‹ De Québec à Mexico, souvenirs de voyage, de garnison, de combat et de bivouac [microforme] (volume 2)Chapitre 6 sur 34 · OU · texte numérisé non relu

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gauche. A vingt-deux ans, il avait été forcé de quitter le service dans une circonstance assez singulière, que, tout en fumant sa longue pipe, il me faisait connaître un soir — ce qui signifie que je m’en vais être assez indiscret pour vous la dire, tout en vous priant de ne pas trop vous désoler, car le capitaine nous a appris au dîner que nous arriverions bientôt à la Havane.

Mon ami le Prussien s'était engagé à 18 ans dans le régiment de Wézel.

Cela, parce qu’il était né à Dusseldorf, jolie petite ville qui contient plusieurs chefs-d’œuvre de peintres célèbres, et qui en outre, à cette époque, renfermait le plus gracieux corsage du monde, lequel corsage appartenait à une Gretchen quelconque.

Gretchen avait un frère tombé à la conscription.

Or, ce frère il fallait le sauver à tout prix, et la blonde allemande fit croire au Prussien qu’elle l’aimerait un jour éperdûment. Seulement, pour conquérir cet adverbe, il fallait s'engager.

Le jour où mon ami se fit soldat, ils étaient fiancés, et trois mois après, Gretchen était marié à son. . . . capitaine, qui avait su lui faire remarquer que des épaulettes d’or chatoyaient bien mieux au soleil que des épaulettes de laine verte.

Le Prussien en fit une maladie de langueur qui lui valut plus d’un jour de cachot, grâce au capitaine, qui ne badinait pas du tout, paraît-il, sur les détails de discipline. “Mais un jour que, par une faveur toute spéciale, on ne lui avait donné que deux heures

de boulet pour avoir été propriétaire, à l’inspection du matin, d’une tache sur sa tunique, il profita du moment où le capitaine prenait seul l’air du soir, pour lui causer une petite surprise, et lui dépêcher, entre la deuxième et la troisième côte, un léger coup de bayonnette.

En échange, il attrapa au vol le coup de latte d’un hulan qui se promenait par là, ce qui ne l’empêcha pas de mettre au plus vite ses jambes à son cou, et de prendre une telle passion pour ce genre d'exercice, qu’il continue sa course de par le monde, depuis déjà près de quatorze ans.

— Et Gretchen, que devint-elle ?

—- Che n’en chaïis rien, me répondit-il flegmatiquement, en aspirant une bouffée de tabac, ce qui ne l’empêcha pas d’ajouter sous forme d’aparte philosophique — qu'ils prient le bon Dieu du roi Guillaume ou qu’ils fusillent de braves gens, les Prussiens en font partout ;

— À bart l’abour et la dentresse, dout n’est que banité !

Les heures s’écoulaient assez agréablement, comme vous le voyez. Une seule occupation prenait toutes mes journées, celle de trouver un petit coin du pont où il n’y eût pas trop de soleil. Une fois ce bonheur sous la main, les causeries arrivaient en foule. Déjà, le 17 août, nous entrions dans le Gv#f Stream, et

bientôt des averses torrentielles et quelques calmes plats nous annoncèrent l’approche du tropique. (1)

Le 18, toute la journée, nous passâmes des balles de coton qui s’en allaient à la dérive. Notre curiosité était excitée au plus haut point, et à tout moment nous nous attendions à rencontrer le fameux croiseur confédéré, l’A/abama, qui écumait alors ces parages. Notre capitaine en avait des contractions de cœur et fut presque poli ce jour-là ; heureusement, la vigie de grande hune ne signala rien.

Le hardi corsaire s'était évanoui, ne laissant derrière lui que l'empreinte de son ongle, qui s’était amusé à échiffer ces blancs flocons de ouate sur lesquels plus d’un bon gros bourgeois avait basé ses rêves de fortune, le matin, en allant à la Bourse, et que ballottaient maintenant, solitaires, les vagues de l’océan.

En revanche, si nous ne fûmes pas gratifiés de la visite du terrible écumeur de mer, nous vimes dans l'après-midi, un confrère pirate qui, pour se passer la fantaisie d’une navigation sous-marine, n’en était pas moins dangereux.

J'étais sur le tillac d’arrière, en train de me livrer à la grave occupation de regarder les irradiations du

(1) Le Gulf Stream, écrit Bouillet dans son Dictionnaire de Géographie, est un grand courant de l'Océan Atlantique qui fait suite au courant équinoxial, Il commence vers le canal des Bahamas, suit les côtes de l'Amérique du Nord jusqu’au banc de Terreneuve, et se dirige alors directement à l’est vers l’Europe, où il se perd dans le courant des tropiques. On le reconnaît à la température élevée de ses eaux, à leur couleur bleue et à leur forte salure,

soleil sur la mer, lorsque j’aperçus des petits poissons d’une forme tout à fait singulière qui, depuis quelques minutes, faisaient le tour des flancs du navire. J'en étais réduit aux conjectures sur leur classification ichthyologique, lorsque tout à coup mes yeux tombèrent sur un énorme requin précédé de quatre pilotes. Il se tenait mélancoliquement dans le remou que faisait le gouvernail, et me regardait avec ses petits yeux gris d’un air semi-sentimental et semifamilier.

