‹ De Québec à Mexico, souvenirs de voyage, de garnison, de combat et de bivouac [microforme]Chapitre 17 sur 34 · ECC RENE PARA EE ET · texte numérisé non relu

ECC RENE PARA EE ET

— Mille remerciments senorita ; en retour, je vous offre la mienne et, bien que j’en sois indigne, je vous prie de me considérer comme le plus humble de vos serviteurs, et de me commander en tout ce qui pourra servir le moindre de vos désirs.

— Merci et adieu ! j'espère que vous passerez une bonne nuit, senor caballero.

En doutez-vous, almita de mi corazon, petite âme de mon cœur ; je pars avec votre souvenir.

Et l’hidalgo descend le large escalier qui conduit à la rue, faisant résonner sur chaque marche, en digne fils du Cid, ses fins éperons d’Amozoc. Au tournant, nouvelle halte, nouveaux compliments ; puis la porte semble se fermer à regret, mais pour se rouvrir discrètement et laisser scintiller un des côtés de la toquille d’or du sombrero en poil de vigogne du beau cavalier, et l’oreille de la senorita entend doucement monter le long de la rampe le plus musical des

— Buena noche, nina!

Le lendemain matin, lorsqu'ils se rencontreront sous les allées ombreuses de l’Alaméda, la brune mexicaine murmurera, en agitant savamment son éventail :

— Como has pasado la noche, senor caballero ? Comment avez-vous passé la nuit, seigneur cavalier ?

— Muy bien, senorita, répondra le chevalier galant ; siempre à la disposicion de usted.

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Pour nous, ces fêtes, ces éclats de rire, ces joies et ces /ertulias, étaient entremêlés des pénibles exigences de la consigne.

En ce moment la cour martiale jugeait le colonel Romero et cinquante-huit compagnons de sa terrible bande.

Faits prisonniers le 31 janvier 1865 par une colonne du 8rème de ligne placée sous les ordres du colonel M. le comte de Potier, ils avaient maintenant à répondre devant le tribunal militaire d’une longue série de méfaits. Les preuves étaient irréfutables. Sur la réquisition du capitaine Fontaine, du 3éme zouaves, Romero et dix de ses camarades furent condamnés à mort, vingt-deux à la déportation et vingt-quatre acquittés.

Le 18 mars, — c'était un samedi, et l’officier qui a vu ces jours-là n’en oublie pas le nom, — une foule énorme encombrait la place de Mixcalco, lieu ordinaire des exécutions à Mexico.

Il était six heures du matin. Le temps faisait plutôt rêver au bonheur de vivre que songer aux tristes mystères de la mort. Le ciel avait des profondeurs bleues incommensurables, l'air était chargé de senteurs, et les rayons du soleil venant frapper horizontalement les armes et les buffleteries des cinq mille hommes qui étaient là, rangés en bataille, les faisaient ruisseler comme une rivière de diamants.

Soudain un roulement de tambours se fait entendre, les clairons sonnent au champ ; Romero mené sur une charrette du train des équipages militaires,

vient d'entrer dans le fatal quadrilatère suivi de quatre de ses malheureux compagnons.

Deux gendarmes aident le chef à descendre. C’est un petit homme qui marche en traînant de la jambe. Son air est souffrant et abattu: il est tête nue. Un large zarape s’enroule autour de sa taille bien prise et laisse entrevoir une chemise très fine et très blanche ; son teint est brun olivàtre et une moustache noire comme l'aile d’un corbeau pend de sa lèvre supérieure.

Les gendarmes le guident vers le poteau en bois de fer : Romero s’y adosse avec calme, mais sans forfanterie, et demande à parler à l’officier commandant :

— Colonel, lui dit-il, je réclame la permission de commander le peloton d’exécution.

— Ce n’est pas le colonel Romero que j'ai l’ordre de fusiller ; c’est le bandit Romero, réplique l’autre froidement, et il retourne à son poste.

Le signal se donne : une détonation déchire l’air, et les cinq malheureux roulent dans la poussière ; puis un sergent s'approche, leur donne le coup de grâce dans l'oreille, ct toute la brigade défile au pas accéléré. musique en tête, devant ces crânes ouverts, fumants et laissant échapper leur cervelle sur le sable.

Romero était mort comme il avait vécu, car à trois reprises différentes il avait refusé de voir le prêtre.

