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Lorsque le spleen s’obstinait à venir s’installer chez nous, nous descendions dans Broadway. Bien souvent, comme c:la m’est arrivé, l’étranger s’y promenant le soir se fera poliment arrêter par un individu ganté, parfumé, cravaté de blanc, portant habits noirs, la main ornée d’une jolie badine, ayant enfin tout ce qu’il faut pour être extérieurement un gentleman. Presque toujours, ce monsieur vous demande d’un air dégagé, si vous n’étiez pas passager hier ou avant-hier sur telle ou telle ligne de vapeur. Sur votre réponse négative, il se tourne vers un camarade arrêté à regarder quelque chose dans un vitrine et lui crie qu’il a perdu son pari. L’enjeu est ordinairement du bordeaux, du champagne ou du tokaï, suivant la mine que vous avez vous-même, et le monsieur vous prie instamment de vous joindre à eux pour faire sauter le bouchon, et de monter au club qui se trouve invariablement à deux pas de là.
Si vous avez le malheur de vous y laisser prendre, votre soirée vous coûtera quelques centaines de francs ; on veut vous mener dans ce qu’on appelle en termes techniques #7 enfer, et vous y f/umer à loisir, autre terme technique.
Le soir que j’eus occasion de faire cette esquisse de mœurs, j'étais avec M. Chapleau, et nous partions pour aller visiter les Cinq-Points. Malheureusement pour ces messieurs, le coup rata, car nous déclinâmes
gracieusement l’extrême honneur qu’on daignait nous faire,
Les Cing-Points sont peut-être ce qu’il y a de plus curieux à voir dans New-York, pour un observateur.
Un statisticien américain a trouvé là, dans un seul bloc de maisons, 382 familles composées de 8r2 Irlandais, 218 Allemands, 186 Italiens, 189 Polonais, 12 Français, 9 Anglais, 7 Portugais, 2 Gallois, 39 Nègres, et 10 Américains. 118 pratiquaient la religion protestante ; 287 étaient Juifs et 160 Catholiques. De 614 enfants, un sur 66 allait à l’école, et sur 916 adultes 605 ne savaient ni lire ni écrire.
Placez dans un pareil endroit l’admirable description de la Cour des Miracles de Notre-Dame de Paris, et vous aurez une excellente idée des Cinq-Points. Un auteur anglais dit qu’on y voit une exposition de pauvreté sans égale, des scènes de dégradation trop immondes pour être décrites, le vice sans châtiment, la honte sans rougeur, le crime sans repentir et la mort sans espérance. Aussi les tableaux les plus terribles des Mystères de Paris pâlissent-ils devant ce qui se fait journellement dans ce modeste quartier, si l’on en croit les rapports de la police urbaine.
Aux Cinq-Points se termine la liste peu nombreuse des curiosités que renferme New-York.
Je ne tenais plus qu’à une seule chose, voir les ateliers d’un journal qui joue un rôle influent sur les affaires d'Amérique, et y représente dignement les intérêts de la France — le Courrier des Etats- Unis. Le propriétaire, M. Lassalle, me reçut le plus cordialement du monde et voulut me faire visiter le bel établissement où s’imprime cette feuille qui a
NEW-YORK. ar déjà plus de quarante-six ans d’existence. Son tirage est considérable, et elle compte parmi les hommes qui en ont été les collaborateurs et les rédacteurs, la plume de plus d’un charmant écrivain, de plus d’un penseur émérite. Frédéric Gaillardet, Charles de Boigne, le général baron de Trobriand, M. Pierre Chauveau, M. Masséras, M. l’Héritier et M. Léon Meunier sont venus tour à tour y jeter leurs écrits pleins de verve et d'originalité. | En ce temps-là, il était redigé par M. L'Héritier, que me présenta M. Las$alle. C'était un jeune homme rempli de sève, de force et de volonté, que la nature de ses qualités appelait à de hautes destinées littéraires. Ilest mort depuis, et le temps qui emporte tout, n’a pas encore effacé l’aimable impression que m’a laissée, ce jour-là, sa causerie fine et enjouée.
