‹ De Québec à Mexico, souvenirs de voyage, de garnison, de combat et de bivouac [microforme] (volume 2)Chapitre 10 sur 34 · BL AR PP TPS ARTE · texte numérisé non relu

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En vain se découvre-t-il devant la sereine majesté du Dieu mexicain Theotl -— presque le 7Aéos des Grecs — ce Dieu que le grand-prêtre appelait dans ses prières : ‘‘le dieu qui donne la vie, présent partout, qui connaît toutes les pensées et dispense tous les biens ; sans lui l’homme n’est rien ; dieu invisible, incorporel, seul Dieu d’une perfection parfaite et d’une égale pureté ; sous ses ailes, l’homme trouve un sûr abri et le repos.”?

En vain s’étonne-t-il de voir mêlé à toutes ces légendes de l’ancien Testament, le saint emblème de notre Foi, la Croix sculptée en bas-relief sur les murs des temples de Palenqué. (x)

En vain retrouve-t-il, lors de la conquête, une de nos plus pures croyances, le Baptême, ne s’administrant, parmi les peuplades de ces lointaines contrées, qu'après une touchante invocation à la déesse Cihuacohuatl ‘ pour que le péché introduit parmi nous dès le commencement du monde, ne s’attache pas à cet enfant, mais que lavé, au contraire, par ces eaux, le nouveau-né puisse vivre et recevoir une nouvelle naissance !”’

Toutes ces pieuses traditions, tous ces saints souvenirs d’une foi plus pure, viennent se heurter,

(ri M. le docteur Douglass, de la Canardière—près Québec, — possède dans son riche musée d’antiquités scophtes et égyptiennes, de fort bonnes décalques en carton-pierre des bas-reliefs de Palenqué. Beaucoup d’archéologues se sont complus à trouver plusieurs liens d’affinité entre ces débris de l’ancienne civilisation yucatèque et ce qui nous reste des monuments de la Haute Egypte. M. Douglass est d’une opinion contraire.

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se briser et disparaître devant les rites affreux d’une abominable idolâtrie, qui se pratiquait par un million de prêtres dans les quarante mille temples de l'empire mexicain.

Alors ces pages poétiques qu’on dirait détachées de la Bible, ce Dieu d’une perfection si rapprochée de celle qui est décrite par Saint Jean dans une de ses plus belles pages, cette sainte institution du baptême, cette croix plantée sur une région inconnue par les mains basanées de quelques modestes apôtres du Christ, s’effacent devant les yeux terrifiés du penseur, qui n’entend plus que les cris sinistres des victimes humaines, que l’on offre de tous côtés à des dieux de pierre, et qui essaie rapidement de chasser tout cet horrible cauchemar de poitrines ouvertes, de cœurs sanglants et de mains pontificales fouillant ces chairs toutes palpitantes, pour en faire suinter le sang goutte à goutte sur la formidable pierre des sacrifices.

J'ai vu cette pierre dans la collection d’antiquités mexicaines conservée au musée de Mexico. Lors de la dédicace du grand temple de Huitzilopochtli en 1486, soixante-dix mille captifs y furent immolés. D’après un chroniqueur, ils étaient rangés par file, et leur procession occupait près de deux milles d’étendue. Un voyageur qui a parcouru le Mexique en 1854, M. Just Girard, dit que le chiffre des victimes annuellement immolées dans ces contrées était vraiment incroyable. A peine trouve-t-on un historien

qui l’évalue à plus de vingt mille, et plusieurs portent ce nombre à cinquante mille.

J'ai apporté avec moi les fragments d’une idole de Huitzilopochtli trouvés au fond d’un #éocali indien — tombeau — au milieu des ruines d’une ancienne ville aztèque, découverte à quelques kilomètres d’Acatlan, état d’Oajaca, par deux officiers de la colonne dont faisait partie mon bataillon. Ces fragments, ainsi que quelques débris de poteries zapotèques sont aujourd’hui dans le musée de l’Université Laval.

Comme à côté des plus beaux feuillets des annales d’Athénes, de Carthage, de Jérusalem, ou de Rome, l'historien ou le chroniqueur, en voulant pénétrer trop avant dans les brouillards qui enveloppent le passé du Mexique, trouve toujours le beau appuyé sur l’horrible, l’idéal accouplé au réalisme le plus hideux et le plus repoussant.