— ‘ Comme tant d’autres nés pour une meilleure fin, s’ils eussent vécu à une époque tranquille, écrivait ce jour-là même un des journaux de la capitale, Romero a contribué poûr sa part et par ses actes à

l'anarchie et à la décadence de sa nation. La tombe est un asile sacré; il serait inhumain et impie d'y poursuivre de reproches ceux qui ont consommé l’expiation ; mais quel est celui qui oserait déclarer que l'accusé méritait d’être absous ? S’il s’est montré brave, à l'heure suprême ne s’est-il pas montré cruel quelque fois? S'il a eu quelques journées dignes d’un soldat, n’a-t-il pas eu cette nuit de Metepec où des femmes furent égorgées? S'il pardonna en quelques circonstances ses ennemis prisonniers, ne fit-il pas fusiller des malheureux trop pauvres pour lui payer rançon ? S'il n’a pas de sa personne trempé les mains dans ce sang et dans ces excès, étant le chef de ceux qui ont fait ce mal, il en était responsable. Il est venu un jour où la responsabilité lui en a été demandée, et il a fléchi sous le poids. Dans cette nuit suprême, où toutes les actions importantes de la vie se détachent de l’ombre pour consoler ou accabler le condamné, et où la conscience est tout entière à elle-même, il a vu passer devant lui des femmes ensanglantées, des mêlées inégales de trois cents contre sept, des ruines, des exécutions farouches. Voilà les véritables témoins, les véritables accusateurs, les véritables juges de l’homme qui vient de disparaître. ”?

Cette exécution de Romero contribuait pour beaucoup à faire croire à une tranquillité durable, et déjà l’on s’habituait, quoique difficilement, au régime salutaire de la paix, lorsque les nouvelles de l’intérieur commencèrent à redevenir marécageuses, suivant l’expression favorite d’un officier de cavalerie, Masson,

Un certain malaise régnait parmi la classe marchande. Des convois venant de Morélia avaient été arrêtés et pillés ; deux préfets politiques, don Juan Becerril et le général Falcon, assassinés à quelques lieues de Mexico, et les gueriileros se hasardaient à montrer le bout de leurs carabines dans le Michoacan, état voisin de la capitale.

Vers la fin de mars, le colonel de Van der Smissen reçut l’ordre de marcher sur Morélia, avec une partie de la garde impériale belge, et d’y faire le service de garnison. Les zéphirs sous les ordres du commandant Chopin devaient s’embarquer pour Victoria, le chef-lieu du ‘Tamaulipas, et le commandant de Briand partait pour Matamoros avec son bataillon de la légion étrangère.

Ces préparatifs annonçaient un dernier effort de la part des Juaristes, et tous les officiers de la garnison se tenaient prêts à marcher au premier signal. Dans les arsenaux on déployait un surcroît d’activité : les ouvriers et les pontonniers étaient occupés à fabriquer des affüts légers et solides pour les obusiers de montagne, l’armée mexicaine se réorganisait, et le géncral de Brincourt, à la tête d’une forte colonne, tenait déjà la campagne dans le Nouveau-Léon.

Sur ces entrefaites, la rumeur se répandit dans nos clubs, que l'Empereur Maximilien allait, sur la proposition du maréchal Bazaine, distribuer des récompenses aux militaires qui s'étaient distingués pendant le siége d’Oajaca.

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En effet, une proclamation parue dans le Diario del Jmperio, Aécrétait la création d’un nouvel ordre mexicain — la croix de l’Aigle — frappait une médaille du mérite militaire, et reconstituait l’ordre de la Guadeloupe, fondé par l’empereur Iturbide.

Ces signes de bon augure excitaient au plus haut point notre curiosité, cat presque tout le monde se sentait des droits ou des titres de service plus ou moins appuyés, pour rêver sur sa poitrine une des nouvelles décorations.

Enfin le 10 avril, fête de l'Empereur, parurent les décrets de nominations attendus avec tant d’impatience.

Mon nom figurait parmi ceux des nouveaux chevaliers de l’ordre de la Guadeloupe, entre le major Tydgart, tué quelques jours après au combat de Tacambaro, et le lieutenant Carrère, de la compagnie franche du bataillon où j'étais stagiaire. Nos brevets nous furent remis en présence du 3e zouave rangé en bataille sur la grande place du palais, par l'Empereur lui-même qui me serra la main avec bonté, et me demanda des nouvelles de ma blessure en me donnant quelques paroles d'encouragement qui me remplirent d’enthousrasme.

