‹ De Québec à Mexico, souvenirs de voyage, de garnison, de combat et de bivouac [microforme]Chapitre 12 sur 34 · LA · texte numérisé non relu

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sait faire à propos une retraite ou une attaque, saisit le moment opportun pour fixer la victoire, ou atténuer la défaite, puis d’humble paysan devient héros, de héros, maréchal, et une fois là, sait encore se souvenir du pot-au-feu, de la marmite et des joyeux lazzis de sa tribu. (1)

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Si l’on pénètre plus avant, pour examiner à loisir le mécanisme secret qui met en mouvement ces batteries, ces escadrons, ces bataillons, on découvre un incomparable esprit d’émulation.

En voulez-vous un exemple ? le voici :

| Un jour, en Crimée, un général eut besoin de deux 114 cents volontaires. Onze mois de fatigues, de priva- FE tions et d’épuisement avaient décimé sa malheureuse Jr division ; néanmoins il fait battre aux champs, fait former le carré, et adresse à ses soldats l’improvisation suivante :

— ‘Mes enfants, je vous apporte une grande nouvelle : demain nous donnerons l'assaut. La tête de colonne sera détruite en éclairant ef en ouvrant la voie, mais j’ai le ferme espoir que la queue franchira l'obstacle. Pour former cette tête de colonne, votre général vous demande deux cents hommes d’un dévouement et d’un courage supérieurs.

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‘ Je ne vous ai jamais trompés, mes amis, et à tous ceux des braves qui survivraient, je ne puis assurer

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(1) On désigne sous ce nom, dans les troupes d’Afrique, les escouades qui mangent à la même gamelle,

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une décoration ou un grade. Mais je leur promets ici solennellement la plus haute récompense qu’il y ait pour de tels soldats. Leurs états de service recevront aujourd’hui l'inscription — volontaire à l'assaut de Sébastopol — et quand ils seront rendus à leurs foyers, portant avec eux ce titre d'honneur, j'affirme qu’ils verront leurs concitoyens et les vieillards eux-mêmes s'incliner avec respect devant leur gloire et leurs états de service. ”?

Des larmes et des vivats couvrirent ces dernières paroles. Cinq cent soixante officiers, sous-officiers et soldats, au risque d’étouffer leur chef, se pressérent autour de lui et demandèrent à se faire inscrire ‘pour la grande destruction du lendemain. ??

A cet esprit de chevalerie et de haute émulation venait se joindre — de mon temps — une administration merveilleuse qui au Mexique faisait l’admiration de tous ceux qui ont pu l’étudier de près.

Le grand art de la guerre consiste beaucoup à faire retrouver en campagne au troupier un peu du comfort de la vie de garnison. Partout où il allait là-bas, le soldat français touchait toujours son riz, son tabac, son sucre, son eau-de-vie et son café. Rien ne l’en privait. Si par un hasard extraordinaire, ces rations venaient à lui manquer, son imagination savait toujours suppléer à propos au vide de son estomac, de sa #lace d'armes comme il l'appelle, et bien souvent, en cas d'urgence, il sait inventer pour deux, comme le prouve l'anecdote

suivante que me racontait, à bord de l’A/Zer, le capitaine Boyé du 81ème de ligne.

Par une tempête de neige, un soir de la campagne de Crimée, un zouave s’en revenait de Kamiesh en faisant force variations sur la ligne croche. Déjà il avait réussi à esquiver plusieurs postes avancés, lorsque tout à coup ja salle de police, le cachot peut-être, se présente à ses yeux stupéfaits, sous la forme d’un convoi du train militiire anglais, embourbé dans la neige. Il était trop tard pour l’éviter, et faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il se dirige vers un grand lieutenant qui commandait le détachement naufragé.

À sa surprise, il est accueñli par un — ‘ Hao ! ”? de bon augure.

Le fait est que les chevaux étaient exténués de froid, les hommes perclus, et que la perspective de passer la nuit dans ce banc de glace ne souriait à tous que médiocrement.

Mon zouave arrivait comme l'ange d’Agar, et l'officier se hâta de lui demander en français invalide quelle était la direction du camp ; ce que l’autre ignorait totalement pour le quart d’heure.

À sa réponse évasive, la tristesse se répandit de nouveau sur ces figures flegmatiques. On n'avait pas mangé depuis le matin, et comme il était onze heures du soir, cela prêtait à la réflexion, d'autant plus qu’on n’avait pas le plus petit fagot pour se réchauffer.

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Tout à coup une idée lumineuse traverse le cerveau du zou-zou. Il demande au lieutenant la permission de faire à sa guise pour le moment, lui promettant sur l'honneur, de le tirer lui et sa compagnie de ce mauvais pas. Le gaillard avait flairé dans un des fourgons une caisse de biscuits, et comme ses fréquentes libations l’avaient mis en appétit, il se sentait l’irrésistible envie de croquer quelqu'un ou quelque chose.

