, et publia à ses frais des cartes fort rares aujourd'hui et très-estimées. Lors de
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l'arrivée du maréchal Forey au Mexique, il était parvenu au grade de colonel du génie dans l'armée mexicaine et d'ingénieur en chef de l'état de Sonora. Il donna de nouveau sa démission, pour ne pas servir contre la France, se rallia à l'empire, mais compromis, après la chute de Maximilien, il allait rentrer dans sa patrie, lorsque le jour même où il devait s'embarquer, il mourait à quatre heures du matin, entre les bras d'un ami qui avait tenu à l'accompagner.
Le colonel de Fleury possédait à merveille le français, l'allemand, l'anglais, l'espagnol, l'arabe, deux dialectes indiens parlés au Mexique, et avait été attaché à l'état-màjor du maréchal Bazaine comme interprète en chef du corps expéditionnaire français.
Ce fut à l'une des réunions de la société mexicaine de géographie et cie statistiques que je fis la connaissance du célèbre commodore Maury, créé membre correspondant en même temps que moi. Lorsqu'il me fut présenté, il était entouré de MM. Newton, Williamson et du capitaine Lane, tous officiers à bord du croiseur confédéré le Sto?iewall Jackson livré par eux, un mois auparavant, aux autorités militaires de l'île de Cuba.
Le commodore était l'incarnation parfaite du vieux loup de mer pur-sang. Petit de stature, carré d'épaules, légèrement boiteux par suite d'une chute de voiture, un agent de la police secrète l'aurait reconnu de suite, pour un '' jack tar," rien qu'à la manière
dont il marchait dans la rue. Pour nous autres terriens, cela aurait été rouler tout simplement, mais les marins sont plus expressifs, et en l'apercevant ils auraient à peine retenu ce cri du cœur :
— Tiens ! un matelot qui bouline !
Pendant que j'écris ces lignes, le brave babordais vient aussi de descendre son dernier quart. M. Maury était un des hommes les plus savants et les plus modestes de son époque, et je ne saurais mieux faire que de rappeler ici les principaux traits de cette vie si bien remplie.
Né en Virginie, dans le comté de Spottsylvania, le 14 Janvier 1806, Mathieu Fontaine Maury aurait été été l'une des gloires de la France, sans la révocation de l'édit de Nantes, qui força sa famille qui était huguenotte à chercher un refuge aux Etats-Unis. En 1825, il servait comme aspirant de marine, à bord du '^ Braiîdywine'' qui avait reçu la mission de ramener en France le général de Lafayette, et quelques mois après, il faisait le tour du globe, sur le sloop de guerre le Vincennes, s' occupant des lors à écrire son fameux "■ Traité sur la Navigation. "
Une malheureuse chute vint interrompre cette brillante carrière et le forcer à demander sa retraite en 1839. Il fut mis à la tête du '' Dépôt of Charts and Instruments, " et la manière dont il s'acquitta de cette charge lui valut l'appréciation suivante d'un de ses biographes :
''Travailleur infatigable et doué du génie de l'organisation, il révéla promptement à l'Amérique et
au monde entier les immenses ressources qu'il était permis de tirer du poste jusque-là insignifiant qui lui avait été confié. Tout en jetant les bases du Naval Observatory et du Hydrographie Office, il publia cette magnifique série de cartes coloriées indiquant les vents et les courants océaniques, cartes qui, révélant des lois physiques jusques-là inconnues, ont sauvé du naufrage des milliers de personnes et économisé au commerce maritime une somme estimée au plus bas mot à cinq millions de dollars par an.
" C'est M. Maury qui fut l'instigateur de cette conférence internationale de Bruxelles^en 1853, à laquelle on doit d'immenses progrès en météréologie. La création du " Signal Office " à Washington, qui rend aujourd'hui des services incontestés, est aussi un résultat des lois physiques qu'il a été le premier à déterminer. En 1856, il publia la Géographie physique de la mer, œuvre qui a été traduite dans presque toutes les langues. "
Lorsque la guerre du Sud éclata, M. Maury qui n'avait jamais caché ses sympathies, embrassa la cause de la confédération et fut nommé chef des défenses de la côte. Il se livra alors à des études spéciales sur les torpilles et perfectionna ce terrible engin de destruction. Mais, le cœur déjà ulcéré par la lutte fratricide que se faisait un même peuple, le commodore Maury devait sentir son âme se courber sous un coup plus terrible encore : un de ses fils fut tué, et triste, désespéré, le père quitta sa malheureuse patrie pour se réfugier au Mexique, où Maximilien le
nomma commissaire de l'émigration, poste qu'il occupa jusqu'à la chute de l'Empire.
Lorsque tout fut fini de ce côté, M. Maury s'en revint mourir en Virginie — léguant à sa patrie le souvenir de son dévouement, de son honnêteté et de ses vertus civiques, — au monde entier sa double gloire de savant et de philanthrope.
A l'époque où je fis sa connaissance, M. Maury était depuis assez longtemps éloigné de son pays.
En apprenant mon prochain voyage aux Etats- Unis, il me demanda si je voudrais me charger de quelques missives pour sa famille restée sans nouvelles depuis son départ d'Angleterre.
J'y consentis avec plaisir, et le lendemain, il me remettait sa correspondance, ainsi que celle de ses officiers, à un diner que M. Chaudoin, consul belge, donnait pour chômer la fête nationale de son pays, fête qui fait battre bien des cœurs dans le nôtre — la Saint Jean-Baptiste.
A cette réunion de famille, je serrai une dernière fois la main à bien des amis, bien des camarades que je ne devais plus revoir — beaucoup sont morts depuis — et le 26 juin à trois heures du matin, une voiture spéciale mise à notre disposition par le service des messageries mexicaines, m'emportait du côté de la terre chaude, en compagnie des capitaines Boyé, Gauthier et de Beauquesne, du lieutenant Braiin, et du sous-lieutenant Bonningue. (i)
(I) Mon vieil ami Auguste Braûn, qui s'est distinf^ué peiK^ant la guerre franco-prussienne, est aujourd'hui chevalier de la légion
S'il est un genre de volupté qui n'a pas été bien analysé et bien défini par les penseurs, c'est certainement cette sensation intime qu'éprouve toute personne séparée depuis longtemps des lieux et des cœurs chers à son souvenir, et qui tout-à-coup voit se dresser devant elle la certitude de les revoir.
Alors fatigues, ravages physiques et moraux, contrariétés, tout cela disparaît pour ne laisser place qu'à un contentement indéfinissable, dont les symptômes sont à peu près ceux de la mélancolie.
L'âme se replie sur elle-même et devient peu expansive.
On savoure avec énergie cette idée du retour au pays : la maison paternelle avec ses bois, ses allées sablées, ses fleurs et ses habitants, repasse sous les yeux de votre cœur : le tableau de la vie de famille se déroule magnifiquement sur vos genoux, et la voix de votre mère, de votre sœur, de votre fiancée, vous jette des paroles d'amour et d'affection.
Certainement si un étranger s'était mis en tête de venir chercher chez nous la gaîté et l'insouciance qu'on se plaît à donner aux militaires, il n'aurait trouvé au fond du coupé de notre diligence, que des figures se livrant silencieusement à ce sentiment ineffable de volupté. Pour nous, les mules
d'honneur et chef d'escadron au premier régiment de Chasseurs d'Afrique, en garnison à Blidah, Algérie.
Mon autre compagnon de voyage, M. Bonningue est décoré et major au 8" cuirassiers, et M. Colpaert, officier "du même escadron, qui nous rejoignit d bord de Y Allier, est aussi décoré et capitaine au 15= dragons.
étaient trop lentes, les relais trop longs, et la végétation tropicale tristement fade et monotone devant ce rêve ravissant de la patrie, que chaque tour de roue entraînait vers la réalité.
A Cordova, nous rencontrâmes le convoi de troupes que V Allier devait repatrier ; cela ne nous empêcha pas de prendre les devants, et nous passâmes toute la journée du 30 juin à Paso del Macho, à l'endroit où plus tard eut lieu l'horrible massacre d'un peloton de neuf soldats désarmés, par une centaine de lâches guérilleros.
C'était la saison du vomito dans la terre chaude, et comme nos hommes étaient pour la plupart des convalescents qu'on envoyait en France humer un peu de l'air natal, un ordre exprès nous enjoignait de ne quitter ce point que pour traverser à toute vapeur les 20 lieues de chemin de fer qui nous séparaient encore de la Vera-Cruz, et de nous embarquer immédiatement.
Cette dernière soirée passée sous la vérandah du capitaine Berge, de l'infanterie de marine, me donna occasion d'admirer la fidèle description que Humbolt fait d'une nuit passée dans la tierra caliente.
'' — A cette heure, les grands animaux se cachent dans les profondeurs de la forêt, les oiseaux sous le feuillage des arbres ou dans les crevasses des rochers ; mais si durant ce calme apparent de la nature, on prête l'oreille à des sons presque imperceptibles, on saisit à la surface du sol et dans les couches inférieures de l'air un bruissement confus produit parle murmure
et le bourdonnement des insectes. Tout annonce un monde de forces organiques en mouvement. Dans chaque broussaille, dans l'écorce fendue des arbres, dans la terre que fouillent les hyménoptères, la vie s'agite et se fait entendre : c'est comme une de ces mille voix que la nature adresse à l'âme pieuse et sensible de l'homme."
Le ler juillet, à 3 heures de l'après-midi, le transbordement de nos troupes était terminé sur V Allier \ tous les officiers consignés à bord, et le commandant Cuisinier de l'Isle, n'attendait plus qu'une dépêche télégraphique pour lever l'ancre et voguer. I
( I ) La liste suivante, contenant les noms des officiers qui se trouvaient à bord du transport V Alliez , fut communiquée, lors de notre arrivée en rade à New-York, par M. le Commissaire de la Marine, Préaubert, au Courrier des Etats-Unis ; je l'extrais des colonnes de ce journal.
Etat-major de l'Allier : Commandant, le capitaine de frégate, Cuisinier de l'Isle. — Lieutenant de vaisseau, Vernet. — Enseignes de vaisseau, Rumigny, Longueville, Laisné. — Chirurgiens, Pichot, Martiningue. — Commissaire, Préaubert. — Aspirant de Marine, Brault.
Officiers Passagers : Capitaines ; de Merles, 81 e de Ligne. — Boyé, 8ie de ligne. — GenarolJi, 95e de ligne. — Sauge, 7e de ligne. — Dirat, 7e de ligne. — Gauthier, ler Chasseurs d'Afrique. — Faucher de Saint-Maurice, (stagiaire), 2e liataillon d'Infanterie légère d'Afrique. — de Beauquesne, Artillerie. — Thuilier, Légion étrangère. — Espinet, Lieutenant de vaisseau sur la frégate le Magellan. — Laulhé, Lieutenant de vaisseau sur le transport le Var. — Régnault, Chirurgien de vaisseau sur la corvette V Adonis. — Faron, aumônier de 2e classe.
Lieutenants : Braun, ler Chasseurs d'Afrique. — de Trésac, 95e de ligne. — Guionic, 7e de ligne. — Jalabert, 99e de ligne. — Luquet, officier d'administration, — Croc, vétérinaire au loe
La trompette du dîner venait de sonner, et nous étions attablés dans notre carré, lorsque tout-àcoup l'ancre se mit à crier sous les efforts du cabestan ; les toiles se déferlèrent et le vaisseau se penchant légèrement sur la crête d'une vague, salua une dernière fois cette terre mexicaine où tous nous avions souffert, où dormaient bien de nos souvenirs, plus d'une de nos affections, et commençant lentement le voyage du retour, nous emporta vers la haute mer.
Un hosannah solennel retentit alors de la corne d'artimon au mât de misaine ; nos soldats venaient d'entonner en chœur, ce chant dont le thème est si beau et si mélancolique :
Vers les rives de France.
Des profondeurs de l'hélice aux vergues de la grande hune, le refrain touchant se faisait entendre, et dans le carré plus d'une larme silencieuse se cacha derrière le cliquetis des verres qui s'entrechoquaient.
Un seul mot magique avait ramené l'enthousiasme et le bonheur sur toutes ces figures hâlées par l'âpre vent des Cordillères, bistrées par les fièvres et les fatigues du métier, celui de la patrie, mot saint,
dragons. — Devaux, Enseigne de vaisseau sur la frégate la Tisiphone.