Regardez-le compulser les volumineuses relations des premiers missionnaires espagnols.

Le voilà qui s'arrête avec bonheur sur la figure douce et paisible du dieu de l'air, de Quetzalcoatl, — l’homme blanc — qui, défendant tout sacrifice sanglant, ne voulait offrir à la divinité que les prémices des fleurs et des moissons, se bouchait les oreilles quand on lui parlait de la guerre, occupait ses loisirs à règler le calendrier mexicain, ordonnait les jeûnes et les prières, exhortait les hommes à la concorde. Il disparut soudainement, lorsqu'il crut sa mission de paix accomplie pour aller du côté où ‘‘ le soleil se lève.”

Déjà le penseur commence à se croire au milieu d’une terre promise. Tout lui sourit ; ce ciel pur,

cette atmosphère embaumée de senteurs balsamiques, cette religion presque hébraïque ; mais hélas ! il va bientôt voir son beau rêve s’évanouir.

Voici les Aztèques qui arrivent avec leurs fêtes de sang, et, pour en donner une faible idée au lecteur curieux, je lui cite textuellement un passage de l’ouvrage de M. Girard, dans lequel il décrit les solennités qui accompagnaient la fête de l’Ame du monde :

— ‘Ce Dieu était représenté sous les traits d’un beau jeune homme. Une année avant sa fête — l’année mexicaine se composait de dix-huit mois — on choisissait pour remplir le rôle de cette divinité un captif d’une beauté parfaite. Les prêtres lui apprenaient à jouer son rôle avec la grâce et la dignité convenables. On le couvrait de vêtements magnifiques ; on lui prodiguait l’encens et les fleurs dont les Aztèques n'étaient pas moins amateurs que les Mexicains d’aujourd’hui. Lorsqu'il sortait, il était accompagné d’une multitude de serviteurs, et s’il s’arrêtait dans les rues, la foule se prosternait devant lui, pour lui rendre hommage comme au représentant de la bonne divinité. Quatre jeunes et belles filles, portant les noms des principales déesses, étaient choisies pour être ses épouses. Ses jours s’écoulaient dans la mollesse, dans les festins que lui offraient les principaux nobles, empressés à lui rendre les honneurs dus à un dieu.

Mais le jour fatal arrivait ; le terme de ses courtes splendeurs était proche. On le dépouillait de ses

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riches vêtements ; il disait adieu à ses belles épouses ; une des barques royales le transportait au-delà du lac dans un temple construit sur ses bords à quatre kilomètres environ de la ville. Tous les habitants de la capitale accouraient alors pour assister au dénouement de la tragédie. A mesure aue la procession gravissait les flancs de la pyramide, le pauvre captif déchirait ses guirlandes de fleurs, et brisait les instruments de musique qui avaient charmé les heures de sa trompeuse félicité. Six prêtres l’attendaient au haut de l’édifice. Ils saisissaient la victime et l’étendaient sur la pierre du sacrifice, bloc de jaspe, convexe dans sa partie supérieure. Cinq prêtres tenaient la têe et ies membres du patient, tandis que le sixième, couvert d’un manteau rouge, emblême de son sanglant ministère, ouvrait la poitrine de la victime avec un couteau aigu d’istely -— obsidienne — substance volcanique presque aussi dure que l'acier, et plongeant la main dans la plaie, il en retirait le cœur palpitant, le présentait au soleil, objet d’adoration dans tout l’Anahuac, et le jetait aux pieds de la divinité à qui le temple était consacré. La triste histoire du prisonnier était offerte en exemple, par les prêtres, comme le type de la destinée humaine, brillante à son début, mais trop souvent terminée dans la douleur et l’infortune. ?’ —

Encore, si le drame sanglant se terminait sur l’horrible pierre, on pourrait lui donner peut-être pour excuse les rites inflexibles d’un culte diabolique ; mais le cœur se soulève à le dire, le soir, ces pauvres membres tout déchirés étaient apprêtés de la manière la

plus délicate possible, et servis sur des tables fastueuses, toutes chargées de poteries chatoyantes, encombrées de breuvages délicieux et entourées de l’élite de la noblesse du royaume, de cette noblesse qui avait reçu une éducation rafinée dans les solitudes du temple. (x)

