MEXICO, CE 22 JUIN
‘“ Mon cher Capitaine,
‘ J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l’honneur de m'écrire hier, et dans laquelle vous avez bien voulu m’offrir pour la commission scientifique de Mexi. , un exemplaire du livre que vous comptez publier à la suite de vos explorations en Amérique.
le jugement défavorable de l’histoire — malheureusement trop vrai jusqu’à présent — contre une nation qui aimait les sciences, les arts, la peinture, la musique, les fleurs et la poésie.
Qui sait ? Peut-être ces travaux ajouteront-ils une nouvelle page à l’histoire du Canada ; car on prétend avoir trouvé au fond du Yucatan, une tribu entière d’Algonquins.
Quelle mystérieuse et sombre bourrasque d'automne aurait pu arracher et emporter sur ses ailes, si loin des bords du Saint-Laurent, cette feuille morte de nos
“ Te ne puis qu’accepter avec reconnaissance votre offre obligeante, et vous en remercier à l’avance au nom de la commission. — ‘ Toutefois, si vous me permettiez de disposer de cet exemplaire, j'en ferais un meilleur usage, je crois, en l’adressant à notre ministre de l’instruction publique, président de la commission du Mexique à Paris. Cette commission, composée d’hommes plus savants, plus curieux et plus laborieux que la généralité des membres de la commission scientifique de Mexico, appréciera mieux votre travail.—TJe crois en outre que ce travail serait mieux placé dans la bibliothèque de la Société mexicaine de géogra- d phie et de statistique que dans celle de la commission scientifique, où je n’ai jamais vu un seul de ses membres consulter un seul livre .......
“ T’espère que votre santé n'aura pas à souffrir du long trajet que vous avez à faire pour regagner le Canada, et je vous souhaite de tout mon cœur un bon voyage et un heureux retour dans vos foyers.
‘“ Recevez, je vous prie, mon cher capitaine, la nouvelle assurance de mes meilleurs sentiments,
‘ Le Colonel du Génie, (4 DOUTRELAINE,
“ Faucher de St. Maurice, capitaine, ‘“ Hôtel Iturbide, ?”?
“ Monsieur |
forêts ? Aujourd’hui sera-t-il assez fort pour expliquer cette difficile énigme que lui pose autrefois P
Autrefois, aujourd'hui ! Le chantre des Contemplations, ce puits béant où ‘ceux qui se penchent retrouvent leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui s’est lentement amassé là, au fond d’une âme,’’ avait bien raison de s’écrier, dans un de ces moments où ‘‘ la vie filtre goutte à goutte à travers les événements et les souffrances du cœur : ??
Un abîme vous sépare, le tombeau !
Paul Féval écrivait qu’une moitié de la vie se passait à désirer et l’autre moitié à regretter.
Ceci est très-vrai, mais un autre philosophe plus grand que lui — l’expérience — à buriné sur toutes choses que la vie ne se composait que du souvenir et de l’imprévu.
J'aime mieux cette définition, malgré toute la poésie que peut avoir celle du romancier.
Depuis fort longtemps j’avais oublié et mon souper, et mon assiette, et ma cuisse de poulet, pour prêter une oreille attentive à ce merveilleux et terrible conte de Perrault, que me murmurait la voix du passé.
Les fatigues du voyage avaient disparu devant le récit fantastique de l’apparition, et quand elle regagna tristement les ruines poudreuses où elle devait se rendormir, j'écoutais encore l’écho de ce timbre sarcastique et cassé, qui répétait sans cesse, en s’affaiblissant de plus en plus :
— Qu'est-ce donc que le passé, si ce n’est les ruines du présent ? Qu'est-ce donc que le présent, si ce n’est les ruines de l’avenir ? —
Tout ne doit que surgir, flottér et disparaître; Jusqu’à ce que la nuit ferme, à son tour, ses yeux , Car, un jour il faudra que l’étoile aussi tombe. L'étoile voit neiger les âmes dans la tombe : L’âmé verra neiger les astres dans les cieux.