Sous-Lieutenants : Devaux, Artillerie. — Bonningue, 1er Chasseurs d'Afrique. — Colpaërt, ler Chasseurs d'Afrique. — Freund, 7e de ligne. — Bouchard, train militaire. — Henry, aspirant de marine. — Hubert, aspirant de marine. — Pacherotte, conireguérillas. — Olivier, contreguérillas. — Giudicelli, 2e bataillon d'infantçrie légère d'Afrique.
mot sacré, que Dieu a donné à l'homme comme une première bénédiction, comme une dernière croyance, lorsque toutes les autres se sont étiolées et sont venues mourir sous le frisson glacial de l'égoïsme et de la méchanceté.
Le transport sur lequel nous étions ramenait trenteneuf officiers de 1150 hommes de troupes.
Malgré cet encombrement, le plus grand ordre régnait à bord, et le silence n'était guère troublé que par l'énorme quantité de perroquets, de perruches, d'écureuils noirs, de gazelles et de mille autres bêtes indigènes, que chaque militaire emportait en souvenir, qui, à une vieille tante, qui, à une sœur, qui à une mère.
Le pont ressemblait à une véritable arche de Noé où chacun avait un favori, un préféré.
Les uns se querellaient à propos de leurs aras, de leurs catatoès, les autres sur le compte d'un tamanoir, ou d'un de ces microscopiques caniches du Chihuahua ; mais presque tous tombaient d'accord pour admirer la gracieuse souplesse, la robe Isabelle et les jarrets d'acier de ma gazelle ^^Presta, " cadeau que m'avait donné le capitaine de frégate, de l'Isle.
Pauvre Presta ! comme bien d'autres amitiés que j'ai semées derrière moi, je fus obligé de la léguer au Parc Central de New-York, faute de moyens de transport, la compagnie du Central Vermont ne voulant pas s'en charger.
Ah ! ce fut là une bien triste séparation.
Presta était l'amie intime de Michko, grand fourmillier fauve, propriétaire d'un nez taillé sur le modèle du brave cochon de Saint Antoine, et voleur et rusé comme ce diable^ qui hantait jadis les sables brûlants de la Thébaïde.
Michko nous était tombé dessus, d'une façon assez singulière.
Au beau milieu de la terre chaude, notre diligence avait été arrêtée par un baron hongrois, M. de Stillwasser qui, le lorgnon à l'œil, la canne de l'élégant à la main, flânait de la manière la plus imperturbable, faisant des études géologiques au milieu des Andes, de la solitude et des voleurs.
La nuit était lourde, la route longue, et notre diligence courait si rapide, que le baron nous demanda la permission de prendre place à côté de nous, ce que Braûn, le trucheman de la bande, lui accorda gracieusement.
Mais à peine notre nouvel hôte était-il installé qu'un formidable juron retentit.
. C'était le grand et paisible Bonningue, véritable nature de cuirassier, caché sous l'élégant spencer du chasseur d'Afrique, qui était sorti de sa tranquillité pour nous crier :
— Trente-trois millions de tierces, de pointes et de quarte au milieu de toutes les sabretaches du monde ! je veux être coupé en deux, s'il n'y a pas du neuf ici !
En effet, une bête noire et grossie par l'obscurité venait de passer devant nous, et s'installait tranquil-
lement sur les jambes du petit Colpaërt, en poussant un grognement de satisfaction.
C'était Michko, l'inséparable ami du baron qui, ce soir là, nous fit part de toutes les charmantes qualités de sa bête, pendant que de plus en plus à l'aise, le fourmillier passait son museau froid sur mes mains, et poussait Colpaërt du dos, pour s'arrondir et se pelotonner plus paresseusement.
Une heure après notre arrivée à Passo del Macho, Michko avait déjà avalé une demi douzaine d'oeufs, étranglé cinq poules, mordu un zouave, deux turcos et un Egyptien. Bref, abandonné sur le champ de ses méfaits par le baron qui, de guerre lasse, le reconfiait au désert, un soldat de la légion étrangère l'avait recueilli et hissé sur son sac, en lui faisant comprendre que la baguette de son fusil aurait raison de son caractère gamin. Et voilà comme un beau matin j'avais retrouvé maître Michko gravement assis sur son post ergo, le dos appuyé au pied du grand mât de V Allier et clignotant finement des yeux, pendant qu'entre ses pattes de devant, il tenait à la façon des écureuils, un œuf blanc et bien frais qu'il dégustait avec autant de plaisir que s'il eût déterré jadis, dans un de ses voyages de la terre chaude, au milieu des tristes ruines d'une fourmillière détruite par lui, un exemplaire perdu de la physiologie du goût de Brillat-Sanarin.
La vie que nous menions sur V Allier avait son côté agréable. Nos cabines étaient bien ventilées, les
officiers du bord polis et complaisants, et nos camarades de traversée d'mie joie et d'un entrain ravissants, car ils allaient tous revoir cette France, que nous autres Canadiens nous nous contentons de rêver.
Notre service se bornait à peu de chose.
La lecture et les flâneries se partageaient notre temps, et quand la brise du soir nous avait apporté un peu de fraîcheur, un chœur composé de soldats de la légion étrangère et de quelques zouaves, se réunissait sur le gaillard d'arrière et chantait jusqu'à dix heures.
Alors tout rentrait dans le silence.
Des groupes de causeurs se formaient au pied du mât d'artimon, et si la soirée était belle, la nuit se passait presque blanche. Chacun venait apporter là ses aventures, ses souvenirs ou ses bons mots.
Pendant ce temps les heures filaient, le navire aussi, et la patrie se dessinait sur l'horizon.
Le ciel semblait jouir tacitement de notre bonheur. Tous les jours un vent favorable soufflait par tribord, et nous n'eûmes en fait d'émotion que deux légers incidents, dignes à peine d'être mentionnés. Nous rencontrâmes un lougre à mine suspecte, que nous soupçonnâmes être un corsaire juariste, et le 13 juillet au soir nous crûmes apercevoir des brisants à bâbord.
En quittant la Véra-Cruz, toutes les précautions sanitaires possibles, recommandées par la prudence, pour empêcher l'apparition du vomito parmi nos
DERNIERS lîIVOUACS. — AU PAYS.
passagers, avaient été prises. Malgré tous les soins énergiques et la propreté déployée dans nos faux ponts, l'affreuse fièvre jaune fit six victimes, parmi lesquelles se trouvait une pauvre femme accouchée de deux enfants. C'était quelque chose de poignant à contempler que ces enterrements clandestins faits au milieu de la nuit, de crainte de démoraliser les troupiers. Les cadavres étaient enveloppés dans une grosse toile, lestés d'un boulet de douze attaché aux pieds, et confiés à la discrétion de l'Océan.
Où sont-ils les marins sombres dans les nuits noires ? O flots que vous savez de lugubres histoires, Flots profonds redoutés des mères à genoux ! Vous vous les racontez en montant vos marées, Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez le soir quand vous venez vers nous.
Pourtant le terrible fléau arrêta là ses ravages, et le 15 juillet, à dix heures du matin, nous ancrions sains et saufs dans la rade de New-York, à quelques encablures de la corvette le Phlégèton, sur le pont de laquelle je distinguais la figure joviale de l'officier de quart, M. le lieutenant Pouvreau qui prenait les ordres de son supérieur le capitaine Maudet. (i)
Une demi-heure après, tous les officiers du bord, à part r état-major, recevaient permission de descendre à terre.
(i) M. le capitaine de frégate Louis- François-Joseph Maudet, aujourd'hui contre-amiral et nommé aux importantes fonctions de major de la flotte à Toulon.
l6o DE QUEBEC A MEXICO.
Mes malles furent portées au fond d'une des baleinières, et quand un par un, les passagers eurent disparu par l'ouverture de l'escalier d'honneur, le cœur gros, je serrai la loyale main de notre digne commandant, et à mon tour je m'engageai dans l'étroite échelle, me retournant une fois encore pour saluer les officiers du transport, qui agitaient leurs mouchoirs en signe d'adieu. Je ne pouvais me séparer sans émotion de ce drapeau tricolore que mes trois campagnes m'avaient appris à aimer, à défendre et à regarder comme un lambeau de mon pays. Chaque coup de rame qui m'en éloignait me frappait le cœur, et bien qu'en voyage l'on s'habitue à la longue à ces adieux continuels qu'il faut toujours avoir sur le bout des lèvres, je ne sais quoi de mystérieux me disait que, si je devais le revoir, je ne devais plus le servir, ni surtout me bercer de la noble ambition de pouvoir un jour mourir pour lui.
Pendant les cinq jours qui suivirent, je passai mon temps à jouer le rôle peu paresseux de cicérone, et pilotai mes camarades à travers le labyrinthe de la cité impériale. La prodigieuse activité des Américains les émerveillait à tous moments, mais beaucoup en étudiant de près la civilisation yankee et en visitant les institutions publiques, revinrent sur leurs idées républicaines.
Bien des choses qui leur avaient paru merveilleuses en Europe, étaient devenues fort ordinaires dans Broadway, et la pilule, à force d'être dorée, avait perdu de sa saveur.
DERNIERS BIVOUACS. — AU PAYS. l6l
Malheureusement ces études, comme bien d'autres bonnes choses ici-bas, eurent un terme. Le 20 juillet, Tordre de retourner à bord était émané, et debout sur la jetée de Castle Garden, j'embrassais mes braves amis, mes compagnons de plus d'un jour d'épreuve, s'en retournant sur V Allier.
Longtemps je restai triste à regarder le transport qui disparaissait petit à petit sous l'horizon. Avec ses blanches voiles s'enfuyait plus d'un rêve de gloire et d'ambition. Ses batteries entraînaient avec elles quelques fragments d'amitié, ces parcelles de notre cœur que nous jetons au vent tant qu'il en reste, et qand je sortis de ma profonde rêverie, cette question que Lamartine se posait un jour en face d'un désespoir muet, me passa par la tête :
Eternité, néant, passé, sombres abîmes Que faites-vous des jours que vous engloutissez ? Parlez ; nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez ?
La réponse ne se fit pas longuement attendre.
Dieu me réservait une de ces sublimes extases, le 28 juillet 1865, au sein de ma famille. Ma mère me pressait sur son cœur, mon père me bénissait, et deux amis d'enfance pleuraient de joie en me revoyant.
J'arrivais au pays dans un jour de crise et d'épreuve. Une génération entière, génération forte et pleine de sève, venait de s'incliner vers la tombe au moment même où nous avions le plus besoin de ses conseils et de son expérience. Le baronet Sir Louis
H. LaFontaine, le colonel Sir Etienne P. Taché, le juge Morin, le sénateur Lemieux, le comte Saveuse de Beaujeu, le président de l'assemblée législative M. Turcotte, le vénérable archiprêtre Faucher de Saint- Maurice, nos historiens Ferland et Garneau défilaient lentement les uns après les autres devant la patrie désolée, pour venir chercher le repos de leurs fatigues et de leurs services, sous cette terre.
Où le père a son père, où la mère a sa mère, Où tout ce qui vécut dort d'un sommeil profond : Abîme où la poussière est mêlée aux poussières, Où sous son père encore on retrouve des pères. Comme l'onde sous l'onde en une mer sans fond.
En face de ces pierres sépulcrales — tombes de mes frères d'armes, de mes camarades tués là-bas ; tombes de ceux que ma jeunesse s'était habituée à aimer et à vénérer, creusées ici — ^j'ai appris un axiome qui résume en lui seul bien des leçons d'expérience.
Je me suis aperçu que le bonheur sur terre gisait au sein de la famille.
Tous les jours, je savoure avec plaisir cette découverte faite sur les cheveux grisonnants de ma mère, assurée par le cœur affectueux de la femme aimée, et entrevue dans la main franche et loyale de quelques amis dévoués.
Mais comme ici-bas, l'habitude même de la joie peut fatiguer, pour m'en distraire, je me suis amusé à réunir sous un même toit ces souvenirs épars de ma vie de voyages, de garnisons, de combats et de bivouacs. Aujourd'hui je les livre, non sans quelque
crainte à la curiosité du bienveillant lecteur, lui rappelant que c'était pour les bons cœurs, pour les âmes indulgentes, qu'un jour Alfred de Musset écrivait rapidement ces beaux vers :
Vous qui m'adresserez une parole amie,
Qui récrirez peut être et l'oublierez demain,
Souvenez-vous de moi qui vous en remercie.
