RE OT CPR TERRE NEA PEINE SERRE RARE 5 * CEE FRERE EP
ee ee ee ee
Pourquoi n'essaierai-je pas d’être aussi malin qu'eux en affirmant que Venise — sans l’avoir jamais vue — est loin de ressembler à Mexico ?
Qu'on dise ce que l’on voudra, ‘la pauvre vieille du Lido’’ ne doit pas voir voltiger ses légères et pimpantes gondoles sur des canaux aussi verts et aussi stagnants que ceux d'ici. Ses grands palais s’écrouleraient, rien qu’à essayer de dissimuler sous leurs nobles pierres, l'immense éclat de rire que leur donnerait l’aspect des vieilles masures espagnoles, bordant les rues et les impasses de la ville impériale, et, à coup sûr, Georges Sand, Byron, Alfred de Musset et tant d’autres n’y perdraient plus leur cœur ‘< sur le chemin, sous un pavé, au fond d’un verre,’ car ils courraient risque de s’y asphyxier, ou tout au moins de s’y salir, ce qui ne vaudrait guère mieux pour des poëtes habitués à n’aller qu’au Almack’s Hall, ou au faubourg Saint-Germain.
C'était probablement ce dont se souciait fort peu la foule de petits pieds bien mignons et de longues et coûteuses mantilles d’Espagne (1) qui effleuraient et balayaient les rues de Mexico, le lendemain matin de mon arrivée.
Ces bouts d’ailes de colibris pataugeaient sur d’horribles trottoirs — c'était plaisir à voir — en quête des dégats du tremblement de terre, se signant dévotement aussitôt qu’une pierre tombée ou un débris quelconque frappait leurs regards, pour oublier
(1) Au Mexique, mainte riche senora porte des mantilles qui valent deux ou trois mille piastres, et plus.
hmomnitieintninaitistiitiésatiéntiniiaiemmtalintine
MEXICO. 131 un peu plus loin, derrière l'éventail, leur puérile terreur sous l’œillade d’un beau cavalier en costume national, faisant résonner hautement ses incroyables éperons, et se donnant les airs dégagés de cet hidalgo de la vieille romance, qu’un lieutenant de la légion étrangère, M. Tamisey, nous chantait régulièrement tous les matins, quand nous étions en expédition dans la sierra :
A part la reine Isabelle Qui m’a fait mettre en prison, Je ne connais point de belle Dont mon cœur n’ait eu raison.
Toute cetté foule riante, parfumée et noyée dans un rayon de soleil d'octobre, passait sur la Plaza Mayor, oubliant insensiblement l’épouvantable danger auquel elle avait échappé, et donnant une fois de plus raison à l’inconcevable légèreté de l’homme, qui — le grand enfant — s'amuse, devant un frôlement de soie quelconque ou devant le bruissement métallique d’une pièce d’or, jusqu’à perdre le souvenir des larmes et des sanglots qu’il a versés la veille.
De tout temps, le costume national du Mexique a servi de thème à l’imagination descriptive de ceux qui se sont occupés de ce pays.
Romans, nouvelles, récits de voyage, lettres particulières, il a trouvé moyen de s'installer partout, et j'avais presque l'intention d’être original en lui fermant ma porte au nez, si un mien ami, qui a la
fantaisie d’avoir toujours des habits bien confectionnés, doublés de bonnes et grasses notes de tailleur, ne m'eût assuré que ce serait là une lacune irréparable dans ces croquis esquissés à heures perdues.
Pour satisfaire à cette fantaisie, je débute donc par la culotte, ordinairement en cuir, ouverte sur les côtés, au moyen d’aiguillettes en or ou en argent, -— quelquefois de véritables doublons espagnols — et parsemée ainsi d’un système de ventilation on ne peut plus tentant et ingénieux.
Au-dessus du pantalon, vient tout naturellement le gilet, veste courte, brodée en fils métalliques précieux et bouffant légèrement sur la poitrine, de manière à laisser entrevoir une fine chemise de batiste.
