‹ De Québec à Mexico, souvenirs de voyage, de garnison, de combat et de bivouac [microforme] (volume 2)Chapitre 9 sur 34 · IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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Les premiers moments que je passai à Orizava ne furent guère agréables et récréatifs.

Pour me distraire des crises nerveuses que me valait la maladie occasionnée par le changement de climat, je n’avais que les charmes d’une promenade dans mon appartement, tout resplendissant du luxe espagnol. Transportez-vous dans une chambre immense, vaste comme une salle d’armes de château, avec un parquet en terre cuite, et deux grandes fenêtres grillées. Pour ameublement, placez-y quatre lits en fer, un méchant lavabo tout vermoulu, un cadre noir où se trouve affiché le règlement de l’hôtel, quelques chaises en bois de fer de la pesanteur d’une voiture de roulage et après vingt-quatre heures de tête-à-tête avec ce musée, venez me donner des nouvelles de vos dispos'tions joviales.

Lorsque je m’ennuyais trop à contempler les splendeurs de mon boudoir, j'avais l’agréable distraction de m'escrimer six heures sur douze, contre l’essaim par trop sociable de puces et de moustiques qui se disputait mes pauvres mollets, avec un acharnement tout à fait indigne d'animaux que le crayon de Granville a immortalisés.

Pourtant, petit à petit mes forces revenaient, mais, hélas ! en proportion inverse mes fonds s’en allaient avec une rapidité effrayante.

Il en coût. cher de tomber malade loin des siens, et, pour comble de malheur, je suis propriétaire d’un porte-monnaie qui ressemble à s’y méprendre à celui

de certain poëte célèbre, toujours désolé de ses rombreuses infidélités :

De même que pour mettre une armée en déroute,

Il ne faut qu’un poltron qui lui montre la route,

De même dans ma bourse il ne faut qu’un écu

Qui tourne les talons, et le reste est perdu !

Tout ce que je possède a quelque ressemblance

Aux moutons de Panurge : au premier qui commence, Voilà Panurge à sec et son troupeau tondu.

Hélas ! le premier pas se fait sans qu’on ÿ pense ! Ma poche est comme une île escarpée et sans bords : On n’y saurait entrer quand on est en dehors.

Au moindre fil cassé, l’écheveau se dévide ; Entraînement funeste et d’autant plus perfide

Que j’eus de tous les temps la sainte horreur du vide, Et qu'après le combat je rêve à tous mes morts !

Heureusement que Dieu pense de temps à autre

aux misères qui forment notre ombre derrière nous, et ce fut lui, sans doute, qui souffla dans l'oreille du marquis de Montholon — prévenu de ma maladie par dépêche télégraphique — un léger soupçon du vide désastreux qui se faisait au dedans de mon escarcelle.

Quelques jours après l’envoi de mes dépêches, je recevais, par la bienveillante entremise de M. d’Ornamo, ses remercîments, accompagnés d’une traite sur le commandant supérieur.

Délivré de la lourde responsabilité que faisait peser sur moi l’attention continuelle qu’il me fallait donner à la conservation de ces dépêches, j’eus le loisir, pendant quelques jours, de visiter Orizava et ses environs,

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C’est une ville considérable, encaissée dans les montagnes, — ce qui en rend le séjour excessivement désagréable pendant la saison des pluies, — et entourée de jardins magnifiques dont les plantes tropicales nous rappellent involontairement les ravissantes descriptions que Méry nous fait de certains paysages de l’Inde et de Ceylan.

Elle est malheureusement, comme toutes ses sœurs du Mexique, d’une malpropreté révoltante.

En fait de monuments, la ville ne possède rien de très-remarquable, si ce n’est le beau et vaste couvent de la Concordia, transformé en hôpital militaire et ruiné plus tard par un tremblement de terre. En revanche, elle a son fameux pic, le volcan d’Orizava, haut de 5,295 mètres, — soit 15,885 pieds —et dont la crête éternellement couverte de neige se distingue facilement à trente lieues en mer.

