M<: COLONEL DU PIN
Le colonel Du Pin était un homme de guerre, et comme tel, il n'a fait ni plus ni moins que les soldats qui se sont illustrés sur le champ de bataille. Les fusillades et les pendaisons répugnent au bourgeois, et semblent toutes naturelles au soldat en campagne : il se retranche derrière sa conscience, invoque le devoir accompli et, somme toute, n'obéit qu'aux ordres de ses supérieurs.
Le colonel Du Pin commandait la contre-guérilla, c'est-à-dire une poignée d'hommes, deux cents au début, et dont le nombre n'a jamais dépassé neuf cents. Il avait sous ses ordres des gens de tous les pays (i) et de toutes les conditions, depuis le fils de famille ruiné par la vie parisienne jusqu'au nègre d'Afrique ; tout cela se bornait à trois ou quatre cents fantassins et à un escadron de cavalerie. En fait d'artillerie, le colonel n'avait que des canons pris à l'ennemi ; il réunit .jusqu'à six pièces de 12 qu'il faillit même perdre dans une retraite qui est restée célèbre dans l'histoire de la guerre du Mexique.
Du Pin, traqué par l'ennemi, se trouve arrêté par une rivière dont j'ai oublié le nom. Pas d'autre bateau que deux ou trois petits canots indiens taillés dans des troncs d'arbre. Un à un les hommes de la contre-guérilla gagnent l'autre rive ; les chevaux, lancés dans le fleuve à coups de fouet, vont rejoindre
(i) Un de nos compatriotes, M, H. Beaugrand, aujourd'hui rédacteur-propriétaire de " V Echo dn Canada, " journal hebdomadaire publié à Fall River, état du Massachusetts, a fait les campagnes mexicaines de 1865-67, avec le grade de sergent à la 2e compagnie montée de la contreguerilîa Du Pin.
les cavaliers. Mais l'artillerie ? Le colonel ne l'abandonnera pas à l'ennemi ! Tout est à recommencer. Du Pin, en homme de ressources, ne se décourage pas. Il fait défoncer des tonneaux d'eau-de-vie, démolir des voitures ; il met la main sur tout ce qui est en bois dans son train . . . On tue un certain nombre de bœufs, et leurs peaux, taillées en lanières, remplacent'les cordes . . . C'est ainsi qu'il improvise un radeau et qu'il transporte sur l'autre rive son artillerie à l'aide du radeau fragile que des centaines d'Indiens, accourus des environs, soutiennent en nageant à raison d'une piastre par tête.
D'une activité fiévreuse, le colonel du Pin ne prenait presque pas de repos. Il ne se déshabillait jamais. Trois heures de sommeil lui suffisaient . . . les autres heures de la nuit, tandis que ses soldats dormaient, Du Pin les employait à écrire des rapports au maréchal Bazaine ou à ajouter une page à ces fameux mémoires dont il m'a lu un chapitre. Le costume qu'il a porté pendant deux ans au Mexique se composait d'une pelisse rouge, d'un pantalon de toile, de grandes bottes jaunes avec des éperons mexicains; il se coiffait d'un sombrero énorme ; le cordon de commandeur de la légion d'honneur était sa cravate. A la selle flottait son sabre, tandis qu'une énorme canne de patriarche lui servait de bâton de maréchal ; il ne mettait jamais le sabre à la main ; mais, tireur de premier ordre, il s'amusait parfois à distinguer un chef dans la mêlée et à le tuer d'un coup de revolver.
Du Pin était adoré de ses soldats . . . Tous se seraient fait tuer pour leur colonel ; il vivait de leur