AD, OSMONT
‘ M. le capitaine Faucher de St, Maurice, ee: ‘ Calle Puente de San Francisco, ‘“ Mo, 14, Mexico.”
A cette missive était joint un ordre cacheté adressé FE au général de division, le vicomte Courtois Roussel | d’'Hurbal, parti depuis dix jours pour prendre la direction de la campagne qui allait s'ouvrir et une lettre d’introduction auprès de cet officier supérieur,
que je devais à la courtoisie de M. Jules Maurice, secrétaire de M. le ministre des finances, Armand.
Comme je l’ai su plus tard, la note cachetée contenait ma nomination temporaire à l’état-major du général, en attendant qu’il voulût bien disposer de mes services.
Le temps pressait, si je voulais rattraper la colonne expéditionnaire, qui avait plus de quinze étapes sur moi.
Je ne pris que le temps de me faire faire, à la hâte, une tenue de campagne, et trois jours après, la diligence de Puébla m'’entraïînait sur la route — beaucoup trop poussiéreuse ce jour-là — de la gloire et des contusions qu’elle laisse, bien souvent, aux épaules de ceux qui se mêlent de la coudoyer.
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Rêve à dormir debout.—Un miroir de Sheffeld.—Mon lecteur qui critique.—Histoire d’un pauvre serin.—Moi.—Le Popocatepetl.—La Dame blanche.—Un chemin de sang.— Chez un compatriote.—Le colonel Jeanningros.—Au club. —Le vicomte de Montessuy.—A travers la ville.—Les roses du Christ.—Une bien triste chose.—La cathédrale. — Deux premières bombes.—Les couvents—[Le coupe-gorge du 5 Mai.—La Malinche.—Un déjeûner à Cholula.—La 1 tour de Babel.—Un animal invraisemblable.—La pierre animée.—De plus en plus invraisemblable.—Vie de garnison.—Les oiseaux de la place-—Les soirées de ma tante Rose.—Son roman.—Un déclassé.—La nuit de Noël.—Au revoir !
Pendant que nos mules nous entraînaient du côté de Puëbla—la ville des anges — je surpris en flagrant délit de maraude autour de mon pauvre cerveau, la la plus ridicule idée du monde.
Je lisais les souvenirs d’un aveugle par Jacques Arago, livre où tout l’esprit qui restait sur terre est venu se réfugier. Les étincelles qui jaillissaient de ce style de feu me donnaient des éblouissements, et la tête renversée sur le coussin en cuir de la voiture je
me laissais aller à cette rêverie indéfinissable,
qui s'était emparée un jour d'Alexandre de Tocque- * ville, lorsqu’il descendait le Mississippi.
Dans son rêve, de ‘Tocqueville avait cru un moment que le mot homme s'était enfui à tout jamais du dictionnaire, pour y êtreremplacé par le vocable frère.
Un même cœur battait sous chaque âme : chacune de ses pulsations menait aux mêines amitiés, aux mêmes vertus, aux mêmes croyances et aux mêmes fins.
Mon rêve était différent.
Toutes ces innombrables productions que la librairie a dégorgées depuis un siècle, sous les noms de romans, de nouvelles ou de bouquins, à raison de cinquante centimes la livraison, s'étaient évanouies pour ne plus faire place qu’à des impressions de voyage à travers le monde, le cœur ou l’esprit. Chaque enfant, chaque homme, chaque vieillard venait retracer dans ce journal quotidien les actes
et les souvenirs les plus marquants de sa vie.
La littérature moderne était devenue un interminable miroir de Shefñeld, où les générations de l’avenir, moyennant finances — il en faut pour vivre et pour
mourir — n'avaient qu’à venir se regarder pour trouver l’éternel moi, face à face avec cette fameuse pierre philosophale si vantée, si cherchée et mise en doute en fin de compte :
— L'expérience.
Elle était là, telle que l’a entrevue Jules Sandeau, avec une âme, et se souvenant des larmes qu’elle avait coûtées. ‘Le soir n’insultait plus au milieu du jour, le milieu du jour ne blasphêmait plus le matin. La foi, l’enthousiasme, le désintéressement, tous les sentiments élevés, toutes les nobles aspirations, ces véritables présents du ciel, n’étaient plus condamnés à s'appeler éternellement les illusions de la jeunesse. ?? Les bêtises de ses prédécesseurs avaient à jamais guéri l’homme de sa funeste passion d’en faire, et il n’avait plus besoin pour se convaincre de la vérité, d’agir comme ces marmots gâtés qui brisent leurs jouets, pour voir ce qu’il y a dedans.
J'en étais venu à voir l'expérience chose aussi tangible que la première manufacture de coton venue, lorsqu'une malencontreuse ornière se permit de me rappeler à une sensation des plus réelles.
Tout disparut, et je me trouvai nez à nez avec l'ouvrage du spirituel aveugle, sur la couverture duquel mon journal de voyage, parti d’un des angles de la diligence, était venu s’abattre comme un aérolithe.
Ma rêverie changea alors de direction, et je me mis à réfléchir au sort qui attendait ces modestes notes,
intéressantes seulement pour celui qui les avait recueil-
lies.
Vous l’avouerai-je, mon bon lecteur, votre figure sarcastique m’apparut, et il me sembla vous entendre
murmurer, en mettant la main sur mes humbles Souvenirs :
— Bah ! je parierais que ce bouquin est comme tous les autres ! Sous prétexte de nous parler de l’étranger, nous allons ne voir à chaque page que le moi, prenant des poses à sensations ou dél'vrant des brevets de reconnaissance à ceux qui lui auront donné à dîner. Tous ces messieurs, tous ces penseurs qui vont de Londres à Pékin, et de Naples en Australie, ne grimpent sur les paquebots et ne vont sous d’ar-tres cieux que pour faire des effets de mollet, où pou. donner les airs de grands hommes incompris.
Parfaitement touché, et parole d'honneur il ne me resterait plus qu’à jeter ces pages au feu, si je n’avais horreur du rôle de Saturne qui dévore ses enfants, tout en fredonnant sur l’air paterne que vous savez :
Enfants soyez bien sages Dedans mes œsophages.
Donc vous êtes condamné à me feuilleter.
Seulement, bien que nous apercevions depuis fort longtemps les cimes. neigeuses du Popocatepetl et l'immense mausolée de la Dame blanche, je vais prendre la liberté de vous montrer un tant soit peu ce moi, dont vous commencez à dire déjà du mal. J'aurai le temps de vous jeter un mot sur les deux
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