Une large ceinture en soie sert de trait-d’union entre ce dernier vêtement et les zrexpressibles.
Le tout a pour sommet un sombrero, immense chapeau en laine brune ou blanche de vigogne, orné d’une toquille et d’arabesques ou de fleurs or et argent ; pour base, des ofas vacqueras, produits de cordonnerie, chamarrés de dessins décalqués par des formes en bois.
Ceci compose le costume du Mexicain à pied, en y ajoutant, bien entendu, un bipède quelconque.
À cheval, il faut lui passer de longues guêtres en poils d'ours ou de jaguar, destinées à protéger ses calszonillas contre la pluie et la poussière. D’épouvantables éperons, damasquinés, sortent, en faisant un tapage d’enfer, de dessous ces fourrures ; et sur le
mt M Om”
côté gauche de la selle bat son fidèle achete, longue épée très-étroite, au fourreau de cuir, et portant le plus souvent, incrustée sur “a lame, la fière devise Tolédane, devenue une amère dérision au Mexique :
Non me saques sin razon, Non me embaines sin honor !
Ne me tire pas sans raison, ne me rengaîne pas sans honneur !
De l’habit à l’homme, il y a une transition naturelle, et j'en profite.
On a beaucoup écrit et causé sur le type créole ; les uns le donnent comme un modèle de beauté parfaite, les autres le citent comme le suprême du goût et de l’élégance. Tous ces romanciers et ces feuiiletonnistes ont été plus heureux que moi ; car pendant les quatorze mois que j’ai eus à ma disposition pour l’étudier, je ne lui ai rien découvert de toutes ces bonnes qualités.
Les hommes ont tous un peu des fourberies de Scapin, mélargées d’orgueil espagnol et de cupidité indienne ; le tout enjolivé d’une pointe de stylet italien.
Quant aux femmes, sans manquer à la galanterie, je’ puis murmurer tout bas à l'oreille de ma lectrice que bien souvent leurs merveilleuses mantilles, leurs robes en point d'Alençon, cachent un jupon blanc qui a des tendances au gris perle. Puis, je ne sais si l’on doit en accuser leurs baignoires, ou un séjour actif et prolongé dans le même linge, comme
it
écrirait Louis Teste, ou bien encore les rayons torrides du ciel tropical ; mais à vingt ans elles perdent la fraîcheur de leur teint, et quelques années plus tard, elles deviennent propriétaires d’un visage qui, dans nos climats du nord, poserait à merveille sur un buste de quarante ans.
Pourtant ces choses ne sont que de minces détails, comme disait notre colonel.
Elles savent si bien dissimuler leurs rides précoces derrière leurs éventails de Chine ! elles: ont des cheveux si noirs et si soyeux ; puis, elles font sourire si gracieusement leurs lèvres, quand elles se rendent le matin à l’Alaméda — vaste promenade ombragée d'arbres — pour y écouter la musique des régiments ; le soir au Paseo, pour s’y faire admirer dans leurs somptueux et légers équipages, par les officiers et les piétons qui vont s’y reposer des fatigues de la journée !
Il faut voir alors le rôle important que joue l'éventail dans la vie de ces nonchalantes sylphides, et il n’y a qu’un œil exercé et prompt pour comprendre et saisir au vol, ‘‘ ces conversations mystérieuses qui se croisent de toutes parts, sans que les lèvres s’entrouvrent.”?
Aussi n’y a-t-il que certains privilégiés, quelques savants dans cet art plus d.fficile à déchiffrer que les hiéroglyphes de Champollion, parmi toute cette mosaïque d’officiers sans troupe, de généraux sans armée — je parle des Mexicäins — d’ambassadeurs sans lettres de créance, de présidents déchus qui
foulent distraitement sous leurs bottes vernies ou trouées les feuilles mortes des longues allées de l’Alaméda, ou qui passent, en rêvant à leur gloire envolée, devant la statue équestre de Charles IV, sur le Paseo.