Depuis longtemps ces choses s’en sont allées avec ma jeunesse et mes meilleures illusions : pourtant encore aujourd’hui, rien qne d’y penser je rougis. de plaisir et d’orgueil en me rappelant ce têteà-tête de cinq minutes, avec l’empereur.

Je n’ai pas besoin d’ajouter que jusqu’au jour où, à mon tour, j'irai me coucher dans ma tombe, je serai fier d’avoir su mériter un pareil témoignage d'approbation de la part d’un homme qui a su être grand et noble partout, dans sa vie de famille, dans sa vie de souverain, et surtout au milieu de l’abandon et des trahisons qui se heurtaient et se pressaient les unes contre les autres pour assister au spectacle solennel de sa mort.

Pour moi, ce jour là, je n’aurais pas échangé mon épée d’officier subalterne contre le fauteuil d’un sénateur. Les dangers que j'avais courus, les fatigues que j'avais endurées, la maladie dont je commençais à ressentir les sourdes atteintes, disparurent devant mon bout de ruban, et le soir, quand à la table du mess de l’état major, le capitaine de Schrynmackers de la garde impériale, me porta un toast en me complimentant sur l'honneur dont je venais d’être l’objet, deux larmes de joie et de reconnaissance, glissèrent à la dérobée dans mon verre de champagne.

N'’est-il pas étrange que les larmes soient le seul moyen que Dieu ait donné à l’homme pour exprimer les sensations intimes d’un grand bonheur ou d’une immense douleur, — le bonheur et la douleur ! — ces deux frères jaloux qui naissent sous la gaze rose de notre berceau, et ne nous quittent qu’au froid contact du cimetière ? L’un essaie toujours de se venger des bénédictions que l’autre sème sur ses pas. C'est l’éternelle lutte de Caïn

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DERNIERS BIVOUACS, — AU PAYS, 119 et d’Abel, et jamais je ne me suis senti joyeux, sans ressentir mon âme frissonner sous le pressentiment d’une prochaine affliction.

Pour cette fois, je ne m'étais pas trompé, et mon allégresse se brisa sur la pierre sépulcrale du deuil et d’une profonde douleur. |

Souvent nous nous rencontrions chez un membre de la commission scientifique du Mexique, M. Lami, et quelquefois — le soir — chez Fulcheri, le marchand de sorbets. Dans ces réunions nous causions d’art, de science et de philosophie. Chacun venait apporter là le fruit de ses études et de ses observations. Les uns s’occupaient d'anatomie, d’histoire naturelle ; les autres d’esthétique, de poésie, de littérature, et sur nos conversations intimes étaient tombées quelques gouttes de ce parfum que prisait tant Horace, utile dulci. Les bals que nous oubliions n'avaient pas même l’honneur d’un regret, et une seule crainte venait parfois nous troubler, la perspective prochaine d’un ordre de départ, lorsqu'un septième convive vint s’attabler sans façon parmi nous, et nous éparpiller d’un revers de sa main.

Vous rappelez-vous l’axiôme lugubre que madame de Sévigné exprimait d’une façon si vive en disant ?

— La mort va fourrrageant et grapillant ça et là.

Eh ! bien, si vous ne vous en souvenez pas, moi j'ai le droit de vous en parler, car en quatre jours, la mort enleva trois membres de notre cercle. Le premier, fut M. Harris, atteint

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du vomito, pendant un voyage à la Vera-Cruz ; puis ce fut le tour de M. Jules Gérard, cousin du célèbre tueur de lions, correspondant de l’Æfogue, et collaborateur de plusieurs autres journaux de la presse parisienne, quoiqu'il eût à peine vingt-trois ans.

Cette mort était survenue ainsi :

Le dimanche, M. Gérard avait nassé la soirée avec nous: il était abattu et se plaignait d’être fatigué. Quelqu'un lui conseilla de prendre un bain, et le lendemain matin, vers sept heures il s’empressa d'en commander un au garçon de l’Hôtel National, où il demeurait.

