‹ De Québec à Mexico, souvenirs de voyage, de garnison, de combat et de bivouac [microforme]Chapitre 16 sur 34 · Y LV · texte numérisé non relu

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la position de l'ennemi, de la justesse de son tir ou de la portée de sa mitraille, le zéphir n’en fait pas moins son devoir et sun service. Son insouciance au feu, sa vaillance et ses immenses travaux d’assainissement sur les routes d'Algérie et du Mexique lui ont fait une place enviée dans l’histoire militaire de ce siècle, et plus d’un brave officier se dispute l’honneur de commander à ces pauvres parias qui expient un moment d’erreur et d'indépendance mal comprise, sous les inflexibilités draconiennes du code militaire.

Derrière le zéphir vient l’avant-garde de l’armée de France, le petit chasseur de Vincennes.

Souple, bien découplé, dévorant en se promenant des marches et des contremarches incroyables, faisant mouche là où un tyrolien manquerait son chamois, un trapyeur canadien son caribou, il se dispute avec le zouave l’honneur d’être un des premiers soldats du monde. Par son éducation militaire il a su se plier et se briser vite au genre de guerre que faisait la France au Mexique. Pour lui l’embuscade, l'affût au pied d’une vieille ruine, au détour d’un sentier, la guerre de tirailleur, voilà son élément. Il a quelque chose du guérillero sans en avoir la lâcheté, et son exemple n’a pas tardé à inculquer à ses camarades les premiers principes, les premières données qui ont créé dans l’armée française une rivale à l’école d’Afrique, l’école du Mexique. De son sein sortiront plus tard des généraux et des maréchaux illustres par leurs faits de guerre comme par léurs connaissances, et le 7ème, le 31ème, le 62ème, le 81ème, le 95ème, le goème de

ligne, les hussards, les chasseurs de France, la gendarmerie, le génie et l'artillerie, n’auront pas peu contribué par leur énergie et leur dévouement chevaleresque à jeter leurs noms à la postérité.

A mesure que ces héroïques régiments défilent sous ma plume, je sens naître en moi le regret de ne pouvoir élargir le cadre de cet ouvrage pour mieux les faire connaître à mon lecteur, mais l’espace me manque, et d’ailleurs la plupart de ces choses ont été dites avant moi, et mieux que par moi, par Louis Noir, Jules Noriac et surtout par le général Trochu, dans sa magnifique étude intitulée ‘ L'armée française en 1867.’ Mais avant de reprendre le fil de ces souvenirs et de vous ramener autour de nouveaux bivouacs, je ne saurais fermer ce chapitre sans dire un mot de la contreguérilla, des troupes égyptiennes, autrichiennes,

belges et mexicaines, et surtout sans réhabiliter une arme dont le troupier français fait peu de cas, et qu’il désigne sous le nom dérisoire de Tringlots.

Faisant plutôt un métier de charretier que de soldat, le train militaire a rendu des services tellement importants au corps expéditionnaire que sans lui il est très probable que vingt-cinq mille hommes n'auraient jamais réussi à faire flotter sur les pics des Andes leur drapeau triomphant. Service pénible, s’il en fut un, nuit et jour par chemin, obligé de se suspendre à la crête des précipices pour ne pas être entraîné avec ses chevaux et ses fourgons au fond de l’abîme, de se jeter dans la boue jusqu’au menton pour retirer ses équipages qui se noient, de rester inactif devant les boulets

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de l’ennemi, et de maintenir, dos tourné, ses animaux qui se cabrent de terreur sous les rafales terribles de la mitraille : voilà la vie du tringlot. Si sa carrière n’a pas le brillant et le vernis éclatant qu’à celle de ses camarades, il a du moins sa part plus large de fatigues et d'ennuis. Chez lui, le courage de se sacrifier tient lieu de la gloire de combattre, et si sa croix d'honneur n’a pas été gagnée dans le sang de l’ennemi, il peut se dire qu’elle n’en a pas moins été honorablement acquise, car il l’a ramassée dans les sueurs de son travail et de son dévouement.