En 1860, un Anglais excentrique en tenta l’ascension et réussit à aller planter le drapeau du léopard sur la crête du cratère. Pendant mon séjour, un officier français voulut donner un camarade de faction à l’Union Jack, et grimpa mettre à ses côtés l’oriflamme tricolore, sans vouloir, je le suppose bien, faire allusion au volcan éteint où l’Angleterre et la France ont planté la hampe de leurs couleurs.

A Orizava, je liai connaissance avec les officiers d’un escadron du train de la garde impériale, qui n’attendait plus que le passage d’un convoi pour rentrer vn France. Ces messieurs furent d’une politesse charmante, me priant d'assister à leur mess

peridant toute la durée de mon séjour, et me donnant sur le pays de précieux renseignements que plus tard j'eus occasion de mettre en pratique. (1)

Ici, je vis pour la première fois l’imposante cérémonie d’une messe militaire.

L'’aumônier de la garnison officiait dans la modeste cathédrale de la ville, aidé dans son saint ministère par deux zouaves en grande tenue. Sac au dos, ils répondaient avec ferveur aux paroles du sacrifice, pendant que l’escadron du train de la garde était formé en haie +t présentait les armes à l’heure solennelle de l'élévation, faite au milieu du roulement des tambours et de la fanfare des clairons sonnant aux champs.

L'impression que laissent ces fronts basanés inclinés devant la majesté du Dieu des armées, est grande et sublime comme le sacrifice auquel ils assistent, et l’on sort de l’église ayant au cœur ces battements que devait éprouver le grand pontife des Hébreux, quand il pénétrait dans le sanctuaire de l’arche sainte.

A la porte, un curieux spectacle nous attendait.

Au moment où les officiers, deux par deux, sortaient de la nef, un vieillard tout sale, le bras et la

(1) Les officiers de cet escadron étaient MM. les capitaines Fourguemin et Billet, les lieutenants Girard et Auberteau, le sous-lieutenant Joly et le vétérinaire Baillif. Je leur donnai des lettres pour les officiers du PA/égéton. À Mexico, je rencontrai trois autres officiers du même escadron, MM. les lieutenants Masclet, Minot et Sémidéi,

jambe ampuiés, se mit à leur tendre la seule main qui lui restait et presque tous y déposèrent une pièce blanche. Quand notre tour arriva, un officier, M. Girard, qui était avec moi, me pria de considérer attentivement la figure de ce mendiant, et lors: que nous fûmes sur le terre-plein de l’église, il me raconta quelque chose qui laisse bien loin derrière elles le: histoires extraordinaires d'Edgar Poe.

Ce vieillard n’était autre — vous perdriez votre temps à vouloir le deviner — qu’un amiral qui avait assisté à la défense de San Juan de Ulloa contre Baudin ! Le même coup de canon avait emporté son bras, sa jambe, son drapeau et son »restige de brave marin, ne lui laissant pour toute iortune que la pitié moqueuse de ses compatriotes et la commisération courtoise de ceux contre qui il s'était battu.

Au Mexique, cela n’a rien de bien extraordinaire. Les rues de la capitale sont pavées d’invalides mutilés par les éclats des cent et une révolutions qui sont venues, depuis un demi-siècle s’abattre sur leur malheureuse patrie comme un ouragan de mitraille, et tous se voient réduits à mendier un morceau de pain, que cantôt leur donne un parti et que tantôt l’autre leur refuse.

Sous l'empire, Maximilien pourvoyait aux besoins les plus pressants de ces invalides, et la plupart de ceux qui avaient des droits réels à la retraite, étaient pensionnés sur sa cassette particulière.

En allant prendre un vermouth au café de San Pedro, nous eûmes occasion de contempler un autre exemple

du triste état où peut descendre une nation qui a perdu toute idée de ce qui est grand.

Nous achetâmes des cigares dans un misérable bureau de tabac tenu par un général de brigade ! Ils nous furent vendus par l’auguste personnage lui-même — jeune homme de trente-cinq ans — et à force d’obséquiosités, 1l finit par nous faire oublier notre menue monnaie sur le comptoir !

Décidément, la fin de cette journée devait être une comédie d’un bout à l’autre.