Prévenir le lieutenant Welch fut pour moi l'affaire d’une seconde, et deux minutes après, un grapin couvert d’un gros morceau de lard pendait à l’arrière, comme invitation pressante au monstre de monter à bord. Mais, après l'avoir flairé un instant, et fait ruisseler gracieusement au soleil les paillettes d’argent de

son ventre blanc, exactement comme un chat qui joue avec un mulot —si j'avais le temps d’être naturaliste, je classerais le requin parmi les produits de la race féline — notre nouvel ami sentit la mèche, et se cacha sous le dos d’une lame.

Plus tard, je l’ai probablement rencontré parmi les myriades de ses camarades qui font république dans la rade de la Vera-Cruz, maïs il ne jugea plus à propos de renouveler connaissance avec moi. Peutêtre se souvenait-il du tour inoffensif que nous voulions lui jouer !

Pour la première fois, depuis notre départ de New- York, la vigie signala terre à tribord.

sons Mous étions au 25 août, et la langue de brisant qui ques s’allongeait à trois quarts de mille de nous, s’appelait J'en l'Ile d’Abaco, formant partie de l'archipel des tion n Bahamas, ou des Lucayes. Située non loin de San om- ‘1 Salvador, première terre découverte par Christophe atre ‘4 Colomb, en Amérique, cette île est à peu près trois mou % fois aussi longue que l’île d'Orléans, au-dessous de ses 4 Québec. Elle est à 125 pieds au-dessus du niveau emi- 2 de l’océan, et possède un joli phare que l’on aperçoit

A de fort loin, en mer. Quelques bouquets d’arbres En cn disséminés, servent à rompre la désolation et l’isolefaire 4 ment qui semblent peser sur ses blancs récifs rongés a À petit à petit par le monotone baiser de la vague. 1ère Le er à A l’une des extrémités de l’île se trouve un curieux ruis- rocher qui en est entièrement séparé, exactement de it de ; la forme et de la dimension d’une de ces tours que les joue 4 officiers du génie anglais désignent sous le nom de iste, à martello.

sé Ÿ Un peu plus loin, sur la terre ferme et tout près du acha À phare, on aperçoit du pont de l’Acmée, une arche

ne naturelle, dans le même genre, mais plus grande nt : que celle de Percé. Ces éboulements s'expliquent ique 4 facilement, si j'en juge d’après la formation géoloplus ja gique du terrain, qui est calcaire et sédimentaire. eut- ni L'ile d'Abaco, vue de la mer, ressemble à un

ous i mausolée.

Ÿ À une heure, . "tte nuit, nous passons, toutes voiles

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dehors, devant la i1mière rêveuse du phare d’'Hermagoura, autre île du groupe des Bahamas.

60 DE QUEBXC A MEXICO.

La phosphorescence des vagues me fit flâner trèstard sur le gaillard d’arriére, et lorsque, le matin, en montant sur le pont, j'aperçus nos perroquets entièrement rasés par un grain, je me convainquis de la bonté de mon sommeil.

On me raconta que le long de chaque poulie, au haut de chaque vergue, à l’extrémité de chaque bouthors, le feu St. Elme avait promené toute la nuit sa danse macabre, comme si i’âme du docteur Morse eut été à notre bord. Ce fut par un temps pareil que le célèbre professeur, revenant d’un voyage à la Havane, et fasciné par la valse du feu mystérieux, se frappa le front tout-à-coup, en disant :

— Si pareil phénomène électrique pouvait être contrôlé par une batterie, la parole écrite, prompte comme la pensée humaine, ferait en un instant le tour du globe.

Dieu venait de toucher cet homme de son souffle et lui avait confié le secret de la télégraphie.

Deux jours après notre avarie, nous laissions derrière nous, poussés par une tempête de vent de largue, la longue chaîne de brisants nommés par les navigateurs ‘€ las Tortugas *’ — le Cayenne de nos voisins — et nous quittions les eaux vertes, mais peu profondes du canal des Bahamas — on voit le fond presque partout — pour courir des bordées dans le détroit de la Floride.

Ce détroit est tout parsemé d’écueils, et nous ne , nous y avancions qu'avec précaution, toujours un

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quart de matelots sur le pont, se tenant prêt à manœuvrer au moindre danger.

Quant aux passagers, ils ne s’occupaient qu’à varier leur paresse.

Une moitié se livrait aux douceurs de la pêche à la ligne, prenant des poissons gros comme des saumons, que les Espagnols appelaient #aracouta, pendant que les autres —- j'étais du nombre — regardaient d’un air gourmand de dodues et bien grasses tortues de mer, passant nonchalemment endormies sur la crête des vagues, sans paraître se soucier le moins du monde des milliers de poissons volants qui se livraient, sur leurs têtes, à des études de voltige et d’aérostation.