J'ai le cœur de Pétrarque et n'ai point son génie ;
Je ne puis ici-bas que donner en chemin
Ma main à qui m'appelle, à qui m'aime ma vie.
Donoso Cortès avait donc raison lorsqu'il écrivait à ses amis, dans un jour de suprême découragement :
— ^'La société européenne se meurt ! les extrémités sont froides ; le cœur sera bientôt atteint. "
Ces paroles de sombre désespoir, tombées le 16 juillet 1849 ^^^ lèvres du grand orateur, se sont réalisées aujourd'hui. L'Europe a vu, avec l'inertie
l68 LA GUERRE AU MEXIQUE.
d'un cadavre, rouler à ses pieds cette tête royale de Maximilien que le démon de la révolution était venu lui lancer en signe de défi et de dédain. La presse seule s'est émue ; mais ses accents d'indignation n'ont pu faire sortir le moindre sabre-baïonnette hors de son fourreau, et enivré par les acres émanations du sang qui suinte le long des plis de son drapeau, le Mexique continue bravement à marcher le chemin du meurtre, sans broncher ni sourciller.
Si encore la civilisation s'était contentée de rester dans cet état de béate nonchalance, dans cette espèce de somnambulisme navrant avec lequel elle s'est habituée à percevoir maintenant tout ce qui vient de l'esprit du mal, il n'y aurait eu rien à redire.
Je le sais, les temps ne sont plus où Pierre l'Ermite et St. Bernard façonnaient les croisés au souffle de leur parole.
Le mercantilisme et l'égoïsme, ces deux incarnations d'une seule et même chose, ont compriméj^sous le poids de leurs ballots et de leurs marchandises, les plus nobles battements du cœur humain, et l'on verrait de nos jours Godefroy de Bouillon agenouillé et priant aux pieds du St. Sépulcre, qu'il se trouverait des gens pour venir crier sur tous les toits qu'il n'a entrepris le long et chevaleresque pèlerinage que pour fractionner l'illustre relique en petits morceaux, et la revendre ainsi aux amateurs d'antiquités !
Il était donc dans l'ordre naturel qu'après avoir vu ridiculiser sa grande mission, Maximilien tombé eût le sort de tout ce qui est grand et noble ici-bas,
qu'on eût fermé sa tombe avec le sarcasme, l'indifférence et l'oubli.
De l'immense foule qui a levé la tête au bruit de la fusillade qui tuait l'empereur, beaucoup se sont aussitôt occupés à ne plus se souvenir de ce crime inoui ; un grand nombre ont ri du plaisir que leur a causé cette chute annoncée depuis si longtemps ; d'autres plus soucieux du jugement que l'histoire leur réservait, se sont efforcés de légitimer l'épouvantable assassinat, en invoquant en leur faveur la loi des représailles.
A tous, et principalement à ces derniers, s'adressent les lignes suivantes.
Ancien officier de l'armée de l'empereur, j'ai pu juger aussi bien que personne, le caractère atroce de la guerre qu'on nous faisait là-bas. Les terribles faits que je cite ont été notés jour par jour par des hommes revêtus d'un caractère officiel, préfets politiques, commandants supérieurs, ou chefs de colanne. Tous sont consignés dans les rapports et les documents déposés aux archives militaires et dans les registres de l'ancien ministère de la guerre à Mexico, et, comme ils sont appelés à jeter un jour nouveau sur les actes du gouvernement Juariste, et à faire connaître à l'étranger les crimes et les infamies qui ont forcé Maximilien à proclamer et à mettre en vigueur le fameux décret du 2 octobre 1865, punissant de mort tout individu pris les armes à la main, décret sur lequel les juges de la cour martiale de Quérétaro se
LA (;UERRE AU MEXI(.)IJE.
sont appuyés pour sa mise en accusation et sa condamnation, je prends sur moi " de les livrer à la publicité, bien persuadé que je rends service à la cause pour laquelle j'ai combattu et que j'accomplis une bonne action.
Les hommes qui ont eu l'énergie de ne pas laisser séduire leur bonne foi par les éloquents discours de MM. Thiers, Berryer, Jules Favre et Guéroult, discours que l'ennemi semait là-bas dans nos tranchées et nos avant-postes, qu'il allait jusqu'à rouler dans les plaies béantes des cadavres de nos sentinelles assassinées au milieu des ténèbres de la nuit, savent à quoi s'en tenir sur les graves motifs qui ont amené l'intervention française au Mexique.
Les consulats enfoncés et pillés, les nationaux insultés et menacés à chaque instant, le drapeau français tout frémissant sous les huées et les mépris dont on le couvrait, réclamaient une vengeance prompte et une satisfaction éclatante.
Un corps expéditionnaire reçut donc l'ordre de s'embarquer et, en mettant le pied sur le sol mexicain, il y apportait ces traditions d'honneur et de magnanimité qui suivent partout l'armée de la France, cette personnification sublime du droit, appuyée sur la valeur et sur le courage.
A peine les troupes d'occupation étaient-elles débarquées à la Vera Cruz que des tentatives d'empoisonnement se faisaient sur des artilleurs français, par trois prostituées du nom de Dolorès.
^' Le brave général Roblés, disait M. Billault, — cet officier supérieur, dont le caractère était entouré de respect, dans un pays où si peu de gens ont droit au respect — soupçonné de venir causer avec le général français, pendant cette espèce d'armistice qui succéda à la convention de la Soledad, était pris au lasso comme une bête féroce et fusillé immédiatement. "
Des attentats non moins odieux étaient commis contre des officiers et des sous-officiers ; plusieurs avaient déjà péri à Tampico sous le couteau des rôdeurs de nuit, et, nonobstant ces terribles débuts, cette poignée de braves troupiers, habitués à faire le métier de soldats jamais celui de bourreaux, s'était mise, dès l'ouverture de la campagne, à traiter l'ennemi qu'elle avait devant elle, comme elle avait agi envers ses adversaires de Crimée et d'Italie
Au moment où 1424 officiers, faits prisonniers au siège de Puébla par le maréchal Forey, étaient logés, nourris et soldés au compte du trésor français, le consul de France à Tampico, était arrêté et jeté en prison.
Une noble femme soupçonnée de donner ses sympathies au nouvel état de choses, madame la comtesse de Ferrez Galvez, se voyait obligée de s'enfuir par la terrasse de sa maison à Mexico, pour échapper aux
hommes de la police de Juarez, qui voulaient pour la troisième fois lui extorquer la somme de 40,000 piastres, et son amie, madame la maréchale Castilla, malade et alitée, était mise dans la pénible alternative ou de recourir à la charité de son entourage, pour compléter la grosse somme que l'on exigeait d'elle, ou d'aller mourir au fond d'un cachot.
Pendant que les corps en garnison s'entretenaient la main en faisant cette guerre pacifique à un consul désarmé et à des femmes inoffensives, les troupes du président qui tenaient la grand' route, dévalisaient les convois de marchandises, sous préiexte que leurs chargements étaient destinés à l'ennemi. Dans les haciendas, ils s'emparaient des troupeaux, des chevaux et des mules, en vertu de la même fiction, mettant à mort leurs propriétaires pour s'épargner l'ennui de toute réclamation, et même, dans leurs patriotiques ardeurs, ils allaient jusqu'à jeter le grapin sur les institutions de charité. La fondation de 47,000 piastres donnée par la pieuse famille Monjardin, quoique déclarée non ecclésiastique et consacrée à une classe spéciale de pauvres, se vendait 940 piastres à un acquéreur étranger, pour permettre à la république de donner un banquet à Juarez !
A la tête des 1424 officiers faits prisonniers à Puébla, se trouvait un homme, un général de division, qui libre sur sa parole d'honneur de ne pas tenter de s'échapper, avait la permission d'aller, de venir et de faire ce] que bon lui semblerait dans le camp du corps expéditionnaire.
Pour ne pas mécontenter le maréchal Forey, qui avait mission de concilier les esprits par tous les moyens possibles, les officiers français lui permettaient l'accès de leurs quartiers, le laissaient s'asseoir à leur table, et condescendaient même à lui serrer la main. Pourtant une large tache de sang suppurait continuellement du creux de la main de cet homme ; car un jour, forcé d'abandonner la position la plus fortifiée de Puébla, le pénitencier que battait en brèche l'artillerie française, il s'était rappelé que les oubliettes de ce formidable édifice renfermaient ses détenus politiques, presque tous officiers distingués, qui avaient osé ne pas être de son, opinion. Une pensée infernale illumina alors son cerveau : des brandons furent allumés et quelques heures après, ses antagonistes n'étaient plus qu'une masse de chairs carbonisées.
On savait cela dans le camp, et néanmoins on avait fermé les yeux sur la conduite de ce misérable, pour n'obéir qu'à l'ordre du maréchal qui n'exigeait de lui qu'une promesse formelle de rester prisonnier, en échanr' du pardon qu'il lui donnait. Cette parole il l'avait jurée solennellement en face de son armée vaincue, de sa ville prise d'assaut ; puis un soir qu'il faisait sombre, ce général de division traversait furtivement nos avant-postes, sous un déguisement de femme, et le lendemain Jésus Gonzalès Ortega recommençait à piller et à faire assassiner ceux chez qui, la veille encore, il buvait le vin de l'hospitalité et recevait la solde d'officier-supérieur prisonnier de guerre.
Dès lors les atrocités ne connurent plus de bornes.
A la Téjéria, petit village aux environs de la Vera- Cruz, trois cents guérilleros tombent à l' improviste sur des ouvriers qui travaillaient à l'amélioration de la route. Douze de ces pauvres travailleurs sont massacrés sur le champ, quinze blessés grièvement, et les deux cents qui restaient, traînés dans les montagnes pour être incorporés dans une bande. Trois mille piastres furent le produit de cette lugubre boucherie.
Chemin faisant, un de ces vaillants soldats coupe le doigt à une malheureuse femme, pour s'approprier un anneau de peu de valeur qui avait sollicité sa convoitise, et l'arrière -garde s'occupe à assassiner le boulanger des victimes ; puis, en guise de passe temps, mêle sa tête et ses membres pantelants à la pâte qu'il était en train de préparer, pour confectionner le pain du jour.
Le 15 août 1863, le colonel Quesadas emprisonnait doni Tranquilino Guttierez sous prétexte qu'ilétait le confesseur du général Marquez, puis le faisait fusiller et ordonnait que son cadavre fût pendu à la porte de l'église d'Huisquilucan, petit village que le malheureux prêtre desservait.
Un curé, connu par sa charité et son esprit de dévouement, M. Saturnino Baldera, mourait à quelques jours de là, sous les balles d'un peloton d'exécution, pour avoir courageusement refusé de prêter serment aux lois dites de réforme, sanctionnant la
la spoliation des biens de l'église. Le décret de mort contre ce prêtre était signé par Juarez, oublieux qu'autrefois un moine dominicain, chez qui il avait été recueilli comme domestique, l'avait fait instruire à ses propres frais, et lui avait ainsi permis de venir signer son nom sur la sanglante page que l'histoire lui consacrera un jour, (i)
Partout le clergé était traqué comme une bête fauve; les faibles et les désarmés ne trouvaient plug de pitié, et Buitron promenait ses bandits de village en village, saccageant tout ce qui se trouvait sur son passage, brûlant les haciendas, prenant de force les
(i) Le président avait déjà rendu le décret suivant contre le clergé de la République :
Art. I. — Les prêtres de tout culte qui, abusant de leur ministère, exciteraient à la haine ou au mépris des lois, ou du gouvernement ou de ses ordre?, seront punis d'un an à trois ans d'emprisonnement ou de déportation.
Art. II. — On supprime dans la crise actuelle tous les chapitres ecclésiastiques dans toute la république, à l'exception de celui de Guadalajara, en raison de sa conduite patriotique. Tout accord des membres de ces corporations pour l'exercice de leurs fonctions sei-a puni comme délit de conspiration.
Art. III. — Il est interdit aux prêtres de tous les cultes, de faire usage, hors des églises, de leurs habits sacerdotaux et de tout emblème dislmctif de leur ministère.
Cette disposition aura son effet dans les dix jours de sa publication.
Les parties contrevenantes payeront des amendes de dix à cent piastres, et subiront un emprisonnement de quinze à vingt jours.
Mandons et ordonnons que le présent décret soit imprimé, publié et exécuté.
Délivré au palais du gouvernement fédéral à Mexico, le 20 août 1862.