A peine avais-je mis le pied sur les larges marches en pierre grise de l'escalier de mon hôtel, que j'entendis le bruit d’une escarmouche assez vive engagée entre le propriétaire et un monsieur, qni disparaissait littéralement sous une avalanche de portemanteaux.

Ce monsieur voulait avoir une chambre à lui seul, et le propriétaire, peu confiant dans la mine renfrognée de son chapeau crotté et de son habit déchiré, se refusait obstinément à lui rendre ce service, à moins d’être payé d’avance, ce qui paraissait ne plaire que médiocrement au nouvel arrivé.

Après une demi-heure de pourparlers, la figure du propriétaire devint tout à coup humble et polie : la chaleur de la lutte disparut pour faire place à un air de soumission modeste, et je regagnais mon logement tout intrigué de ce changement à vue, lorsque je me croisai avec M. de la Tour du Pin de Chambly, sous-lieutenant aux chasseurs d’Afrique, qui se sauvait à toutes jambes en pouffant de rire.

Je l’arrêtai par le bord de son spencer, et le mystère me fut expliqué, à la grande hilarité de deux locataires venus se mêler à notre groupe.

En gesticulant trop vivement, le monsieur aux portemanteaux avait laissé entrevoir aux yeux ébahis de son interlocuteur, la boutonnière d’un deuxième habit, lequel habit était enjolivé de la rosette d’officier de la légion d'honneur. Cela fit réfléchir fortement l’hôtelier, et il eut raison de le faire ; car il découvrait, le lendemain matin, que son hôte était M. Corta, sénateur français, détaché temporairement comme ministre des finances au Mexique, et rappelé en France.

On a beau dire, faire, écrire ou penser, l’habit fera toujours le moine en ce siècle de tailleurs.

Vers cette époque — au mois de septembre 1864 — Orizava avait une garnison de plus de mille hommes, composée en grande partie de soldats congédiés et de convalescents qui retournaient en France, tous joyeux d’aller humer un peu l’air natal.

Parmi les nombreux officiers qui allaient s’embarquer à la Vera-Cruz, se trouvait le neveu d’un homme qui a laissé de beaux et purs souvenirs au Canada, M. de Puisbusque, sous-lieutenant aux chasseurs de Vincennes. Cet officier avait commencé sa carrière comme simple #oubade, et il s’informa avec un vif intérêt de tout ce qui concernait cette jeune France, restée si profondément empreinte dans la mémoire de son parent.

SUR LE GRAND CHEMIN. 99 Un autre officier, M. le baron de Briche, lieutenantcolonel aux tirailleurs algériens, me témoigna aussi || beaucoup d'intérêt, et me donna plusieurs lettres de | recommandation auprès des officiers supérieurs de la | légion étrangère, alors en garnison à Puebla.

Le docteur m'avait enfin permis de quitter la ville vers la fin de septembre ; mais je ne voulus pas profiter | de la permission avant d’avoir visité un lieu célèbre dans l’histoire militaire du Mexique, le Cerro-Borrego.

Donc, un beau matin, MM. Royet, capitaine au 7ame de ligne, Fourcoual, sous-lieutenant au 62me, le docteur Desnoyers de Liniers, aide-major au rer Zouaves, le capitaine du génie d’Ombres et mon humble individualité, étions tous les six occupés à grimper les flancs escarpés de cette montagne, qui se trouve à quelques arpents de la ville.

Là, le docteur se mit à nous raconter avec sa verve de zouave — il avait servi comme tel en Crimée — la jolie comédie qui s’était déroulée sur cette colline : ce qui ne nous empêcha pas, tout en l’écoutant, de faire honneur à notre déjeûner, composé d’un superbe buisson d’écrevisses sur lequel le capitaine d’Ombres avait déployé tous ses talents culinaires.

Les troupes françaises, repoussées devant le fort de Guadalupe à Puebla par le nombre et le hazard, étaient venues se replier sur les réserves qui se trouvaient à Orizava.