Puis, au sortir de ces orgies et de ces dîners d’apparat, tous ces graves magistrats, ces illustres sénateurs gorgés de chair humaine, allaient au tribunal punir de mort le meurtre, faire lapider les adultères, rendre esclaves les voleurs, condamner à la peine capitale l’homme qui reculait les bornes de la propriété de son voisin, qui altérait les mesures établies ou qui ne pouvait pas rendre compte des biens de son pupille. Les généraux et les guerriers s’enfermaient dans leurs casernes pour étudier leur tactique, s’y préparant à conquérir bravement un des trois ordres de chevalerie (2) institués par leurs empereurs, ou allaient visiter dans les hôpitaux leurs camarades ou leurs soldats blessés, traités aux frais de l’Etat par des médecins spéciaux, ‘beaucoup plus honnêtes que ceux de l’Europe — dit naïvement un chroniqueur espagnol, Torquemada, — car ils ne retardent jamais la guérison pour augmenter les honoraires.” Les femmes, la lévre

(1) Les jeunes gens appartenant aux familles qui s'étaient illustrées à la guerre, étaient élevés par les prêtres qui leur donnaient une éducation à part. Quant aux guerriers qui se distinguaient le plus, à l’ennemi, ils recevaient en récompense des territoires à titre de fiefs.

(2) D’après M. Girard, le dernier des Moctézuma avait institué trois ordres militaires : celui des princes, des aigles et des tigres. Les Seigneurs décorés de l’un de ces ordres en portaient à la guerre les insignes sur leurs armures,

encore toute vermeille du sang de la victime, oubliaient l’horrible festin pour se livrer au merveilleux travail des mosaïques en plumes d'oiseaux, et les enfants, encore barbouillés de sauces et de bonbons, allaient, en rechignant, apprendre par cœur quelques-unes des poésirs du roi malheureux, Nazahualcoyolt, dont les poèmes se ressentent un peu de cette grandeur sauvage qui règne dans les chants d’Ossian ou sur les Æ/e//as scandinaves, tempérées, jusqu’à un certain point, par la verve épicurienne d’Horace.

Puisque le mot poésie est venu se glisser si à propos sous ma nlume, qu’on me permette de citer ici deux fragments des œuvres du royal poète.

La philosophie légère et pétillante de l’un, et la grave mélancolie du second, contribueront peut-être à nous faire oublier toute cette odeur de chairs rôties et de sang torréfié :

— ‘€ Bannis les soucis, s’écrie le barde mexicain ; si le plaisir a des bornes, la plus triste vie aura aussi une fin. Tresse donc ta gnirlande de fleurs et chante les louanges du Dieu tout-puissant : la gloire de ce monde se fane vite. Réjouis-toi dans la verte fraîcheur &e ton printemps : le souvenir de ces jours t’arrachera d’inutiles soupirs. Lorsque le sceptre passera dans d’autres mains, on verra tes serviteurs errer, désolés dans les cours de ton palais. ‘Toute la pompe de tes victoires et de tes triomphes ne vivra plus que dans leurs souvenirs . . . . Le bien que tu as fait sera toujours un titre d'honneur. Les graïdeurs de cette vie, ses

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gloires et ses richesses ne te sont que prêtées ; sa substance est une ombre illusoire, et les choses d’aujourd’hui changeront demain. Cueille donc les plus belles fleurs de ton jardin pour en couronner ton front, et saisis les joies du présent avant qu’elles ne périssent. * —

Le second fragment roule sur les vanités des choses de ce monde. On v reconnaît la touche grave,

rêveuse et mélancolique qui caractérise presque toutes les poésies et les ballades des peuplades du Nord :

— ‘f Toutes les choses de ce monde ont un terme rapide. Au milieu de leurs splendeurs, la vie les abandonne ; elles tombent en poussière. Ce vaste univers n’est qu’un sépulcre où tout ce qui s’agite à la surface sera bientôt enseveli. Les rivières, les torrents, les ruisseaux se précipitent vers leur destinée commune. Aucun ne remonte à sa source fortunée ; tous courent se perdre dans le sein profond de l'Océan. Ce qui était hier n’est plus aujourd’hui. Ce qui est aujourd’hui ne sera plus demain. Les cimetières sont pleins de la vile poussière de corps autrefcis animés par des âmes vivantes, qui occupaient des trônes, présidaient des conseils, dirigeaient des armées, subjuguaient des provinces, se faisaient adorer comme des dieux enflés par les chimères du luxe, de la puissance, de i’empire.