Pendant les derniers jours que je passai dans la ville impériale, le hasard me mit en relations avec les officiers de la corvette française le P//égéfon, faisant partie de la croisière des Antilles. (1) Pendant que dura notre trop courte liaison, ces messieurs n’eurent
(1) J’extrais de mon journal le personnel du carré des officiers du Phlégéton :
Commandant—Le Çapitaine de frégate Maudet.,
Lieutenants de vaisseau—MM. Pouvreau, Guibaud!,
Enseignes de vaisseau—MM. Régneault, Rivet et le comte de Fitz-James.
Chirurgiens—MM. Jacquet, Grûüson.
Commissaire—M. Latapye.
Aspirants de Marine—MM. Juhel, de Trobriand, Goguet et Ternet,
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qu’un plaisir, tâcher de me faire passer le temps gaiement, et Dieu sait si la chose est facile avec des officiers de la marine française ! Durant six jours, ce ne furent que dîners à bord, promenades sur l’eau, théâtre, manœuvres, et longtemps je compterai parmi mes meilleurs moments les heures que j’ai passées à fouler le pont de leur coquet vaisseau.
L’année suivante, quand, debout sur un des bastingages du transport de guerre français l’4/%er, j'aperçus dans la rade new-yorkaise les mâts fiers et droits de cette gentille corvette, abritée par le drapeau de la France, mon cœ’r se prit à battre comme si j'eusse entrevu dans le lointain la silhouette vaporeuse d’un coin de la patrie. (Comme l’âme de l’homme, lorsqu'elle a besoin d’affection, sait s’attacher à tout, même à une coquille de noix !
Par l’entremise d’un des officiers du bord, M. Louis Rivet, enseigne de vaisseau, je fus admis à une réception de madame la baronne de Trobriand, femme du général américain de ce nom. L’hôtel de madame la baronne se trouve situé dans la cinquième Avenue, au milieu du quartier fashionable par excellence, et dans ses salons se réunit tout ce que la société nev-yorkaise compte de sommités dans les lettres, les sciences, les arts ou la politique. Parfois un modeste voyageur, un rêveur quelconque vient jeter sa mince obole parmi toute cette cohue de réparties fines ou de réflexions de penseurs ; mais toujours, par un charmant sourire sur les lèvres, par une bonne parole à la
bouche, madame la baronne sait faire croire à son monde qu’il est parfaitement chez lui, au milieu de toute cette foule d'illustrations et de célébrités.
Involontairement, en regardant, ce soir-là, la brune tête de la maîtresse de céans, encadrée par les chevelures blondes de ses deux charmantes filles, je pensais à ces sylphides que Gérard de Nerval — ce sublime fou — appelait ses Filles du jeu, et qu’il nous faisait l’une belle comme Aurélie, l’autre spirituelle et douce comme la reine de Saba.
La soirée que je passai chez madame de Trobriand fut une de mes dernières à New-York.
Le soir suivant, j'étais installé avec mes bagages au Steven’s House, sur la batterie, tout près du quai d’où l’'Acmée — le vaisseau sur lequel je partais — devait démarrer le lendemain à six heures de l’après-midi.
M. le lieutenant de vaisseau, Guibaud, du Ph/égéton, avait voulu passer ces dernières heures avec moi, et une partie de la nuit nous causâmes de trois choses bien belles — les lettres, la France et le Canada.
Le lendemain soir, j'étais à bord de l’Acmée, après avoir émbrassé tous les amis de la corvette et m'être chargé de leurs correspondances pour les camarades du Mexique. Quelques heures après le vaisseau virait ; les îlots de verdure qui entourent New-York disparaissaient à mes yeux les uns après les autres, et je m’endormais bercé mollement par l'Atlantique, au chant mélancolique d’un mousse marseillais qui chantait
doucement dans les haubans, les naïves paroles de la romance de Casimir Delavigne :
Mon pauvre père Verra souvent Pâlir ma mère Au bruit du vent.