Dans le canal de la Floride, vers cette époque de l’année, les vents sont ordinairement excellents pour la navigation du Golfe, et un midi que le second relevait le point, il répondit à un passager curieux de savoir notre position, que nous étions déjà par le travers de la Louisiane.

La Louisiane ! je n'ai jamais pu entendre prononcer ce nom sans ressentir mon cœur se serrer. C’est que, voyez-vous, la Louisiane c’est la terre des bayous, et qu’au bord de l’un d’eux, une simple croix de bois protège la tombe isolée d’un camarade d’enfance qui, l'âme martelée par l’égoïsme des autres, et se sentant aller parcelles par parcelles au contact de l’amitié menteuse des hommes, avait eu la triste pensée de se détacher de tout ce qu’il aimait.

Fils de député, employé de ministère, Médard Fortier, renonça un jour à une carrière certaine pour s'engager dans le régiment de Zouaves du colonel Duryea. Blessé mortellement, lors de la prise de Port Hudson par les troupes du général Banks, il tomba bravement, frappé par un éclat d’obus à côté d’un autre compatriote, Fleury d’Eschambault, et mourut à l’hôpital de Bâton Rouge, des suites de sa douloureuse blessure.

Pauvre enfant, il s’en était allé demander à l’étranger, deux chimères, la gloire et le bonheur !

A chaque pas que l’homme — ce grand voyageur — fait dans la famille, dans la patrie ou dans l’univers, il heurte ses pieds contre un cercueil ,ou il sent voltiger sur sa joue les froides caresses du suaire qui enveloppe ses amitiés, ses amours, ses illusions.

Pour ma part, dans le cours de ce voyage, ce ne sera pas la dernière tombe sur laquelle je pleurerai, et par pitié pour ceux que j'ai aimés, le lecteur me pardonnera bien si dans le cours des pages qui vont suivre, je l’emmène encore avec moi prier au cimetière de mes affections.

La Havane approchait et déjà le capitaine nous la promettait depuis quelques jours ; mais l’île de Cuba, cette reine des Antilles, paraissait se soucier fort peu de nous, car elle fuyait sans cesse devant la proue de l’Acmée.

Ce ne fut que le 25 août, que ses crêtes montagneuses, semblables à celles des Laurentides vues de

an-

Québec, eurent la complaisance de s'offrir à nos regards. Les côtes de l’île sont pittoresques avec leurs gracieuses touffes de palmiers et de cocotiers, qui s’élèvent çà et là autour des blanches haciendas des planteurs, et d’après l’apparence des falaises, elles doivent être de formation calcaire.

Vers neuf heures du matin, nous passions devant Matanzas, mais sans l’apercevoir, et nous traversions bientôt le tropique du Cancer qui se trouve entre cette dernière ville et la Havane, pour croiser toute la nuit devant le Morro, immense château fort qui défend l’entrée du port.

Du golfe du Mexique où nous sommes depuis minuit, on n’aperçoit que le phare de la ville, dont la lumière mobile se distingue à 36 milles en mer ; la lourde masse du château, et quelques habitations qui se détachent sur le talus blanchâtre des falaises, au sud de la baie.

Pour y entrer, il faut passer par un étroit goulet, flanqué de deux bastilles, le Morro et le Puntal. Lorsque ce canal est franchi, un port vaste et rempli de navires se déroule magiquement à nos yeux, encadré par les maisons bleues, jaunes, rouges ou blanches de la ville, à laquelle, certes, on ne donnerait pas sa population de deux cent mille âmes. La Havane est assise sur un terrain plat et marécageux et ne se présente que par fragments aux yeux de l’étranger.

Une fois dans la ville, on est tout étonné de ne trouver, là où on s'attendait à rencontrer le goût, l'élégance et la propreté si vantés de la race créole, que

de lourdes maisons grillées, des rues sales et boueuses, et pas un monument digne d’être mentionné, à part le théâtre Tacon qui, je dois lui rendre cette justice, est peut-être un des plus beaux édifices publics de l’Amérique, du moins c’est ce qu'assure l’auteur des ‘ Monuments modernes du Nouveau-Monde,'’ qui ajoute :

— ‘ La structure, en est svelte, gracieuse, admirablement adaptée au climat. L'air y circule librement partout. La salle est éblouissante de blancheur, comme celle de la Pergola à Florence. Au lieu d’être surchargée d’ornements qui alourdissent l’effet de l’ensemble, elle n’a que de légères dorures en parfaite harmonie avec son élégante simplicité”? —

En sortant d'u inéâtre — on jouait, à quatre heures de l’après-midi, l’opéra de Balfe — la Æ77/e de Bohême, je fus émerveillé par la vue des volantes qui se rendaient en foule à la promenade fashionable, le Paseo.

