FIN
Dans une étude sur les " Souvenirs de ma vie — Mémoires de l'Empereur Maximilien, " M. Paul Boutet rend au malheureux prince l'éclatant témoignage suivant :
'' Ce qui a survécu de ses fragments suffit et au-delà pour nous mettre à même d'apprécier à sa valeur celui qui fut l'empereur du Mexique, et de juger si l'homme, le prince, le philosophe, qui, quelques
années avant d'être appelé sur le trône, alors que sa candidature n'était pas même en question, jetait sur le papier, au jour le jour, ses idées, ses vues, ses pensées de chaque instant, était vraiment à la hauteur de la tâche qu'il osa plus tard entreprendre ; la régénération d'une race abâtardie par près d'un demi-siècle d'oppression, de guerres civiles et d'anarchie, et, pour nous servir de ses propres expressions, (c'est l'aphorisme qui clôt le livre,) ''d'une nation vieillie qui avait la maladie des souvenirs. "
" C'est surtout ce jugement que nous avons pour objet de faciliter à nos lecteurs ; aussi, croyons-nous devoir reproduire ici les pensées du malheureux souverain qui dévoilent ses vues politiques et le sentiment profond qu'il avait des devoirs, des obligations que contractent les princes, en prenant charge de peuples. Il n'est que trop évident aujourd'hui, après la tragédie lugubre de Queretaro, que Maximilien est tombé victime de ses convictions, de sa bonté native, de sa générosité, de son esprit d'équité et de justice. "
N'a- 1- il pas, en effet, suivi à la lettre son programme ?
Qu'on en juge par les pensées suivantes :
2 mars 1852.
Chaque peuple, à son heure, est dirigé par une idée qu'il réalise souvent d'une façon inconsciente : elle se manifeste en tout et partout ; l'art et l'utilité lui servent de ministres. Si cette idée porte en elle
une religion, elle enfantera de grandes choses, des choses pénétrées du souffle divin. Suivre et étudier dans leurs œuvres ces idées créatrices est, à mon sens, la plus agréable des philosophies. Les pyramides et les sphinx d'Egypte, le Parthénon des Grecs et le temple du Soleil à Balbek, les cathédrales de Cologne et de Séville, les châteaux de Versailles et de Schœnbrunn, le pont de la Tamise et le chemin de fer de Semmering sont des chapitres de son livre immense : elle se trouve dans le Coran comme dans la Bible, dans Homère comme dans le poème des Nibelungen, dans Shakespeare et dans Goethe, dans les jeux de gladiateurs comme dans les tournois et les courses de taureaux ; et une Vénus de Médicis, une madone de saint Sixte, un Apollon du Bel védère, aussi bien que des apôtres de Thorwaldsen, sont ses interprêtes.
15 avril 1860.
Le peuple en masse n'a pas d'intelligence, mais de l'instinct, et cet instinct est toujours juste. Les gouvernants qui savent le diriger vers un développement graduel et libre récolteront la paix et la prospérité. Si l'instinct, au contraire, est systématiquement méconnu pour la satisfaction momentanée d'une politique au jour le jour, il s'en suivra une immense déraison et d'inévitables catastrophes. Discerner l'instinct, l'éprouver et le diriger, réclame de l'intelligence ; et cette intelligence n'est donnée qu'à l'individu.
Celui qui sait discerner l'instinct des peuples et lui donner satisfaction, se voit porté et soutenu par eux : celui qui le néglige ou lui ferme obstinément la porte, est perdu sans ressource. On n'a qu'à lire l'histoire.
Le despotisme exige de la part de celui qui l'exerce une intelligence prodigieuse et une ténacité de fer ; il périt toujours avec la personne. On supporte difficilement le despotisme d'un seul; celui d'une caste est intolérable et se fait tôt ou tard renverser.
21 avril 1860.
Deux choses sont nécessaires à l'homme d'Etat : l'instinct et le tact ; le premier pour discerner, le second pour exécuter. Savoir gouverner est un talent inné et non acquis. On ne peut que façonner les aptitudes naturelles.
Dans l'art de gouverner, il y a un Aujourd'hui, un Demain et un Hier. Si Ton pense à Demain et qu'on agisse en conséquence dès Aujourd'hui, l'on sème et on récoltera; si l'on ne pense qu'à Aujourd'hui, Demain arrive qui souvent vous surprend et vous dévore ; si l'on ne parle que d'Hier pour agir en conséquence Aujourd'hui, on rétrograde vers le passé.
