LE COLONEL DU TIN
— Ah ! colonel, lui répondis-je, que je suis donc peu de chose auprès de vous, moi qui n'ai pas même tué un lapin !
Du Pin rit à se tordre et,
— On saura la vérité un jour, s'écria t-il, quand on lira mes mémoires. A propos, je voudrais bien les publier. Venez donc me voir, vous me direz si cela peut aller.
Et il me donna sa carte.
Le lendemain j'étais chez le colonel. Il passait pour un officier qui s'était enrichi en Chine, et je m'attendais à le trouver dans un somptueux appartement. Point.
Le colonel Du Pin habitait une modeste chambre dans un hôtel garni de la rue de Beaume ; il y avait là des caisses dans tous les coins, des uniformes sur les chaises, des armes sur le divan. Le guéridon était encombré d'une liasse de papiers de soixante centimètres de hauteur.
Voilà ma littérature ! dit-il.
Le colonel prit un morceau choisi dans le tas et me lut un chapitre ; il s'était fait son propre historien et parlait de lui-même comme d'un étranger. J'ai une excellente mémoire et je me souviens encore de tous les détails ; l'historien de la guerre du Mexique contait comme quoi le colonel Du Pin avait failli être tué entre Vera-Cruz et la Soledad où les Mexicains firent dérailler uu train et se précipitèrent aux portières en criant : '' Mort au colonel !
A mort Dou Pine ! Fusillons la canaille !" Le colonel ayant eu connaissance de ce projet d'attaque était resté à la Vera-Cruz ; quatorze passagers furent blessés dans ce déraillement ; le directeur du chemin de fer fut tué net. Le chapitre que me lut M. Du Pin se terminait par cette phrase qui est restée gravée dans ma mémoire : ^' Et voilà comi7ient le colonel Dît Pin échappa à un nouveau, daiiger ; évidemnieiit la Providence veillait sur cet homme.
Nous en restâmes là ; le colonel ajouta qu'il lui fallait demander au ministère l'autorisation de publier son histoire du Mexique, et qu'il m'écrirait.
Je n'entendis plus parler de lui, ce qui me fît supposer que l'autorisation demandée ne lui fut pas accordée. Quand les journaux ont annoncé la mort de Du Pin, je me suis rappelé tous les détails qu'on vient de lire. Désirant compléter cette esquisse du fameux soldat par d'autres renseignements, je m'adressai à deux hommes bien connus dans le monde parisien, qui ont servi dans la contre guérilla sous les ordres de Du Pin ; l'un d'eux m'avait présenté à Mabille au colonel ; il amena au rendezvous, que nous avions pris hier, un médecin, attaché autrefois à la contreguérilla en qualité de chirurgien. Eh bien ! ces trois hommes dignes de foi, aux mœurs douces, qui ne sont point des buveurs de sang, ont singulièrement modifié la mauvaise opinion que la rumeur publique m'avait donnée du colonel Du Pin.