Le trait d’union qui reliait ensemble le corns expéditionnaire et les contingents étrangers était la contraguérilla dans l’organisation de laquelle entraient pêle-mêle, français, soldats congédiés, aventuriers de toutes les religions et de tous les drapeaux, vrais démons rouges, demonios colorados, qui ont mérité à coup sûr cette énergique épithète. Grassement payés — 80 piastres de prime, plus 50 piastres de solde par mois — vivant en vrais nababs dans les villages où ils étaient stationnés, faisant le coup de feu avec autant d’insouciance qu’une bande de moutards jouant au soldat, ils étaient commandés par un homme dont la mémoire ne s’éteindra pas de sitôt au Mexique.

Ancien colonel d’état-major de l’armée française, mis en disponibilité pour une histoire trop longu: à raconter ici, l'étranger qui aurait vu une première fois la belle tête du colonel Dupin, l'aurait prise pour le parfait modèle du buste d’un patriarche. La bonté et d'énergie semblaient se donner la main sous

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cette épaisse barbe blanche, et, à voir la douce expression de ses yeux mélancoliques, jamais on ne se serait douté que les jolies veuves de l’état du ‘Tamaulipas avaient souscrit entre elles la somme de $#200,000, payable au galant qui leur aurait rapporté dans un plat, le chef vénérable du colonel. Pendant longtemps il a été le seul, avec le colonel du quatre-vingt-unième de ligne, le comte de Potier, aujourd’hui général, qui ait compris la manière de traiter ‘‘ ceux qui incendient les villages, volent et assassinent les r‘toyens paisibles, éventrent les enfants et massacrent sans pitié les vieillards et les femmes sans défense. ”” (1) Plus d’un guérillero lui doit son coup de grâce, sa dernière cartouche, et comme on savait que le père Dupin n’était pas trop avare de ses munitions, ils avaient pris « le parti de faire leurs petits coups de main dans les états limitrophes de son département, sachant bien que cette désespérante tranquillité causerait plus de

mauvais sang au colonel que toutes leurs démonstrations hostiles. (2)

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Cette énergique résolution de ne jamais faire quartier aux ennemis de l’ordre et du droit des gens, que les turcos et les contreguérillos mettaient si

(1) Termes de la proclamation que Maximilien a lancée le 2 octobre 1865, décrétant la peine de mort contre tout bandit pris les armes à la main.

(2) Mis à la retraite le colonel Dupin est mort à Montpellier, en 1867. Je refère le lecteur curieux de faire plus ample connaissance avec cette figure originale de la guerre francomexicaine à l’intéressante étude d'Albert Wolff sur le colonel Dupin, Voir pièces justificatives à la fin de ce volume,

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minutieusement en pratique, a été aussi suivie par les égyptiens.

Leur blanc costume oriental faisait ressortir à merveille leur teint couleur de cirage anglais. Taillés tambours-ma,ors, ils étaient de force à lutter contre un grenadier de la garde, et, sur leur constitution robuste le vomito et les maladies pestilentielles que font naître les marais de la terre chaude ont eu rarement prise. Leur présence seule causait une panique, et souvent le chacal a dû tressaillir de joie au fond de son terrier en entendant leur cri de combat : ‘ Chouïa ! chouïa ! ”?’ répercutés par les échos des Chiquihuites et des Cumbres. Toujours il a été pour eux un signal de liesse et de festin, et partout où le je//ah égyptien a planté sa tente au Mexique, ces deux insatiables mangeurs de cadavres, le chacal et le zopilote, suivaient leurs fournisseurs. Leurs funèbres glapissements de joie allaient porter jusque dans les sombres repaires du brigand de la montagne la nouvelle de l'entrée en campagne des implacables negros, et alors tout fuyait et se cachait devant ces terribles précurseurs de la mort et de la destruction.

Le contingent autrichien, — (6,000 hommes) — composé de génie, d'artillerie, d'infanterie, de lanciers, de hulans et de hussards hongrois et polonais avait en partage le service de la zône tempérée.

Il était placé sous les ordres du général le comte de Thun, ancien aide-de-camp du fameux maréchal Ra detzky, ét il aurait été difficile de rencontrer ailleurs:

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un corps d’armée plus beau et mieux discipliné. Ressemblant à s’y méprendre au militaire anglais, le troupier autrichien est généralement plus grand plus fortement bâti. Il manœuvre avec autant de précision — ce qui est une qualité — que ces petits soldats de plomb que nos mères nous donnaient, lorsqu’enfants nous avions été bien sages ; mais il en a la raideur mécanique — ce qui est un défaut — et, à Solferino, il avait déjà sur le ceinturon de sa giberne les baïonnettes françaises, qu’il en était encore à ses feux de peloton.