Comme tous ces bourbiers marécageux qui enfouissent, sous le noir poli de leur vase infecte, des gouffres sans fond, le Mexicain, sous sa démarche endormie et nonchalante, cache des passions et des vices terribles, qui se développent chez lui avec la rapidité de la végétation de la zône sous laquelle il vit.
Quand ïi ne passe pas son temps à faire des révolutions — pronunciamentos — et à essayer d'obtenir une position élevée, à force de bousculer les autres et de se hisser sur les cadavres qu’il couche devant lui, il tâche de devenir riche par tous les moyens possibles, afin de satisfaire son terrible penchant pour le jeu.
Il faut alors le voir jeter tout son avoir sur une seule carte à la roulette ou au monté, et doubler ou perdre, avec une indifférence suprême, la fortune qu’il a mis tant d’années à s’amasser.
Pendant les fêtes de Tlalpam, petite ville située à cinq lieues de Mexico, j'ai vu un fermier — ranchero perdre au monté, sur une seule carte, la jolie somme de $15,000? Cela ne l’empêcha pas de continuer à rouler entre ses doigts la fine cigarette de maïs qu’il était en train de se faire, lorsque le croupier lui annonça cette excentricité de la roue de fortune.
Tous les officiers ançais passés par Mexico ont dû souvent rencontrer dans la rue fashionable de la ville — la calle de los Plateros — à l’heure où l’on va au café prendre l’absinthe du soir et faire sa partie de piquet, un petit vieillard tout courbé, marchant avec peine sur son bâton d’épine. Tous ont dû jeter une aumône dans cette main suppliante qui se tendait silencieusement vers eux, mais aucun n’a sans doute songé à se faire raconter le roman incroyable de ce mendiant, jadis un des millionnaires de la cité impé. riale, et qui, après avoir perdu tout son trésor dans une seule nuit, joua contre sa navrante pauvreté, son fringant équipage piaffant à la porte, les livrées de son cocher et de ses deux chasseurs, rt, — la jortune continuant à lui être déravorable, — sa montre, son anneau d’or, puis sa garde-robe !
Des faits terribles comme celui que je cite font bien vite juger du moral d’un peuple, surtout quand ces récits peuvent se multiplier à l'infini.
Du reste, en donnant au Mexique les gouttes de son sang volcanique, l'Espagne lui a légué aussi ses vices, qui se ressentent un peu des âpres et brûlantes caresses du vent de ses Pyrénées.
Le Mexicain — à quelques nobles exceptions près — est aussi vindic.tif, rancunier et fanatique que l'Espagnol, moins honnête et moins énergique que lui.
Je suis sévère, mais j’ai le droit de l’être.
Pendant mon séjour dans son pays, je l’ai vu peu souvent à nos côtés comme allié fidèle, presque tout le temps derrière la toile de nos tentes, où mieux
me
encore, aux coins de ses sombres ruelles comme lâche assassin, rarement devant la gueule de nos canons comme franc et loyal ennemi.
Ses goûts dégradés et sanglants se manifestent jusqu’au milieu de ses amusements les plus frivoles et les plus inoffensifs.
A Mexico, les combats de coqs font courir toute la ville. On bat des mains et l’on se lance des bouquets quand ces pauvres bêtes sont parvenues à se déchiqueter avec les longs éperons de fer qu’on leur a mis aux pattes, et le président Santa-Anna lui-même aurait quitté son fauteuil de dictateur, plutôt que de manquer à un spectacle aussi entraînant.
Chaque dimanche, il y a combat de taureaux au Paseo de Bucareli, et jamais je ne me rappelle avoir entendu pareils cris de joie, et avoir ouï de plus frénétiques applaudissements, que le jour où je vis la victime ne se jaire tuer qu'après avoir éventré deux chevaux, tué raide un toréador, cassé le bras à un des picadores et désarçonné trois cavaliers qui caracolaient dans l’arène.
Franchement, on se serait cru au Colysée, tant les oreilles nous bourdonnaient sous les battements de mains de ces chétifs imitateurs de Caligula, d’Héliogabale et de Néron.
Mais je n’ai pas tout dit.