Benito Juarez.
femmes, et ne laissant derrière lui que des victimes de sa brutalité et de sa passion pour le meurtre.
Dans l'église en feu de Tepeji, on promettait la vie sauve à trente malheureux qui s'y étaient réfugiés, et une fois qu'ils s'étaient rendus, on les fusillait sur la grande place.
Porfirio Diaz, pour ne pas se laisser dépasser par ses collègues, mettait au pillage la ville de Tasco.
Plusieurs habitants furent assassinés en voulant préserver leurs maisons du pillage, et deux jeunes filles l'une de 17 ans, l'autre de 22, sur le point d'être violées, se coupèrent la gorge.
Le 5 août, une nombreuse guérilla se présentait devant San Antonio : furieux de voir une poignée d'indiens lui résister, elle met le feu aux quatre coins du village ; tout est brûlé à l'exception de l'église, et plus de cinquante enfants, femmes et vieillards périssent dans les flammes. Près de la Vera-Cruz, Garcia attaquait à la tête de 200 hommes le commandant Stocklin qui n'avait que 25 Mexicains avec lui. Le commandant ne recule pas ; il s'élance sur l'ennemi, le charge, et tant qu'il n'est pas blessé le tient en respect. Tout-à-coup il est désarçonné et ces deux cents braves se précipitent sur cet homme à terre, et hachent à coup de machete ce malheureux officier qui trouve encore la force de mourir en criant :
— Vive la France !
Carbajal, ce même général, qui, le 17 septembre 1860, attaquait le général Cobos, le tuait, lui faisait
trancher puis "bouillir la tête pour l'envoyer à Mexico comme trophée, établissait en 1863 une vente à la criée, où il se débarrassait de tous les ustensiles, grains, mules et bestiaux volés par lui dans les haciendas. Une seule de ces enchères lui donnait un bénéfice de ^40,000.
Juarez nommait gouverneur constitutionnel le général Leyva, le même qui avait présidé au massacre des Espagnols de San Vicente, et se trouvait être un des trois généraux dont le cabinet de Madrid exigeait le supplice. Cette nomination valait presque celle du brigand Rojas qui, promu général à son tour, n'avait pas rougi de venir s'installer à Mexico avec la fille de Buyes Pintos, arrachée à sa famille, violée par lui et gardée à vue, en pleine capitale par quatre soldats juaristes.
Le 2 avril 1864, le commerce de la ville de Monterey ' était forcé de payer une somme fabuleuse au Président qui fuyait devant le pas gymnastique de nos colonnes. D'après son ordre, dix-huit personnes, refusant de se laisser taxer, étaient emprisonnées ; on obligeait M. Patricio Milner, citoyen des Etats-Unis, à payer ^25,000, — malgré les réclamations de son consul — et Juarez, non content de cette extorsion, faisait fouetter publiquement cet étranger, puis le mettait au secret.
Vers cette même époque, Cortina commençait la série de ses épouvantables cruautés. Porfirio Diaz, sorti pendant quelques instants d'Oajaca, mais forcé d'y rentrer tout aussitôt par le général de Brincourt,
pillait et mettait à sac et à sang le bourg de Tepeji de la Seda, sans aucune provocation de la part des paisibles habitants ; Ortega abandonnait le Zacatécas pour se retirer dans le Durango, et signalait sa • marche par toutes sortes d'exactions et de brigan âges ; puis enfin, Uraga faisait passer par les armes, à Santa Anna, trois officiers, El Chino, El Mocho et Rudecindo Valdez, avec cinq cents de leurs hommes, sous le simple prétexte qu'ils s'étaient ralliés à l'intervention.
Vers la même date, Juan Alvarez, la panthère du Sud, écrivait à ses subordonnés :
— Vous userez de tout le tact possible pour capter le bon vouloir des populations et les amener à embrasser de nouveau la défense de notre cause ; mais, une fois ce but atteint, vous devrez, avec toutes les précautions nécessaires, faire arrêter les principaux habitants, ceux qui exercent quelque influence sur les masses, et enfin, les chefs militaires auxquels elles obéissent ; vous m'enverrez les prisonniers sous bonne escorte, et j'aurai soin qu'ils paient de leur tête l'infâme trahison dont ils se sont rendus coupables. —
Le doux vieillard qui écrivait ces lignes était âgé de quatre-vingt-cinq ans !
Pourtant comme il se glisse des âmes honnêtes un peu partout, ces gens-là étaient sévèrement jugés par quelques-uns des leurs. Parmi les lettres interceptées par nos troupes se trouvait celle-ci adressée à Vune de ses amies par la femme d'un général juariste ;
l8o LA GUERRE AU MEXIQUE.
— Tu sais si je déteste les Français ; eh ! bien, il n'est pas douteux que, s'ils tiennent leurs promesses notre pays sera heureux et prospère. Notre parti — le parti libéral — s'est deshonoré au dernier degré par les déprédations qu'il a commises dernièrement partout où il a passé. Les nuées de sauterelles et les ouragans causent moins de dommages ; ils ne détruisent que les maisons ; l'autre fait plus : il vide les coffres des particuliers. Je suis humiliée de voir des libéraux honorables et de bonne foi, au milieu de ces bandits. "
Des bandits, ces libéraux ! c'était pis que cela ! et comme je fais ici de l'histoire et non pas des effets de style, je donne sans transition l'impression qu'ils avaient laissée au général Douay, pendant sa campagne de Tépic à Sajula.
— ^' Nous voici de retour, à Guadalajara, disait ce brave officier supérieur. J'y suis revenu le cœur plein de dégoût et d'indignation. Ce n'est pas une expédition militaire que nous venons de faire ; c'est une promenade au milieu de ruines et de charniers. L'ennemi pille, saccage, brûle et ne veut pas se battre. Partout où ii passe, il vole ou détruit ce qu'il ne peut emporter. Il force les habitants à s'enrôler dans les bandes, et quand les malheureux refusent ou hésitent, il les égorge. Nous avons trouvé, le long de la route, des groupes d'hommes pendus ou brûlés; en certains endroits j'ai compté jusqu'à trente suppliciés ; les femmes et les enfants ne sont pas épargnés. En arrivant à une hacienda près de Cuisillo un spectacle
LA GUERRE AU MEXIQUE. l8l
atroce nous attendait. Au mur extérieur de la chapelle était pendue une femme jeune encore, entièrement nue, éventrée jusqu'à la gorge ; quelque chose d'informe et d'ensanglanté se balançait à ses pieds — ces tigres avaient fait sortir l'enfant du sein de la mère pour lui faire partager son supplice ; il était pendu par le cordon.
*' Quant à leurs exploits militaires, je n'ai qu'un mot à en dire ; jusqu'ici nous n'avons réussi qu'à voir le dos des guérilleros, et dans les engagements que nous avons eus, tous leurs blessés ont été frappés par derrière.
*' Ces scélérats sont commandés par Simon Guttierez et Rojas. Ce qui indigne, c'est que de pareils brigands prennent le nom de libéraux ! "
Au milieu de ces scènes de meurtre et d'abomination, l'armée française, calme, intrépide, l'arme au bras, accomplissait noblement la mission que lui avait donnée sa consigne : rendre ce pays déchu à la civilisation. A l'assassinat elle ne répondait que par la douceur et les bons traitements envers les prisonniers qui lui tombaient sous la main ; aux vols et au pillage elle opposait la plus stricte honnêteté dans ses transactions avec la population ; à la ôuplicité et à la couardise elle offrait en spectacle son sang et son incroyable dévouement.
Mais à quoi pouvait servir tout cet esprit d'abnégation et de sublime sacrifice, en face de gens habitués à ne faire la guerre que comme but d'existence, à ne gagner leur pain quotidien qu'au moyen de pronunciamentos ?
l82 LA GUERRE AU MEXIQUE.
Au Mexique, faire un prononciamento, c'est s'accrocher un sabre au côté, se mettre un pistolet au poing, un bandeau sur la figure pour ne pas être reconnu, puis aller attendre au coin d'un bois, au fond d'un ravin, le voyageur et la diligence qui vont passer, et là, voler au premier tout ce qu'il possède, après l'avoir assassiné. Faire un pronunciamento, c'est se donner un brevet de colonel ou de général, et profiter de l'obscurité de la nuit pour massacrer, jusqu'à ce que les bras tombent de lassitude, ses concitoyens, ses parents, ses amis, sous prétexte que le salut de l'Etat l'exige, (i) Faire un pronunciamento, c'est voler son pays, sa mère, sa femme, son église ; c'est de vice-royauté espagnole devenir successivement indépendant, empire, gouvernement provisoire, république fédérative, république centrale, dictature absolue, république centrale de nouveau, république simple, gouvernement provisoire, empire une seconde fois, puis anarchie ; c'est, pendant cinquante-quatre ans, marcher jusqu'aux genoux dans le sang de la guerre civile, et regarder passer avec ce petit air de nonchalance créole qui sent la pointe d'un stylet, treize dictateurs, trente-un présidents, et les cadavres de deux empereurs assassinés ! Faire un pronunciamento, c'est se rendre à l'histoire par le sentier du bagne.
(i) En iS6o, un partisan de Juarez s'étant querellé avec le commandant de Durango, parvenait à Taide d'un pronunciamento à le déloger de cette ville, et pour le taquiner, faisait fusiller une partie des notables de la cité. Trois jours après, son rival remet le pied dans son ancien commandement, et à son tour pour chagriner son adversaire, fait pendre un homme au balcon de chaque maison daus les rues principales I
C'était en face de cette vile crapule que le devoir avait placé le soldat français, accoutumé à ne lutter que contre un ennemi loyal et courageux, et qui, après douze mois de pareille guerre, ne pouvait encore s'habituer à se convaincre que la nature eût fait du peuple mexicain une monstruosité morale. L'écorce ■était gangrenée, disait-il, mais le cœur devait être encore bon ; le principal était d'engager ces gens à suivre les exemples de grandeur d'âme qu'on leur montrait, et le troupier, avec cette sainte idée, allait toujours, courbant le dos sous l'exigence de la consigne que lui criaient ses supérieurs :
— Patientez ! patientez toujours !
Patientez ! patientez toujours ! et le vendredi saint de 1864, don Maria Chavez, gouverneur d'Aguascalientes attaquait l'hacienda de Molposo et assassinait les femmes, les vieillards, les enfants et les malades, pour qui la fuite était impossible. Le 1 7 mai, Estanislas Aguirre mettait le feu à l'une des maisons du village de Cerro Colorado envahi par sa bande, et fermait toutes les issues pour empêcher les malheureuses victimes de s'échapper. Le propriétaire, un citoyen paisible, don Felipe Duran, périssait dans les flammes avec toute sa famille, et la position dans laquelle les cadavres furent retrouvés, montrait que le malheureux père avait dû faire des efforts désespérés pour arracher ses quatre enfants à la mort, car il les tenait encore embrassés. Le 15 décembre 1863, le capitaine de Varennes du 5ième de ligne et le sous-lieutenant Ornacez du même régiment étaient trouvés assassinés auprès de l'hacienda de San Antonio el Rico.
Patientez ! patientez toujours ! et Juarez confiait le gouvernement duTamaulipas à Cortina, **cet homme
roux, grossier, ne sachant ni lire ni écrire, rusé, féroce, parjure, qui pendant dix ans assassina les vogageurs fourvoyés sur les bords du Rio Bravo, brûla les fermes isolées, et enleva le bétail sur une rive, pour aller le maquignonner sur l'autre." Pendant le cours du mois de Juin 1865, ce valeureux chef assassinait à lui seul plus de 60 personnes entre San Antonio Bejar et Piedras Negras.
Patientez ! patientez toujours ! et le 25 juillet 1864, Porfirio Diaz faisait fusiller à sept heures du matin le commandant des rurales de Tehuacan, fait prisonnier quelque temps auparavant. L'exécution de cet officier avait lieu sur le bord de la fosse qui avait été creusée pour l'enterrer. A la première décharge le corps roulait dans ce trou, mais quoiqu'il eût reçu cinq balles, le malheureux vivait encore, et on le relevait de sa tombe pour lui tirer deux nouveaux coups du fusil à la tête et au cœur. Peu de jours auparavant, le même général avait fait passer par les armes trois officiers, MM. Avella, Valverde et un autre ; on voulait les fusiller par derrière, mais ils s'y opposèrent énergiquement, et l'un d'eux, le jeune Avella, arracha courageusement le bandeau qui lui couvrait les yeux, pour voir le lieu du supplice et les figures avachies de ses bourreaux.
