‹ De Québec à Mexico, souvenirs de voyage, de garnison, de combat et de bivouac [microforme]Chapitre 29 sur 34 · TETE · texte numérisé non relu

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226 PIÈCES JUS v? ‘i ‘ATIVES.

Celui qui sait discerner l'instinct des peuples et lui donner satisfaction, se voit porté et soutenu par eux : celui qui le néglige ou lui ferme obstinément la porte, est perdu sans ressource. On n’a qu’à lire l’histoire.

Le despotisme exige de la part de celui qui l’exerce une intelligence prodigieuse et une tenacité de fer ; il périt toujours avec la personne. On supporte difficilement le despotisme d’un seul; celui d’une caste est intolérable et se fait tôt ou tard renverser.

21 avril 1860.

Deux choses sont nécessaires à l’homme d’Etat : l'instinct et le tact ; le premier pour discirner, le second pour exécuter. Savoir gouverner est un talent inné et non acquis. On ne peut que façonner les aptitudes naturelles.

Dans l’art de gouverner, il y a un Aujourd’hui, un Demain et un Hier. Si l’on pense à Demain et qu’on agisse en conséquence dès Aujourd’hui, l’on sème et on récoltera ; si l’on ne pense qu’à Aujour- * d'hui, Demain arrive qui souvent vous surprend et vous dévore ; si l’on ne parle que d’Hier pour agir en conséquence Aujourd’hui, on rétrograde vers le passé.

23 avril 1860.

Un gouvernement qui ne veut ni ne peut entendre la voix des gouvernés est un gouvernement vermoulu qui court au devant d’une ruine prochaine.

30 mai 1860.

. Que le prince se tienne au dessus des partis : dans un Etat bien ordonné tous les partis doivent lui être soumis. Les princes qui se font chefs d’un parti ne doivent pas s’étonner un jour s'ils succombent avec le leur.

26 août 1860.

Ne dites jamais : ‘ La religion est bonne pour le

peuple.”’ C’est une infâme arrogance et un manque LH de conscience révoltant. :

L'homme éclairé qui parle ainsi, s’abaisse au niveau du propriétaire d'esclaves.

22 novembre 1860.

Souverains et ministres, parmi ces derniers surtout les ministres des finances, devraient toujours posséder des biens imposables, sur lesquels ils pourraient expérimenter à merveille et par eux-mêmes toute l’échelle de l’élévation des impôts.

26 novembre 1860.

Il y a une grande différence entre gouverner et commander : pour gouverner il faut de l’art; pour commander de la brutalité seulement et de l’habitude. Combien de princes quine peuvent pas faire la distinction de ces deux mots, croient gouverner, et, dans leur inertie morale, ne font que commander ! En commandant les peuples, on étouffe leur individualité si précieuse ; en les gouvernant, on les conduit vers le bien et l’utile.

28 novembre 1860.

La confiance publique est de l’huile sur l’essieu du char de l'Etat.

Les princes ne devraient jamais oublier que les personnes de leur entourage remplissent un double rôle : ce sont d’abord des antennes qui servent à tâter et à découvrir les idées et les opinions du monde extérieur : ce sont, en second lieu, des enseignes d’après lesquelles on juge de ce que renferme la boutique. De quelle importance n’est donc pas le choix de l’entourage !

On ne saurait nier que le système constitutionnel ; ressemble un peu à une bascule ; mais le danger n’est pas grand, pourvu que le poirt fixe soit le bon droit.

L’absolutisme est toujours sorti de l’écume soulevée par des périodes d’agitation déréglée. Aux époques heureuses, il y a toujours eu un lien entre le prince et le pays.

10 décembre 1860.

Ceux qui aboient sont aussi les premiers à flatter.

3 janvier 1861.

La corruption vient toujours d’en haut, et la vertu d’en bas ; car la première ést l’effet de l’or et du bien-être ; la dernière, de la souffrance et des privations ; l’une et l’autre atteignent leur plus haut degré, lorsqu’à force de monter et de descendre, elles ont changé de place entre elles.

Toujours céder est une preuve de faiblesse qui encourage à de nouvelles exigences et dénote l’absence de principes.

Tenir compte de l'esprit du temps, ce n’est pas céder, mais remplir un devoir.

29 janvier 1867.

La politique d’un gouvernement doit toujours être fondée sur l'intérêt public. Le peuple l’accueille alors avec joie, et chacun le soutient chaudement. Les sympathies vu les antipathies personnelles n’ont point le droit de compter dans le gouvernement : chacun peut en avoir dans son intérieur ; mais on ne doit pas subordonner la masse des citoyens à des sentiments privés. Cette politique de préférences personnelles est, en général, le propre des esprits usés ou qui ne sont jamais sortis des lisières. Dans l’âge de la force et de l’ardeur, l’égoïsme se tourne habituellement en patriotisme.

5 février 1861.

La faiblesse, pour voiler sa nudité, prend le plus souvent le costume de l'arbitraire.

13 février 1861.

Les peuples ne sont pas faits pour les souverains,

mais les souverains pour les peuples.

3 décembre 1861.

Vaincre ses passions est le premier pas dans l’art de gouverner.

Miramar, 30 août 1862.