— ‘* Sur le vaste territoire mexicain on aperçoit de distance en distance, écrit M. de Barrès, au bord des routes et des sentiers, de petites fermes mal cultivées, mal tenues, abandonnées à la bonne ou à la mauvaise
chance des saisons. (Çà et là, un champ de maïs, une prairie aride dans les temps de sécheresse, touffue de mauvaises herbes à l’époque des pluies, quelques bœufs broussaillant autour des haies et regardant d’un œil morne, passer les voyageurs. Si vous pénétrez dans cette demeure vous vous sentirez glacé par le vide et l’aspect sordide du lieu : de meubles point ; une ou deux nattes sur les briques, quelques escabeaux graissseux ; sur le mur de la salle un trophée énorme de plats de toutes couleurs, de jarres et de petits pots de formes grotesques, modelés en chiens, en canards, en tarasques ; en face une image de la Vierge sous verre ; mais si vous pénétrez dans l'appartement intime, vous y découvrirez des selles plaquées d’argent, des harnais, des éperons, des armes, deux ou trois zarapes de prix, une guitare, et presque toujours une belle fille affairée à la besogne du ménage et au soin | des enfants. C’est la femme, ou plus souvent encore al la maîtresse de l’homme de l'endroit. Mais le secret i de cette mystérieuse existence est dans l’arrière-cour ; 1l deux ou trois chevaux dressés à toute la voltige des grandes routes, irréprochablement bouchonnées, attendent l’heure du repas ou de l'expédition. Il est évident que le propriétaire de cette ferme ne compte pas sur le revenu des champs et qu'il a d’autres ressources que celles de l’agriculture.”?
‘ Ce fermier là est presque toujours un voleur de grand chemin, joueur de coqs et de wonfé, d’ailleurs fréquentant à ses époques de loisir les courses de taureaux, les foires et les /andangas.
‘ Dans presque tous les villages du plateau mexicain, on voit chevaucher sur la grande place des cavaliers brodés sur toutes les coutures du pantalon à grelots et de la veste de cuir, le sabre croisé sous les courroies de la selle et le lazo en croupe. Ils vont d’une traverse à l’autre, s’enquièrent des arrivages et des départs, interrogent les venants d’un air protecteur, s’informent du mouvement des grandes routes, des colis acheminés, de l’état des barnancas — ravins qui se transforment en torrent lors de la saison des pluies — tout cela très-naturellement comme à la Bourse. — Ces centaures-là sont des chevaliers de la nuit ; ce soir, ils seront des brigands, demain on en fera des généraux.
‘ Un de ces généraux au service de l’état de Guanajuato, devait simplement Æx-neuf morts avant son entrée en campagne. Il s’en défendait légèrement et en tirait une certaine gloire, comme Lauzun qui souriait en avouant que ce n’étaient pas six millions de francs, mais cinq millions seulement qu’il devait à ses fournisseurs de Paris.” —
J'ai dit, quelque part dans ce volume, que l’homme n’était qu’une antithèse, et je serais bien tenté de répéter encore ici cette vérité que beaucoup prendront pour un paradoxe, en voyant un peuple qui pousse le respect des choses vivantes jusqu’à baiser la main d’un prêtre passant dans la rue, et l’oubli de ceux qui ne sont plus jusqu’à danser et valser le soir de la commémoration des Morts.
Je ne suis pas bigot ; mais Dieu et ma mère m’ont donné la touchante habitude de me souvenir et de prier pour ceux qui m’ont aimé, et que la mort a fauchés devant mes pas. Je m'évertue en vain à comprendre comment il se peut que chez un peuple catholique, on choisisse le soir du deux novembre pour donner un bal qui se renouvelle chaque année. Mon imagination ne peut se faire à toutes les poses plastiques et voluptueuses que la habane:s ou le bolero font prendre à ces tailles de guêpes ; à prêter l’oreille au bruit de cette multitude de pieds chinois, enfouis sous leurs microscopiques mules de satin bianc, battant la mesure au son de la joyeuse ritournelle, pendant que je sais ma mère, mes sœurs et ma famille priant au cimetière, sur des tombes où dorment plus d’une joie du cœur, plus d’un souvenir d’enfance.