Patientez ! patientez toujours ! et le 2 septembre 1864, un citoyen de Zacatlan, M. Palacios, vieillard de Zd ans était assailli par huit soldats juaristes, qui ne trouvant rien à lui voler, le couchaient sur des charbons ardents et le laissaient mourir là. Le 9
l86 LA GUERRE AU MEXIQUE.
novembre, M. Gumesindo Gonzalès, gérant de l'hacienda de San José, était massacré avec 14 hommes d'escorte par un régiment ennemi. A la même date, le colonel Trespena faisait tuer à Zitacuaro un courrier envoyé par le colonel Lamadrid au colonel Guiraud, M. Antonio Vega. Le colonel Dacquin donnait l'ordre à quelques-uns de ses soldats de se masquer et d'aller assassiner dans son rancho de Ténespam le nommé Pedro Lara. A Guadalajara, on enfonçait les portes d'un pharmacien : un flacon d'arsenic disparaissait, et à quelque temps de là, un fabricant de bière qui avait vingt barils de ce liquide à mettre en bouteilles, était frappé de l'étrange couleur de sa marchandise. Une expert constatait la présence de l'arsenic dans les barils, et ce jour-là le conducteur de la brasserie disparaissait et commandait quelques jours après un des régiments de Juarez.
Patientez, patientez toujours! et le 21 décembre 1864, un officier corse de la légion étrangère, M. Giovanetti disparaissait dans les environs de Vittoria. A quelque jours de là, un de ses camarades de la contreguerille, M. le comte de Kératry, envoyé en reconnaissance par le colonel Dupin, faisait rapport : '* — Audessus de ma tête à quinze mètres du sol, au bout d'une branche décharnée d'un cèdre majestueux, était pendue par une jambe le cadavre de de Giovanetti, nu, criblé de balles et de coups de couteau, le cœur arraché hors de la poitrine ; au dessous de son visage était attaché son chien."
A quelque temps de là, un autre français, M. de
Gouzens, sous-officier au 12e chasseurs *' pris par
l'ennemi était aussi pendu par une jambe, comme un
animal de boucherie, et on l'avait laissé mourir ainsi,
.après lui avoir ouvert le ventre d\m coup de couteau."
Patientez, patientez toujours ! et, après sa défaite de Chilapa, le général Vicario se rendait à Mexico, faisait sa soumission à l'empereur qui le nommait commandant de Matamoros, puis passait au ministère de la guerre où il émargeait un mois de solde, et le lendemain reprenait la montagne. Un français, Hippolyte Motard, tombé entre les mains d'une bande, était fusillé, puis pendu à l'un des arbres du village de Cacolatlan. Le 30 avril 1865, un convoi de marchandises sortait d'Iguala : à peine avait-il fait une lieue que Figueron et sa bande tombaient dessus, et l'enlevaient après avoir massacré les arriéras et violé les femmes de ces pauvres gens. Vers le milieu du même mois, le général Ugalde s'emparait de Chapetongo. On volait les vases sacrés, et un bandit à épaulettes s'amusait à distribuer à ses compagnons les saintes hosties, en marmottant par dérision les paroles sacramentelles. Deux filles de dix ans étaient violées sur les marches de l'autel, puis, en se rendant à Tezonlepec, à quelques kilomètres en avant, la terrible bande faisait rencontre d'un couple qui venait de recevoir la bénédiction nuptiale. L'épousée était soumise aux derniers outrages, et le marié cloué au sol d'un coup de lance. Le 13 août, Figueroa envahissait l'hacienda de Jila et faisait tuer sous ses yeux, le
gérant, M. Vicente Ortiz. A San Felipe, Ugalde attaquait en nombre une petite troupe commandée par Moneada. Ecrasé par le nombre, et blessé à la jambe, celui-ci ne se rendait qu'en recevant la promesse d'avoir la vie sauve. Cinq minutes après, il était passé au fil de l'épée.
Patientez ! patientez toujours ! et pendant ce temps une guérilla, sous les ordres de Herrera, s'emparait de Metepec, dans le Sinaloa, et en massacrait tous les habitants. Juarez traversait le Chihuahua en y levant un impôt forcé de ^100,000. Dans le Yucatan, 900 personnes étaient assassinées par les deux chefs indiens Crescentio Poot et Barnabo Cen ; Rojas et Romero parcouraient avec leurs bandes l'état de Michoacan, garnissant les arbres de la route de grappes de pendus, volant les églises, dévalisant les voyageurs, violant les jeunes filles, éventrant les femmes enceintes et tuant les vieillards et les enfants, (i)
(i) Atteint par la compagnie franche du capitaine Berthelin, près de San Clémente, dans le sud du Jalisco, Antonio Rojas était cerné et taillé en pièces avec toute sa bande,
" Rojas, qui à une certaine intelligence joignait les instincts les plus pervers, avait contribué plus qu'aucun autre, par l'exemple de ses vols, de ses violences et de sa brutale cruauté, à réveiller dans les bas-fonds des populations les plus ignobles passions. Sur toute l'étendue du vaste territoire du Jalisco, il n'y avait peut-être pas un seul endroit où ne fût empreinte la trace sanglante de ses crimes. C'était un de ces êtres que la nature semble avoir privés des salutaires avertissements de la conscience : il volait, rançonnait les gens, tuait, pendait aux arbres de la route des femmes enceintes éventrées par son ordre, et quelquefois de sa main, sans qu'il lui en coûtât un remords.
" Cette nature féroce avait pourtant le sens des affaires ; il ressemblait à ces bandits grecs qui font construire des routes
Patientez ! patientez toujours ! et le i8 janvier 1865, Corona faisait boucherie des malheureux chasseurs à pied qui s'étaient constitués ses prisonniers de guerre, à Veranos. Avant de quitter cette position, il avait déjà fait achever les blessés : en route on tuait à coups de lance, après s'en être servi comme de jouets, ceux qui étaient invalides et que l'on avait forcés de suivre la colonne ; puis, après avoir traîné les survivants, de bourg en bourg et d'étape en étape, le propriétaire ennuyé s'en débarrassait à Jacobo au moyen du 7nachete de ses bandits.
Patientez toujours ! et Negrete, pendant son séjour à Monterey, plantait la hampe de son drapeau au
pour faciliter la circulation des voyageurs et faire naître les occasions de coups de main. Personne n'ignore l'origine de sa fortune ; ses vols de terrains, de bestiaux; l'habileté avec laquelle il avait créé des haciendas que l'on citait comme des fermes modèles, les plus importantes du pays ; le zèle qu'il apporta à discréditer la route de Tépic, où par ses soins l'assassinat attendait le voyageur à chaque carrefour, pour accaparer la situation et le transport des marchandises sur une route construite à ses frais à travers ses propriétés — et improvisée de haute main, dans la direction de Colima.
" L'absence de tout sens moral dans les excès qui ont signalé depuis quelques années les incursions des bandes armées du Jalisco, doit être attribuée en grande partie à la démoralisation dont il donna l'exemple. L'un des traits les plus saillants de sa vie fut son impitoyable haine contre le général Lozada et les crimes auxquels il eut recours pour triompher d'un ascendant qui contrariait ses projets d'homme politique et de profond industriel,
" Le Mexique tout entier, accueillit avec joie, la nouvelle de la mort de ce bandit fameux. Il est mort général de l'armée républicaine et riche propriétaire, heureux dans le cours de son existence criminelle, à la manière de la bête féroce, heureux jusque devant la mort qui l'a frappé sur le champ de bataille, au lieu de l'attendre au pied de la potence." — Charles de Barrés,
milieu du sang, du vol et de la terreur : dans cette malheureuse ville déjà si éprouvée, il prélevait ^500,000, à Patos ^20,000, et à Saltillo ^60,000. A Chalco, un brave négociant français, M, Audifret, était pris, menacé des plus affreuses tortures et finalement relâché moyennant une rançon de ^10,000. Quelques centaines de prisonniers mis en liberté sur parole, après le siège d'Oajaca, s'enfuyaient et allaient grossir de nouvelles bandes dans \di Sierra, (i) Cinquante-cinq Autrichiens surpris à Ahuacatlan par des forces dix fois supérieures, se voyaient forcés de capituler. Immédiatement après cette reddition, leur chef, le capitaine Kurzcok, était tué de sangfroid par le commandant juariste, un nommé Ferrez, et un officier et 17 soldats partageaient son sort quelques heures après.
Patientez toujours ! et à mesure que le soldat, la rage au cœur, la main tremblante d'indignation retenait la gâchette de sa carabine prête à fusiller elle aussi, sans pitié et sans relâche, le flot du meurtre et de la plus épouvantable barbarie montait sans cesse autour de lui. On tuait sans repos, on volait partout, et jamais l'histoire n'enregistrera des scènes plus navrantes et plus désolantes que celles qu'on trouve consignées dans les documents officiels de cette guerre.
Ne dirait- on pas, par exemple, qu'on lit un roman travaillé à plaisir, en parcourant le rapport suivant,
(I) Après le siège d'Oajaca, l'empereur faisait mettre en liberté 22 généraux et 214 officiers.
fait au maréchal Bazaine, par le préfet supérieur politique du département d'Oajaca, M. Franco ? (i) Je cite textuellement.
* * Relation des excès coin7nis dans la Misteca par la foire régulière de cavalerie sortie d'' Oajaca, sous les ordres de Félix Diaz, frère de Forfirio Diaz, général en chef de V armée d* Oajaca.
"• PARTIDO DE NOCHISTLAN.
*' Tajuasula. Le 9 du courant, ce village fut saccagé, l'église dépouillée du Saint-Sacrement, des vases sacrés ainsi que de tout ce qui existait en argent. Le commissaire de l'endroit, qui priait qu'on lui rendît ces objets sacrés, offrant de l'argent pour les racheter, fut fusillé à une lieue et demie du village, sur ordre de Félix Diaz qui avait accepté l'offre et reçu une bonne somme d'argent sans néanmoins rendre ce qu'il avait volé, sous le prétexte que le chemin par lequel les conduisait le commissaire, n'était pas le meilleur qu'ils devaient suivre.
^^ Pour se sauver de la mort, ce commissaire fit observer que le village avait toujours obéi aux ordres de Felipe Silva, chef politique de Toxacoalco, nommé par les libéraux. Ce commandant avait reçu beaucoup d'argent pour satisfaire aux contributions qu'il
(i) Ce rapport publié par le Moniteur, était transmis au maréchal Bazaine. qui ajoutait dans la note qui l'accompagnait :
" J'ai pu m'assurer par moi-même que ce rapport n'est point exagéré. Il donne des détails qui déshonorent non-seulement les chefs qui commandent, mais encore le parti qui les avoue et les emploie.
avait imposées, lesquelles bien souvent, il fallait payer deux fois par mois ; on lui avait aussi fourni des chevaux et donné deux cents piastres en remplacement de l'impôt d'armes qu'il exigeait. Mais rien ne put apaiser leur soif de sang, et cette victime innocente fut tuée et son cadavre jeté dans un précipice.
" Saltepec. — Ce village fut envahi le lo vers sept heures du soir, et le commissaire fait prisonnier avec vingt-six individus du village qui conduisaient les fourrages demandés par les envahisseurs. Après trois heures de prison, les particuliers furent mis en liberté, mais le commissaire fut conduit sur une hauteur qui est près de l'église, où il resta toute la nuit, les pieds et les mains liés, et surveillé par une garde. Pour se sauver de ce supplice, il offrit 20 piastres et deux chevaux, qui furent remis le 1 1 au matin ; néanmoins, Félix Diaz ordonna de le conduire derrière l'église du Calvaire, où il fut fusillé.
Le pillage fut si grand dans ce village que la majeure partie des habitants restèrent nus. On prit le Saint-Sacrement, le calice, les chandeliers, la croix et d'autres vases sacrés, le tout en argent, ainsi que les ornements du culte. Quelques tableaux furent réduits en cendres et le presbytère brûlé.
Tecomatlan. — Sachant que les forces ennemies s'approchaient, le commissaire et tous les habitants s'enfuirent dans la montagne, en emportant ce qu'ils purent ; l'ennemi vola seulement ce que renfermait le presbytère, et deux chevaux.