Posséder un jour, quand je me permettrai de devenir propriétaire, un hamac et une volante, voilà un des rêves de paresse que je caresse le plus ; et comme je ne suis pas encore égoïste, Dieu merci! dans le cas où il viendrait à ceux qui me lisent cette légitime fantaisie, je m'en vais leur donner la description qu’un spirituel Franç2is faisait de cette plume de colibri, de ce morceau de haschish échappé aux lèvres endormies de Monte Christo, et qui suffñrait à

engourdir ou à rendre nonchalant l’homme le plus actif du monde, rien que d’y rêver deux secondes,

ne)

— ““Iln’ya pas d'équipage qui s’harmonise mieux que la volante avec le laisser-aller d’un climat énervant. On y est bercé comme dans un hamac, avec assez d’espace devant soi pour être plutôt couché qu’assis. Cette espèce de cavwriolet ne verse jamais, ses roues, d’un diamètre énorme — six à sept pieds — étant très-séparées l’une de l’autre. Traînée d’ordinaire par un seul cheval, qui, de plus, porte sur son dos le postillon nègre (ca/esero), la volante fend l’air comme une légère nacelle, sans faire éprouver le roulis de la disgracieuse ca/esa de Lima. On y ajoute un second cheval pour les courses à la campagne. La volante est à la Havane ce que la gondole est à Venise, le caïque à Constantinople. En remplaçant ce curieux et commode véhicule par quelque innovation européenne, la Havane perdrait sa plus piquante originalité. Vive la volante ! Zur niente des Italiens, Keff des Turcs, doux repos de l’âme momentanément dégagée de tous les soins terrestres, où goûte-t-on mieux cette sensation de l’horizontal que dans une volante ?’’

Pendant que la plupart des passagers s’en vont au Paseo respirer la brise du soir ou entendre la musique du régiment espagnol, je profite de ce moment de solitude pour entrer à la cathédrale, et visiter le simple monument qui recouvre les restes de Christophe Colomb.

Un méchant buste qui n’a pas même le mérite de lui ressembler et les trois mauvais vers suivants :

* O restos y imagen del gran Colon !

# Mil siglos durad guardados en la urna ‘“ Y en la remembrancia de nuestra nacion.”

indiquent seuls le lieu où repose enfin celui qui a commis l’énorme crime d’avoir eu du génie dans un temps où il était fort dangereux d’en montrer.

Le vent de la haine et de la proscription semble avoir poursuivi jusqu’au-delà du cercueil les ossements du grand navigateur, et l'âme s’attriste quand le front découvert, debout devant cette modeste pierre funéraire, on se prend à rêver à tous les voyages qu’a faits depuis des siècles ce squelette desséché.

D’après un biographe de Christophe Colomb, voici la liste des pérégrinations que ses restes ont eu à subir :

— ‘{ Enterré d’abord dans le couvent de Saint- François à Valladolid, son corps fut transporté en 1513 dans le couvent de las Cuevas à Séville. Enlevé de là en 1536, il traversa la mer pour trouver un long repos dans la cathédrale de San Domingo, où il resta jusqu’en 1795. À cette époque, l'Espagne ayant cédé à la république française sa part de droits sur l’ancienne Hispaniola, les précieuses reliques furent encore déplacées et transférées à la Havane. ”?

A cinq heures, le lendemain soir, nous devions, de par ordre, être tous réunis à bord.

Pas un seul ne manquait à l’appel, et une heure après, nous cinglions vers la baie de Campèche, avec un vent favorable.

Nous quittions la capitale de Cuba tout inondée des ”:yons du soleil couchant, et je ne sais si le

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dée

pur havane que j'avais aux lèvres ce soir-là contribuait à donner des teintes roses à tout ce que je voyais, mais je n’ai jamais rien contemplé de si beau que cette lumière diaphane, noyant dans sa transparence les faubourgs de la ville, après être venue se jouer sur les murs blancs des haciendas, et finissant par mourir au loin, dans les petits villages qui couronnent les versants montagneux de l’île.

Peut-être, me dira-t-on, le cigare y était-il pour beaucoup. Mais si l’on voulait me rendre les chauds rayons que le soleil du tropique avait ce soir-là, et me permettre de humer encore, pendant cinq minutes seulzment, le bout parfumé de tabac que j'ai jeté à la mer, je me sentirais ües dispositions à admirer tout, même les joues d’ébène d’une dame de la cour du Monomotapa ou d’une des cousines du bon roi de Dahomey. De grâce, n’allez pas déduire de là que je veuille poser en négrophile ; j'avais tout simplement envie de vous amener à me dire :

— Eve était-elle blanche ou noire ?

Voilà un joli problème que l’on n’a pas encore eu l’idée de raisonner, et je proposerai un prix pour sa solution, le jour où je ferai un héritage.

Le reste de la traversée n’offrit rien de remarquable, à part quelques gros vents que nous ramassâmes par-ci par-là dans le golfe du Mexique, et un énorme thon de 80 livres que nous eûmes la bonne fortune de pêcher.

Le deux septembre, nous n’étions plus qu’à 40 milles de la Vera-Cruz, et nous espérions y arriver le soir

même ; mais nous comptions sans une tempête qui fit faire le tour à la rose des vents en vingt-quatre heures, et nous jeta vis-à-vis les côtes de Sisal, dans le Yucatan. Pendant trois jours nous croisâmes au fond de la baie, et ce ne fut que le cinq septembre que nous pûmes apercevoir, dans la brume du soir, les clochers et les minarets de la Vera-Cruz.