Les vivres commencèrent à manquer, et pour comble de malheur, un corps d'observation vint se

placer sur cette montagne, et appuyé par l’armée de Zaragossa qui s’avançait, menaçait de bombarder la ville. La position était des plus critiques ; mais un soir, par un temps sombre et nuageux, un capitaine promu de la veille, M. Dietrie et l’un de ses collègues, M. Leclère, se dévouant avec leurs compagnies, la 2me et la 3me du 1er bataillon du ogme de ligne, vinrent demander au générai de Lorencez la permission d’essayer de déloger l’importun.

Le genéral en chef, comme ces officiers de fortune, eut confiance en la bonne étoile de la France, et quelques heures après, cent quarante soldats se traînaïient sur le ventre et rampaient silencieusement sur le bord de l’abîme.

Puis soudain, Dietrie s’improvise maréchal de France.

— À moi les zouaves ! crie-t-il ; à moi les chasseurs ! à moi la légion ! Les chasseurs au centre ! les zouaves à gauche ! les fusiliers marins à droite ! A la bayonnette, mes enfants !

Les deux compagnies se précipitent sur l'ennemi qui dormait sur les deux oreilles, et mettent vingt minutes à culbuter quatre mille hommes. Ivres de terreur ils allaient se briser la tête dans le gouffre ouvert sous leurs pieds, croyant que toute l’armée Française était à leurs trousses. Ce fait d'armes inouï rendit la sécurité à la ville, tua trois cents hommes, un général, trois colonels et deux

lieutenants-colonels à l’ennemi, lui fit perdre trois

obusiers de montagne, un drapeau, trois fanions et deux cents prisonniers, valut à son auteur le grade mérité de commandant, ainsi que la rosette d’officier de la légion d’honneur, et augmenta la liste des traits d’héroïsme dont l’histoire de cette expédition est parsemée.

Rentré en France quelque temps après, la fortune a depuis prodigué ses sourires les plus roses à M. Diétrie, et dernièrement ‘e héros du Borrego prenait part à la brillante expédition algérienne de l’Oued- Guir, en qualité de colonel de zouaves.

Le 30 septembre, après un repos de vingt-deux jours, je me remettais sur la sellette de la diligence de Mexico, et bientôt au pied des Cumbres nous escaladions la terre tempérée.

A part les magnifiques paysages de ces montagnes, la route de Puebla et de Mexico offre peu de curiosités. Bordé presque des deux côtés par de longues files de cactus, de poivriers et d’aloës, le chemin ne traverse que des villages insignifiants tels que Tecamalucan, où le chef de bataillon du 99e de ligne, M. Lefèvre, à la tête de quatre cents hommes erleva 1,000 prisonniers et deux drapeaux à l’ennemi, Aculcingo, Puente- Colorado, la Canada, vaste plaine où l’armée française campa pendant quelque temps, Palmar avec son unique rue toute bordée de palissades, en cactus hauts de quinze pieds et taillés en cierge pascal, Tecamachalco, Chalchicomula, Acacingo, et enfin Amozoc, célèbre par la fabrication de ses magnifiques éperons.

102 Dk QUEBEC A MEXICO,

En voilà au moins des noms harmonieux ! et à les entendre prononcer par mes camarades de route, six gros Anglais qui, si j'en crois la longue discussion métallurgique qu’ils eurent ensemble, devaient apportenir à quelque riche compagnie minière, je m’endormis profondément, rêvant aux convolvulus bleus et aux petites sensitives blanches que j'avais entrevues poindre curieusement entre les haies de la route, et pensant à cette naïve croyance des Indiens de l’Hyisalaya, qui se figuraient que l’açoka — la sensitive — ne fleurissait que lorsqu'elle était touchée par le pied ou par le visage d’une jeune vierge .

La diligence n’arrive que vers minuit à Puebla.

Là, on accorde quatre heures de repos au voyageur exténué, puis la lourde machine se remet à rouler de plus belle, ne donnant pas même le temps à sa victime d'examiner les traces du long siége que la ville eut à subir, au commencement de l’expédition.