Jaltepeiongo. — Le même jour, ii, le commissaire Elijio Ximenes, pour épargner à son village les maux qu'il savait avoir été infligés aux précédents, vint recevoir Félix Diaz hors du village. Il lui offrit deux moutons cuits, une grande quantité de tortillas, un baril de pulque, deux bouteilles de mescal et 40 piastres qu'il dit être le produit de la capitation, et qu'il avait conservées pour le gouvernement libéral. Diaz reçut le tout, et en récompense, lui fit tirer un coup de fusil, déclarant que c'était le sort réservé à toute autorité nommée par l'intervention. Il passa, laissant sa victime mourante et baignée dans son sang.
^ucandichi. — Le même jour, 11, l'ennemi entra dans ce village \ le commissaire se présenta pour saluer Félix Diaz qui, pour réponse, lui fit tirer un coup de fiisil dans le cœur, en présence de son père dont la douleur était un sujet de risée pour les bandits. Le village fiit ^accagé, sans excepter la demeure de l'épouse de M. Gomez, propriétaire de l'hacienda du Rosaire, à laquelle ils volèrent ses bagues et tout l'argent qu'elle possédait. L'ennemi se saisit aussi du régisseur de l'hacienda, exigeant qu'il donnât de l'argent, ce qu'il ne fut pas obligé de faire, car il s'enfuit en chemin.
Nocliistlan. — L'ennemi se dirigea ensuite sur cet endroit ; mais, apprenant qu'il y avait une force française qui y gardait un convoi, il s'en retourna.
PARTIDO DE YANHUITLAN.
Nochistlan. — Le même jour à midi ils entrèrent dans ce village ; ils volèrent dans l'église le Saint-
Sacrement, trois couronnes d'argent et d'autres objets de même métal, les chapes, les étoles et tous les ornements en soie qn'il y avait, valeurs qu'on estime à 136 piastres : plus 230 piastres 2 réaux, pour la valeur des objets volés dans les maisons Au sortir du
village, ils tuèrent le commissaire Marcial Hernandez
« d'un coup de feu, au front.
Tillo. — Une autre bande de la même force, se présenta le même jour et à la même heure, dans ce village ; elle y vola, tant en argent qu'en objets, pour une somme évaluée à 951 piastres.
A midi et demi, le même jour, elle prit dans le rancho de la Luna quatre chevaux, une selle garnie en argent et 350 piastres. La selle appartenait à don Manuel Gomez, le reste aux MM. Lunas.
PARTIDO DE TEPOSCOLULA.
Sieneguilla. — Ce rancho, où ils arrivèrent vers trois heures et demie du soir, le 11 du courant, fut volé complètement. Son propriétaire fut maltraité ; il reçut d'un nommé Monterinos un coup de sabre qui lui fit une blessure grave, parce qu'il se refusa à lui donner un zarape.
RancJios de los Martelés. — Le rancho de M. Montenos et celui de las Ferias furent volés dans la même soirée ; outre les objets et l'argent, ils prirent le bétail qu'ils rencontrèrent.
San Francisco Teposcolula. — A quatre heures du soir, ce village fut envahi ; on y vola argent, objets,
vêtements et animaux. On prit dans l'église ce qu'il y avait en or et en argent, et jusqu'aux vêtements des saints.
Le commissaire Nueles Garcia fut fusillé, et le représentant du président dut, pour éviter la mort, donner 30 piastres provenant de la capitation, et 30 autres qui lui appartenaient.
Cabezera de Teposcolula. — Cet endroit fut pillé le même jour depuis sept heures du soir jusqu'à onze heures ; les portes des maisons qui étaient fermées furent brisées ; beaucoup d'hommes et de femmes qui se refusaient à donner leurs vêtements, reçurent des blessures légères ; quelques-uns restèrent entièrement nus ; beaucoup de femmes et de filles furent violées, entr' autres une très-honorable et vertueuse femme, qui, après avoir été outragée, fut frappée de coups d'épée et jetée dans une mare d'où elle s'échappa miraculeusement.
Les objets des tiendas et ce qu'ils ne purent enlever furent brisés, et le butin chargé sur des animaux qu'ils prirent également ; ils rompirent le tabernacle, prirent les vases sacrés et les étoles et donnèrent quatre coups de fusil au régidor, Miguel Reventeria, parceque, avec quelques habitants, il faisait feu sur les envahisseurs.
San Andres de la Laguna. — Le 12, à trois heures du matin, l'ennemi entra dans le village ; l'église et la population furent volées ; il exigea la capitation du commissaire.
Magdalena Canadalteque, — Là, les bandes volèrent également le saint-sacrement de l'église et tous les objets d'argent ; elles exigèrent du commissaire la capitation depuis le mois d'août jusqu'au mois de décembre, et comme il ne pouvait se procurer cet argent sur le champ, l'emmenèrent prisonnier à Chilapilla, où elles lui rendirent la liberté parce que les habitants de son village apportèrent la capitation exigée.
Tamazuîapa. — Les cavaliers répandus dans le village depuis trois heures de l'après-midi, le même jour, volèrent avec tant d'acharnement que la maison où était logé Diaz ne fut pas respectée,- malgré ses efforts. Outre les animaux de la population, ils prirent des bêtes que des commerçants avaient menées sur la place, et qu'ils emmenaient chargées à Huajuapam ; ils blessèrent quelques personnes qui refusaient de les suivre, après leur avoir ôté jusqu'aux vêtements qui les couvraient. Ils fusillèrent le commandant du détachement de la troupe de Trujeque, et emmenèrent prisonniers les quatorze hommes qui le composaient.
Chilapila. — Bien qu'ils eussent été logés dans ce village, ils le volèrent et violèrent des femmes mariées et des filles. De là, on envoya 100 cavaliers, sous le commandement de Avalos, au village de Jacusaca.
Jacusaca. — Ils y pénétrèrent dans la nuit du 13, et commirent quelques vols j de là ils allèrent à Tlajiaca.
Tlajiaca. — Dans cet endroit où ils sont encore, ils furent reçus par les habitants avec enthousiasme, et retrouvèrent beaucoup d'effets de leur troupe.
Huajiiapam. — Le gros de la force attaqua cette ville le 15, à sept heures du soir ; il incendia 230 maisons, après les avoir saccagées ; mais repoussée le 16, à deux heures du matin, après avoir souffert une légère déroute, la plus grande partie de la force ennemie se dirigea sur Silacayopan passant par Jucatan où elle vola comme d'habitude.
Yanhuitlan, 22 janvier 1865.
Le préfet du district,
Antonio Herrera.
Vu et transmis.
Le préfet supérieur politique du département.
J. P. Franco.
Les rapports qui affluaient au ministère de la guerre étaient presque tous également pleins de sombres détails. Quelques honnêtes gens en témoignaient leur profonde horreur, entre autres, le général Juariste de Léon, qui le 14 août 1864, dans une conversation avec le correspondant de la Tribune de New-York, après avoir énuméré les forces dont disposait son parti, et en avoir nommé les principaux chefs, lui avouait candidement :
— Tous les généraux de ces bandes, Negrete, Garcia, Escobedo, Riva Palacio, Hijinzoa, devraient être pendus ! "
Mais à part ces quelques nobles exceptions, personne ne s'étonnait, et quand, le 12 août 1865, la nouvelle se répandit que ce même Félix Diaz — cité plus haut — s'était emparé par surprise de la ville de Téhuacan, avec l'aide de son collègue en banditisme, Figueroa, et qu'il avait fait passer par les armes une partie de ses prisonniers, après avoir prélevé ^100,000 sur la malheureuse cité, tout le monde trouva que cette singulière manière de mettre en pratique les notions qu'un militaire doit avoir sur le droit des gens, était la chose la plus naturelle du monde.
Seule, l'armée française rongeait son frein en silence et tâchait de se faire illusion et d'oublier ce qui se passait autour d'elle, en accomplissant des faits d'armes incroyables.
Le 28 mai 1865, 70 chasseurs d'Afrique traversaient à deux reprises les champs de Pesquiera et de Morales, mettant en déroute 2500 hommes; plus tard le 8ième de ligne dévorait une marche de 59 lieues en quatre jours, et le colonel d'Ornano, allant au secours de la ville de Téhuacan soudainement envahie, franchissait en deux jours trente-deux lieues au pas de course. Mais tous ces miracles de stratégie et de courage n'égalaient pas encore l'énergie qu'il fallait au soldat pour se ployer à la terrible exigence de la discipline, car la consigne se dressait encore là, sévère et implacable :
— Patientez, patientez toujours !
Pourtant elle devait sonner l'heure où ce vase trop plein allait déborder. Depuis trois ans le sang de la France était là qui coulait inutilement pour la régénération de cette race maudite. Bien de nobles intelligences, bien des officiers pleins de jeunesse et d'avenir étaient tombés le long de ces étapes sans haltes, qui se faisaient à la poursuite d'un ennemi insaisissable. Les croix de bois du chemin commençaient à se grouper trop nombreuses, et autour du feu de chaque bivouac, dans la chambrée de chaque caserne s'élevaient des murmures contre la politique de l'empereur Maximilien, toujours inclinant vers la douceur et la clémence, et faisant avec ce système philanthropique des amnistiés de la veille les bandits du lendemain.
Pendant les six mois que ces réclamations durèrent, l'empereur, pressé et entouré par les clameurs de l'armée, résista toujours, et essaya d'éluder par tous les moyens possibles la terrible mesure de rigueur que les circonstances exigeaient de sa fermeté. Son
bon cœur se révoltait rien qu'à l'idée delà promulgation d'une mise hors de la loi, et pourtant il fallait obéir.. C'était la voix de la France qui parlait, et comment refuser cette France qui, elle, n'avait pas marchandé son sang, lorsqu'il s'était agi de le faire jaillir au fond des ravins arides et des gorges sauvages de cet empire fondé par elle ? Comment refuser la France, lorsque chaque crête des Andes gardait encore le souvenir des ondulations de son drapeau, lorsque 20,000 de ses soldats avaient suffi pour chasser de leurs repaires les bandits de Juarez, qui fuyaient sans cesse de cime en cime, de défilé en défilé, sous les coups de plats de sabre et la cravache de nos chasseurs d'Afrique ? N'était-ce pas à la France qu'appartenaient toutes ces croix perdues au milieu des broussailles, ces humbles croix de la route qui arrachaient un jour à Lamoricière cette sublime pensée :
— '' Un pauvre enfant du peuple, un frère est mort là en combattant pour son devoir : il s'est sacrifié tout entier, pour que vous puissiez un jour, sans même savoir son nom, cueillir le fruit de son courage et de son dévouement."
Il fallait donc se décider à frapper un coup suprême, et le décret du deux octobre 1865, mettant hors la loi les brigands et les voleurs qui entouraient Juarez, fut promulgué, à la demande de toute la presse mexicaine et à la satisfaction de tout le monde qui voyait dans cette mesure sévère le seul remède aux atrocités que commettait l'ennemi.
D'ailleurs, les temps ne pouvaient être mieux choisis pour la publication de cet édit. L'époque légale de la présidence de Juarez venait d'expirer, et la nouvelle »s'accréditait à Mexico que l'ex-président se préparait à quitter le territoire de l'empire. La proclamation suivante, dans laquelle la situation était parfaitement définie, précédait le décret :
Mexico, 2 octobre 1865.
Mexicains,
La cause qu'a soutenue avec tant de courage et de constance don Benito Juarez avait déjà succombé, non-seulement devant la volonté nationale, mais aussi devant la loi même que ce chef invoquait à l'appui de ses titres. Cette cause avait dégénéré en guerre de bandes. Aujourd'hui cette guerre même est abandonnée par le fait que son chef est sorti du territoire de la patrie.
Le gouvernement national a été longtemps indulgent ; il a prodigué sa clémence pour laisser aux égarés, à ceux qui ne connaissent pas les faits, la possibilité de s'unir à la majorité de la nation et de rentrer dans le chemin du devoir. Il a atteint son but : les honnêtes gens se sont groupés sous sa bannière et ont accepté les principes justes et libéraux qui guident sa politique. Le désordre n'est maintenu que par quelques chefs s' inspirant de passions qui n'ont rien de patriotique, et, avec eux, par des hommes démoralisés qui ne sont pas à la hauteur des
principes politiques, ainsi que par la soldatesque sans frein qui reste toujours comme dernier et triste vestige des guerres civiles.