Au point de vue de l’organisation interne, les régiments autrichiens sont sans rivaux, et la masse de rapports que, dans une année, chaque officier est obligé de transmettre aux quartiers-généraux, effraierait à juste titre plus d’un employé de ministère. Non-seulement on y fait un compte-rendu du service de chaque heure ; mais chaque homme a des notes secrètes sur sa vie et ses habitudes déposées dans un casier spécial, et ses troupes seraient-elles stationnées dans le village le plus insignifiant du monde, que leur commandant est forcé de tracer par écrit et d'envoyer au ministère de la guerre les plans d’attaque et de défense de chaque ruelle, de chaque masure ; des détails minutieux sur la possibilité d’ure surprise et les moyens les plus expéditifs de s’y maintenir et de s’y fortifier. On comprend qu’au Mexique, ils ont dû se départir un peu de tout ce bagage de discipline, et dans cette chasse au banditisme, ils ont rivalisé d’ardeur et de sang-froid sinon de bonheur avec les zouaves et les turcos,

Une rumeur généralement trop répandue, et que j'ai trouvée accréditée jusqu'ici, tendrait à attribuer le peu de succès qu’ont eu depuis longtemps les armes autrichiennes à l’ineptie et à l’incapacité du cadre de ses officiers. Partout où j'ai vu des officiers autrichiens je me suis plu à admirer leurs vastes connaissances, leurs profondes études, et, sous le rapport de l’érudition et de l’étude des langues, je n’hésite pas à les déclarer supérieurs à l'officier français.

La plupart de ces revers ont eu pour cause cette roideur de mécanisme dont je parlais plus haut. Quant au courage, des anecdotes comme celle-ci, que je trouve dans la Gaxzefte Universelle, en disent plus que des pages entières.

A la suite de la bataille de Sadowa, les officiers de l’ambulance prussienne se rendirent sur le terrain de la lutte avec les cordiaux de la pharmacie. Sur le bord d’un fossé, ils trouvent un jeune enseigne croate, tout criblé de blessures et râlant l’agonie. On s’empresse de lui porter secours ; il résiste et supplie qu'on le laisse mourir en paix. On insiste : il jure que l’eau froide lui fait du bien. La courtoisie exigeait qu’on se retirât après de semblables protestations. On le laissa donc.

Une demi-heure plus tard, les médecins repassèrent et trouvèrent le jeune homme étendu raide mort.

En. redressant le cadavre, on découvrit sous son manteau, au fond du fossé . . . le drapeau du régiment. Cet héroïque enfant avait cherché à sauver l’honneur du drapeau au prix de sa vie,

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Il était assez curieux de voir à côté l’un de l’autre ces ennemis de la veille, les uns décorés de la croix de fer de Magenta et de Solférino, les autres portant modestement la médaille commémorative de l’expédition d’Italie. Parfois encore pendant mon séjour, les vieilles haïines de jadis se rallumaient, mais presque toujours elles finissaient par se noyer dans une double ration ou par se taire devant les joyeux lazzis et les racontars du bivouac.

Au retour du siège d’Oajaca, en passant par Puébla, une violente querelle eut lieu entre quelques artilleurs français et un détachement de hussards croates. Attablés autour d’une énorme quantité de choppes de bière, plus d’une protestation d’amitié et d’inaltérable dévouement avait déjà été échangée, lorsque tout à coup un sergent autrichien en verve, eut la malencontreu.. : “e d’entonner la chanson de Becker :

‘ Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand. ??

Ecoutées dans un morne silence par les artilleurs français, la réponse à ces paroles ne se fit pas longuement attendre, et un brigadier alsacien se mit à entonner sur le même air, ‘le Rhin allemand ’’

d'Alfred de Musset.

A peine, les premiers couplets étaient-ils achevés, que déjà les baïonnettes brillaient hors du fourreau, et le sang aurait coulé à flot, si le général prévenu à temps, n'avait fait coffrer ces terribles amateurs du ‘‘libre Rhin allemand .”’