Une heure plus tard, en revenant de la caserne, je grimpai à la chambre de mon ami, pour lui emprunter une liasse de journaux de France. — A travers la porte vitrée j'aperçus M. Gérard couché dans sa baignoire, la figure à moitié submergée dans l’eau. J'enfonçai d’un coup de genou, mais tout était fini. La face tuméfiée, la bouche bordée d’écume indiquaient trop clairement que depuis quelque temps déjà, le malheureux s'était écrasé sous l’impitoyable étreinte de l’apoplexie.

En entrant dans la salle de bain, je fus frappé d’une circonstance bizarre. Cette salle était parfaitement éclairée : cependant M. Gérard avait eu l'étrange idée d’allumer deux bougies placées sur une table, dans un coin écarté, et dont la clarté n’arrivait même pas jusqu’à la baignoire. Ces deux lumières funèbres, préparées par le défunt lui-même,

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comme s'il eût obéi à un pressentiment machinal, faisaient le plus lugubre effet.

Le troisième de cette liste funèbre fut le vicomte Houeix de la Brousse, lieutenant à la légion étrangère, brûlé dans l’incendie du 3 mai 1865, en voulant se dévouer.

Vers minuit, le feu s’était déclaré avec une violence extraordinaire dans l’intérieur d’une grande maison de la rue San Juan de Latran, portant le No. 10. Il avait pris naissance, dit /’Ære ANouvelle, dans un atelier de menuiserie qui occupait la bâtiment du fond et devait avoir fait d'immenses progrès avant de se manifester au-dehors. Aussitôt l’alarme donnée, on courut à la place française. Les généraux d’'Hurbal, de Maussion et } Hérillier se portèrent en hâte sur le lieu du sinistre et organisèrent les secours avec une énergique rapidité, mais l’élément destructeur avait déjà pris des proportions qui rendaient inutiles toutes tentatives de sauvetage et paralysait le jet continu des deux pompes qui l’attaquaient.

On eut recours à tous les moyens : on éventra les conduits d’eau, on défonça les égouts, mais rien ne réussissait à combattre les flammes.

Le colonel Tourre avait été l’un des premiers à venir. Les cris d'alarme l’avaient trouvé près de là, rentrant chez lui, après avoir reconduit deux dames, à la sortie du théâtre. Il accourut vers le lieu du danger avec l’ardeur intrépide qui était le trait distinctif de son caractère. On avait cherché à le

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retenir, mais le colonel s'était écrié en s’élançant dans l’escalier :

— Il y a de mes zouaves, là-haut ; je ne veux pas qu'ils se fassent casser les reins.

Pénétrant jusqu’au milieu des bâtiments enflammés, il s’était porté sur une petite terrasse intérieure, d’où il dirigeait le sauvetage. Auprès de lui se trouvaient le lieutenant de la Brousse qui lui passait un sceau d’eau et le clairon Shlincker du 3ème Zouave.

Tout à coup un craquement sourd se fait entendre ; la terrasse minée par les flammes se disjoint, s’écroule ; les trois hommes qu’elle porte sont précipités pêle-mêle avec ses débris, dans le brasier ardent entr’ouvert sous leurs pieds.

Au milieu du cri d’horreur arraché de toutes les poitrines par cette catastrophe imprévue, deux formes noircies et indécises sortent et s’élancent hors de ces poutres enflammées.

Ce sont le lieutenant de la Brousse et le clairon Shlincker.

Horriblement brûlés, la flamme les lèche encore ; on se hâte de les inonder d’eau et de les transporter à la maison voisine.

Le spectacle qu’ils offraient n’était pas de ceux que l’on décrit. M. de la Brousse surtout, ne présentait plus qu’un amas de chair calcinée mêlée à des lambeaux d’uniforme, et le lendemain matin, vers dix heures, il expirait en serrant un crucifix sur sa poitrine endolorie.

Une journée et une nuit de travail sans relâche firent retrouver le corps du colonel Tourre sous les décombres. Contre toute espérance, il était à peu près entier ; on le découvrit, couché sur le dos, à dix ou douze pas de l’endroit où il avait été précipité. Il devenait évident alors qu'après sa chûte le colonel s'était relevé et avait marché dans la direction où il espérait trouver une issue. Mais aveuglé par les flammes, il était allé se heurter contre un mur, devant lequel il était tombé à la renverse.