L’Acmée—Notre capitaine.—Profils et Silhouettes.—La vie à bord.—Des officiers français causant littérature canadienne, —0 divine harmonie !—La fiancée du Prussien.—Le Gulf Stream.—Le sillage d’un corsaire. —Un requin qui flâne.— L'ile d’Abaco.—Le phare d’Hermagoura.—Le feu Saint- Elme.—Les récifs des Tortugas.—Dans le canal de Ja Floride.—Un rayon de jeunesse. —£a Havane.—Le théâtre Tacon.—Une volante.—Au tombeau de Christophe Colomb, —À propos d’un cigare—Une pêche au thon.—Le Golfe du Mexique.—Terre !
Le vaisseau sur lequel je voguais n’était pas joli, tant s’en faut. C'était une vieille cuve norvégienne, aux formes lourdes et arrondies, appartenant à je ne sais déjà plus quelle maison de New-York ; Mais il avait à mes yeux une précieuse réputation, celle d’être le
plus fin voilier de tous les lougres qui sillonnent le golfe du Mexique.
Comme c’était plaisir de le voir se cabrer sous ses vilaines toiles, obéissant au moindre courant d’air, et bondir comme un duvet sur les courtes lames de l’Atlantique.
Pour moi qui ai la passion de la vélocité, j'éprouvais une volupté indicible à être porté sur les eaux et à raser la face de l’abîime. Cela m’aidait, par instants, à oublier les dangereuses discussions qu'aimait à entamer avec tout le monde notre capitaine, dont le jugement se ressentait un peu du trop plein d’eau-devie que ses joues hydropiques accusaient avec opulence.
C'était vraiment un curieux bipède que notre capitaine. Joignant à un physique large, carré et trapu, la solide qualité d’être Ecossais, il était entêté et brutal en diable, et traitait ses passagers et son équipage comme on traite des colis ou des boîtes de vieux fer.
Pour s’exempter d'entendre prononcer son nom, Campbell, — tous les Ecossais que j’ai connus s’appelaient Scott ou Campbell, — ses matelots auraient préféré déroger aux us et coutumes de la mer, et se seraient tous embarqués un vendredi, avec une cargaison de chats à bord. (1) Arsène Houssaye l’avait
(1) J'ai vu dans les stations maritimes de l’Atlantique et de la mer des Antilles, des matelots appartenant à toutes les marines du globe, et presque partout je leur ai connu la même superstition ;—ne pas quitter le mouillage un vendredi et ne jamais tolérer de chats à bord.
Cela porte malheur, parait-il,
e sans doute dans l’idée, quand il écrivait l’histoire de
ce monsieur qui avait appris à pleurer, à rire et à " chanter sur l’air des pièces de cent sous, et nous nous t amusions à les voir tous, le premier lieutenant comme le e dernier mousse, se heurter à qui mieux mieux les uns
contre les autres, pour mettre la main à la manœuvre, au cabestan ou à la pompe, lorsque son commandement clair et métallique retentissait sur le pont,
comme un coup de garcette.
a- Alors tout le monde grimpait, tournait ou faisait la le : chaîne, dans cette course au clocher de crainte et e- d’obéissance passive.
€. En fait de manœuvres, j'ai vu faire, sur notre mosé ; deste vaisseau marchand, des miracles de voltige et àt de gymnastique qui auraient fait passer de tribord à té | babord la chique de plus d’un loup de mer de la Lu Fe. marine de l'Etat. Une seule chose m’étonre encore da aujourd’hui, c’est que nous ayons jeté l’ancre devant la Vera-Cruz sans avoir perdu un seul homme de notre équipage, malgré la série de gros grains qui nous ; surprirent par le travers de Bahamas, nous enlevant oi nos bonnettes, nos perroquets et nos mâts de hune. se : Nous comptions au carré onze passagers dont les n'e Lo. silhouettes méritent d’être croquées, ne serait-ce que it à pour me rappeler les vingt-cinq jours passés nez à nez ; avec plusieurs d’entre eux dans l’espèce de cabine qui la : nous servait de sarcophage.