Sur permission accordée, la boîte est défoncée, son contenu distribué aux hommes ébahis de ce vol fait à leur commissariat, et deux minutes s'étaient à peine écoulées que les débris de la caisse pétillaient à plaisir dans un magnifique brasier. Comme une fois engagé sur la pente, on se laisse glisser sans jamais trop savoir vù elle nous mènera, l'officier de bonne humeur prit sur lui la responsabilité de faire mettre en perce — toujours sans signature de bons — un petit tonneau d’eau-de-vie qui flânait mélancoliquement dans le coin d’un caisson. Tout le reste de la nuit on but joyeusement à l’éternelle union de la France et de l’Angleterre, et quelques jours après, le héros de cette fête improvisée, était promu au grade de caporal, sur demande de lord Cardigan, qui dans son rapport au commandant en chef, reconnaissait que ses hommes n'avaient été sauvés que par la présence d'esprit du zouave.

Le zouave, c'était le capitaine Boyé qui me racontait lui-même l’anecdote.

Derrière sa conscription et cette bonne administration qui longtemps ont fait de l’armée française une armée sans rivale, s’est cachée aussi une première cause, source de bien et de justice ici-b2s, et que comme canadien-français et comme catholique, je ne saurais laisser passer inaperçue.

Ce soldat qui retroussait les manches de sa chemise pour mieux frapper et mieux sabrer, qui s’inquiétait fort peu des sueurs de sang et de poudre qui coulaient le long de ses joues brunies, savait alors prier aux heures du repos et du bivouac. Lorsqu'un homme, au sortir d’une lutte terrible, où bien souvent il a cassé les reins à la mort même, sait se dire que sans sa confiance aveugle en l’éternelle justice, son sabre baïonnette se serait tordu jusqu’à la douille, que sa mitraille se serait pulvérisée, cet homme est invincible. Il peut m2rcher tête haute de par l’univers, sans craindre de voir relever son gant.

On y regarde à deux fois, lorsque le sabre s'appuie sur le crucifix, lorsque l’on a affaire à des soldats qui enlèvent tout au pas de course, sans se soucier de ce que l’on peut dire ou penser, pourvu qu’au bout de leur objectif ils trouvent un cpprimé à consoler, un malheureux à défendre, une larme à essuyer de leur sang. Pour bien des gens, ‘ Dieu, la morale, la justice, la faiblesse sont des choses abstraites, invisibles, muettes : ?” on les supprimerait d’un seul trait de plume, s’écriait en présence du cercueil de LaMoricière la grande parole de Mgr. Dupanloup, s’il n’y

avait des vivants prêts à crier et d’autres prêts à mourir pour elles. Mais la voix se fait entendre, le sang tache, les pierres de la tombe barrent le chemin et l’iniquité n’a pas toute sa puissanc.

Je souhaite qu’il reparaisse cet esprit religieux qui soufflait alors dans les rangs français, qui faisait qu’à la même heure, sur le pont de certaines frégates, comme autour des feux éteints de certains bivouacs, la prière du soir à la voix de l’aumonier remontait vers la source de toutes choses. La religion fortifie le soldat, lui donne l’amour de la discipline, du dévouement et de la gloire. Elle force l'étranger à admirer, à applaudir, et à respecter celui qui ne sait fléchir que devant le Dieu des armées ; et combien souvent les Anglais euxmêmes n’ont-ils pas fait sortir leurs postes en Crimée, pour escorter le Viatique qui s’en allait trouver un soldat mourant. A l’Alma, les Highlanders se sont arrêtés au milieu d’une charge pour acclamer le père Parabère grimpé sur un canon et passant dans un tourbillon de poussière, sous la mitraille russe ; et, au début de l'expédition du Mexique, leur infanterie de marine ne cessait de s’extasier devant le dévouement ch:ste et héroïque de ces braves sœurs de la charité, leur servant de gardemalades lorsqu'ils se roulaient sous les griffes du vomito, et trouvant ces modestes filles de la France, partout où il y avait un malade à consoler, un blessé à panser, uue angoisse morale ou physique à calmer, une heure d’agonie à adoucir.

Mais, je sens que mon sujet m’entraîne et que sous prétexte de donner à mon lecteur une idée de la guerre qu'a faite là-bas le corps expéditionnaire du Mexique, et de le lui montrer à l’œuvre, je fais un cours de philosophie sur une profession qui m’a été chère, et que je parle peut-être trop en enthousiaste d’un drapeau qui ne flotte plus sur ma patrie. Un instant, pendant que j'écrivais rapidement les lignes précédentes, je me suis cru de nouveau au miiieu de mes braves camarades : mon sang à reflué violemment vers mon cœur, et j'ai dit ouvertement, franchement, ce que je pensais de l’armée française. Ce n’est pas ma faute si le mot anglais est tombé sous ma vlume. Dieu et la nature les ont faits voisins sur le champ de la lutte, comme au coin du foyer. En leur qualité respective de normands, ils plaideront longtemps pour s’y maintenir aux premières places, et en attendant que cette grave question se décide, je retourne à mon poste de combat, faire manœuvrer devant vous toutes ces têtes de pipes de l'intervention.

Pour mener à bonne fin cette lutte de ravins à ravins, de torrents à torrents, d’abîmes à abîmes, désignée par le ‘ manuel du soldat ”” sous le nom de petite guerre, de guerre d'escarmouches, de guerre de montagnes, il fallait prendre un nombre beaucoup plus grand de troupes d'Afrique que de celles de France, formant chacune dans l’armée une catégorie bien tranchée.

Le soldat d'Afrique, c’est le troupier français par

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