A huit heures, nous mouillions à une quinzaine d’encâblures du fort de San Juan de Ulloa, et, après avoir prêté l'oreille à un concert d’adieu que nous donnaient nos amis les All:mands, j’allai m’asseoir tout rêveur près du gouvernail, regardant les lumières de la ville s’éteindre une à une, et me demandant quelles étaient les destinées que Dieu me réservait dans cet immense empire du Mexique.

Longtemps je restai plongé dans ce tête-à-tête avec moi-même, et quand je regagnai, pour la dernière fois, la pauvre cabine où j'avais dépensé vingt-cinq jours de mon existence, le cri ‘ Centinela alerta ! ” des soldats Mexicains en faction au fort, et le sifflet de quart du contre-maître d’équipage m’annoncèrent qu’il était trois heures du matin.

Tout le monde dormait.

Je crus prudent de suivre cet exemple, et mes rêves, habitués déjà à la discipline du service, emboitèrent le pas derrière leur caporal d’escouade.

La Vera-Cruz,—Description du Zopilote.—Le château de San Juan de Ulloa. —M. le commandant Maréchal et M. Je consul de France — En chemin de fer.—Le roi vomito — La Soledad.—Une diligence Mexicaine.— La trégédie du Camerone, — La tierra caliente, — Les Chiquihuites.—Un gouffre de boue. —Une nuit à Salsipuedes.— Une recette du temps de Champlain.—Cordova.—Un excès pernicieux,— Le comfort espagnol.—Effet du vide dans un porte-monnaie, —Orizava.—Le train de la garde.—Une messe militaire, —L'aumône à un amiral et le tabac d’un général, — M, Corta.—Les régiments qui rentrent.—[a comédie du Cerro- Borégo.-—Encore en diligence !—Les Cumbres,— Etapes, — La légende de Ja sensitive.—Relais à Puebla.— Les sapins du Rio F rio.—Attaque de diligence.—L£es croix du chemin, —Mexico et ses lagunes,

Je me souviens d’avoir lu quelque part, dans Sterne je crois, que jamais on ne désire autant le soleil que lorsque le baromètre est à la pluie. Je puis bien

me permettre de commencer ce chapitre en empruntant l’idée du caustique Irlandais, et en assurant à mes lecteurs que jamais un touriste ne regrette autant la vieille atmosphère et l’architecture bourgeoise des pays du Nord, que lorsqu'il tombe parmi les sales rues, et qu’il respire les miasmes fétides d’une ville espagnole ou créole.

Du pont du navire qu’il vient de quitter, la Vera- Cruz lui a semblé assez gentille avec ses dômes bleus et ses minarets dorés par les jets du soleil levant.

Elle a un petit air oriental qui plaît.

Mais tout cela s’évanouit dès qu’on met le pied sur le quai de la douane, et lorsqu’échappé aux cargaderes qui nous entourent et aux douaniers qui nous arrachent nos cles pour ouvrir nos malles, on se prépare à admirer ce qui nous a charmés de loin, on ne trouve plus que des édifices massifs, humides et lézardés, alignés le long de ruelles toutes tapissées d’herbes et de champignons, exactement comme un jardin de botaniste ; à cette exception près, qu’un amateur de plantes les arrose avec de l’eau claire et limpide, tandis qu'ici tous ces cryptogames poussent à qui mieux mieux parmi les mares stagnantes et autour de l’égoût réglementaire qui traverse chaque rue mexicaine.

Quant à ses 16,000 habitants, ils ne se croient guère mieux que leurs maisons et leurs édifices, si j'en juge d’après l'isolement et le silence qui pèsent partout sur la ville.

A part quelques marchands affairés, ou quelques porteurs d’eau—aguadores —poussant flegmatiquement

d sur dores arraépare rouve s, aliet de botaplanandis mieux sgoût

oient es, Si èsent

lques ment

leur âne devant eux, on ne rencontre guère que des forçats enchaînés deux à deux, des miliciens faisant service de gardes chiourmes auprès de ces malheureux et paraissant, soit dit entre nous, ne pas les valoir de beaucoup ; puis, des soldats égyptiens dont la tenue magnifique et l’allure martiale contraste avec l’uniforme hyperbolique de la garde nationale et témoignent assez favorablement du splendide prêt fait à la France. Informé que les troupes européennes ne pouvaient supporter longtemps les effets meurtriers du climat de la Vera-Cruz, le vice-roi d'Egypte fit offrir un de ses régiments noirs à l’empereur Napoléon III : l’offre fut acceptée, et l’on ne saurait croire tous les services que ces braves troupes ont rendus au corps d’occupation. Marchands, soldats, gardeschiourmes et fellahs sont entremêlés de mulets, d’ânes écloppés, de mendiants et de zopilotes qui courent, braient, pleurent ou sautent dans les jambes du pauvre voyageur, à peine déshabitué du roulis de la mer, et qui voudrait déjà voir le Mexique, le climat du tropique et le type créole aux cinq cents diables, pour retourner voir sa Normandie.