es ti- k Depuis longtemps je suis comme madame de Girar-
din ; je professe une horreur extrême pour l’affreux mot wême répêté à chaque phrase de notre existence,
Toujours ici-bas on voit les mêmes figures, les mêmes idées, les mêmes habits, les mêmes dollars. L'homme n’invente plus rien depuis que son doigt s’est arrêté sur cette ligne du dictionnaire, et je ne sais si le docteur Luiz Ordaz avait eu vent de mon antipathie pour ce mot, mais il semblait s'être tout particulièrement chargé de me le rappeler. A chaque seconde, de la corne d’artimon au mât de misaine, je rencontrais sa figure de parchemin jauni, contractée par l’affreux sourire qu’Alfred de Musset met sur les lèvres du spectre qui vient la nuit voltiger sur les os décharnés de Voltaire.
Lui-même, s’il lisait le gracieux profil que je donne de sa fantastique personne — Hoffmann, en le voyant, s’en serait, coûte que coûte, emparé pour le glisser dans ses contes nocturnes — ne s’en formaliserait pas
le moins du monde, car ‘‘le nom seul du patriarche de Ferney suffit pour me mettre de bonne humeur,’ me disait-il souvent dans les moments d’expansions anti-religieuses qu’il avait toutes les dix minutes.
Vous le voyez, je connais mon homme par cœur, et j'appelle intentionnellement à mon secours le chantre de Rolla, pour ne pas trop me brouiller avec lui, car je sais qu’il serait capable de venir chez Duvernay frères & Dansereau, tout exprès pour acheter un exemplaire de mes souvenirs, et entamer avec moi une de ses éternelles controverses philosophiques.
A côté de mon terrible ami le docteur, se promène gravement sur la dunette un Canadien de St. Jean
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d’iverville, M. Dérome, qui a conservé l’habitude que nos ancêtres appelaient pittoresquement courir l’Amérique, et qui, revenu du Pérou il y avait à peine six mois, s’en vient voir au Mexique de nouveaux paysages et de nouvelles étoiles.
Hélas, pierre qui roule n’a pas amassé mousse ; depuis, le bras du vieux forgeron a déserté l’enclume, les feux du fourneau se sont éteints, le marteau chôme et le père Dérome a tout juste trouvé le temps de venir mourir au pays. En novembre 1872, le député de St. Jean, M. Marchand, m'’indiquait du doigt la tombe où mon camarade de traversée est venu trouver le port.
Entre l'escalier menant à la salle à manger et un petit canon de six, se berce nonchalamment dans son hamac en fil d’aloés, une créole de Guadalajara, qui s’en retourne demander à sa patrie ce que la poussière de New-York lui a fait perdre — son amant. Un officier de la marine anglaise des Indes est assis auprès d’elle, et semble réussir à la consoler ; car en débarquant, tous deux se iurèrent un amour éternel qui dura quatre jours, le temps de franchir la distance entre la Vera-Cruz et Mexico.
Non loin de là, trois Espagnols jouent au monte sur une futaille vide, frappant du pied et blasphêmant à chaque tour de la roue de fortune, pendant qu’un Français, ancien sous-officier confédéré, se moque poliment d’eux à leur barbe, et qu’un Strasbourgeois et un Prussien fument mélancoliquement dans leurs
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= 2 SR = 6 sr es —
so DE QUEBEC A MEXICO.
longues pipes en porcelaine, t-être l’un d’eux songet-il au Rhin qui le sépare .u camarade ? Axiôme : il faut toujours se méfier d’un Prussien mélancolique.