Pendant la matinée, on passe non loin des deux célèbres montagnes, le Popocatepetl et la Dame- Blanche ; puis on laisse derrière soi, les bourgs du Rio Prieto, de Tesmelucan, et de San Martin pour aller dîner à l’excellente posada du Rio Frio, lieu célèbre sur une route célèbre par les brigandages et les crimes qui s’y commettent tous les jours.

C’est à cette hôtellerie, au fond du ravin de Juanes, . que la mission belge, sous les ordres du général Foury, fut attaquée le 4 mars 1866, par une bande d’assassins. Dans ce lâche guet-à-pens M. le baron

SUR LE GRAND CHEMIN. 103 d’'Huar, officier d'artillerie et aide-de-camp de S. A. R. le comte de Flandres, fut tué raide par une balle qui vint le frapper au milieu du front.

Revenus de cette surprise, le général Foury et le major Haltueis, — celui-ci blessé, — dégaînèrent et sautèrent en bas de la diligence ; mais devant ces deux hon. xes de cœur, les vingt bandits tournèrent les talons et s’enfuirent.

Quant à moi, je n’eus pas même la bonne fortune de m’entendre dire par quelqu’un :

Les brigands t’ont-ils arrêté Sur le chemin tant redouté De Terracine ?

Les as-tu vus dans les roseaux Où le buffle aux larges naseaux Dort et rumine ?

Hélas ! hélas ! tu n’as rien vu !

Oh !— comme on dit—temps dépourvu De poésie !

Ces grands chemins sûrs nuit et jour

Sont ennuyeux comme un amour

Sans jalousie !

Les brigands se reposaient : c'était un samedi — le samedi étant consacré à la Sainte Vierge, le Mexicain ne vole pas ce jour là — et pour toute émotion, je n’eus que les frissons que font éprouver la température élevée des montagnes du Rio Frio, et la vue de leurs grands sapins verts, beaux arbres — dignes d’appartenir

à une forêt du Canada ou de la Norvége, — qui auraient pu faire répéter à Byron ses deux vers favoris :

Quand je vois aux sapins cet air de ciuetière, Cela ressemble à mes amis.

Une chose qui frappe l’étranger, c’est la multitude de croix plantées de côté et d’autre sur les bords du chemin ; elles sont entourées de petites roches. L'usage du pays veut qu’on en place une ainsi partout où quelqu'un a été exécuté ou assassiné. Le passant fait un acte de pieuse dévotion s’il y jete une pierre en murmurant un De profundis.

Tous les chemins du Mexique soat ornés de ces curieux échantillons de la sûreté publique.

On pille ici, on vole là, on tue partout, et si quelqu’un demeure étonné de tous ces crimes et de toutes ces horreurs, c’est bien certainement le pauvre voyageur qui passe d’une ville à l’autre sans se voir arrêté au moins deux ou trois fois. Pendant mon séjour au nays, ces petites émotions n’arrivaient pius aussi souvent, car l’empereur faisait protéger les voies publiques par de nombreuses brigades de gendarmerie.

En passant par San Martin, j'avais acheté à un marchand de bric-à-brac un roman de Gustave Aymard — l'ÆcZaireur — et j'étais à le feuilleter pendant que la voiture descendait à fond de train les pentes rapides de Buenavista, lorsque mes yerx distraits tombèrent sur Mexico, qui, comme une

SUR LE GRAND CHEMIN. 105 paresseuse créole, se préparait à s'endormir dans l’alcôve à demi-fermée par le rideau de saules que lui forment ses trois lagunes.

Champlain, qui se connaissait en site de ville — à preuve c’est qu’il a fondé Québec — écrivait, il y a deux cent soixante-quinze ans :

— ‘Tous les contentements que j'avais eus à la vue des choses si agrésbles de la route, n’étaient que peu de chose au regard de celui que je reçus lorsque je vis cette belle ville de Mechique, que je ne croyais pas si superbement bâtie de beaux temples, pallais et belles

maisons. ?? —

Je fus nour le moins aussi agréablement frappé que Samuel de Champlain, et pendant que nous franchissions les fortifications provisoires qui ferment l’entrée de la ville et sa garita, je n’eus que le temps de lire ces deux phrases de Gustave Aymard, sur lesquelles j'étais tombé par un curieux hasard :

