ER TRE CPE AT A
car bientôt la terre tempérée va venir donner une poignée de main à sa sœur, la Zerra caliente.
Si, fatigué par la vue de toutes ces forêts vierges dont les ombres épaisses sont tranchées, ici et là, d’un rayon de soleil curieux sans doute de surprendre les mystérieuses amours du jaguar ou les haineuses délibérations du conseil de guerre des gérilleros, il cherche quelque chose pour ne plus rêver à cette chatoyante poésie, il n’a qu’à promener ses regards sur les ravins et les abîmes qui l’entourent, pour tomber dans le réalisme de l’existence. Il y verra des canons de bronze de 32, abandonnés sur la route depuis fort longtemps, et des centaines de cloches décrochées des beffrois de leurs monastères et de leurs couvents par la main patriotique de Juarez, et que l’intervention n’a pas eu le temps de rendre à leurs vieux murs tout étonnés de n’y plus entendre la voix argentine de l’Amngelus.
Comme je l’ai déjà fait remarquer, nous étions au temps des pluies.
Or, l’imprévu entre pour beaucoup dans les charmes de cette saison, et une singulière surprise nous attendait de l’autre côté du versant des Chiquihuites.
Jusqu'ici les chemins avaient été passables ; tout à coup nos mules nous précipitèrent dars un abîme de boue, long de quatre bonnes lieues, d’où nous eûmes toutes les peines du monde à nous dégager sains et saufs. Faire la description exacte de ce gouffre mouvant serait chercher à ne pas voir le lecteur ajouter foi à mon récit, et je préfère en laisser peser la
responsabilité sur un extrait de l’Æsfaffette, journal français publié à Mexico :
— ‘ La distance entre Cordova et Orizava est à peine de cinq lieues : eh! bien, il y a des voyageurs qui ont mis deux jours à faire ce trajet. Les diligences ont cessé leur service entre les deux villes, et les touristes sont forcés de faire ces cinq lieues à cheval, et cela non sans danger.. Il est arrivé trèssouvent que des animaux ont péri dans ces lacs de boue, et il a fallu en retirer les voyageurs, sur le point de se noyer, à l’aide du 430. Il importe, pour parcourir cet espace de cinq lieues, d’avoir reçu l’absolution et d’être en état de grâce. ?’ —
Parlez-moi d’un tableau qui frise le terrible comme cela, mais seulement quand je suis chez moi, les deux pieds chaudement appuyés sur les chenets de ma grille, et l’épine dorsale bien emmaillottée dans un bon fauteuil, comme l’est la vôtre en ce moment, cher lecteur.
En diligence, c’est différent.
Au lieu d’admirer ces choses-là, elles nous font venir à la bouche les jurons les plus expressifs. Je me rappelle avoir prononcé dans les Chiquihuites mon premier mot d’Espagnol ; c'était : caramba ! et je suis encore à me demander comment nous avons pu nous tirer de là.
A tout prendre, cependant, nous n’étions pas les plus malheureux.
A côté de nous pataugeaient à qui mieux mieux, le fusil sur l’épaule, le sac au dos, Béranger aux lèvres,
La
- À a \ E | | ; | TN fe :
È el
des zéphirs de la colonne du commandant d’'Ornano, lancés à la poursuite d’une bande de guérillas.
Leurs chansons et leurs joyeux lazzis nous remirent la gaîté au ventre, et quand la diligence les eut tous laissés derrière elle, j'étais loin de me douter que plus tard je serais attaché à ce même bataillon, et que je ferais mes premières armes sous les ordres de son brave commandant,
La saison des pluies commence en mai et finit en octobre, au Mexique. Pendant tout ce temps, les chemins sont transiormés en lacs de boue, et il est presr, ’impossible aux troupes d’effectuer aucune expédition.
On peut se faire une idée des épreuves qui attendent le malheureux soldat, lorsqu'il est obligé de se mettre en route par un temps pareil, rien qu’en lisant le fragment suivant d’une lettre que m’écrivait un lieutenant du train de la garde impériale, M. Jean Girard, décoré et plus tard capitaine au rer régiment du train des équipages militaires. Il est mort depuis — à l’âge de 45 ans — à Lille, le 25 décembre 1870, des suites d’une blessure reçue dans un des combats livrés aux Prussiens par le corps d’armée du général Bourbaki.