Jusqu'à présent il n’y a que demi-mal; j'ai choisi un jour de calme pour vous présenter mes compagnons de voyage dont il ne vous serait pas bon de cultiver la connaissance pendant un temps de grosse mer ou de brise carabinée. (C’est alors qu’il fallait voir mes Espagnols se casser la tête à inventer quelques blasphêmes ou quelques propos cyniques ; le Français faire chorus avec : - gros rire de fourrier ; les Allemands s’enveloppe ‘estueusement dans un nuage de fumée, et mes autres personnages, à l’exception toutefois de l’heureux Anglais et de moi — qui ai le pied assez marin — se tordre dans les spasmes du mal de mer.
Tous ces cris, ces rires, cette odeur de tabac et ces soupirs de malades, s’échappant d’un salon à peine fait pour contenir à l’aise cinq personnes, étaient de nature à donner des crises de nerf et des syncopes à un tambour-major de la garde, et c'était plaisir de voir la bonne humeur du capitaine en ces jours-là. Ses plus douces paroles et ses sourires les plus gracieux auraient tordu des clous à dix pieds de distance.
A part ces légers désagréments auxquels doit s'attendre tout voyageur, je m'accommodais assez bien de la vie du bord, et passais mon temps à lire, couché sur la dunette, une quinzaine de volumes dont le lieutenant de vaisseau Pouvreau, du PA/égéton, m'avait fait cadeau, lors de mon départ.
DANS LES ANTILLES. si
Outre ces ouvrages qui, pour la plupart, étaient les derniers romans parus, j'avais eu la précaution d’emporter avec moi queiques bons auteurs canadiens. Bien souvent le jour, ou le soir, à la lueur bleuâtre du falot de tribord, je m'amusais à parcourir de nouveau toutes ces lignes qui m’apportaient comme un parfum de la patrie, et jamais je n’ai refermé les pages où pleure le poëte des ‘ Morts”” et de ‘‘ Carillon,’” où chante le barde du ‘‘ Rocher Noir’’ et du ‘‘ Héros de 1760,’ sans me sentir courir sur les reins ce singulier frisson qu’éprouvent les personnes nerveuses ans un moment d’exaltation ou d'enthousiasme.
Penché sur l'ouverture du hublot de ma cabine, je regardais longtemps, au clair de la lune, les algues mouvantes caresser les flancs du navire, et minuit souvent me surprenait à écouter
La mer chantant toujours son hymne de souffrance, (1)
pour voir si elle ne m’apporterait pas, avec les soupirs du poëte, un écho de ceux de ma mère.
L'année suivante, quand, lors de nos veillées sur le tillac de l’A/%er, je relisais aux officiers français qui s’éloignaient du Mexique avec moi, les plus beaux vers de MM. Crémazie et Fréchette, ils s’étonnaient tous que ces poêëtes ne fussent pas encore connus en France, et ils me demandaient si au moins leurs œuvres étaient
{1} Octave Crémazie—Promenade des trois morts,
appréciées au pays ? Hélas ! pour l’un, je ne pouvais mieux leur répondre qu’en lui adressant ses propres vers :
Dans la coupe de vie, aux bords couverts de fie], Où vous vous abreuviez sans murmure ct sans plainte, La mort vous a laissé boire toute l’absinthe
Sans vous laisser goûter au miel.
On eût dit, en voyant plein de sombres pensées,
Votre front réfléter bien des douleurs passées,
Que jamais le bonheur ne vous avait souri |
Une douleur secrète avait brisé votre âme,
Nulle main n’a donc pu verser un pur dictame Sur votre cœur endolori ? (1)
Tous ces hommes au teint bronzé par la gloire et par le soleil baissèrent la tête en silence. Le déchirement des obus et les cliquetis de sabres n'avaient pu empêcher le son des pièces d’or de parvenir jusqu’à eux, et tous écoutaient encore ce cri d'angoisse poussé jar le poëte qui s’affaisse :
ssnsooess voor l'homme sur la terre A tout ce qui fut grand semble avoir dit adieu ! (2)
La ‘* Promenade des trois morts’”” excitait surtout l’admiration de mes camarades, et le chef d’escadron d'état-major, aujourd’hui le général marquis de Gallifet, qui a écrit un livre charmant intitulé : ‘Les bivouacs du Mexique,’” disait un jour qu’il était bien
(1) Octave Crémazis. Ode sur la mort de M. de Fenouillet,.