J'étais tout absorbé sous la pression de ces douloureuses pensées, lorsque, tout à coup, je fus tiré de ma profonde rêverie par un long roulement semblable à celui d’un tonnerre lointain. Puis les murs, les trois lits, les causeuses, le buffet et le secrétaire se mirent à danser, à qui mieux mieux, une danse macabre, qui me fait dresser les cheveux sur la tête rien que d’y penser.
C'était l’imprévu qui se présentait sous la forme du fameux tremblement de terre du 2 octobre 1864, dont la durée fut d’une minute et trois secondes, — le temps de ruiner une partie de Puebla et de détruire un grand nombre de villages — et comme j'étais en train de chercher le bouton de la porte pour m’esquiver, mes deux compagnons de chambre m'’arrivèrent comme deux boulets rayés dans les jambes, et s’installèrent tout essoufflés sur leurs lits respectifs.
Je les laissai reprendre haleine avant de faire plus ample connaissance, et quand ils m’eurent expliqué tout à leur aise les horribles dégâts qui venaient de se
faire, l’un d’eux, M. de Massey-Evans, (1) s’approchant de la table, où étaient déposées les vieilles pipes qui m’'avaient effrayé en entrant, jeta par hasard les yeux sur le poème du roi indien, encore ouvert à l’endroit où se trouvait le dernier fragment que j'ai cité plus haut, et devinant peut-être quelles avaient été mes dernières pensées, prit silencieusement sur un des rayons de la petite bibliothèque un ouvrage de Lamennais, le feuilleta pendant quelques instants, et m'indiqua du doigt l’incontestable vérité suivante :
— Il y a six mille ans que les hommes passent, comme des ombres, devant l’homme ! —
Profonde pensée que l’on retrouve partout, sur les débris des empires, comme sur les débris du cœur, sur les ruines du passé comme sur la poussière sous laquelle va s’ensevelir le moment présent !
Tout n’est donc qu'illusion, fumée diaphane, ombre vaine ici-bas ?
La mère meurt pour faire vivre l’enfant ; l’enfant grandit et attend patiemment le moment de mourir en s’habituant à voir mourir les autres. Les fleurs se fanent, les pierres des tombeaux s’égrènent, les
(1) James Loather de Massey-Evans, cousin du célèbre général criméen de Lacy Evans, fit avec distinction les campagnes de l’Inde et du Punjaub en qualité de capitaine au 47e de ligne. Il s’est retiré du service en emportant avec lui l’estime de ses chefs et du regretté Sir Colin Campbell — Lord Clyde — en particulier. Il s'occupe aujourd’hui d’architecture à Mexico, où il exerce une hospitalité, toute de cœur, envers les compatriotes qui vont le visiter.
Mon autre compagnon était M. John Corriston, ingénieur de l'empire.
sanctuaires deviennent des casernes, les palais des auberges, et l’homme s’en va d’ici-bas, sans même pouvoir se dire que le suaire qui l'enveloppe va lui rester.
Tous tombent ; l’un au bout d’une course insensée,
L'autre à son premier pas ; l’homme sur sa pensée, La mère sur son nid ;
Et le porteur de sceptre et le joueur de flûte
S'en vont; et rien ne dure; et le père qui lutte Suit l’aïeul qui bénit.
Comme me le répète souvent ma spirituelle et brune voisine — spirituelle, brune et voisine, trois choses qui vont admirablement ensemble — mes idées tournaient à tout ce qu’il y a de plus bleu.
Il était tard.
Minuit allait sonner, et mes camarades, peu soucieux des tremblements de terre, s'étaient mis à ronfler paisiblement tout en me laissant le soin d’éteindre la bougie. ‘
C’est ce que je fis au plus tôt, pour couper court au spleen qui me gagnaiït, et je m’enveloppai soigneusement dans mon moustiquaire, me répétant tout bas un fragment de Xavier de Maistre, bribe que ma mémoire avait sauvée, je ne sais trop comment, de ses fréquents naufrages au collége, pendant que le beffroi du Sagrario de la cathédrale râlait lentement comme des soupirs d’agonisant, ses douze sanglots funèbres.