— L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité Aztèque, et qui seule aujourd’hui reste isolée au milieu des eaux du lac de Tezcuco sur lequel elle est construite, éprouve, à la vue de cette ville, une émotion étrange dont il ne peut se rendre compte. L'architecture des édifices, les maisons peintes de couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents qui couvrent, pour ainsi dire, la capitale tout entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par les derniers

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rayons du soleil à son déclin ; la brise tiède et parfumée du soir, qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des arbres, tout concourt à donner à Mexico un air tout à fait mauresque qui étonne et séduit à la fois. ?? —

Cette description de l’2 \cienne capitale de Maximilien ne manque pas de vérité, et ma curiosité était excitée au plus haut point par ce début de l’émouvant feuilletoniste, lorsque nos mules, toutes frémissantes d’impatience, entrèrent au galop dans la vaste cour de l’hôtel Iturbide.

Les claquements formidables du fouet satisfait de notre cocher nous annoncèrent que nous étions arrivés sains et saufs dans cette ville de fée, que notre naïve imagination de moutard nous représentait toute bâtie d’or, avec des pavés de saphirs et d’émeraudes.

Le numéro 59.—Pourquoi trois lits ?—Où mène une cuisse de poulet.—Les Toltèques et les Aztèques.—Noë au Mexique. —La femme serpent.—Théotl.—La croix et le baptême.— La pierre du sacrifice.—La légende de l’homme blanc.— Une fête à l’âme du monde.—De hauts barons cannibales. —Nouvelle édition des lois de Dracon.—Les médecins d'Europe &’après un chroniqueur.—Deux fragments de poésie mexicaine.—Une feuille de nos forêts.—Autrefois, aujourd’hui.—Un tremblement de terre.—Mes camarades de chambrée.—Lamennais et nos ombres.—Minuit !

| Rien n'’égale la sensation de bien-être que l’on À éprouve lorsque l’on quitte une diligence mexicaine, k. pour mettre le pied dans une chambre bien proprette, | où l’on peut secouer la poussière de la route dans un

grand bassin d’eau fraîche, étirer ses membres engourdis, chausser une paire de bonnes pantouffles et fermer l’œil à volonté.

C'était la réflexion que je me faisais, en poussant derrière moi la porte vitrée du numéro 59, jolie chambrette de l’Æ76e7 Zturbide.

Trois lits bien blancs, deux causeuses en velours cramoisi, un buffet et un secrétaire s’y trouvaient.

A la vue de toutes ces bonnes choses, les fatigues de la route, la causerie assommante de mes compagnons de voyage, les sauts fantastiques de la voiture s’envolèrent comme par enchantement, pour ne me laisser croire qu’au légitime repos si laborieusement gagné, et, pour ne pas être dérangé, je sonnai le garçon et lui dis de monter mon souper du restaurant.

Pendant son absence, une chose m’intrigua :

— Pourquoi trois lits dans ma chambre, au lieu d’un ?

Cet excès de luxe m’effrayait, et je me représentais déjà mes camarades de chambrée, fumant comme des volcans, buvant comme des cachalots et causant comme une vieille femme qui s’amuse avec son perroquet. Quatre ou cinq pipes culottées à la façon des lèvres d’une Abyssinienne, gisaient à côté de deux verres vides de punch, et restaient là comme témoins muets de la justesse de mes prévisions.

Néanmoins, une chose me rassurait à demi.

Si je pouvais me fier aux excellents ouvrages sur l’histoire ancienne du pays, que je voyais éparpillés

sur #ofre secrètaire, mes deux futurs amis ne devaient pas avoir peur de l’étude.

Il était déjà huit heures du soir, et tout en grignottant une cuisse de poulet froid, je me mis à feuilleter un des neuf in-folios de l’œuvre rare et fort recherchée par les bibliophiles, que Lord Kingsborough a écrite sur ‘* Zes antiquités du Mexique,’ publication princière dans laquelle le noble pair d'Angleterre a englouti toute son immense fortune.