Mon âme de chrétien éprouve les mêmes serrements, les mêmes crispations, lorsqu'elle voit, pendant la semaine-sainte, ces longues files d'hommes et de femmes, habillés tout de noir, faisant queue aux portes des églises et roulant entre leurs doigts gantés, qui un rosaire précieux, qui un chapelet en pierreries, pendant qu’ils chuchottent, rient et babillent entre eux, tout comme s'ils se rendaient à l’opéra, ou s'ils étaient masqués pour un bal du carnaval.
Involontairement, je rêve alors à nos grandes et sévères cathédrales du Nord, où tout se passe avec tant de recueillement et de décence, et je me demande
en vain comment il se peut faire qu’un peuple comme celui-là soit essentiellement religieux.
Lorsque j'ai bien réfléchi à cette grave question, je ne trouve de sortie au labyrinthe où je me suis fourré, qu’en m’appuyant sur la légèreté incroyable de la race créole, ou mieux encore, puisqu'il faut le dire, sur l’état de démoralisation où l’ont plongée son oisiveté, son manque d'instruction, et surtout l’épouvantable anarchie où elle a été tenue pendant plus d’un demi siècle, par ses innombrables pronunciamentos.
Depuis 1835 jusqu’en 1864, le Mexique a vu passer sur son sol tourmenté soixante-et-trois vice-rois, deux empereurs, treize dictateurs, trente-et-un présidents !
Toutes les nuances possibles sont venues se fixer un instant, pour disparaître aussitôt, sur la peau ridée et flétrie de ce gigantesque caméléon qui finira de mort subite. De 1535 à 1821, le pays a été vice-royauté espagnole : de 1821 à 1822, indépendant ; de 1822 à 1823, empire ; de 1823 à 1824, gouvernement provisoire ; de 1824 à 1837, république fédérative ; de 1837 à 1841, république centrale ; de 1841 à 1844, dictature absolue; de 1844 à 1846, république centrale ; de 1846 à 1853, république fédérative ; de 1853 à 1860, dictature; de 1860 à 1862, république simple ; de 1862 à 1864, gouvernement provisoire, puis, empire de nouveau jusqu’en 1866, et maintenant, anarchie absolue, jusqu’au jour où les Etats-Unis voudront bien se l’annexer.
À tout prendre, la race indienne qui se traîne et languit auprès de la population créole a peut-être quelque chose de plus franc et de plus accusé dans son caractère.
Si, à force de lui faire comprendre son infériorité et de lui inculquer l’oubli de ses nobles traditions, le gouvernement des vice-rois espagnols a réussi à l’abàtardir et à la rendre paresseuse, joueuse et insouciante, elle ne s’en est pas moins conservée douce, affectueuse et naïve comme autrefois.
Ce ne sont plus, il est vrai, ces fières tribus indiennes que l’on est habitué à voir traverser encore furtivement les clairières de nos forêts, et le voyageur perdrait son temps à chercher le dernier rejeton de l’aristocratique lignée aztèque parmi tous ces Aezfitos qui passent nonchalamment devant les ruines de leur race — /as viegas piedras, les vieilles pierres, comme ils les appellent, — sans même se demander ce qu’elles étaient autrefois, ‘avec cette dignité des sauvages que rien n’étonne, qui prennent les accidents de leur existence comme nous prenons les caprices du sommeil. Ces gens là, je le veux bien, disait Paul de Molènes, sont inférieurs aux habitants des villes ; mais on ne peut nier qu’ils ne participent à cette splendeur mystérieuse que Dieu donne aux arbres, aux plantes, à tout ce qui vit sous le regard du ciel.”
La civilisation n’a pas réussi à extirper une de leurs meilleures qualités, et une fois leur amitié
donnée, les Indiens ne la retirent pas à la légère. A preuve le fidèle Tomas Mejia et le brave Ramon Mendez tombés à côté de l’empereur.