— “O minuit . . . . heure terrible ! . . . je ne suis pas superstitieux, mais cette heure m'inspire
toujours une espèce de crainte, et j'ai le pressentiment que si je venais à mourir, ce serait à minuit. Je mourrai donc un jour ! Comment ? je mourrai ! moi qui parle, moi qui me sens et qui me touche, je pourrais mourir ! J’ai quelque peine à le croire ; car, enfin, que les autres meurent, rien n’est plus naturel ! On voit cela tous les jours ; on les voit passer, on s’y accoutume ; mais mourir soi-même ! mourir en personne : c’est un peu fort ! et vous, lecteurs, qui prenez ces réflexions pour du galimatias, apprenez que telle est la manière de penser de tout le monde, et la vôtre à vous-même.”?
— Personne ne songe qu’il doit mourir. S'il existait une race d’hommes immortels, l’idée de la mort les effraierait plus que nous.” —
MEx1Ico.
Vénise et Mexico.—Des bouts d’ailes de colibris.—Un grand enfant.—A piè y a caballô.—Le type créole.—L'Alaméda et le Paséo.—La téiégraphie de l’éventail.—Sur un tapis vert.—Une arène à la Néron.—Le jour des morts.—La semaine sainte.—Mosaïque politique.—TL'indien Meztitos.— Le marquis de Montholon.—Le meilleur écusson.—Mon ami Delport.—La Minéria—Une page des mille et une nuits.—Une étable de cavalerie.—La cathédrale et le Sagrario—Le zodiaque..—Pour les collectionneurs.—Un musée sous une remise.—Ce qu’on peut avoir pour cinquante piastres.— Une idée.—Enigmes sur énigmes.—La langue Maya. —La main rouge.—La bande noire.—Eaux-fortes et culs de lampe.—L’aspic de Cléopâtre.—Des croquis de romans. —Un homme de bien.—La vie du moine.—Une dernière épave.—Un éclat de rire.—Un gendre présidentiel —Madame de Léon.—Anecdote sur la présidence de M. Juarez.— Pauvre Charlotte !—Le calvaire.—Loin du cadavre.—Tacubaya.—Agustine de Iturbide.—Le parc de Chapultepec.— L'arbre de la nuit triste.—Notre-Dame de Guadeloupe.— Examen.—Une lettre de service.—Sur la route des grands
hommes,
La plupart des voyageurs et des touristes qui ont visité Mexico n’ont pu s’empècher de comparer cette grande paresseuse du tropique à l’éternelle fiancée de l’Adriatique, à Venise, sa sœur aînée en nonchalance. Quant à moi, je puis assurer qu’elle ne ressemble
pas du tout à la cité des doges, et cela avec d'autant plus d’aplomb que je n’ai entrevu le dôme de Saint- Marc se dessiner, que sous les chauds reflets de mon imagination qui — l’indiscrète — regardait peut-être,
Les belles amoureuses Glisser toutes peureuses Vers le pont du Soupir Attendre dans la brume L'amour et le froid rhume Qui font tous deux mourir,
Que voulez-vous, mon bon lecteur, nous vivons dans un temps où ceux qui n’ont rien vu font plus de bruit que les Saint-Thomas qui sont allés toucher la vérité et s’en convaincre par eux-mêmes.
Ne voit-on pas tous les jours des gens, qui passent pour hommes sensés, venir nous faire avaler les sornettes les plus impossibles ? des savants nous prouver presqu'aussi clairement que notre professeur de mathématiques nous démontrait la solution de l’effrayant problème — le pont aux ânes — que le Christ est un homme comme vous et moi ? des diplomates gantés beurre-frais, musqués à la violette et portant en brochette tous les ordres de la terre, déclamer, de leurs petites voix de roués, que Rome ne sera plus à l’avenir qu’un chef-lieu de l’Italie ?
César de sa pourpre est tombé Dans un petit manteau d’abbé, Sa veuve expire.