C'était dans cette position qu’il avait expiré, endurant d’atroces souffrances. La main droite était fortement crispée sur le pommeau de son épée et l'uniforme avait entièrement disparu, à part quelques lambeaux, encore adhérents aux chaïrs à moitié carbonisées.

Ce sinistre plongea la ville dans une consternation difficile à décrire, et de ma vie je n’ai vu pareille foule suivre un char funèbre. Le deuil était conduit par le maréchal Bazaine lui-même qui marchait tête nue derrière les trois cercueils des malheureuses victimes, le colonel Tourre, le lieutenant de la Brousse et le clairon Shlincker mort à son poste de combat, à côté de son supérieur. Toute la garnison de Mexico était sous les armes, les tambours voilés de crêpes, la cathédrale tendue noir, et quand les trois fosses eurent reçu ces dépouilles carbonisées, plus d’un sanglot déchirant s’échappa de ces poitrines de soldats, lorsque le général de Maussion et le capitaine le Couturier jetèrent une parole de souvenir et de regret

an:

ARE sur ce trou béant, lorsque le drapeau du 3ème zouave vint s’y incliner silencieusement, en signe d’adieu.

A peine âgé de trente-huit ans, le colonel Tourre avait au bout de la dragonne de son épée les abeilles du bâton de maréchal. C'était l’enfant chéri de ses zouaves, qu’il avait menés dépuis dix ans partout où la France avait déployé son drapeau. On savait comme il était beau, comme il était grand aux jours de l'épreuve et de la mêlée, et cette mort épouvantable au milieu d’un brasier ardent, écrasé sous des poutres en cendres, se débattant au milieu d’une mare de

bitume liquéfié, crispait le cœur des plus braves et {el faisait involontairement penser à ces vers que Musset écrivait sur la mort du duc d'Orléans :

Hélas : mourir ainsi, mourir à quarante ans, Sans un mot de sa femme, un regard de sa mère, Sans avoir rien pressé dans ses bras palpitants ! Pas même une agonie ! une douleur dernière !

Dieu seul lut dans son cœur l’ineffable prière Que les anges muets apprennent aux mourants.

Quant au vicomte de la Brousse il était un de mes amis les plus dévoués. Nous demeurions dans la même chambre, et rarement nous sortions l’un sans l’autre. Ce fut sous le poids de la plus poignante des tristesses que je communiquai à l’Æs/afette de Mexico ces quelques détails biographiques qui ne rappellent qu’imparfaitement les principaux traits de la vie du meilleur des camarades et du plus parfait des gentilshommes :

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6 M. le vicomte de la Brousse appartenait à une vieille famille de la Basse-Bretagne qui donna plusieurs illustrations à la marine française. Lui-même fut marin avant d’entrer à l’école Saint-Cyr, d’où il sortit avec une sous-lieutenance au 99e de ligne. C'est en qualité d’officier dans ce régiment, qu'il suivit avec distinction, depuis le commencement, les différentes phases du siége de Puébla et de la campagne du Mexique. Le vicomte de la Brousse qui avait fait preuve de sang-froid et d’énergie, lors de l'incendie de la maïson Delanoë, avait déjà reçu en récompense de son courage trois médailles de sauvetage et sept jetons d’incendie.

‘ Lorsque le 99e reçut l’ordre de rentrer en France, M. de la Brousse promu depuis quelque temps au grade de lieutenant, demanda et obtint la permission de continuer la campagne en cette qualité, au régiment étranger. Il relevait à peine d’une douloureuse maladie, et se proposait de prendre son service au régiment lorsque la mort vint enlever ainsi, à l’âge de vingt-trois ans, un brave officier à la France et un cœur d’or à sa famille et à ses camarades. ??

Cette série de catastrophes m'avait fait prendre Mexico en horreur, et je ne pus dissimuler mon contentement, lorsque le dix mai, à cinq heures du soir, je reçus l’ordre de me tenir prêt à partir dès le lendemain pour l’intérieur, avec le colonel Jeanningros qui devait marcher sur Saltillo, occupé par les troupes du général ennemi, Negrete,

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ET En me rendant chez moi dans le but de dire à mon EL ordonnance de tout tenir prêt pour quatre heures du matin, je trouvai la sentinelle du poste autrichien placé en face de mon logement, en train de se défendre contre deux chasseurs d'Afrique qui allaient probablement lui pratiquer une boutonnière quelconque sans l’intervention du docteur Tourraine de l’artillerie et du corps de garde accouru fort à propos.