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Au commencement, les officiers français eurent peine à s’habituer au tutoyement que l'habitude autrichienne exige entre les militaires du même grade, mais petit à petit ils s’accoutumèrent à cette expansion de camaraderie. De fréquents échanges de courtoisie et de politesse resserrèrent peu à peu les liens de l'amitié, et lorsque je quittai Mexico, il n’y avait plus que la musique du 81ème de ligne et les cent cinquante ‘mprésarios du régiment autrichien pour se faire la guerre à coups d’ophicléides et de trombones. Guerre harmonieuse et poétique, où les notes de Glück et de Beethoven remplaçaient les grandes voix du canon et du mortier, où les seules armes à craindre étaient les yeux noirs et brûlants des créoles du Paséo et de l’Alaméda.

Groupés autour de la fille de leur vieux roi, les belges formaient le beau régiment de la garde impériale, et leur coquet costume rappelait à s’y méprendre celui des folâtres damoiseaux du moyen-âge. Néanmoins, en grande tenue, leur immense chapeau calabrais leur donnait un aspect trop théâtral. Placée sous les ordres du colonel le baron de van der Smissen, la légion belge atteignait 2,000 hommes environ. Elle était disséminée dans l’état de Mexico et dans celui de Michoacan, et pour des conscrits qui ne savaient pas même charger leurs carabines lorsqu'ils avaient débarqué à la Vera-Cruz, ils ont prouvé qu’ils connaissaient leur consigne — aller de l'avant et mourir. À Tacambaro, trois cents des leurs surpris dans une église par les forces de Regules, se

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leurs

LES CORPS EXPEDITIONNAIRES DU MEXIQUE. 99 battirent jusqu’à la dernière extrémité plutôt que de déshonorer leur nouveau drapeau par une capitulation honteuse.

A tout seigneur tout honneur ; je terminerai ce chapitre par où j'aurais dû peut-être le commencer. Je dirai donc un mot des troupes mexicaines, et quoique la manière dont on les recrute soit fort connue, elle mérite cependant d’être racontée, ce qui sera une bonne fortue pour mes lecteurs, puisque c’est M. de Barrès qui s’en charge :

‘ Un général de brigade ou de division a-t-il besoin de renforcer sa troupe pour entrer en campagne ou présenter son mozude à la parade, il envoie un sergent et dix hornmes de ronde expéditionner dans les faubourgs, vers le soir, ordinairement à l’heure où les ouvriers sortent de l’atelier et regagnent le logis. La comision s’embusque aux lieux de passage, dans le voisinage des cabarets les plus fréquentés, jette ses filets dans les groupes et emmène à la caserne les malheureux qui n’ont pas l’œil au guet et les jambes assez lestes. (C’est une espèce de pêche à la marée basse et c'était la façon la plus officielle de procéder au recrutement avant l'établissement de l’empire. On réussissait assez bien le premier et le second jour, mais dès que l’alarme était donnée, les gens du peuple se tenaient sur leurs gardes et s’ingéniaient à dépister les comissiones. Les femmes allaient rôder et faire sentinelle, avertissaient parents, amis et les aidaient à éluder l’embuscade. ‘On se déguisait quelquefois pour opérer la retraite : nous nous

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rappelons un prote qui, ayant beaucoup d’allées et venues à faire dans la soirée, n'avait rien trouvé de plus sûr que de s’affubler d’un grand froc de frère lai, et d'entrer ainsi en religion, dès cinq heures de l’après-midi, pour ne pas entrer dans la milice.

‘ Il fallait alors aviser à des moyens extraordinaires. Les soldats se déguisaient aussi et variaient leur tactique.

‘€ Il n’était pas rare, le dimanche, à la sortie d’une course de taureaux, d’entendre tout d’un coup du côté de la Puerta del Sol, des cris et des lamentations de femmes éplorées suivis d’un grand tumulte de gens qui se débattaient au milieu des imprécations, des protestations et des jurons lancés sur les tons de la prière, de la menace ou de la colère. C'était à n’en pas douter un coup de Z7va imprévue.

