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SUR LE GRAND CHEMIN. 8r
lancés en éclaireurs sur ce petit village —le Camérone — sous les ordres du brave capitaine Danjou et de MM. Vilain et Mandet, s'étaient trouvés attaqués inopinément par 2,000 hommes de troupes régulières et par des guérillas sous les ordres du colonel Milan, au moment même où .ls venaient dé: faire halte pour préparer le café.
Il était sept heures du matin. Après avoir lutté bravement pendant de longues heures contre les forces nombreuses qui l’écrasaient, le capitaine Danjou s'était vu forcé de lâcher le terrain pied à pied, et ae venir s’abriter dans l’hacienda qui faisait face à notre buvette.
Là, cette poignée de braves continua la lutte gigantesque qu’elle avait entreprise. Aux demandes réitérées que Milan leur faisait de se rendre à discrétion, ils ne répondirent que par des coups de feu et par deux charges à la baïonnette.
A neuf heures le capitaine tombait percé d’une balle, au cœur ; vers deux heures ie sous-lieutenant Vilain, s’affaissait le front fracassé. Par la chaleur accablante qu’il faisait, la soif, surexcitée par les âcres émanations de la poudre et les cris du combat, forçait plusieurs soldats à boire leur sang comme Beaumanoir.
Bientôt à ce soleii brûlant vint se joindre un ennemi plus terrible encore. Désespéré de cette résistance opiniâtre, Milan avait fait mettre le feu à l’hacienda.
Alors se passa l’un des faits d'armes les plus glorieux de l’histoire de France.
A la tête de sept hommes qui seuls survivaient à leur compagnie, le lieutenant porte-drapeau Mandet s'élance hors de la fournaise et fait une charge à la baïonnette sur ces 2,500 hommes, les forçant à reculer et à lui donner le temps de se retirer sous les débris d’un hangard en ruine.
Dans cette charge le lieutenant est atteint de deux coups de feu. Qu'importe? il luttera jusqu’à la dernière cartouche.
Il est six heures du soir et, petit à petit, la fusillade cesse.
Un à un ces hommes de fer se raidissent dans les crispations de l’agonie, et lorsque Milan, étonné du profond silence qui avàit succédé aux bruits du combat, fit percer à coups de baïonnettes la toiture du hangar, il n’aperçut que des cadavres, là où une demiheure auparavant, il y avait encore un rempart de poitrines françaises.
Officiers, sous-officiers et soldats étaient tombés, comme César tombant au sénat, enveloppés dans les plis de leur drapeau déchiré, et, pour raconter les péripéties de cette glorieuse page de l’histoire militaire de la France ; il ne restait plus qu’un tambour tout criblé de blessures, oublié parmi les morts, et qui profita des ombres de la nuit pour s'échapper, et courir mettre sur sa poitrine la croix et l’épaulette qu’il avait si bien gagnées.
Cette terrible journée avait coûté à l'ennemi deux cent-quarante morts et cent soixante-seize blessés.
Les restes mortels dr ‘e poignée de braves sont enfouis à dix pas de :a, et le capitaine comme le dernier de ses soldats dorment tous en ligne de bataille, n’ayant pour indiquer le lieu de leur dernier bivouac au voyageur qui écoute, la tête nue, cette merveilleuse histoire, qu’une grande croix de bois peinte en noir surmontée d’un petit drapeau tricolore.
Une planche porte l'inscription suivante :
— ÎCI REPOSENT LES BRAVES DE LA TROISIÈME COM- PAGNIE DU PREMIER BATAILLON DU RÉGIMENT ÉTRAN- GER, GLORIEUSEMENT TUÉS AU COMBAT DE CAMERONE, LE 30 AVRIL 1863. M. DANJOU, CAPITAINE ; M. MAN- DET, LIEUTENANT ; M. VILAIN, SOUS-LIEUTENANT.
Cette croix indiquait aux régiments qui allaient de France à Mexico, la récompense qui attendait un jour leur dévouement et leur abnégation sur cette terre lointaine.
Lorsque, tête basse, ils défilaient au commandement : Portez armes ! et aux roulements des tambours qui battaient aux champs cevant ce modeste mausolée où se repose la gloire fatiguée, ils ont souvent réfléchi, sous leurs képis noircis par la poudre et par la poussière, à cette grande vérité que Salomon proclamait du haut de sa puissance :
— Vanité des vanités ! tout n’est que vanité :
Un second #ock paya au factionnaire la leçon d'histoire contemporaine qu’il venait de me donner — de nos jours où la Bourse règne en souveraine, il n’y a plus que les prêtres et les soldats qui font de l’histoire,
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— et la diligence se remit à rouler sur ses grosses roues de chêne.
Le spectacle qui nous attendait au lever du soleil était vraiment admirable.
Nous voyagions en plein cœur de la terre chaude.
Par les stores soulevés de la voiture, les senteurs embaumées des forêts de manguiers, d’acajou, de bananiers, de magnolias, de palmiers et de bois de rose nous arrivaient sur les ailes du vent. Autour de nous voltigeaient des myriades d’oiseaux-mouches, de colibris, de perruches, de perroquets, d’aras et de becfigues effrayés par les pirouettes fantastiques des singes du bois : sur notre tête, l’azur du ciel des tropiques, et devant nous, fier et immense, se dressait le premier chaînon de la Cordillière.
Nous étions tout yeux et tout oreilles pour écouter la voix tantôt suave, tantôt stridente ou ironique de l’oiseau moqueur, pour contempler la marche nonchalante et pleine d’ivresse du paon sauvage, pour suivre les bonds gracieux de la gazelle mexicaine qui fuyait rapide comme la flèche, devant le bruit de la diligence ou le frôlement mystérieux des lianes et des vanilles dont les arabesques capricieuses étaient dérangées à tout moment par la brise qui passait. Des nuages de papillons couraient à travers tout cela, et rien de plus joli que de voir ces légers sylphes, nuancés de toutes les couleurs possibles, décrire par milliers leurs valses fantastiques, venir baiser amoureusement du bout de l'aile les fleurs du tropique qui, les jalouses, luttent de
coloris avec eux, puis tout à coup les quitter étourdiment pour aller s’abattre autour d’une mare stagnante, au milieu du chemin, s’y rafraîchir un instant et disparaître encore aux yeux du touriste stupéfié, qui croit n’avoir qu’à tendre son chapeau pour y retenir prisonniers ces petits rois de l’air.
Tous ces parfums, ces chants d’oiseaux, ces fleurs si suaves, ce soleil si pur, feraient de la terre chaude un Eden, si ces odoriférantes senteurs ne cachaient pas des poisons aussi subtils que ceux de la Borgia : si ces pétales ravissantes, blanches comme les perles que découvre le sourire d’une coquette, ne couvraient le hideux scorpion, le venin foudroyant de cet imperceptible bijou, le serpent coral ; si enfin, ce ciel serein et poétique n’emprisonnait sous sa coupole bleue, comme les dahlias mythologiques de l’Inde, des miasmes terribles et des fièvres mortelles.
Cette nature, qui donnait des rêves de feu au grar { Humbolt, s'étend jusqu'aux pieds des Chiquihuites, et quand la lourde voiture a gravi les pentes escarpées de cette première artère des Andes, alors se déroule devant le touriste émerveillé un spectacle étourdissant.
Il peut admirer, à ses pieds, tout ce qui l’a étonné depuis le matin.
Une partie de la terre chaude est là dans cette vaste plaine qui, toute haletante sous les brûiantes caresses du tropique, court se baigner dans la baie de Campèche. La brise est plus tiède, et sa poitrine peut s’emplir à volonté de ses fraîches émanations ;