Un soldat congédié avait voulu forcer la consigne et passer outre, malgé les explications en langue croate que lui donnait le factionnaire. A bout de logique, il avait eu recours à sa baïonnette, et le pauvre malheureux se tordait par terre en râlant déjà son agonie.

Ce rigide observateur de la discipline fut traduit en’ cour martiale, et plus tard, j’appris qu’il fut acquitté par ses officiers qui ne virent pas même un excès de zèle dans cet accident.

La colonne à laquelle j'étais détaché, se composait de deux escadrons, deux compagnies et deux obusiers rayés, formant une contre-guérille sous les ordres du capitaine le duc d’Elchingen, petit-fils du maréchal Ney — aujourd’hui colonel au 6e chasseur de France — des premier et second bataillons de la légion étrangère, commandants Saussier (1) et de la Hayrie ;

(1) Saussier, Félix-Gustave ; général de brigade, commandant la brigade mobile d’infanterie dans la division d'Alger.

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d’un escadron du rer chasseur d’Afrique et de plusieurs pièces d’artillerie. Nos ordres étaient d'opérer jonction avec les troupes des généraux de Brincourt et Mejia, et de tomber ensemble sur l’ennemi, afin de l’écraser d’un seul coup.

Pour arriver à Saltillo, il nous fallait traverser une partie des états de Mexico et du Michoacan, tout celui du Guanajuato, de San Luis de Potosi et la moitié du Nouveau Léon. Nous franchîmes ces deux cent vingt-six lieues en vingt-un jours, passant sans nous y arrêter par les villes de Quérétaro, de San Luis de la Paz et de San Luiz de Potosi, endurant des privations inconcevables, buvant presque partout de l’eau salée, et malgré cela arrivant à San Juan de la Vacqueria, à quelque distance du repaire ennemi dans un état sanitaire satisfaisant.

La plupart du temps le pays que nous traversions était morne et désolé ; les habitants pauvres et peu hospitaliers, et les routes couvertes d’une poussière fine qui nous suffoquait au moindre vent, à la moindre brise.

Le contraste était frappant entre ces cactus rabougris, ces arbres desséchés, ces plaines brûlées, et les charmants paysages, les souvenirs riants et poétiques que nous avait laissés notre campagne dans l'Oajaca.

Pourtant nos soldats n’en étaient ni moins gais, ni moins dispos. Nos bivouacs retentissaient joyeusement des échos de leurs chansons. A défaut d’eau potable, ils buvaient sans rancune leurs rations d’eaude-vie coupées d’eau saumâtre, et malgré leurs souliers

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qui commençaient à manquer à l’appel par certains endroits, ils étaient toujours restés braves, alertes et français.

Que de chansons baroques, n’avons-nous pas éparpillées dans ces interminables plaines du Nord, faisant refrain malgré les bouffées asphyxiantes du vent del Sur, et trouvant moyen de rire, de fredonner et de gouailler partout ?

D'’ordinaire c'était Airloup, un vieux sapeur de la légion étrangère qui prenait la tête de colonne et entonnait d’une voix de maître-chantre au lutrin, quelque composition dans le genre de la lettre de Dumanet à Sophie Rambosse, qui s’est greffée je ne sais plus trop comment dans les replis de ma mémoire.

Cette touchante missive datée d'Alger, le 5 Juillet 1830 renfermait le lamentable récit des tribulations suivantes.

Vous devez et’ ben inquiet’ tout de même Que vous ne vissiez pas de lettr de moi ; Mais quoiqu’ ça Dumanet vous aime,

Ni plus, ni moins que si c'était soi.

Oui belle Sophi’ soilliez tranquille, Rien n’est venu refroidir mon cœur Depuis que nous somm’ en uhe ville Ousqu’il y a cinquant’ degrés de chaleur

J'voudrais me servir du télégraphe Pour vous signaler mon ardeur,

Mais n’en savant pas l'orthographe J'emploi-z-un bateau-z-à vapeur.

C’est un’ espèce de chaudière ronde, Voyez-vous, qu’a pas de cuisinier :

Ça marche tranquillement sur l’onde Et ça fum’ comme un vrai troupier

Provisoirement, sachez ma chère, Qu’au moment de nous embarquer J'avais eu des tranchées de misère Que l’cœur a manqué d’m’en craquer.