‘ La musique a été toujours et dans tous les pays un infaillible moyen d'attirer la foule et d’attraper les badauds. La police ne dédaignait nulleraent de la faire servir de temps en temps au recrutement militaire. C’est la faute d’'Hérodote sans doute, qui a clairement indiqué aux raccoleurs à venir le parti qu’on peut tirer à la pêche d’un instrument bien joué.

66 Un pécheur, dit-il, voyant les poissons devenus méfiants et lents à mordre à l’hameçon, tira de sa besace une flûte, s’assit sur un rocher au bord de la mer, et se mit à jouer des airs très doux et fort agréablement modulés. Soles, turbots, gros et petit fretin d’accourir, de monter à fleur d’eau, d’étendre

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les nageoires de se dilater pour mieux absorber l’ariette. Quand il les trouva à portée convenable, il les invita de la voix à sauter sur la plage, mais comme ils n’y prenaient garde et ne voulaient pas entendre, il jeta son fiict au beau milieu de l’onde et attrapa assez de poissons pour sa table et pour le marché.”?

‘ C’est là, un conte bleu, mais nous l’avons vu très-heureusement appliqué à l’Alaméda, à la place d'armes et ailleurs. Que de fois de pauvres diables, se laissant entraîner à leur goût trop vif pour la musique militaire, ont été happés par les recruteurs au moment où ils jouissaient, sans penser à mal, du mouchoir qu’ils venaient de faire et de la marche de la Norma !

‘ Tous les expédients étaient bons, et quand les besoins de la milice devenaient urgents, on allait raccoler les indiens aux portes de la ville et on les amenait aux casernes en compagnie de leurs ânes, de leurs femmes et de leurs enfants. L’orge et le charbon étaient estimés bonne prise ; on vendait les sacs ; l’âne était rançonné, l’indien enrégirmenté et la femme rudement éconduite. Les porteurs d’eau eux-mêmes, corporation respectée moins pour l’eau qu'ils servent aux familles que pour les billets doux qu’ils glissent aux fillettes, n'ont pas toujours été à l'abri des réquisitions forcées. On les faisait entrer de préférence dans la cavalerie, par la raison qu’étant d’habitudes aquatiques, ils ont plus de répugnance à chevaucher que les gens de terre ferme. L'intérêt du service

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E n’était pas toujours le seul et véritable modèle du zèle des racoleurs. On était arrivé à considérer la Zeva comme une chasse très-productive. Aux ouvriers pris au lacet par les comisiones on laissait le choix d’endosser les guenilles militaires ou de se libérer au prix de cinq, huit ou dix piastres. C'était pitié de voir ces pauvres indiens, réduits à l’alternative de servir ou de financer, déployer un à un, en pleurant et en marchandant, les vingt ou trente chiffons qui snveloppent leur petit magot, et en tirer, sou par sou, #edio par ”edio, les pièces mâchées et remâchées qui devaient payer l’exécrable rançon.

pie ‘€ Les levées dans les campagnes se faisaient plus

brutalement encore et avaient tout l’air d’une razzia de bêtes humaines. On cernait les haciendas et les marchés ; on prenait pêle-mêle tous les mâles qui tombaient sous Ja main, et quand le grand coup était assuré, on attachait tout ce troupeau coude à coude, en longues files, et on le conduisait sous la verge à la ville voisine :

‘6 C’est de là qu’est venu aux soldats mexicains le surnom de volontaires du cordeau.

‘€ On peut se figurer de quel cœur ces volontaires allaient à là bataille ; quelle religion ils professaient au drapeau et quels scrupules ils se faisaient de déserter, aussitôt que l’occasion s’en présentait.”?

Un autre curieux détail sur l’armée mexicaine, et ce sera encore M. de Barrès qui me le fournira.

‘€ — I] pousse quelquefois dans les sociétés primitives des institutions bizarres comme viennent les sauvageons dans les terres en friche. On ne sait comment elles prennent racine et s'étendent ; et ce n’est que lorsqu'elles ont pris place dans les mœurs qu’on s'étonne de leur croissance et de leur durée. Telle est au Mexique, l'habitude longtemps tolérée et admise aujouru’hui de laisser des cohortes de femmes s'attacher aux régiments et suivre en tous lieux les soldats. Dans les commencements, il n’en était pas ainsi ; tant que la république eut des finances et fut en état de pourvoir aux besoins de ses troupes, ces étranges auxiliaires en jupons se tinrent à l’écart et se contentèrent de fréquenter l’abord des casernes. Ce n’est, croyons-nous, que depuis l’époque des grandes pénuries du trésor, que l’on voit les corps d'armée traîner à leur suite des compagnies entières de femmes et de ménagères.