En me laissant aller tranquillement à la dérive sur le flot brillant où se coudoyaient vivement caballeros élégants et brunes senoritas, je me trouvai bientôt dans la rue de Vergara, en face du modeste hôtel de la légation de France.
Le factionnaire m’ayant affirmé que c’était heure de réception pour M. le marquis de Montholon, un laquais sans livrée m'’introduisit dans le grand salon de l’ambassade. Une minute après je causais avec le ministre plénipotentiaire, qui me remerciait de nouveau de lui avoir remis les dépêches dont M. le baron Gauldrée-Boileau m’avait fait l'honneur de me charger, me promettant de voir bientôt le général Bazaine, au sujet de ma lettre de service.
M. le marquis de Montholon porte fièrement l’aristocratie de son blason sur sa belle tête militaire, ornée de cheveux grisonnants. Quelques rides prématurées, une haute taille lègèrement voûtée, annoncent que la réflexion et l'expérience sont venues bien vite s’asseoir à côté d’une vie dont le premier chaînon de déception a été rivé au pied du lit de l’illustre mourant de Sainte-Hélène. A sa démarche inquiète et toujours pressée, on sent l’homme qui a appris, pendant un long séjour aux Etats-Unis, toute la vérité du proverbe de la Bourse yankee :
— Time is money !
Quant à ses qualités d'homme d'état, il n’ap-rtient pas à ma plume de touriste de les apprécie Mes louanges — si j'en faisais — ressembleraient trop à de la reconnaissance mal déguisée.
Rien de plus piquant et de plus curieux pour un observateur que de voir les rues de Mexico telles qu’elles étaient au mois d'octobre 1864.
Toute l’Europe était venue y déverser son trop plein d’aventuriers, de modestes cadets de familles, d'écrivains incompris, d'officiers démissionnaires.
Le pavé était littéralement foulé de bles allemands, de négociants anglais, d'enfant. dus de Paris, de réfugiés polonais et hongrois, de toutes espèces de héros en quête d’un roman, d’une aventure, d’une position sociale, d’une épaulette, d’un riche mariage, d’une humble place de courtisan, que sais-je enfin ? d’une mie de pain échappée à la table impériale de Maximilien.
Bien souvent le soir, en me promenaat sous les arcades de la place, avec un vieux trappeur californien, M. Delport, je m’amusais à écouter les réflexions que le rude chasseur faisait sur toute cette cohue de pauvres barons, de tristes comtes, de maigres marquis, passant en fumant joyeusement leurs furos de la costa, oubliant devant l'espérance rose du lendemain, le piètre dîner de la veille, et usant les coudes de leurs habits rapés à faire antichambre chez un ministre quelconque. Il finissait toujours ses tirades pleines de sel et d'originalité, par
comparer la ville de Mexico au triste tableau que San-Francisco offrait en 1849, et il m’assurait que la copie n’était pas mauvaise.
Tant que la terre sera terre, tant que l’homme sera homme, plus d’un vieux blason, plus d’une merlette d’argent, plus d’un épervier d’or verront leur noblesse sans tache se ternir sous le nuage de boue et de poussière que soulève derrière elle cette grande despote qui mène sous sa férule le monde entier, la terrible question du pain et du beurre. Plus d’un noble fils des croisés, plus d’un gentilhomme de vieille roche descendront encore, en se voilant la face de leurs deux mains, du piédestal où sont montés leurs ancêtres, pour venir s’agenouiller devant la pièce de cent sous, et reconnaître en fin de compte que le meilleur écusson possible est celui qui est porté hautement, sans donner à rougir, par un peuple comme le nôtre : sur champ de sable deux épis de blé en sautoir, une charrue et une faulx pour support.
Mais me voilà faisant de la haute philosophie, et pourtant, Dieu sait, si mon ami Delport était plus fort que moi, sur ce terrain là.