23 avril 1860.
Un gouvernement qui ne veut ni ne peut entendre la voix des gouvernés est un gouvernement vermoulu qui court au devant d'une ruine prochaine.
30 mai 1860.
Que le prince se tienne au dessus des partis : dans un Etat bien ordonné tous les partis doivent lui être soumis. Les princes qui se font chefs d'un parti ne doivent pas s'étonner un jour s'ils succombent avec le leur.
26 août 1860.
Ne dites jamais : "La religion est bonne pour le peuple." C'est une infâme arrogance et un manque de conscience révoltant.
L'homme éclairé qui parle ainsi, s'abaisse au niveau du propriétaire d'esclaves.
22 novembre 1860.
Souverains et ministres, parmi ces derniers surtout les ministres des finances, devraient toujours posséder des biens imposables, sur lesquels ils pourraient expérimenter à merveille et par eux-mêmes toute l'échelle de l'élévation des impôts.
26 novembre 1860.
Il y a une grande différence entre gouverner et commander : pour gouverner il faut de l'art ; pour commander de la brutalité seulement et de l'habitude. Combien de princes qui ne peuvent pas faire la distinction de ces deux mots, croient gouverner, et, dans leur inertie morale, ne font que commander ! En commandant les peuples, on étouffe leur individualité si précieuse ; en les gouvernant, on les conduit vers le bien et l'utile.
28 novembre 1860.
La confiance publique est de l'huile sur l'essieu du char de l'Etat.
Les princes ne devraient jamais oublier que les personnes de leur entourage remplissent un double rôle : ce sont d'abord des antennes qui servent à tâter et à découvrir les idées et les opinions du monde extérieur : ce sont, en second lieu, des enseignes d'après lesquelles on juge de ce que renferme la boutique. De quelle importance n'est donc pas le choix de l'entourage !
On ne saurait nier que le système constitutionnel ressemble un peu à une bascule ; mais le danger n'est pas grand, pourvu que le point fixe soit le bon droit.
L'absolutisme est toujours sorti de l'écume soulevée par des périodes d'agitation déréglée. Aux époques heureuses, il y a toujours eu un lien entre le prince et le pays.
10 décembre 1860.
Ceux qui aboient sont aussi les premiers à flatter.
3 janvier 1861.
La corruption vient toujours d'en haut, et la vertu d'en bas ; car la première est l'effet de l'or et du bien-être ; la dernière, de la souffrance et des privations; l'une et l'autre atteignent leur plus haut degré, lorsqu'à force de monter et de descendre, elles ont changé de place entre elles.
PENSliES DE MAXIMILIEN. 229
Toujours céder est une preuve de faiblesse qui encourage à de nouvelles exigences et dénote l'absence de principes.
Tenir compte do l'esprit du temps, ce n'est pas céder, mais remplir un devoir.
29 janvier 1861.
La politique d'un gouvernement doit toujours être fondée sur l'intérêt public. Le peuple l'accueille alors avec joie, et chacun le soutient chaudement. Les sympathies ou les antipathies personnelles n'ont point le droit de compter dans le gouvernement : chacun peut en avoir dans son intérieur ; mais on ne doit pas subordonner la masse des citoyens à des sentiments privés. Cette politique de préférences personnelles est, en général, le propre des esprits usés ou qui ne sont jamais sortis des lisières. Dans l'âge de la force et de l'ardeur, l'égoïsme se tourne habituellement en patriotisme.
5 février 1861.
La faiblesse, pour voiler sa nudité, prend le plus souvent le costume de l'arbitraire.
13 février 1861.
Les peuples ne sont pas faits pour les souverains, mais les souverains pour les peuples.
3 décembre 1861.
Vaincre ses passions est le premier pas dans l'art de gouverner.
Miramar, 30 août 1862.
En écrivant l'histoire d'un souverain, on devrait toujours donner comme conclusion la somme des impôts dont il a frappé ses peuples.
Les baïonnettes tournées contre le dehors sont des armes défensives ; contre le dedans, elles ne peuvent servir qu'au suicide.
Que votre esprit soit d'acier, votre coeur d'or pur, votre âme de diamant.