Désormais, la lutte ne sera plus qu'entre les hommes honorables de la nation et les bandes de criminels et d'aventuriers. L'indulgence cesse dès aujourd'hui, car elle ne profiterait qu'au despotisme des bandes, à ceux qui incendient les villages, à ceux qui volent et qui assassinent des citoyens pacifiques, de malheureux vieillards et des femmes sans défense.
Le gouvernement, fort dans sa puissance, sera désormais inflexible pour le châtiment, ainsi que le réclament les droits de la civilisation, ceux de l'humanité et de la morale.
Maximilien.
Toute la bonté, toute la grandeur d'âme de l'empereur se révèlent dans les deux lignes où il traite avec tant de courtoisie et de délicatesse celui qui devait l'assassiner vingt mois plus tard. Du reste, en se prêtant à la pénible exigence de la position où le mettait l'opinion publique surrexcitée par les cruautés et la barbarie des guérillas, il avait essayé, autant que possible, à en pallier les tristes résultats, et une porte de salut était ouverte à ceux que l'amour du pillage et de la guerre civile n'avait pas encore rendus maniaques,
L'article du pardon était conçu en ces termes :
'' Art. 14. Amnistie est accordée à tous ceux qui ont appartenu ou appartiennent à des bandes armées, s'ils se présentent à l'autorité avant le 15 novembre prochain, pourvu qu'ils n'aient commis aucun autre délit, à compter de la date de la présente loi.
" L'autorité recueillera les armes de ceux qui se présenteront pour jouir des bénéfices de l'amnistie."
Cet empereur que son extrême indulgence allait placer sous les balles de ses féroces ennemis ; cet empereur que la presse étrangère allait désormais insulter et calomnier à son aise ; ce Hapsbourg auprès duquel Caligula, Néron, Commode n'auraient posé qu'en tourterelles, avait poussé la bonté jusqu'à battre un sentier de retour '' à ceux qui incendient des villages, à ceux qui volent et qui assassinent des citoyens pacifiques, de malheureux vieillards et des femmes sans défense ! ' '
Qu'il y avait loin de cette magnanimité à l'implacable animosité que déployait dès les débuts de l'expédition — pendant que les correspondances s'échangeaient entre les plénipotentiaires français, espagnols et anglais — le gouvernement de Juarez.
" — Au lieu de répondre, disait au Sénat M. Billault, aux espérances que ces négociations pouvaient donner, Juarez prenait, avec l'énergie d'une tyrannie qui ne recule devant rien, les mesures les plus violentes
pour étouffer à l'intérieur toute manifestation de l'opinion qui pouvait lui créer des difficultés. Il rendait dans ce but un décret qui restera comme un monument de la tyrannie la plus sanguinaire. La peine de mort y était écrite dix-sept où dix-huit fois. Tout étranger détenteur d'une arme était puni de dix ans de galères, tout Mexicain entre les mains duquel une arme était trouvée, était condamné à mort ! "
Juarez n'avait plus, comme ici l'empereur, à invoquer la révolte, la résistance et le pillage contre l'autorité établie. - Le seul fait de ne pas avoir partagé les idées libérales, était puni de mort.
Ce document, qui date du 12 juillet 1861, c'est-àdire, quatre mois avant le départ d'Europe de l'intervention française, est trop précieux pour que je ne me permette pas de le citer aux admirateurs du républicanisme espagnol en Amérique.
Il est signé par un homme qui a occupé depuis, la position de juge à la Cour Suprême de Mexico !
*' Le citoyen Pedro Ogazon, gouverneur constitutïonel de r Etat libre et souverain de Jalisco, à ses habitants fait savoir que :
" En vertu des amples facultés dont je suis investi, j'ai décrété ce qui suit :
*' Art. I. — Tous les individus qui, sous le titre de chefs, officiers et soldats volontaires, auront servi la réaction, et qui resteront sur le territoire de l'Etat,
sans une permission expresse de ce gouvernement, huit jours après la publication de cette loi, seront réputés conspirateurs récidivistes, et passés irrémissibïonetît par les armes, avec les seules formalités exigées par les articles 5 et 6 de la loi du 6 décembre
Art. 2. — Les employés civils qui, en raison de leur rang, auraient encouru quelque responsabilité en servant la réaction, et qui auraient continué à se mettre en hostilité, de quelque manière que ce soit, avec le gouvernement, sont compris dans l'article précédent.
'^ Art. 3. — Les conspirateurs contre l'ordre constitutionnel seront jugés selon l'ordonnance générale de l'armée et punis conformément à la loi du 6 décembre 1856.
^^ Art 4. — Ce décret sera appliqué dans cette capitale par Tétat-major général de la division, et dans les chefs-lieux de canton, par les commandants militaires.
" Art. 5. — Les autorités auront à répondre de la non-exécution de cette loi, dont l'application leur est confiée.
'' Et pour que tous les habitants de l'Etat n'en ignorent, et que cette loi reçoive son plus ponctuel accomplissement, j'ordonne qu'elle soit imprimée et expédiée à qui de droit. "
Donné à Guadalajara, le 12 juillet 1861.
Signé : Pedro Ogazon. "
Comme on le voit, dès les commencements de son avènement au fauteuil présidentiel, Juarez avait fait inaugurer par ses satellites l'ère du meurtre que devait clore si consciencieusement son ami Escobedo. Néanmoins, jusqu'au 3 octobre on ne s'était étudié, paraît-il, qu'à se façonner la main, car l'apparition du décret de l'empereur fut le signal d'une recrudescence de cruautés jusqu'alors inconnues dans les annales des révolutions mexicaines.
On se cachait autrefois derrière un semblant d'autorité quelconque, pour mieux piller et assassiner.
Maintenant on faisait tout simplement le mal pour avoir le plaisir de faire le mal.
Ces hideux visages de guérilleros s'étaient remis à promener leur métier au grand air, et partout où leurs figures démasquées passaient, elles suaient le sang et semaient le long de leur . route des crimes sans nom.
Le jour même où ce décret était promulgué, Canela faisait passer par les armes D. Juan Antonio Sola, alcade de Misantla, D. Manuel Martinez, D. Antonio Mesa, commandant de la garnison, D. Andrès Dorantes, l'officier Gai van, D, Santiago Fernandez, D. Manuel Fuentes et Martin Léon, beau-frère de vSola. Le massacre eut lieu dans la maison de D. Antonio Trouvelles au bruit du carillon des cloches. Les cadavres des victimes furent étendus devant la maison habitée par la femme Julio, et la musique militaire jouait des fanfares et des airs de danses autour de ces corps suppliciés soumis à tous les outrages. Le dernier de cette liste funèbre, Antonio Sola, tout criblé de balles allait être enterré lorsqu'un indien, s'approchant du malheureux, lui coupa la tête, puis en arracha l'oreille qu'il donna à manger à son chien.
Le 7 octobre 1865, quatre jours après la promulgation de l'édit de l'empereur, un convoi de chemin de fer allant de la Vera Cruz à Passo del Macho était jeté hors des lisses par une troupe de 100 cavaliers et de 300 fantassins. Quarante coups de feu allaient cribler
2o8 LA GUERRE AU MEXIQUE.
le mécanicien, le chauffeur et un passager ; puis, après cette prouesse, écrivait M. Masseras au Courrier des Etats-Unis, la bande fit descendre tout le monde des wagons, et s'achemina vers les montagnes en compagnie de sa capture.
'' Après une marche d'une demi-heure, le chef ordonna la mise en liberté des femmes et des enfants, puis continua avec le reste des passagers. Au bout de trois heurei d'une course pénible, la bande fit encore halte, et là on procéda au triage par nationalité. Les hommes furent placés sur un rang, et selon qu'ils appartenaient à telle ou telle nation, classés de telle ou telle façon. Le dépouillement terminé, tous furent renvoyés, à l'exception des Français, qui furent retenus prisonniers.
'' Ils étaient au nombre de quatorze ; cinq officiers, sept sergents et deux particuliers. Pendant deux heures, on ne s'occupa plus que d'inventer toutes sortes de tortures pour lasser le courage de ces malheureux. La plume se refuse à décrire les horreurs barbares commises sur ces militaires désarmés. La décence même impose le silence, et ce ne fut qu'après avoir subi le sort d'Abélard, et être restés dans cette situation quelques heures, qu'ils furent achevés à coups de hachette et mis en pièces. Leurs cadavres honteusement mutilés étaient retrouvés à quelques jours de là au fond d'un ravin, à demi dévorés par les vautours et les chacals."
Voilà, continue M. Masseras, les brigands pour lesquels la presse étrangère réclamait la pitié,
** Faire dérailler un convoi, semer la mort joarmi des voyageurs inoffensifs, c'était là un acte de guerre d'un nouveau genre. Et pourquoi cet atroce expédient ? Avait-on au moins l'excuse d'avoir voulu empêcher un grand mouvement stratégique ? Rien de pareil. Le convoi portait à peine une douzaine de soldats, qu'on s'était donné l'infâme plaisir de massacrer. Il est vrai que, par dessus le marché, on avait pillé et rançonné le plus possible. Voilà comment les prétendus défenseurs de ta nationalité mexicaine entendaient le progrès et la guerre loyale ! ' '
Vraiment, après de semblables prouesses, les philanthropes étaient bien venus à réclamer les prérogatives de belligérants pour de pareils misérables. Et dire que c'était encore sous l'influence de l'horreur profonde que lui avait causée la nouvelle de cette tuerie, que l'empereur, oubliant sa proclamation, dépêchait au général Mendez l'ordre d'épargner les chefs de bandes Arteaga et Salazar qui n'auraient jamais été exécutés, sans un retard de l'estafette apportant l'ordre de faire grâce !
La mort de ces deux généraux faisait écrire à un officier belge au service du Mexique les lignes suivantes :
'' — Pour en finir une fois pour toutes avec le principal grief imputé à l'empereur Maximilien — je veux parler de l'exécution d'Arteaga, de Salazar, de Villagomez et de Diaz Paracho — je me permettrai de faire remarquer que six semaines avant d'être fait prisonnier à Santa-Anna-Amatlan par le général Mendez,
le général Arteaga avait emporté la ville d'Uruapam et en avait fait la garnison impériale prisonnière. Le commandant de la garnison, le colonel Lemus, vieillard de 6t, ans, M. Paz, et le préfet politique, M. Gutierrez, furent fusillés, non-^Q\i\Qmtnt saiis jugement, mais il ne leur fut pas accordé une demi-heure de répit pour écrire à leur famille.
Arteaga et ses principaux officiers furent conduits à Uruapam et fusillés au même endroit où six semaines auparavant étaient tombés le colonel Lemus, le sous-préfet M. Isidro Paz et M. Floncio Gutierrez. Ils ont donc été exécutés par voie de représailles, et non à.^ après les ordres de V empereur ^
M. Walton, autre officier belge qui a assisté au combat de Tacambaro ajoutait encore :
" — A Tacambaro, dans la nuit du ii avril 1865, les première paroles d'Arteaga, après avoir entendu du général Régules les détails du combat, furent celles-ci :
— Pues bien, que los fusillan manana por la siete.
C'est bien, qu'on les fusille — les officiers — demain à sept heures du matin.
C'est grâce à la généreuse énergie de Régules que nous eûmes la vie sauve, à l'exception d'un pauvre diable de médecin qui fut passé par les armes sur les ordres de Villagomez. "
La justice de Dieu avait ici devancé la clémence de Maximilien, sans pourtant ralentir un seul instant l'inondation de lâchetés qui grondait de toutes parts.
Quelque temps après le coup de main de Passo del Macho, au mois de décembre 1865, le village de San Juan de Guadeloupe, dans l'état du Durango, était pillé par 300 guérilleros sous les ordres de Jésus Herrera qui, non content de cela, faisait massacrer une grande portion des habitants de ce bourg. A Mexico, le 18 du même mois, on découvrait un complot tramé dans le but d'attenter à la vie du ministre de la guerre. Dans le Sinaloa, Corona battait l'estrade dans les environs de Mazatlan et, arrivé à Noria, petite ville forte d'une population de 6,000 âmes, la rasait jusqu'à sa cathédrale, après avoir tout réduit en cendres.