J'allais prendre mon congé d'avance Et m’absorber dans les marsouins, Quand on touche à terre, en présence, De bourricauts qu’on nomme Bédouins.

C’est un tas de pousse-cailloux du centre ; Ça n’a rien de Français dans l'aspect.

Il ont la boule noir’ comme de l’encre, Et pas de chemise sur vot’ respect,

Rapides. comm’ l’trembellement de terre Ils fuyaient devant le régiment,

Que les ch'vaux de not’ cavalerie légère Voulaient tous prendre le Maure aux dents.

Ce calembourg, i vous fait sourire :

Mais le Français, en vérité Ne peut se soustraire à l’empire D'’avoir de l’amabilité.

Nous v’la campés en sentinelle :

J'en fais d’abord deux heures de nuit,

Mais c’est là, cré coquin, ma belle !

Qu’il m’a fallu du cœur pour huit,

Imaginez-vous, trente-six sonates

De cris et de gémissements !

Des particuliers à quatr” pattes

Qu'étaient gros comm’ des éléphants ;

Des tigres, des lions, un tas de vermine Qui se promèn’ dans ces pays-là.

Bref, on dit qu’ j’avais un’ pauvre mine Quand not’ caporal nous releva.

Crèvant d’soif j’fus près d’une source Ousque je bus de l’eau, mais, gredin d’sort Le lendemain, en reprenant not’ course, Nous y trouvimes un chameau mort.

J'me crus poisonné, mill” tempête !

Que me dis le sargent, tout confondu :

— Tu vois que cet’ eau là tue les bêtes, Ainsi Dumanet, t'es fichu !

| L’haleine me manqu’ ; je devins pâle, Mais bientôt j'oublie le danger,

Quand j'entends battrrrr la générrrale

Et qu’nou: somnr’-z-entrés dedans Alger.

Couronné de gloir”, je m’élance Dans un palais; que’ coup d’essai !

Où je crus ben, par ma vaillance D’avoir pris la sutane du dey.

Elle avait une tournur’ sauvage, Avec un couvre-pieds de linon ;

Mais comme elle m’a giflé le visage

Y disent tous qu’ c’est une guenon.

C’est possible ; je ss ben qu’en France

Les femmes et les guenons, c’est deux,

Mais ici, n’y a point de différence, À moins qu’ d’avoir de fameux yeux.

Mais j'gardais pour la bonne bouche

D’vous dire que notre général

M'’a vu brûler plus d’une cartouche E qu’'y.vient de m’faire caporal ;

Mais malgré cet honneur suprime,

Et la chaleur qui nous brul’ tous,

Ça n'empêche pas que j'ai, tout de même, Un fameux coup de soleil pour vous,

Si Dumanet n'avait pas la plume de madame de Sévigné, il pouvait se vanter au moins d’avoir un excellent interprète dans la personne du sapeur Airloup qui ne connaissait pas son pareil au monde, si ce n’est peut-être un vieux chasseur, le marquis de Courcy, s’il vous plaît, vieille culotte de peau placée en faction depuis près de trois congés auprès du guidon du 1er chasseur d'Afrique, et qui tous les ans passait caporal pour se faire casser aussitôt qu’il arrivait en vue d’une bouteille d’absinthe.

Lors d’une incroyable période de sobriété, il avait atteint jusqu'aux galons de maréchal des logis, mais hélas ! pendant la campagne que nous faisions, sa gloire s'était obscurcie, et maintenant il cumulait les charges de soldat de deuxième classe et de marmiton d’une des tribus de son escadron.

Le marquis de Courcy avait un tant soit peu oublié les madrigaux et les chansons régence de ses ancêtres messeigneurs les mignons et les muguets de jadis, mais en revanche ilexpectorait volontiers une chanson troubade.

Sa favorite allait comme suit ; malheureusement plusieurs couplets — et des plus drôles — sont restés enfouis dans le gosier du marquis :

— Donc, mon ancien qu'avez vu la Russie Qu'avez, certain, roulé vot’ boss’, par là

Dites-moi sargent, je vous en prie, Queq’ c’est l’Alger et l’Afrque ousqu’on va,

— Je le veux bien, mais avant que tu partes Tu vas conscrit payer un verr’ de vin

Puis poliment tu demand’ras Ja carte

Et c’est alors que j'te dirai ton chemin.