Ancien capitaine d’armes à bord de la frégate française 1’ Océan, Denis-Charles-Edouard Delport possédait un de ces caractères trempés d’acier, devant lesquels tout obstacle ploie et se brise. Passons de suite à l'exemple. Ennuyé de la vie de chercheur d’or, et voulant goûter un peu la vie du Mexique, il s'était embarqué sur un vaisseau faisant voile pour
HN IE Ti 8 En ATV,
ia
San Blas, état de Jalisco. Là sans ressource, il s’adjoignit un ami, M. Gosselin, avocat normand, ainsi qu’un autre camarade dont le nom m’échappe, et en leur compagnie, parcourut à cheval les 300 lieues qui séparent ce port de Mexico. Or, vers cette époque, en 1850, si mes notes de vovage ne me trompent pas, les routes étaient encore moins sûres qu’elles ne le sont aujourd’hui, et ce chemin-là surtout pullulait de voleurs, de bandits et d’assassins. Ils arrivèrent tous trois à la capitale, sans avoir même brûlé une cartouche !
Mexico, malgré son air de jeunesse qui s’en va, renferme peu de monuments dignes d’attirer l’attention.
Le collége des mines est d’une architecture assez pure, mais trop massive pour le terrain mouvant sur lequel il s’élève ; et quant aux maisons particulières, leurs grilles et leurs peintures bariolées d’après le goût espagnol, suffisent pour leur uonner un faux air de prison peu invitant. Quelques-unes, néanmoins, font exception, entre autres celle de la riche comtesse del Valle de Orizava, toute bâtie en faïence qui imite assez la porcelaine du Japon, et le fastueux palais de M. Francisco Schiafino de Salinas, dans la rue del Indio Triste, qui a coûté une somme fabuleuse.
Lorsqu'on y pénètre, on rêve involontairement à l’un des contes les plus fantastiques des Æfi//e et une Nuits, — Aladin ou la lampe merveilleuse.
MEXICO. 147 On oublie alors devant ces statues en marbre de Carrare, ces vases antiques, ces tentures dc Damas et d’Ispahan, ces tableaux des grands maîtres, ces chinoiseries qui défient l’imagination la plus capricieuse, devant tout ce luxe asiatique que M. Schiafino a conservé en souvenir de ses longs voyages en Orient, l’inquiétante population de puces qui habite la masse informe du palais impérial.
Son vaste parallélogramm:, bon tout au plus à faire de magnifiques écuries de cavalerie, n’offre à l’admirateur du beau que des murs blanchis à la chaux, de l’épaisseur d’une fortification permanente, assez forts pour résister, en cas de fronunciamentos, aux canons de l’hôtel-de-ville, leur jaloux voisin. Dans ce vaste carré sont entassés pêle-mêle bureaux de ministère, départements des postes, casernes de la garde et logements de Leurs Majestés et de la cour.
La cathédrale si vantée de Mexico n’a pas du tout l'air d’un édifice qui a coûté deux millions er demi de piastres.
— ‘* Appartenant, dit M. Girard, à ce style qui suivit de près celui de la Renaissance, lorsqu'on abandonna la légèreté et la grace du style ogival où mauresque pour une sorte de régularité assez lourde et monotone, son aspect ne manque pas cependant d’être assez imposant. Elle est élevée sur l’emplacement de l'ancien temple ou #oca mexicain: deux tours carrées placées aux deux extrémités, servent de clochers ; entre elles s’élève un fronton. L'intérieur
de cet édifice est plus remarquable par ses richesses métalliques que par le goût des ornements dont il est décoré ; la balustrade qui entoure le maître-autel est d'argent massif. (1) Les statues de la Vierge et des saints sont ou d’argent ou recouvertes d’or et ornées de pierres précieuses. Mais on ne saurait dire ici que l’œuvre surpasse la matière. Le parquet, comme dans toutes les autres églises, est en planches, et il n’y a ni chaises ni bancs ; les hommes 5e tiennent debout, et les femmes, même les plus ricaes et les plus élégantes, sont à genoux ou accroupies sur leurs talons.