En écrivant l’histoire d’un souverain, on devrait toujours donner comme conclusion la somme des impôts dont il a frappé ses peuples.

Les baïonnettes tournées contre le dehors sont des armes défensives ; contre le dedans, elles ne peuvent servir qw au suicide.

Que votre esprit soit d’acier, votre cœur d’or pur, votre âme de diamant.

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Mes lecteurs seront enchantés, sans doute, de lire ici le portrait suivant du colonel des demonios colorados, que M. Wolff a peint d’une manière saisissante.

C'était à Mabille l’été dernier. . . Je flânais avec un ami autour de l'orchestre. Un homme petit, trapu, au buste large et puissant, campé sur de petites jambes solides, vint à nous ; il y avait dans les traits

de cet inconnu une expression d'énergie féroce ; un nez qui ressemblait à un bec de perroquet, deux petits yeux d'’aigle, ronds, brillants, ‘une moustache grise coupée en brosse, une petite barbiche ; il était coiffé d’un chapeau à larges bords, portait la rosette rouge à sa boutonnière et une grosse canne sous le bras. Il n’y avait pas à s’y tromper, c'était un officier en bourgeois.

Présentez-moi donc à M. Wolff, dit-il à mon ami.

Quand celui-ci me nomma l'inconnu, un frisson parcourut mes veines . . . c'était le colonel d’étatmajor Du Pin, l’homme de la Chine et du Mexique, qui vient de mourir à Montpellier.

Le colonel s'était sans doute aperçu du sentiment de répulsion que sa réputation de fusilleur m’inspirait, car il me dit :

— Oui, monsieur, c’est moi qui suis cette canaille de Du Pin dont vous avez dû entendre parler ; on vous a dit sans doute que je tuais les femmes et que je mangeais les enfants, et vous l’avez cru. Votre ami est un de mes anciens officiers, et il peut vous dire la vérité. On prétend que j'ai exterminé tout sur mon passage . . . C’est une erreur, je n’ai pas fait fusiller ou pendre plus de cinquante gredins ! n'est-ce pas là une affaire ?

Il débitait ce boniment du ton tranquille d’un homme qui m’eût dit sur le boulevard :

— Mon cher, figurez-vous que je n’ai mangé à mon déjeûner qu’une demi-douzaine d’ostendes.

Après mon premier étonnement :

— Ah ! colonel, lui répondis-je, que je suis donc peu de chose auprès de vous, moi qui n’ai pas même tué un lapin !

Du Pin rit à se tordre et,‘

— On saura la vérité un jour, s’écria-t-il, quand on lira mes mémoires. A propos, je voudrais bien les publier. Venez donc me voir, vous me direz si cela peut aller.

Et il me donna sa carte.

Le lendemain j'étais chez le colonel. Il passait pour un officier qui s'était enrichi en Chine, et je m'attendais à le trouver dans un somptueux appartement. Point.

Le colonel Du Pin habitait une modeste chambre dans un hôtel garni de la rue de Beaume ; il y avait là des caisses dans tous les coins, des uniformes sur les chaises, des armes sur le divan. Le guéridon était e.combré d’une liasse de papiers de soixante centimètres de hauteur.

Voilà ma littérature ! dit-il.

Le colonel prit un morceau choisi dans le tas et me lut un chapitre ; il s’était fait son propre historien et parlait de lui-même comme d’un étranger. J'ai une excellente mémoire et je me souviens encore de tous les détails ; l’historien de la guerre du Mexique contait comme quoi le colonel Du Pin avait failli être tué entre Vera-Cruz et la Soledad où les Mexicains firent dérailler uu train et se précipitèrent aux portières en criant : ‘ Mort au colonel !

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A mort Dou Pine! Fusillons la canaille !’” Le colonel ayant eu connaissance de ce projet d'attaque était resté à la Vera-Cruz ; quatorze passagers furent blessés dans ce déraillement ; le directeur du chemin de fer fut tué net. Le chapitre que me lut M. Du Pin se terminait par cette phrase qui est restée gravée dans ma mémoire : ‘* Æ7 voilà comment le colonel Du Pin échappa à un nouveau danger ; évidemment la Providence veillait sur cet homme.’

Nous en restâmes là ; le colonel ajouta qu’il lui fallait demander au ministère l’autorisation de publier son histoire du Mexique, et qu’il m’écrirait.

Je n’entendis plus parler de lui, ce qui me fit supposer que l'autorisation demandée ne lui fut pas accordée. Quand les journaux ont annoncé la mort de Du Pin, je me suis rappelé tous les détails qu’on vient de lire. Désirant compléter cette. esquisse du fameux soldat par d’autres renseignements, je m'adressai à deux hommes bien connus dans le monde parisien, qui ont servi dans la contre guérilla sous les ordres de Du Pin; l’un d’eux m'avait présenté à Mabille au colonel ; il amena au rendezvous, que nous avions pris hier, un médecin, attaché autrefois à la contreguérilla en qualité de chirurgien. Eh bien! ces trois hommes dignes de foi, aux mœurs douces, qui ne sont point des buveurs de sang, ont singulièrement modifié la mauvaise opinion que la rumeur publique m'avait donnée du colonel | Du Pin,

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