— L'Afriqu’, mon cher, c’est un’ île déserte Qu'est habitée par des peupl’ ben méchants ; N'’faut pas pourtant que c’la te déconcerte, Mais tu peux ben écrire à tes parents.

Y a des serpents, des crocodiles énormes

Qui sur le soir, sans fair” de façons

Vous entr’ au camp et vous dévorent un homme Tout comme un homme avale un cornichon.

Ju — Ah! mon sargent, j’trembl’ de votre histoire

' | Me voir avalé, moi jvous préviens déjà

| Que je veux ben me battre et voler à la gloire Mais me voir manger, j’ne peux digérer ça.

C'était ainsi que nous narguions les ennuis de la

route.

Pendant la courte durée de cette campagne, j’eus occasion d'apprécier la supériorité de la selle mexicaine sur la selle anglaise. Offrant un étrier aussi large que l’étrier arabe, dans lequel le pied s’emboîte sans être gêné, elle est un peu lourde, il est vrai, mais ne blesse jamais le cheval, et offre au cavalier une assivtte commode, une position aisée et une liberté entière dans ses mouvements. Le devant se termine par un large pommeau autour duquel s’enroule le lasso, sur lequel il peut entraver ses rênes pendant le combat, s'appuyer en route, et même dormir s’il est assez fort équilibriste. La plupart des compagnies

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montées, formées dans les différents régiments du corps expéditionnaire, avaient été pourvues d’équipements mexicains ; cette sage précaution a eu l’avantage de rompre plus vite les nouveaux cavaliers aux difficultés du manège, et de permettre aux officiers de les utiliser plus promptement.

Le général Negrete occupait le col de la Angostura, un peu en avant de Saltillo, avec 4,000 hommes d'infanterie, 1,500 chevaux, 20 pièces de canons, et paraissait résolu à défendre cette position formidable, autour de laquelle il avait élevé des retranchements et des ouvrages d’une certaine importance.

Le rer juin, deux heures après notre arrivée, le colonel Jeanningros avec quatre compagnies, trois escadrons et deux pièces d’artillerie alla reconnaître le col.

À portée de canon, l’ennemi démasqua deux batteries, laissa voir son infanterie massée et fit sortir une partie de sa Cavalerie. Une escarmouche s’engagea avec nos tirailleurs, et au détour d’un quartier de rocher, un officier de la légion étrangère, M. le capitaine Fisher, fut tué d’une balle au front. Nous n’eûmes que la mort de ce brave officier à déplorer, et nous rentrâmes sains et saufs à la Vacqueria, après avoir levé le plan de la position de l’ennemi, le lais- Sant tirer hors de portée et fatiguer inutilement ses escadrons, qui chevauchaient dans la plainè en épuisant contre nous tout le vocabulaire mignon des épithètes espagnoles. Quelques projectiles perdus attei-

gnirent quatre chevaux et trois hommes, ces derniers . à at) peu grièvement.

Le soir même une estafette nous apporta la nouvelle du mouvement en avant du général Méjia, parti de Matamoros avec une colonne de 3,000 hommes, renforcée par le bataillon du commandant de Briand.

À 10 heures, un second courrier vint nous annoncer que le général de Brincourt venait de quitter les villages de Parras et de Patos avec trois bataillons d'infanterie, deux escadrons et huit pièces de différents calibres.

Negrete allait donc se trouver pris entre trois colonnes, et nous étions à la veille d’une bataille dont l’issue ne pouvait être douteuse.

L'ennemi avait l’air de soupçonner le danger qui le menaçait.

Une grande animation avait régné une partie de l'après-midi dans ses avant-postes, et à sept heures les feux de ses bivouacs s’étaient magiquement éteints.

Cette tranquillité subite déplut au colonel. Il craignait quelque ruse: nos patrouilles furent doublées, et je reçus l’ordre de placer 60 hommes de piquet à la tête d’une baranca, qui débouchait dans le coi de la Angostura.

Il était onze heures et quart du soir lorsque je décachetai cette note de service.

Vingt minutes après mon cheval était sellé, mes soixante hommes munis de 25 cartouches, de leurs

capotes et de leurs couvertures, et nous nous ache-

rs minions silencieusement vers le lit desséché du torrent.

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