‹ De Québec à Mexico, souvenirs de voyage, de garnison, de combat et de bivouac [microforme]Chapitre 20 sur 34 · SEZ · texte numérisé non relu

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DERNIERS BIVOUACS, == AU PAYS, 157 lement sur les jambes du petit Colpaërt, en poussant un grognement de satisfaction.

C'était Michko, l’inséparable ami du baron qui, ce soir là, nous fit part de toutes les charmantes qualités de sa bête, pendant que de plus en plus à l’aise, le fourmillier passait son museau froid sur mes mains, et poussait Colpaërt du dos, pour s’arrondir et se pelotonner plus paresseusement.

Une heure après notre arrivée à Passo del Macho, Michko avait déjà avalé une demi douzaine d’œufs, étranglé cinq poules, mordu un zouave, deux turcos etun Egyptien. Bref, abandonné sur le champ de ses méfaits par le baron qui, de guerre lasse, le reconfiait au désert, un soldat de la légion étrangère l’avait recueilli et hissé sur son sac, en lui faisant comprendre que la baguette de son fusil aurait raison de son caractère gamin. Et voilà comme un beau matin j'avais retrouvé maître Michko gravement assis sur son Zos/ ergo, le dos appuyé au pied du grand mât de l’A/%er et clignotant finement &es yeux, pendant qu’entre ses pattes de devant, il tenait à la façon des écureuils, un œuf blanc et bien frais qu'il dégustait avec autant de plaisir que s’il eût déterré jadis, dans un de ses voyages de la terre chaude, au milieu des tristes ruines d’une fourmillière détruite par lui, un exemplaire perdu de la physiologie du goût de Brillat-Sanarin.

La vie que nous menions sur l”4//%er avait son côté agréable. Nos cabines étaient bien ventilées, les

officiers du bord polis et complaisants, et nos camarades de traversée d’une joie et d’un entrain ravissants, car ils allaient tous revoir cette France, que nous autres Canadiens nous nous contentons de rêver.

Notre service se bornait à peu de chose.

La lecture et les flâneries se partageaient notre temps, et quand la brise du soir nous avait apporté

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un peu de fraîcheur, un chœur composé de soldats de la légion étrangère et de quelques zouaves, se réunissait sur le gaillard d’arrière et chantait jusqu’à dix heures.

Alors tout rentrait dans le silence.

Des groupes de causeurs se formaient au piea du mât d’artimon, et si la soirée était belle, la nuit se passait presque blanche. (Chacun venait apporter là ses aventures, ses souvenirs ou ses bons mots.

Pendant ce temps les heures filaient, le navire aussi, et la patrie se dessinait sur l’horizon.

Le ciel semblait jouir tacitement de notre bonheur. Tous les jours un vent favorable soufflait par tribord, et nous n’eûmes en fait d'émotion que deux légers incidents, dignes à peine d’être mentionnés. Nous rencontrâmes un lougre à mine suspecte, que nous soupçonnâmes être un corsaire juariste, et le 13 juillet au soir nous crûmes apercevoir des brisants à bâbord.

En quittant la Véra-Cruz, toutes les précautions sanitaires possibles, recommandées par la prudence, pour empêcher l’apparition du vomito parmi nos

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DERNIERS BIVOUACS, — AU PAYS. 159 passagers, avaient été prises. Malgré tous les soins énergiques et la propreté déployée dans nos faux ponts, l’affreuse fièvre jaune fit six victimes, parmi lesquelles se trouvait une pauvre femme accouchée de deux enfants. C'était quelque chose de poignant à contempler que ces enterrements clandestine faits au milieu de la nuit, de crainte de démoraliser les troupiers. Les cadavres étaient enveloppés dans une grosse toile, lestés d’un boulet de douze attaché aux pieds, et confiés à la discrétion de l'Océan.

Où sont-ils les marins sombrés dans les nuits noires ? O flots que vous savez de lugubres histoires,

Flots profonds redoutés des mères à genoux !

Vous vous les racontez en montant vos marées,

Et c’est ce qui vous fait ces voix désespérées

Que vous avez le soir quand vous venez vers nous,

Pourtant le terrible fléau arrêta là ses ravages, et le 15 juillet, à dix heures du matin, nous ancrions sains et saufs dans la rade de New-York, à quelques encablures de la corvette le ?//égéton, sur le pont de laquelle je distinguais la figure joviale de l'officier de quart, M. le lieutenant Pouvreau qui prenait les ordres de son supérieur le capitaine Maudet. (1)

Une demi-heure après, tous les officiers du bord, à part l’état-major, recevaient permission de descendre à terre.

(1) M. le capitaine de frégate Louis-François-Joseph Maudet, aujourd’hui contre-amiral et nommé aux importantes fonctions de major de la flotte à Toulon.