Deux officiers d'avenir, MM. José Antonio Gonzalés et Matildo Murillo faits prisonniers par Rojas, à Guadalajara, avaient, sur son ordre, les yeux arrachés avec la pointe d'un poignard. Carbajal allait de ville en ville, de village en village, portant partout avec lui la terreur, le viol et la torche de l'incendie. Au village de Paredon, entrant dans l'église, au moment où l'on y baptisait le fils de l'alcade nommé par le gouvernement impérial, il demandait la permission de lui servir de parrain ; puis, une fois la cérémonie accomplie, brisait le front de son filleul sur le marbre des fonts baptismaux en disant :
— Pardon, M. le curé ; mais il y a bien assez d'impérialistes comme cela, sans que les petits anges — angelitos — s'en mêlent.
Canal ès, en compagnie de ce monstre, s'amusait à prélever à Monterey de l'argent et des impôts, au nom de Juarez, puis après eux passait Escobedo qui, au grand ébahissement des prêteurs, déclarait les emprunts nuls, au nom des pouvoirs discrétionnaires que lui conférait la république. La rage du mal était devenue si grande que ces misérables allaient jusqu'à se condamner entre eux, et, choisissant le moment où Canalès était occupé à faire fusiller les habitants de Camargo, son frère, le colonel Modesto Canalès, était pendu pour brigandage par le trop susceptible Escobedo.
Le 2 décembre 1864, le général Quintaûilla, comme quelque temps auparavant le général La Llave, était assassiné par ses propres troupes qui lui enlevaient ^30,000. Pour arriver à un pareil résultat, Armenta faisait tuer deux de ses supérieurs et trois de ses officiers subalternes. Cortina, ne s' entendant plus avec ses deux colonels les Palacios, les tuait de sa propre main ; puis, comme il restait un fils de cette malheureuse famille, qui aurait pu se souvenir plus tard, il le faisait venir et fusiller en sa présence, après avoir fait mettre le feu à l'hacienda paternelle. A Guaymas, MM. Robert d'Aumail et Ortiz Rodriguez, étaient attaqués par une bande, piqués de coups de poignards, puis, pour en finir, avaient la tête écrasée sous une meule. Régules s'emparait de Temascaltepec, et emmenait avec lui toutes les jeunes filles du village. Corona mettait la main sur M. Henri Camus, négociant français, exigeait
^10,000 de rançon, et passait quatre heures par jour à le faire torturer, jusqu'à ce que l'argent fût payé.
Juarez lui-même, ce président modèle qui, dans sa soif de lucre, n'avait pas eu honte de penser à démembrer son pays, et à offrir en vente aux Etats-Unis deux de ses plus belles provinces, ne voulait guère rester en arrière pendant cette course au clocher de banditisme ; il passait les vingt premiers jours de janvier 1866 à lever impôts sur impôts dans le Chihuahua. Le 4 mars 1866, un brave officier de la légion étrangère, M. le baron de Briand, attiré au milieu d'une embuscade de 300 hommes, se faisait tuer, au moment où soixante-trois de ses soldats étaient faits prisonniers. On les épargna, il est vrai; mais ils n'avaient que la plus vile des nourrritures ; leurs uniformes n'étaient plus que des haillons ; ils allaient pieds nus, et leurs gardiens les menaient à coups de crosse de fusil comme un vil troupeau. — Un jour Cortina, fatigué de les tourmenter, les fit former en ligne de bataille et leur annonça qu'ils seraient nourris, habillés et soldés libéralement, s'ils voulaient servir la république, sinon, qu'ils allaient être fusillés dans les vingtquatre heures. Tous refusaient d'une seule voix, et ce courage faisait une telle impression sur le bourreau, que pour la première fois de sa vie, il devenait clément et donnait l'ordre d'épargner.
Au mois de mai, la ville d'Hermosillo, assiégée par Pesquiera, Martinez et Morales, était mise à sac et à sang. Quarante français tenaient encore ; la rue d'où
ils tiraient était jonchée de cadavres d'hommes et de chevaux. Le corps d'armée juariste s'élance à travers cet amas de blessés et de mourants, massacre sans pitié tout ce qui respirait encore, ami ou ennemi, et, se répandant dans les maisons, tue, vole, viole et pille tout. Cette orgie de sang et de brigandage dura de II heures à trois heures de l'après-midi. M. Gonzalés, qui s'était réfugié dans un champ de blé, est livré et immédiatement haché à coups de sabre. M. le colonel Rosinski est fusillé, ainsi que M. Almado. Des 40 Français, 37 périssent les armes a* la main ; les trois autres, M. l'abbé Delleveau, et MM. Mosieck père et fils sont pendus sur la place, après avoir été bâtonnés et sabrés.
Le 18 du même mois, Simon Gutierrez et Zepedo s'emparent de plusieurs notables de Colima, les forcent à les précéder et à frapper eux-mêmes aux portes de leurs amis et connaissances. Ceux-ci ne se doutant de rien, priaient le visiteur d'entrer et tombaient sous les coups des assassins qui les tuaient sans pitié ou les pendaient aux arbres de la promenade. L'un de ces derniers, M. le juge Maximo Escalera, s' étant accroché d'une main au nœud coulant, ne voulait pas lâcher prise, malgré les coups de sabre.
— Mettez -lui la rose, dit alors Zepedo, en humant une tasse de chocolat.
Quelqu'un de la bande s'approcha du supplicié, lui tira en pleine poitrine un coup de trabuco chargé d'une douzaine de chevrotines, et tout fut fini.
Les dignitaires étrangers n'étaient plus même à l'abri du poignard. Le quatre mars 1866, la légation belge se voyait attaquée dans la montagne du Rio Frio, et l'un de ses attachés, M. le baron d'Huart, tombait frappé d'une balle au front. Quelques mois auparavant, un officier suédois de grandes espérances, M. Berehnsralle, qui venait de terminer son stage dans l'armée française, avait eu le même sort sur la route de la Soledad.
Canales dirigeait ce coup de main et, quand tout fut terminé, dit M. Zorn — qui reçut dix blessures dans ce guet-à-pens — il se fit une torche d'un morceau de bois résineux, — ocote — et se prit à examiner les morts et les mourants. Lorsque ce brave général, approcha la lumière du visage de M. Zorn, il le crut mort en voyant le sang ruisseler de son front. Toutefois s'étant aperçu qu'il respirait encore, le guérillero le poussa du pied en disant :
— Voilà encore un de ces français avec une balle dans la tête ! caramba bien tiré. Il respire ; tant mieux ! il aura encore quelques heures à souffrir.
De la Sonora au Michoacan, le Mexique était devenu une vaste mare de sang.
La tranquillité n'était plus trouvée que dans les rares endroits que protégeaient encore les plis du drapeau de la France, de ce drapeau qui venait de recevoir l'ordre de s'en retourner flotter sur le sol de la patrie. A mesure qu'il se retirait, on voyait des familles entières s'asseoir auprès des ruines fumantes de leurs
2l6 LA GUERRE AU MEXIQUE.
habitations, puis sangloter amèrement sur les cadavres de leurs enfants assassinés. Les lueurs rougeâtres de l'incendie annonçaient partout les progrès que faisaient les terribles bandes ; la mare de sang allait grandissant toujours, et quand le dernier peloton d'arrière-garde fut embarqué, quand le dernier clairon eut jeté sa dernière fanfare à l'écho des Cordillières, une immense clameur s'éleva des ruines de ce pays de malédiction.
La révolution venait de lutter avec les principes du droit et la sainteté de la justice. A force d'ignominies et de lâchetés, elle avait réussi à les navrer de dégoût, et maintenant qu'ils partaient, elle riait aux éclats, en contemplant l'immense champ qui allait être ouvert à ses appétits sanguinaires.
Tant que la France avait été là, les ombres sanglantes projetées par le stylet du brigand embusqué, étaient venues se confondre et s'éteindre sous les reflets de gloire que projetaient au loin les incroyables faits de guerre qu'elle y accomplissait. Nonobstant cela, la presse étrangère s'était tellement efforcée de défigurer nos moindres actions, qu'il se pouvait trouver encore de par le monde quelques bonnes âmes croyant toujours à la générosité mexicaine. On ne courait plus aucun danger de les en désabuser, puisque nos transports glissaient rapidement sur l'Atlantique, et comme le Mexique était assez indépendant pour se passer de la sympathie des honnêtes gens, il se remit donc au plus vite à son oeuvre de prédilection.
Cent soldats français faits prisonniers à San Jacinto étaient massacrés de la manière la plus barbare possible.
Ils faisaient le café et installaient leurs tentesabris pour la nuit, lorsqu'on vint leur dire que
2l8 LA GUERRE AU MEXIQUE
le président de la république les condamnait à mort. Formée par pelotons de quinze, chaque escouade marchait au supplice, trouvant sous ses pieds les corps mutilés des quinze camarades précédents !
Porfirio Diaz se ployait aux idées du jour en faisant exécuter à Puébla 63 prisonniers de guerre. A Patzcuaro, tous les officiers laits prisonniers étaient fusillés par derrière. A San Luiz de Potosi on en faisait autant, et petit à petit le chemin du sang se dirigeait vers ces illustres victimes de Quérétaro, qui devaient tomber bientôt, et clore pour un jour la nomenclature de tant de monstruosités et de crimes épouvantables.
Mais à quoi nous servirait-il de compiler les lourds in-folio qui renferment le bilan des crimes du Mexique, et d'épuiser l'immense torrent d'infamies qui est descendu pendant six ans le long du flanc des Cordillières ! Depuis longtemps les cœurs droits sont convaincus de la sainteté de la mission que nous avions à remplir là-bas, sans qu'il y ait besoin de fouiller plus avant au milieu de ces poitrines trouées de balles, de toutes ces chairs sanglantes, (i)
Les défenseurs mêmes du juarisme ont dû sentir leurs nerfs se crisper d'indignation, en voyant quels auxiliaires l'histoire leur donnait pour faire pencher en leur faveur la balance de l'iniquité.
(i) Le seul mérite de ce travail est d'être vrai dans tout ce qu'il affirme, et je renvoie le lecteur curieux à la pièce justificative intitulée — *' Un Bilan Mexicain."
Le général Ramon Mendez vendu pour six dollars par une prostituée ; Tomas Méjia fusillé par Escobedo à qui il avait deux fois sauvé la vie ; le cadavre de Vidaurri tout bleui de coups de pied, et les cheveux blancs maculés d'immondices; le général O'Horan déchiré et mutilé par une populace avinée ; Miramon livré par le médecin qui l'avait pansé, et exécuté malgré une blessure mortelle ; le colonel Campos commandant de l'escorte particulière de l'empereur, trouvé à moitié mort sur le champ de bataille, adossé à un mur et fusillé sans pitié ; les illustrations et les respectabilités d'un parti trop grand pour exister au milieu d'une atmosphère aussi empestée, massacrées au coin des bornes et des carrefours, seront autant d'obstacles qui un jour ou l'autre feront trébucher le Mexique dans sa tombe.
Seulement avant de s'y coucher, il a tenu à laisser aux nations de la terre un souvenir impérissable.
Pendant longtemps le peuple mexicain a tâtonné autour de lui pour se trouver une victime qui fût aussi noble que ses aspirations étaient fangeuses et ravalées. N'en trouvant pas près de lui, et craignant que sa réputation de lâcheté ne parvînt pas au-delà des mers, il est venu en Europe, au centre de la civilisation, se choisir un empereur au milieu des princes les plus éclairés et les plus intelligents de l'époque. Il l'a acclamé sur ses rives, lui a mis une couronne sur la tête et un sceptre à la main ; il l'a flatté et adulé j puis, voyant que ses
idées de progrès et de morale chrétienne commençaient à se propager parmi les masses, il a jugé le moment favorable.
Alors, il s'est trouvé dans la patrie mexicaine un Lopez, pour soupeser ce que le poids de cet empereur — son ami et son protecteur — valait en onces d'or. Un ex-muletier devenu le général Escobedo était debout à la porte de cette tente désertée pour recevoir l'épée trahie, et quand on n'eut plus rien à craindre de l'empereur, quand tout le monde fut persuadé qu'il avait été désarmé, quand il eut été jugé par les membres d'un soi-disant conseil de guerre, dont le plus âgé avait vingt trois ans, Juarez se leva, au nom du libéralisme démocratique, et ne pouvant encore se décider à regarder bien en face le roi martyr, de crainte de voir une parcelle de la noirceur de son âme se réfléchir dans la sérénité de cet œil bleu qui allait s'étemdre, il dépêcha froidement un peloton de bourreaux sur le Cerro de las Campanas ; puis là, le fit lentement assassiner.
Ainsi, de mon temps, s'est fait la guerre au Mexique.