‘6 I] faut bien que le soldat vive et soit pourvu — telle est la raison de la tolérance des chefs. Qr ind une nation n’a pas d’administration militaire, les troupes sont lancées d’un point à un autre sans fourgons ; les dépôts de subsistances n’existent pas aux étapes ; que faire ? comment nourrir ses gens ? À côté d’un besoin pousse toujours un expédient, et celui qui se présenta tout naturellement fut de laisser s'organiser fortuitement des corps de maraudeurs. Tout déguenillées qu’elles sont, hideuses à voir, dégénérées en harpies, ces femmes sont, après tout, la providence du soldat. Ce sont ses fournisseurs, ses infirmières, ses

compagnes, les espions, les confidentes et la consolation du régiment.

‘ Le tambour bat, on part à la légère, sans trop savoir si les requisitions forcées seront suffisantes, où l’on dinera, où l’on soupera.

‘ Les femmes prennent l’avant-garde ; poussent des reconnaissances, à droite, à gauche, à travers champs, tout le long de la route, explorent les sentiers et fouillent les huttes sur le passage. Infatigables à la marche, l’œil au guet, les mains avides, elles n’ont aucun souci des pierres, de la boue et des ronces du chemin ; leur seule préoccupation est de marauder. Tout butin leur est bon, et il est rare qu’elles rebutent rien ; grains épars sur la route, épis sur pied, volailles égarées, cannes de maïs, lambeaux de chiffons, pots ‘A cassés, débris de fagots, elles glanent tout, recueillent tout, font usage de tout. Ces corps francs de mégères s’abattent quelque fois sur un hameau, livrent bataille aux mégères du lieu à grands coups à d’ongles ou de couteaux, dévastent les baraques prises i d'assaut et en emportent les hardes et les provisions. Ce sont de grandes journées celles-là, et on en parle longtemps. Le soir quand la troupe arrive à la halte, elle trouve les femmes accroupies autour des fourneaux improvisés, et le repas est bientôt servi.

‘ Là, ne se borne pas la corvée de la journée ; il faut encore après les fatigues de l’étape, laver les hardes de son mari et de ses parents, faire la toilette de l’escouade au peigne, au savon ou à la brique. Quand le savon manque, et ce'a arrive neuf fois sur

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tent illes pots ueils de eau, oups prises ONsS.

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dix, on étrille son homme avec un caillou ou un morceau de tuile. La nuit venue on s'endort pêlemêle, dans l'ivresse quelquefois, si la fortune de la maraude ou de la solde le permet.

‘ Les femmes-soldats vont au feu en tirailleurs, en rôdant sur les aîles des combattants ; quelques unes se risquent au milieu du champ de bataille, non pour faire le coup du mousquet, ni prendre part à l’action, bien entendu, mais pour épier ceux qui tombent et dépouiller les morts — et les blessés quelque fois. Plus d’un officier a été expédié de la main d’une mégère, irrésistiblement éblouie à la vue de sa montre ou d’une chaîne d’or. Ces hideux vautours ne font guère de distinction entre les amis et les ennemis ; tout ce qui tombe est leur proie.

‘ Elles rendent souvent la défaite désastreuse par les cris qu’elle poussent et la panique qu’elles jettent dans les rangs. Le général Ortega assure, dans son rapport de l’affaire du Cerro-Borrégo, que les so/daderas contribuèrent beaucoup par leurs alarmes et les fausses nouvelles qu’elles répandirent dans le

camp à décourager sa division et à troubler sa retraite.

‘€ Qu'on se figure d’ailleurs les belles critiques stratégiques et les hautes appréciations militaires de toutes ces commères pillardes, hargneuses et dévergondées. Les officiers du corps sont leurs ennemis naturels, et les meilleurs sont les moins épargnés. Malheur à ceux qui cherchent à réprimer leur indiscipline et

leur rapacité ! Il n’est contes inouis qu’elles n’inventent alors, et sollicitations qu’elles n’emploient pour exciter les troupes à la désertion ou à la défection. Un colonel, s'étant avisé de faire raser la tête à quelques drôlesses séditieuses, se vit abandonné par deux compagnies de son régiment. ??