Mes malles furent portées au fond d’une des baleinières, et quand un par un, les passagers eurent disparu par l'ouverture de l'escalier d’honneur, le cœur gros, je serrai la loyale main de notre digne commandant, et à mon tour je m’engageai dans l’étroite échelle, me retournant une fois encore pour saluer les officiers du transport, qui agitaient leurs mouchoirs en signe d’adieu. Je ne pouvais me séparer sans émotion de ce drapeau tricolore que mes trois campagnes m'avaient appris à aimer, à défendre et à regarder comme un lambeau de mon pays.

Chaque coup de rame qui m’en éloignait me frappait le cœur, et bien qu’en voyage l’on s’habitue à la longue à ces adieux continuels qu’il faut toujours avoir sur le bout des lèvres, je ne sais quoi de mystérieux me disait que, si je devais le revoir, je ne devais plus le servir, ni surtout me bercer de la noble ambition de pouvoir un jour mourir pour lui.

Pendant les cinq jours qui suivirent, je passai mon temps à jouer le rôle peu paresseux de cicerone, et pilotai mes camarades à travers le labyrinthe de la cité impériale. La prodigieuse activité des Américains les émerveillait à tous moments, mais beaucoup en étudiant de près la civilisation yankee et en visitant les institutions publiques, revinrent sur leurs idées républicaines.

Bien des choses qui leur avaient paru merveilleuses en Europe, étaient devenues fort ordinaires dans Broadway, et la pilule, à force d’être dorée, avait perdu de sa saveur,

Malheureusement ces études, comme bien d’autres bonnes choses ici-bas, eurent un terme. Le 20 juillet, l’ordre de retourner à bord était émané, et debout sur la jetée de Castle Garden, j'embrassais mes braves amis, mes compagnons de plus d’un jour d’épreuve, s’en retournant sur l’A//rer.

Longtemps je restai triste à regarder le transport qui disparaissait petit à petit sous l’horizon. Avec ses blanches voiles s’enfuyait plus d’un rêve de gloire et d’ambition. Ses batteries entraînaient avec elles quelques fragments d’amitié, ces parcelles de notre cœur que nous jetons au vent tant qu’il en reste, et qand je sortis de ma profonde rêverie, cette question que Lamartine se posait un jour en face d’un désespoir muet, me passa par la tête :

Eternité, néant, passé, sombres abîmes Que faites-vous des jours que vous engloutissez ? Parlez; nous rendrez-vous ces extases sublimes

Que vous nous ravissez ?

La réponse ne se fit pas longuement attendre. Dieu me réservait une de ces sublimes extases, le 28 juillet 1865, au sein de ma famille. Ma mère me pressait sur son cœur, mon père me bénissait, et deux amis d'enfance pleuraient de joie en me revoyant.

J'arrivais au pays dans un jour de crise et d’épreuve. Une génération entière, génération forte et pleine de sève, venait de s’incliner vers la tombe au moment même où nous avions le plus besoin de ses conseils et de son expérience. Le baronet Sir Louis

H. LaFontaine, le colonel Sir Etienne P.Taché, le juge Morin, le sénateur Lemieux, le comte Saveuse de Beaujeu, le président de l'assemblée législative M. Turcotte, le vénérable archiprêtre Faucher de Saint- Maurice, nos historiens Ferland et Garneau défilaient lentement les uns après les autres devant la patrie désolée, pour venir chercher le repos de leurs fatigues et de leurs services, sous cette terre,

Où le père a son père, où la mère a sa mère,

Où tout ce qui vécut dort d’un sommeil profond :

Abime où la poussière est mêlée aux poussières,

Où sous son père encore on retrouve des pères,

Comme l’onde sous l’onde en une mer sans fond.

En face de ces pierres sépulcrales — tombes de mes frères d'armes, de mes camarades tués là-bas ; tombes de ceux que ma jeunesse s'était habituée à aimer et à vénérer, creusées 1ci—j’ai appris un axiôme qui résume en lui seul bien des leçons d’expérience.

Je me suis aperçu que le bonheur sur terre gisait au sein de la famille.

Tous les jours, je savoure avec plaisir cette découverte faite sur les cheveux grisonnants de ma mère, assurée par le cœur affectueux de la femme aimée, et entrevue dans la main franche et loyale de quelques amis dévoués.

Mais comme ici-bas, l’habitude même de la joie peut fatiguer, pour m'en distraire, je me suis amusé à réunir sous un même toit ces souvenirs épars de ma vie de voyages, de garnisons, de combats et de bivouacs. Aujourd’hui je les livre, non sans quelque

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crainte à la curiosité du bienveillant lecteur, lui rappelant que c’était pour les bons cœurs, pour les âmes indulgentes, qu’un jour Alfred de Musset écrivait rapidement ces beaux vers :

Vous qui m’adresserez une parole amie,

Qui l’écrirez peut-être et l’oublierez demain, Souvenez-vous de moi qui vous en remercie.

J'ai le cœur de Pétrarque et n’ai point son génie ; Je ne puis ici-bas que donner en chemin

Ma main à qui m'appelle, à qui m'aime ma vie,

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