Si je vous demandais où sont les os du puissant Achalchicihtlanextzin, wremier chef des anciens Toltèques, et ceux de Necaxetmitl, le pieux adorateur des

dieux ; si je vous demandais où est la beauté incomparable de la glorieuse impératrice Xiuhtzal . . . . Toutes ces gloires se sont éteintes comme la terrible flamme du cratère du Popocatepetl, sans laisser d’autres traces de leur existence qu’une page dans les chroniques ; comme les bouquets de fleurs qui passent de mains en mains, qui se fanent et qui finissent par disparaîcre du monde.°?

— ‘Les grands, les sages, les vaillants, les beaux hélas ! où sont-ils ? Ils sont mêlés à la terre. Le même sort nous attend, et ceux qui viendront après nous. ?” —

Ne dirait-on pas une lamentation tombée des lèvres de Jérémie pleurant et priant sur la cendre, au lieu d’un chant composé peut-être au sortir d’une de ces sinistres orgies, qui laissent bien loin derrière elles tout ce que le sensualisme et le cynisme romains ont pu inventer ? (1)

(1) Je retrouve une curieuse analogie d'idées entre le, derniers vers de Nazahualcoyolt et le passage suivant du poème latin de dom Giacomo Bendetti intitulé : ‘ Cur mundus militat sub vana gloria ? ””’ Ce poème a été écrit en 1300 par ce moine qui—c'est un auteur protestant du “ Macmillan’s Magazine” qui l’avoue—a été sauvé de l’oubli par la création du ‘“ Stabat mater ” cette hymne immortelle de la douleur, que la chrétienté répète depuis cinq cents ans, les larmes aux yeux.

— Qui dira, écrit le pieux franciscain, où est Salomon, avec toute sa gloire ; et Samson, qui fuyait l’ennemi; et le bel Absalon, avec ses longs cheveux et ses vêtements magnifiques ? Qu'est devenu César, qui était un grand général, et l’homme opulent qui se délectait dans les festins ? Où trouverez-vous Tullius Cicéron à la langue dorée, et Aristoteles, unique par l'intelligence ? N’appelez pas vôtres les choses de ce monde,

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Pourtant, il ne faut pas trop se hâter de venir poser un stigmate sur le front de cette civilisation, d’après les simples données que la science moderne a su découvrir jusqu’à présent.

Son dernier mot n’a pas été dit.

Les travaux de la commission scientifique du Mexique, fondée par Napoléon III sur les mêmes bases que le fameux Institut d'Egypte, n’ont pas été tous publiés, (1) et je serais étonné de voir se confirmer

car le monde vous enlèvera bientôt ce qu’il vous a donné ! Elevez votre cœur vers Dieu ; laissez-le reposer dans l’éther, Heureux celui qui méprise le monde et qui le hait. ”

Etrange communion de mysticisme et de soif de l’éternité entre cet empereur d’un royaume caché derrière l’immensité des mers, et l’humble religieux du couvent de la ville étrusque de Todi.

(1) Son président, M. le colonel du génie Doutrelaine, a travaillé sans relâche à atteindre le but que se proposait la Société, en recueillant toutes les informations possibles et quelques jours avant mon départ pour le Canada, j'avais le plaisir de recevoir de lui la missive suivante, beaucoup trop flatteuse pour mes humbles notes de voyage.—Promu depuis au grade de général de division, le général Louis Toussaint Simon Doutrelaine s’est vu dans la triste nécessité de présider la commission chargée de la délimitation des frontières franco-allemandes. Sa lettre contient des détails assez piquants sur la commission de Mexico :

“ Commission scientifique, read el artistique du Mexique.

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