De toutes les particularités que le Mexique renferme, et qui peuvent exciter plus ou moins la curiosité de l’étranger, je ne sais rien qui vaille le zopilote.

C’est un oiseau noir et dégoûtant, gros comme un dindon, appartenant au genre des rapaces, et qui pullule par tout le Mexique, mais particulièrement à

la Vera-Cruz, où il remplit les graves fonctions de cureur d’égoûts.

Ne riez pas, s’il vous plaît; ici le zopilote est respecté à l’égal d’un magistrat.

Sa vie est sauvegardée de par la loi, et si Saint- Hubert vous faisait passer par la tête la fantaisie d’en occire un — ne serait-ce que dans le but philanthropique d’en enrichir la belle collection ornithologique de M. LeMoine ou de l’abbé Provencher — cela vous coûterait la modique somme de vingt piastres ; ce qui, répété à petites doses, pourrait bien faire passer vos goûts de naturaliste.

A le voir sautillant sur ses longues pattes noires, enfonçant son bec de vautour partout où il y a des immondices ou une saleté quelconque, s’en gorgeant avec autant d’insouciance que s’il dînait chez Brillat-Savarin, puis dirigeant son lourd vol vers une église ou une tourelle isolée, pour y digérer à loisir son copieux, sinon délicat festin, on pense involontairement à ces terribles goules dont nos grand’mères nous faisaient un si hideux portrait, quand nous étions bambins, et qui se rendaient au cimetière vers l’heure de minuit, pour y déguster à leur aise les chairs violacées du cadavre enterré de la veille.

Une douzaine de zopilotes trouveront aisément le moyen de déchiqueter et de faire disparaître le corps d’un cheval en vingt-quatre heures, et celui d’un homme en trois.

Aussi n’était-ce pas le favori du piou-piou français. Il en voyait partout : sur les armes nationales du

Mexique, (x) sur le drapeau de Maximilien, et même sur le ruban de la médaille commémorative de l’expédition, frappée par Napoléon III, et qu’un loustic baptisa un jour du nom de ‘‘ décoration au Zopilote, ”? sobriquet qui la désigna bientôt à tout le corps expéditionnaire.

Il faut en convenir, cette population crétinisée, qui semble s'identifier petit à petit avec ses affreux vau-

tours, n’est guère propre à rassurer un homme qui n’a jamais sorti de chez lui.

Si, pour oublier cette désolation muette qui tue, on veut chercher le grand spectacle de la mer qui, au moins, sait cacher à travers le prisme de son miroir les douleurs et les sanglots qu’elle dévore sans cesse, l’œil n’a pour se reposer que des carcasses de bâtiments et des carènes démembrées, éparpillées comme des épaves sur les récifs du port, où ces navires sont venus se briser en voulant fuir les coups de fouet du terrible vent de Nord, — e7 Morte — ce simoun du littoral du Mexique. Du haut du b«lcon de mon

(1) D'après M. Girard qui a écrit sur le Mexique, un oracle avait annoncé aux Astèques qu’ils finiraient leur long pélerinage là où ils trouveraient un aigle sur un nopal, sortant du creux d’un rocher, Cette prédiction s'étant réalisée, ils jetèrent les fondements de leur cité dans une île du lac où l'aigle leur était apparu, donnant à la nouvelle ville le nom de Tenochtitlan—aujourd’hui Mexico—qui rappelait son origine miraculeuse.

Cette légende est représentée sur l’écusson du Mexique par un aigle perché sur l'arbre saint et tenant dans son bec un serpent. Quand l'aigle n’est pas bien exécuté, ce qui arrive assez fréquemment, il ressemble à s'y méprendre à un zopilote. Les armes mexicaines sont brodées sur le ruban en moire blanehe qui soutient la médaille commémorative de l’expédition,

hôtel — e7 Æotel del Commercio — j'ai pu en compter jusqu’à trente-huit échelonnés entre l’île de Sacrificios et le château de San Juan de Ulloa.

Comme cela doit être gai, un pays qui s'annonce sous un aspect aussi attrayant !

Pour chasser de l’imagination ces longs squelettes ensablés qui crient et gémissent sous la pression du flot de la baie, on ne trouve que l'énorme masse du château, réputé imprenable jusqu’au jour où il perdit sa renommée, après quelques heures de canonnade en 1838, grâce à l’amiral Baudin et au prestige que Dieu, dans sa miséricorde, a longtemps jeté autour des plis frémissants du drapeau de la France. Situé à trois quarts de mille en mer, et bâti sur des récifs sous-marins, San Juan de Ulloa défend l'entrée du port et de la ville, et peut contenir une garnison de mille hommes. Aujourd’hui, ce n’est plus qu'une prison où l’on envoie les condamnés aux travaux forcés rêver à loisir dans leurs humides cachots au grand mot de liberté.

Le seul bruit du monde qui parvienne jusqu’à eux, c’est le cliquetis de leurs chaînes ; et, pour tuer le temps, ils n’ont que les ennuis du présent, ce vague soupir que l’éternité jette à l’immensité.