A mesure que les planches magnifiques où sont venus se décalquer les débris de ce que furent jadis les cités populeuses de Cholula, de Ténochtitlan, de Mitla, de Palenqué, de Tlascala, etc., s’échappaient de mes doigts distraits, pour faire place à d’autres monuments et à d’autres ruines, le passé, grand et mystérieux, du sol que je foulais maintenant, secouait la poussière des siècles qui s’était affaissée sur lui, et ramenant sur son frileux squelette les lambeaux de son suaire, se dressait devant moi comme le spectre d’Hamilet, ou mieux encore — puisque j'étais à souper — comme la statue du commandeur.

Petit à petit les inquiétantes préoccupations que m'avaient données les trois lits de mon nouvel intérieur, disparurent derrière un des tronçons de colonne, sur lequel s’appuyait le coude rongé de l’apparition.

Le tibia de mon gallinacée tomba dans mon assiette sans qué je m'en aperçusse, et, le front appuyé sur mes deux mains, je me mis à faire ce que Volney faisait

fil sur les ruines de Palmyre : j’essayai de reconstruire | pour un instant tout ce passé ténébreux qui était descendu dans l’oubli, en emportant avec lui jusqu'aux traditions les plus simples des peuples qui l’avaient illustré.

Alors les questions les plus extraordinaires tourbillonnèrent dans ma pensée.

Comment expliquer cette migration mystérieuse des à Toltèques ni arriva au Mexique vers le septième Li siècle, fit disparaître devant elle toutes les tribus qui Ji l’habitent, comme les moissons de l’Orient disparaissent devant les courses périodiques des terribles sauterelles du désert, et apporta avec elle des sciences et des arts inconnus jusque-là dans les riches montagnes de l’Anahuac—nom sous lequel était désigné l'empire aztèque — l'architecture, la mécanique, l’agriculture et presque la civilisation ?

ji Pourquoi, lorsqu'on s’est habitué à admirer les mœurs douces et polies de cette nation, la voit-on disparaître avec tant de mystère, après quatre siècles de domination, sans presque laisser de trace derrière elle ?

A quelle origine faire remonter ces fières tribus de Chichimèques, d’Alcohuas et d’Aztèques, (1) qui sor-

(1) Le premier volume des Archives de 77 “ommission scientifique du Mexique, qui m’a été transmis , . la bienveillante entremise du général Doutrelaine, contient un ‘article signé par le baron Gros, dans lequel il prouve l’impropriété du mot Aztèque, appliqué par la plupart des historiens aux tribus de l’Anahuac.

LES RUINES D'UN PASSÉ, 111 tent tout à coup des vastes et mornes solitudes du nord, s'installent avec leurs habitudes rudes et austères, avec leurs traditions sembiables à celles du peuple de Dieu, sur les foyers encore fumants de la race toltèque et y fondent un puissant empire ?

Lorsque le savant veut percer les mystères de ce passé perdu, il ne se trouve plus en face que des plus singulières hypothèses, des conclusions les plus contradictoires.

En vain croit-il mettre le doigt sur la solution du problême proposé, en retrouvant tout entière, dès ses premières investigations, la tradition primitive du déluge tel que le rapporte Moïse, avec Tezpi — le Noé mexicain — sauvant sa femme et ses enfants dans une grande barque remplie d’animaux et de graines de toutes sortes, puis lâchant, au bout de quelques jours de navigation, un vautour qui oublie sa mission sur les c..davres des géants noyés, et ne quittant son arche que lorsque le colibri, plus fidèle à son message d’amour, est venu lui rapporter un peu de verdure.

En vain reconnaît-il son ancêtre Eve cachée sous les traits charmants de la femme serpent, la déesse Cihuacohuat]l, qualifiée dans les rites sacrés de la religion aztèque du titre de ‘‘ notre Dame et notre Mère ; la première déesse qui ait mis au monde un enfant ; qui ait légué aux femmes les douleurs de l’enfantement comme un tribut de la mort, et par qui le mal est entré dans le monde.”?

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