(2) Octave Crémazie, La guerre d’Italie,
malheureux pour la littérature canadienne que ce poème n’eût jamais été terminé. Il ajoutait : Si preil volume paraissait à Paris sous le voile de l’anonyme, personne n’hésiterait à l’attribuer à Théophile Gautier. Un autre officier s’amusait aussi à trouver des points de comparaison entre les esquisses de mœurs canadiennes décalquées par M. Chauveau, et celles que Georges Sand avait faites sur la Beauce et sur le Perche. (1)
A part ces temps de rêveries que je passais à causer avec mes auteurs favoris, le soir quelquefois, lorsqu’il faisait beau et que la brise n’était pas trop forte, deux passagers allemands prenaient, l’un sa guitare et l’autre son violon, un vrai stradivarius à faire pâmer d’aise Lavigueur, Damis Paul ou mon père. (2) Puis, tous deux assis sur un des bastingages,
ils exécutaient à ravir les morceaux des grands maîtres allemands. Il me faisait plaisir, au sortir des chants de ma patrie, d'entendre monter vers Celui qui est toute harmonie et toute poësie, ces notes si suaves, si remplies d’espérance, de foi et d'amour, qu'ont laissées tomber de leurs doigts Beethoven,
(1) Ce serait faire contracter au pays une dette de reconnaissance, si un éditeur intelligent s’occupait à réimprimer les œuvres éparses de Crémazie et de Lenoir. Ce dernier a laissé tout un volume de poësies inédites.—# /es Occidentales.”
(2) Le violon de mon père est un instrument qui a dégringolé de père en fils, dans ma famille, depuis bientôt cent cinquante ans. De ses fréquentes chutes, il n’a gagné que de la douceur dans le ton et dans son jeu. Dernièrement, un officier anglais en offrait une somme assez ronde en guinées. Pas n’est besoin d'ajouter que cette offrande séduisante n’empêcha pas notre vieil ami d’être fidèle au toit hospitalier.
Mozart, Schubert, Meyerbeer et Balfe. Les pensées sublimes de ces rois de l’art, rendues par deux bohêmes de l’art et accompagnées par le tremolo grave et solennel de l'Océan, valaient à elles seules toutes les aspirations possibles. L'âme enlevée sur ces purs et chastes cantiques allait se plonger dans l’inconnue, pour n’y voir et n’y entendre que le mot Dieu, dont chaque rayon éblouit, qu’il s’appelle làhaut le vrai, le bon ou le beau, ici-bas la science, les lettres, la gloire, la vertu, l’art ou l’amour.
Ces deux Allemands dont j'ai oublié les noms — d’ailleurs, quand je n’en souviendrais, à quoi cela servirait-il ? — me représentaient le véritable type des troubadours du moyen-âge, allant gaîment de castel en castel, débiter aux pages, aux damoiseaux et aux châtelaines leurs joyeux lais ou leurs navrantes ballades, sans s'occuper autrement de la vie que de la passer en aimant et en chantant. Comme le temps des châteaux gothiques n’est plus, ils cheminaient en fredonnant de pays en pays, les plaintives romances de leur nébuleuse Allemagne, n'ayant pour toute fortune que leur violon et leur guitare, tout cela enveloppé de beaucoup d’espoir en Dieu, et comme des fauvettes, ils vivaient tranquillement leur vie, en jetant aux quatre vents des cieux leurs notes tristes ou joyeuses, suivant les dispositions de leur âme.
Pourtant, l’un d’eux, le Prussien, n'avait pas toujours mené cette vie d'épave. Il s'était fait soldat, et brave soldat encore, si l’on en croyait la superbe balafre qui faisait perpétuellement sourire sa joue
ces pute ela me en