Au mois de septembre, le séjour de la ville est encore mortel pour les étrangers, le vomifo y régnant depuis mai jusqu’en octobre, et M. le commandant supérieur du district, le commandant Maréchal, pour qui j'avais une lettre de recommandation, me conseilla d’aller remettre immédiatement au consul de France,

CE

M. Jules Doazan, les trois dépêches que j'avais pour lui, et de quitter la Vera-Cruz le soir même.

Cinq mois plus tard, le 25 février 1865, le brave commandant Maréchal se faisait tuer au combat de Tlaliscoyam, en pointant lui-même contre l’ennemi l’unique pièce dont il pouvait disposer. Au quatriéme coup l’affüt se cassa, le canon roula à terre, et les guérillas qui l’avaient reconnu, dirigèrent plus de quarante coups de feu sur le petit groupe où se tenait le commandant. Déjà blessé à la jambe et à la poitrine, deux balles atteignirent de nouveau M. Maréchal, qui s’affaissa lentement sur le canon qu’il ne pouvait plus défendre. Pour arracher son cadavre aux mains des Juaristes qui avaient déjà commencé à outrager cette noble dépouille, un brigadier fut obligé de jeter le corps de son chef sur la croupe de son cheval et de le traîner ainsi pendant deux heures et dernie. Bientôt la chaleur devint suffocante. La bête se fatiguait : de petites taches marbrées commencèrent à paraître sur la belle et mâle figure du pauvre officier. La terre réclamait sa proie, et, loin de tout ce qui lui fut cher, France et famille, le commandant Maréchal fut enfoui sous les sables de la plaine d’Alvarado.

Sa fille a été dotée par l’impératrice Charlotte d’une somme de 25000 dollars.

Je trouvai en M. Doazan un homme aimable et poli, qui me reçut parfaitement et m’engagea fortement à suivre le conseil de M. Maréchal. A quatre

heures j’avais en poche mon billet de chemin de fer, et je quittais sans regret la Vera-Cruz, qui m'a laissé l’impression de ces sépulcres blanchis dont parle l’Ecriture-Sainte.

En route, j’eus à me féliciter d’avoir suivi les sages avis qu’on m'avait donnés ; à la Soledad, j’appris que deux officiers du génie de la Martinique, arrivés presqu’en même temps que moi, avaient succombé aux attaques de la terrible maladie.

Une partie du pays que traverse la voie ferrée — lors de mon retour, elle s'était allongée de quinze lieues — est marécageuse et couverte de plantes particulières aux terrains bourbeux et humides. C’est de ces cloaques verts et infects que s'élèvent chaque année ces miasmes déléières qui font tant de ravages sous le nom de vomito.

Le vomifo est une maladie fort singulière et fort capricieuse, qui n’a pas encore été parfaitement décrite par les médecins. Presque toujours endémique; elle devient quelquefois épidémique, lorsqu'il y a agglomération d'étrangers et de troupes. Alors ses ravages sont épouvantables, si l’on doit en croire les nombreux cimetières qui enlacent la Vera-Cruz dans leurs embrassements funèbres.

Un fait très-singulier, c’est que le vomito ne s’attaque jamais au nègre, tandis que bien souvent l’Indien du pays y succombe, et qu’ennemi juré du choléra morbus, à son tour il ne touche pas à ceux qui souffrent des fièvres paludéennes.

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N'est-ce pas là un fait curieux de pathogénie qui aurait mérité d’être étudié par quelques-uns des hommes compétents dont se composait la société scientifique du Mexique ? Pendant mon séjour là-bas, un chirurgien de l’armée française, M. le docteur Fuzier s'était mis à l’œuvre, et poursuivait de longues et fructueuses études sur cette intéressante question. Ce travail promettait d’être d’autant plus attrayant que ce modeste savant avait faili succomber sous les coups de l'épidémie. Aujourd’hui que sont devenus l’auteur et ses précieuses notes ?

Tout affreuses qu’elles soient, les attaques du vomito ne sont pas mortelles, quand on a soin de se faire traiter sur les lieux mêmes, et de ne pas sortir de la terre chaude, car il ne faut pas oublier que le Mexique se divise en trois zônes distinctes : la zône torride ou terre chaude, #erra caliente : la terre tempérée, Æerra templada, et la zône froide, #erra fria. Mais malheur à celui qui a pris le germe de la maladie et l'emporte avec lui sur les hauts plateaux ! La mort l’attend là pour lui souhaiter la bienvenue, et lui offrir une hospitalité qui est loin d’être écossaise.

A Mexico, j'ai vu mon voisin de chambrée, un tout jeune homme de dix-neuf ans, fils d’un millionnaire de Cuba, poète comme on l’est à son âge, agoniser dans mes bras sous les frissons de la terrible fièvre, et mourir quatre jours après avoir quitté la Vera- Cruz, plein d'énergie, de santé et d’espérances. (1)

(1) Dans un mémoire adressé à l’Académie des sciences, M. le docteur Victor Herran, diagnostique ainsi la marche du vomito,

Le train, si l’on peut donner ce nom à la machine poussive qui tire derrière elle sept ou huit chariots où l’on ne mettrait pas même les bagages chez nous, arrive à la Soledad vers quatre heures de l’après-midi.