Je ne parlerai pas des mœurs de ces dames ; ce serait un tantinet châtouilleux, et je me contenterai de dire que ces études de Charles de Barrès me permettent d’être bref sur le compte des troupes mexicaines.

Ennemies ou amies, elles ne valent pas grand’chose.

Ivrogne et traînant derrière Lui un sérail trop considérable de femmes pour être brave, le soldat indigène s’est habitué pendant le demi-siècle de révolution qui a pesé sur son pays à suivre la loi du plus fort et du plus riche. Il ne saurait donc s'attacher fermement à une cause qui n’a qu’un but, la justice, et qu’un drapeau l'honneur.

La plupart des généraux ralliés à l'empire — Mejia, Mendoza et quelques autres exceptés — étaient des transfuges sur lesquels personne ne pouvait compter, et l’on était tellement convaincu de ce triste état de choses que pendant toute la durée de mon séjour au Mexique un simple sous-lieutenant français avait préséance sur un officier indigène, de quelque grade qu’il fût.

Quant à cette fameuse armée de libéraux placée sous les ordres de Juarez, les prouesses de ces

prétendus défenseurs de la nationalité mexicain?, se sont presque toujours bornées à massacrer des soldats inoffensifs comme ceux de Paso del Macho, de San Luis de Potosi, de San Jacinto ou de Puébla ; à faire dérailler des convois de chemin de fer ; à /asser nos sentinelles avancées ; à fuir devant nos baïonnettes pour aller s’enfermer dans quelques villes où ils faisaient le simulacre de se défendre. Puis, une fois le siége ouvert, à déserter par compagnies, par bataillons entiers, comme durant le siége d’Oajaca, et lorsque la France courroucée les avait fait tomber à ses genoux, à donner leur parole d'honneur, comme M. le général Ortéga lors de la reddition de Puébla, et profiter de la confiance que l’on mettait en leur gentilhommerie, pour s’esquiver sous un déguisement quelconque à travers nos avant-postes, et recommencer de plus belle.

Aussi, avec de pareils adversaires, les corps expéditionnaires avaient-ils pris le parti de faire peu de prisonniers. La voix du sang avait beau crier, la voix de la justice l’étouffait et ses derniers arguments n'auraient réellement triomphé que du jour où le dernier guérillero, le dernier bandit se serait affaissé sous une balle vengeresse.

Cette dure nécessité a été comprise pendant quelque temps au moins, et tant que la loi martiale a poursuivi sa mission terrible, le pays est sorti de sa torpeur, la sécurité est revenue, les croix du chemin n’ont plus été aussi nombreuses, et les troupes fatiguées se sont reposées. Ses décrets sans

appel, étaient rendus sur ce principe de logique incontestable que Napoléon I émettait dans une de ses proclamations :

‘6— Sans justice prompte il n’y a que des partis, des oppresseurs et des victimes. ”?

Malgré ce que pouvaient dire à l'étranger les personnes toujours à l'affût d’un révolutionnaire ou d’un homme en rupture de ban, pour le grimper sur le piédestal des proscrits et des martyrs, elle aurait dû continuer jusqu’à la fin sa tâche sans faiblir et sans broncher.

C'était sur sa mâle vigueur, sur son impitoyable énergie que reposait tout entière l’œuvre de pacification et de tranquillité que le corps expéditionnaire français était venu consolider de si loin. À mesure que la loi martiale a frappé, cinquante-quatre années de guerre civile, d’anarchie, de pillage de grands chemins, de meurtres, d’intrigues scandaleuses, de malversations, de malhonnêteté allaient s’effe ant, et le Mexique était à la veille de rentrer dans la sainte voie du progrès et de la civilisation. Aujourd’hui tout est à recommencer, et la Providence seule sait l'heure où ce malheureux pays finira par trouver cet idéal qu’il cherche en tâtonnant depuis si longtemps, l’amour du beau, de la concorde, de la moralité, de la famille, quatre amours qui, lorsqu'ils se groupent ici-bas, les uns auprès des autres, prennent — mais dans toute sa véritable acception parce que là ils découlent de Dieu et non du sensualisme — le nom de liberté.