Cette dépêche, en date de Cordova, le 26 Septembre 1864, disait :
‘ Pour venir à Cordova, où nous ne sommes arrivés qu'hier vers les trois heures de l’après-midi, nous avons été forcés de quitter la route impériale à environ une lieue d’Orizava, et de nous engager dans un sentier
étroit, escarpé, semé de trous et recouvert de trente à quarante centimètres de boue noire et visqueuse. Ajoutez à ces légers inconvénients six rivières qui le coupaient à points donnés, profondes de cinquante à soixante centimètres, et que nos hommes ont dû traverser, sac au dos, et luttant à l’envi avec nos mules pour dégager nos fourgons qui s’embourbaient. Aussi, il fallait voir l’état affreux dans leque! ils sont arrivés à l'étape : mouillés de la tête aux pieds par la pluie battante ai tombait, et tout enduits de vase, ils faisaient peur à voir. L’idée que nous allons cingler bientôt vers la France nous fait oublier tous ces déboires, et l’air de la mer chassera loin de nous la pensée de cet infect pays, que Dante sans doute ne connaissait pas, car il y aurait placé son purgatoire, à coup sur ! ”?
À mesure que nous avancions, les chemins devenaient de plus en plus impraticables, et la nuit arrivait avec de larges gouttes de pluie. Bientôt le cocher nous annonça qu’il ne pouvait plus guider ses mules, et, moitié de gré, moitié de force, il fallut nous résigner à passer cette nuit d’orage dans le méchant petit bourg où nous étions — Salsipuedes, — nom expressif qui, en français, veut dire :
— Saute si tu peux !
Après un frugal souper composé de /rijoles, espèce de bouillie aux haricots, délicieuse au goût, et de lortillas, mince galette de maïs trop sèche pour être savoureuse, nous nous installâmes de notre mieux sur les banquettes de la voiture, passant une fort mauvaise
ns
“ SL PR ST tr RS ARR SP dE ST
; FF | is:
nuit à rêver aux bandits qui, deux heures après notre départ de la Soledad, étaient venus y enlever des mules pour une valeur de 35,000 francs.
Depuis des siècles, rien n’a bougé dans ce malheureux pays, si ce n’est sa végétation tropicale. Brigandage et cuisine sont demeurés stationnaires, et la scène de la confection des fortillas s’est passée ce soir là, sous mes yeux, telle que la vit Samuel de Champlain en 1599.
— “ Les Indiens, écrivait-il alors, se servent d'une espèce de bled qu’ils nomment mammaix — maïs — qui est de la grosseur d’un pois, jaune et rouge, et quand ils le veulent manger, ils prennent une pierre cavée comme un mortier, et une autre ronde en forme de pilon, et après que le dit bled a trempé une heure, ils le meulent et réduisent en farine en la dite pierre, puis le pétrissent et le font cuire en cette manière. Ils ont une platine de fer ou de pierre qu’ils font chauffer sur le feu, et comme elle est bien chaude, ils prennent leur pâte, et l’étendent dessus assez tenue, comme tourteaux, et l’ayant fait ainsi cuire, le mangent tout chaud, car il ne vaut rien froid ni gardé.” —
Cet antique plat reparut au déjeûner, et immédiatement après l’avoir expédié, nous nous remettions en route pour Cordova, petite villesituée à trois lieues de là, grande comme Sorel, mal bâtie et malpropre à l’excès, mais ne faisant paraître que véniels ces gros péchés, grâce à l’arôme de son café noir qui surpasse en saveur le Moka d’Arabie, considéré jusqu’à ce jour par les gourmets comme le premier café du monde.
Ed OO, 4 bd ©
Cinq lieues séparent Cordova d’Orizava.
Nous les franchîmes à dos de mulet, et bientôt nous étions installés à l’hôtel des diligences de cette ville.
Le trajet m'avait fatigué horriblement.
Après avoir dîné, je me mis au lit, et pendant la nuit je faillis Zor#!ler de l'œil indéfiniment, comme disent les troupiers, dans leur langage énergique. Pendant dix jours, je fus forcé de garder le lit, et je ne pus me remettre à flot que grâce aux soins du docteur de l'hôpital militaire, M. Bedel, et de M. Lucien Biart, alors modeste pharmacien, aujourd’hui brillant écrivain de la Xevue des Deux Mondes. (1) Encore, me défendirent-ils de quitter Orizava avant de prendre une dizaine de jours de répit pour me reposer entièrement.
Pendant que j'étais en train d’être malade, mes compagnons de voyage continuèrent leur route vers la capitale de l'empire, où, plus tard, je retrouvai l'officier anglais, oublieux de sa créole, distribuant des tracts de la Société biblique de Londres, mes deux Allemands faisant de la photographie, et l’infatigable docteur Ordaz toujours engagé dans ses interminables controverses.
(1) M. Lucien Biart a écrit des livres charmants, remplis de vérité, sur le Mexique—et principalement sur sa ville de prédilection, la gracieuse Orizava.—Parmi ses meilleurs ouvrages, je citerai : ‘ Les clientes du docteur Bernagius, ” ‘ La terre chaude,” ‘ La terre tempérée, ”” ‘‘ Le bizco, ” “Benito Vasquez,” ‘ Pile et face,” ‘ Laborde & Cie., ”” etc., etc., et un livre ravissant, destiné spécialement à l’enfance : ‘ Les promenades d’un jeune naturaliste au Mexique.”