La Soledad est un petit village bâti en bambous, dont les marécages sont remplis de sauriens et de caïmans, et qui a légué son nom à l’histoire contemporaine avec celui du traité signé entre la France, l’Angleterre, l'Espagne et le Mexique, le 19 février 1862, quelques jours seulement avant le commencement des hostilités.

Ici, en 1864, on quittait la voix ferrée pour prendre la diligence.

— Au mois de mai, écrit-il, le vent du nord cesse et se trouve remplacé par celui du sud; il ramène les orages et les pluies : alors les terres se ramollissent de nouveau d’une manière progressive ; leurs particules se dilatent, et les miasmes se dégageant jusqu’à la superficie du sol, sont transportés avec la pluie au centre de la ville : contenu dans l’atmosphère, le poison est alors respiré par les habitants.

La chaleur étouffante qui se fait sentir à cette époque de l’année produit de la gêne dans la respiration, une transpiration abondante et continuelle, ainsi qu'un soif dévorante; il résulte de tout cela un affaiblissement et une torpeur inexplicables. De là on cherche à combattre la soif par les boissons rafraichissantes et par les fruits acidulés et sucrés qui se trouvent en abondance dans le pays ; alors les organes digestifs se trouvant affaiblis par la transpiration et noyés par des boissons rafraîchissantes, tombent dans un état de délabrement tel qu’ils ne fonctionnent presque plus.

Il résulte de cet état de choses un commencement de dyssenterie accompagnée de tranchées ; un dégagement de gaz se déclare, un mal de gorge assez prononcé se fait sentir, des aigreurs dans l’estomac ont lieu, le mal de tête, et enfin la fièvre surviennent; dès lors le malade s’affaisse rapidement et succombe dans très peu de jours—quelquefois dans très peu d’heures—ou il entre en convalescence,

ce

Les diligences mexicaines valent la peine qu’or en fasse une description, malgré leur lourdeur proverbiale.

Traînées ordinairement par neuf mules, elles sont admirablement fabriquées pour résister aux routes affreuses qu’elles ont à parcourir, surtout pendant la saison des pluies. Elles peuvent contenir jusqu’à douze voyageurs, et mettent, lorsque les chemins sont beaux, trois jours à franchir la distance de quatrevingt-seize lieues qui sépare la Vera-Cruz de Mexico.

Les relais sont établis de trois lieues en trois lieues, et le pauvre voyageur dont les os sont moulus par les ornières et par les trous antédiluviens de la vieille route impériale, dont la tête est endolorie par les fréquentes accolades qu’elle distribue au front de ses voisins de face, de derrière, de droite et de gauche, soupire ardemment après le quait d'heure de répit que lui donne le. cocher, lorsqu'il détèle ses jolies petites mules toutes couvertes de flocons d’écume et les flancs lacérés de coups de fouet. La tête basse, les oreilles tristement baissées, elles regagnent doucement leurs étables, pendant que les camarades viennent à leur tour prendre part au pénible labeur de la journée, et souvent le touriste se demande à quoi peut rêver la mélancolie de leur grand œil noir.

Peut-être, disent-elles que toujours gourmandées, mal traitées, mal nourries, fouettées pour un service comme pour une ruade, elles ont rendu plus de services réels au Mexique que tous ses diplomates et tous ses politiciens depuis son demi-siècle de guerres civiles.

Une partie de mes compagnons de l’Acmée, l’offcier anglais, la créole, l’inévitable docteur et mes deux amis les Allemands, toujours avec leur guitare et leur violon, formaient, ce soir-là, le contingent de pauvres diables que la diligence devait se donner le malin plaisir de martyriser.

Depuis F'it heures du soir jusqu’à minuit, je me tins assez coi, dormant, tantôt d’un œil, tantôt de l’autre, solidement emboîté entre mes üGeux torses slaves. Mais au relais de la douzième heure, je me trouvai vaincu, et je profitai avec volupté de notre court instant de repos pour descendre un moment me dégourdir et prendre à la #enda, petite buvette en bambou, dont le comptoir se tient en plein vent, un verre de /epache, liqueur rafraîchissante composée du jus de l’agave, de l’ananas et de la canne à sucre.

Deux factionnaires français se tenaient dans la pénombre que formait l’angle du toit.

Cela me rappela l'horreur innée que j'ai pour un verre quelconque, lorsque je ne puis avoir sous la main un second verre ami pour trinquer le mien, et mes deux piou-pious acceptèrent cordialement un bock.

Ils appartenaient à la Légion Etrangère, et comme une politesse en attire une autre, l’un d'eux, beau parleur, se mit à me raconter la tragédie glorieuse qui s'était jouée, il y avait à peine quelques mois, dans ces lieux si tranquilles et si paisibles cette nuit.

Soixante et «eux hommes appartenant à la 3me compagnie du 1er bataillon de la légion étrangère,

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