— ‘€ Le Sagrario est une petite église qui, suivant l’usage espagnol, accompagne la cathédrale ; là se célèbrent les offices de la paroisse, les baptêmes, les mariages et les enterrements. Le Sagrario, d’une construction plus récente que la cathédrale, appartient
au genre nommé en Espagne churrigueresque, dû nom de Churriguerra, l’architecte, qui le mit le premier en usage. Ce style est remarquable par la bizarrerie de ses ornements ; mais le génie mexicain a outré encore le goût de l’architecte espagnol.” —
Sur le côté droit de la cathédrale est encastrée cette fameuse pierre du zodiaque, découverte par un curieux hasard, en 1790, au milieu de la grande place,
(1) Cette balustrade a été enlevée dans un jour de pénurie, par un des derniers présidents de la république mexicaine. L'argent a été remplacé par du bois de fer laminé de plaques de cuivre galvanisées d’après le procédé Ruolz ! Cela a été trouvé très-naturel là-bas. Les obusiers de la révolution faisaient un si infernal tapage que les plaintes du pontife et du sanctuaire n’ont pu trouver ie plus léger écho, même à l’étranger.
où elle était enfouie depuis des siècles. Elle ne
contient plus que la moitié du calendrier aztèque —-
neuf mois.
L'autre moitié dort tranquillement sur
le rond point de la Plaza, attendant qu’une main amie des sciences et de l’histoire vienne épousseter l’oubli et la poussière qui en rongent les mystérieuses
ciselures.
L’anarchie et l’ambition mal guidées sont encore les malheureuses causes de cet impardonnable indifférence affichée par les Mexicains pour tout ce qui touche à leur passé.
Les antiquités les plus rares et les plus curieuses du pays sont presque toutes exilées dans les bibliothèques d'Europe, ou dans les collections particulières.
J'ai eu occasson de visiter deux de ces collections, l’une à Mexico, appartenant à M. le colonel d’artillerie, Luidgi Constantini, ancien gouverneur de l’école militaire de Chapultepec, et l’autre — une des ‘plus belles qu’il m’ait été permis d’éiudier — à don José Manuel Cardosso, avocat de Puebla.
Pendant que j'étais en garnison à Mexico, un marchand de bric-à-brac, M. Boban, offrait en vente un nombre considérable d’idoles aztèques trouvées autour de la ville. Il demandait 15,000 francs de sa collection, et lors de mon départ Sir J. Campbell Scarlett, ambassadeur anglais auprès de Maximilien, se proposait d’en négocier l’achat au nom de son gouvernement.
Le cabinet du colonel Constantini renfermait, entre
autres curiosités de l’époque aztèque, des petites
tortues en obsidienne, d’un travail exquis et d’une valeur énorme aux yeux d’un antiquaire. N'’est-il pas singulier que la tortue, qui était un objet d’adoration parmi les tribus de l’Anahuac, ait aussi joué un grand rôle dans la mythologie des tribus indiennes de l'Amérique du Nord ? M. l’abbé Maureault, dans son excellente Zrs/oire des Abénakis, dit que les Sokokis conservaient précieusement dans leurs wigwams de petites tortues en pierre. Les Aztèques avaient aussi cette coutume.
Moins digne de curiosité que ces collections, et moins bien classifié le musée national de Mexico présente à peine quelqu’objet qui mérite d’être remarqué.
Ce n’est qu’un pêle-mêle d’idoles jetées sous une espèce de vieille remise, quelques bribes d’un commencement de collection minéralogique, une demie douzaine de quadrupèdes et d'oiseaux rongés par les mites, enfin toute autre chose que l’on voudra, excepté des raretés.
Pourtant les matériaux ne manquent pas.
Tous les jours, le voyageur rencontre au Mexique des vieux temples, des tombeaux, des villes entières — on vient d’en découvrir une dernièrement — que l’on dirait abandonnées d’hier par leurs anciens habitants.
Mais ces antiquités une fois trouvées, il faut le classifier, les transporter précieusement d’un bout à l’autre d’un département, écrire leur histoire, nommer un curateur pour en avoir bien soin, et cela