Les délices de Capoue.—Une leçon d’étiquette.—Exécution d'un colonel.—L’horizon se grise.—Chevalier de la Guadeloupe.—Des tombes.—M. Jules Gérard.—L'incendie du 3 mai.—Le Colonel Tourre.—Le vicomte de la Brousse.— Une consigne autrichienne.—Colonne de lintérieur.—Marches forcées.—A vol d’oiseau.—Le sapeur Airloup et le marquis de Courcy.—La selle mexicaine.—Combat de la Vacquéria.—Une nuit dans le col de la Angostura.—Chez Negrete.—A l’ambulance.—$San Luis de Potosi.—{Une parenthèse.—En congé.—Retour à Mexico. —Dans un atelier.—Le colonel Le Carron de Fleury.—Le commodore Maury.—La saint-Jcan-Baptiste.—Volupté.—Paso del Macho Une dernière soirée.—Vers les rives de France.— L'AUier.—Ma gazelle.—Le fourmillier du baron.—Des voix désespérées.—En rade.—Seul —Une extase sublime, — Encore des tombes !— Une découverte.—Aux bons cœurs.

La prise d’Oajaca, en frappant les bandes de stupeur, avait donné à nos troupes quelques moments de répit, et à Mexico nous profitions largement de notre jar niente, pour ne plus nous souvenir, dans les délices de Capoue, des inconvénients de la vie militaire,

Je fis comme les autres, je tâchai d'oublier le plus paresseusement possible les trois longs mois que j'avais passés à dormir, partout ailleurs que dans un lit.

Mexico s'était apprivoisé pendant notre expédition, et plus d’un noble salon s'était ouvert devant nos épaulettes. De notre côté nous avions formé deux clubs militaires : les officiers autrichiens avaient suivi notre exemple ; les belges n'étaient pas restés en arrière et presque chaque semaine, des bals, des réceptions et des /erfulias nous aidaient à tuer le temps.

La tertulia est la réception mexicaine par excellence ; guindée, elle serait la cousine germaine de l’at home anglais. On cause, on rit à pleines dents, on fredonne, on se bourre de dulces — confitures — on s’y amuse à cœur joie, mais avant de goûter à ces jouissances du paradis domestique, il faut subir sous toutes ses formes, le raffinement de l'étiquette

espagnole :

Les variations se brodent sur le thème suivant, et l'ouverture commence sur le seuil même du salon.

— Après vous, senor caballero.

— Non, non ! veuillez croire que je n’en ferai rien ; après vous, senor caballero.

— Vaya, bien ! mais c’est pour vous obliger que j'entre ainsi sans cérémonie : j'ai en horreur toute espèce d’étiquette,

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Et l’hidalgo, beau, fier et empesé va s’incliner devant la maîtresse de céans, mollement couchée sous son fauteuil en cuir de Guadalajara, ses deux petites mules de satin blanc, mignonnement croisées sur le /epate tissé en fines brindilles d’aloës.

— Io soy a las pies de usted, senorita. Como esta usted ; bien ? Je suis à vos pieds, madame ; comment va votre santé ? bien, n’est-ce pas ?

— Je baise vos mains, seigneur cavalier ; je me porte à ravir et suis toujours à votre service. To soy siempre a la disposicion de usted. Et vous ?

— Sin novedad ; Io soy tambien a la disposicion de usted. Je suis sans nouvelles, mais toujours à votre service.

Une fois ces paroles échangées, liberté entière de papillonner, de servir des bonbons aux dames, de causer de tout et sur tout, de rouler sa fine cigarette en papier de maïs et de l’allumer au petit #rasero en cuivre ciselé, ornement indispensable de chaque salon mexicain.

Tout se passera maintenant d’une façon exquise, jusqu’à l’heure du départ. Mais, gare alors ! l’ennemi va revenir, et c’est la maîtresse du logis qui, à son tour, commence bravement l’attaque.

— Vous savez, seigneur cavalier, dit-elle, en s’inclinant gracieusement, que cette maison est toujours à vous. Esta casa es siempre de usted,

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