‹ De Québec à Mexico, souvenirs de voyage, de garnison, de combat et de bivouac [microforme] (volume 2)Chapitre 15 sur 34 · LEA · texte numérisé non relu

LEA

Sa tête a frappé la dalle de pierre ; un bruit de pas a retenti, la porte grince sur ses gonds, et le voyageur mourant se sent porter doucement le long des corridors d’un monastère.

Sous la fenêtre de sa cellule, la vigne grimpe en festons ombreux ; la chapelle invite son âme aux voluptés de la prière et du repentir, et de vrais amis lui donnent le baiser de paix et cette tranquillité de la terre, pâle reflet de celle que promettent solennellement les cieux à ceux qui sont restés ou qui sont redevenus ‘‘ humbles de cœur. ?” —

Lorsqu'il fermait son journal, mettait sous clef ses herbiers et ses collections d’archéologie ou d’histofre naturelle, et que les soins de l’état ne le réclamaient pas, l’empereur se livrait à sa passion favorite :

Il bouquinait.

Peu à peu, grâce à son tact exquis et à force de patientes recherches, il était parvenu à se former ainsi une des plus riches bibliothèques de l’univers.

Là, dans son château de Chapultepec, séjour favori des lettres et des beaux-arts, au milieu des tableaux précieux de l’école espagnole et des instruments de musique de son ami d’enfance le comte de Bombelles, se coudoyaient pêle-mêle les splendides éditions des Aldes, des Estienne, des Elzevir, les heures de Notre- Dame aux merveilleuses enluminurés, une foule de manuscrits introuvables sur l’histoire d'Amérique, et les éncunables de la typographie américaine, six

volumes gothiques imprimés de 1543 à 1547, restés totalement inconnus aux bibliophiles.

Sept mille volumes, consacrés exclusivement à son Mexique bien-aimé, y avaient été réunis à grands frais, et les rayons en bois de fer de la bibliothèque ployaient surchargés, qui sous les livres de la littérature française, anglaise, espagnole, qui sous les travaux de l’économie politique, la théologie, l’éducation, l’histoire ecclésiastique, le droit, la géographie, les sciences exactes et physiques, la philosophie, les histoires d'Afrique, d’Asie et d'Amérique.

Dans sa soif de savoir, l’empereur s'abreuvait à toutes sources.

Notre pays assistait à ce rendez-vous universel, et sous les yeux du visiteur, toujours bien reçu dans cette partie de l’aZazar, défilaient les ‘ Voyages de Cartier aux terres Neufves du Canada,’” ‘‘ la Nouvelle découverte d’un très-grand pays situé entre le Nouveau Mexique et la mer glaciale par L. Hennepin,’’ les ouvrages du baron de la Hontan, l’histoire de la Nouvelle France, par Lescarbot, l’histoire du Canada et le grand voyage au pays des Hurons, situé en Amérique, vers la mer douce, ès derniers confins de la Nouvelle France dite Canada,’ par Gabriel Sagard Théodat.

Le royal bibliophile ne dédaignait pas les éditions canadiennes.

Dans le catalogue dressé par ses soins et sous ses yeux, figuraient la relation du P. Bressani, éditée par le P. Martin et imprimée par Lovell,

ons

ous i,

de Montréal, les biographies de madame d’Youville et de mademoiselle Mance, ainsi que les Relations des Jésuites. Ce dernier travail, classé sous le numéro d'ordre 1982, était ainsi consigné dans le guide de la bibliothèque.

‘ Relations des Jésuites, contenant ce qui s’est passé de plus remarquable dans les missions des Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle France, ouvrage publié sous les auspices du gouvernemen’ canadien, 3 vols., Québec, chez A. Côté, 1858, trèsgrand in-8, à 2 colonnes, demi-reliure maroquin vert, non rayée, tête dorée.”

Puis venaient les remarques du bibliothécaire. ‘ Exemplaire magnifique de cette collection importante, devenue rare. (C’est une réimpression de la collection in-8, 48 vols., imprimée à Paris au commencement du XVIIme siècle et devenue introuvable.”?

Après la catastrophe de Quérétaro, ces trésors d’érudition, déposés entre les mains d’un fidèle ami de l’auguste martyr, don Jose Maria Andrade, furent précipitamment arrachés des palais, emballés furtivement dans plus de 200 caisses, chargés à dos de mulets et conduits hors de Mexico. (Ça et là, on eut bien quelques coups de fusil à tirer à travers ravins et gorges sauvages contre les pillards et la guerilla, mais tout arriva heureusement, après un mois d’incroyables pérégrinations à la Vera-Cruz, et de là en Europe.

Cette précieuse bibliothèque, joyeuse amie de l’empereur, lorsque brillaient les beaux jours de

Dr EU ET MP

jadis, colorés par les teintes roses de l'avenir, devenues teintes de sang le 19 juin 1867 — plus tard, sa seule et sincère confidente, lorsque sonnèrent les heures du mensonge et de la trahison, s’est dispersée le 18 janvier 1869, dans la salle des ventes de Leipzic.

Avec l’adjudication du dernier volume, sombrait la dernière épave du naufrage mexicain.

Ame droite et confiante, le rêve de l’empereur, raconte M. Charles d’'Héricault, un de ceux qui ont entassé des matériaux précieux pour servir à l’histoire de cet homme aussi savant que modeste, était de s’entendre avec les libéraux, de réunir en congrès les députés choisis par le peuple et d’obéir au pouvoir qui sortirait fort et vénérable de la volonté de la nation assemblée.

Après notre départ, des démarches furent tentées auprès de Juarez et de son cabinet, pour les amener à consulter le vote populaire. Elles demeurèrent sans réponse. Qu'est-ce que le mot patrie pour ces gens-là ?

En politique, Maximilien s'était peint lui-même au complet, dans cette franche allocution qu’il prononçait à l’occasion de la mort de son beau-père le roi Léopold de Belgique :

— ‘Quant à moi, messieurs, vous avez été témoins de mes travaux. Laissant de côté les vaines théories. qui ne conduisent qu’à l’anarchie, j’ai consacré mes veilles à l’organisation de l’administration publique, au développement des éléments de prospérité et de

Page 1