‹ De Québec à Vancouver: à travers le Canada d'aujourd'huiChapitre 10 sur 12 · OTTAWA, LA CAPITALE · texte numérisé non relu

OTTAWA, LA CAPITALE

Sur les contins de l’Ontario et du Québec : l'aspect de la ville, l'architecture du Parlement, la terrasse d'Ottawa. — La situation politique : l'inscription à un parti politique, libéraux et conservateurs, les nationalistes, les fermiers, le rôle politique des Canadiens français et les libéraux. — Les chefs des partis : Sir Robert Borden, M. Meighen. — Sir Wilfrid Laurier, M. Mackenzie King, Sir Lomer Gouin, M. Raoul Dandurand, M. Rodolphe Lemieux, M. Lapointe, M. Bourassa, M Crerar. — Les questions : la question des chemins de fer, la question agraire, le problème du peuplement, l’émigration des Canadiens français aux États-Unis, la question religieuse : évêques canadiens français et évêques irlandais, la paix religieuse ; les relations intellectuelles et économiques avec la France.

TiAWA, la ville capitale, est assise surunfleuve frontière, entre l'Ontario et le Québec, entre l’Anglais et le Français, comme un tribunalarbitral.

Une décision de la reine Victoria a désigné cet emplacement au choix du parlement canadien, et marque une utention d'équilibre entre les deux provinces.

De sa fonction officielle — ici s’assemblent les représentants du pays ct siège le gouvernement fédéral — la ville d'Ottawa, comme Washington aux États- Unis, a pris avec l'importance, une sorte de distinction un peu solitaire. Bien bâtie, au confluent de deux rivières que ne salissent point les usines, elle aligne

des façades dessinées ct des erésidences » confor-

tables, sur des rucs propres ct tranquilles ; des restes de forêts l'entourent d’une ceinture de parcs élégants ; les routes, admirablement entretenues sont nettes,

dures, lisses ; tout indique la proximité du chef qui:

commande et du trésor qui paie. C’est ici que le Canada a fait son plus grand effort architectonique. Sur une colline dominant la rivière Ottawa, se sont élevés le

Parlement ct les ministères. Le plus important de ces |

bâtiments, détruit pendant la guerre par un incendie, est aujourd'hui à peu près reconstruit. Mais si l'emplacement, à la frontière des deux Canadas, semble vouloir tenir la Lalance égale entre les Anglais et les Français, le style de l'édifice est bien exclusivement anglais, de ce néo-gothique dont Barry a donné le chef-d'œuvre et le modèle dans le Parlement de Londres. Encore une fois, l'architecture exprime des tendances ou des volontés politiques. Les Parlements d’'Edmonton et de Winnipeg peuvent bien reproduire les coupoles et les colonnades des Parlements américains, celui d'Ottawa affirme hautement son origine ; il vient des rives de la Tamise. Ce gothique perpendiculaire renouvelé nous paraît souveut d’un dessin sec et dur ; dans le jeu des arcs et les rencontres des nervures, les architectes anglais se plaisent aux ruptures de lignes, aux angles aigus, aux cassures abruptes ; le goût anglais pour la maigreur svelte, les arêtes nettes, les hâchures tranchantes, durcit jusqu'à la brutalité la broussaille gothique. Que cette

architecture est donc peu souriante! Et d’ailleurs

dans un jeune pays qui n’a que faire des souvenirs du vieux monde, ce rappel romantique du moyen âgeeuropéen est bien inattendu ! L'Angleterre, il est vrai, sait

| habiller la pierre ; à Londires, la brume enveloppe, colore let grandit la silhouette du Parlement et partout, à | Oxford ou à Chester, la vigne vierge suspend à la pierre |grise le manteau vert ou rouge de l'automne ou du printemps. Les bâtiments d'Ottawa, sur leur colline, émergent d'un bouquet d’arbres et les toitures aiguës, les pignons et flèches d'ardoise sont bien jolis, filant vers le ciel, au-dessus des feuillages d’or, de flamme et d’émeraude- F1 n'est pas d'architecture qui ne se fasse admirer quand elle baigne ainsi dans la nature.

Autour des palais, sur les terrasses d'où l’on regarde la vallée et son fleuve, les statues de grands hommes commencent à faire cercle. Le Canada est un jeune pays, et toutes ses espérances, il les tourne en reconnaissance vers ceux qui ont rédigé sa charte; il ne lui faut pas un grand effort de mémoire pour se rappeler ses gloires parlementaires. Mais que ses artistes prennent garde : la redingote et la statuaire ne sont pas nées dans le même temps, n1 dans le même pays et c’est une question de savoir si elles sont conciliables. C'est ainsi que Washington, dont l'architecture est cependant du goût le plus élégant, fut moins heureux avec la sculpture, Son Capitole est peuplé de statues illustres qui ne sont ni de même matière, ni de mêmes dimensions, ni de même style ; et ces hommages à la patrie sont généralement des offenses à la beauté. Sur la terrasse d'Otliwa, la magnificence du panorama diminue l’importance des ministres de bronze ; la généreuse nature encore une fois, vient corriger les faiblesses ou les bévues de l’art ‘humain.

C'est à Ottawa, la capitale politique de la fédération, que l’on peut le mieux étudier la situation d'ensemble des partis politiques et de leurs chefs, ainsi que les principales questions qui se posent au Canada.

Les Français comprennent en général fort mal comment les partis politiques sont constitués au Canada et dans toutes les mations américaines et, réciproquement, les Américains sont déroutés par nos mœurs politiques. C'est qu’à la base, il y a une différence essentielle, que tout le monde semble ignorer : au Canada, aux Jitats-Unis, en Amérique, toute personne qui n’est pas de la dernière classe appartient à un parti politique : si vous l’interrogez, elle vous dira de suite : je suis libéral, conservateur, progressiste, nationaliste, socialiste au Canada, comme aux États-Unis elle dirait : je suis républicain, démocrate ou socialiste. Il n’y avait pas naguère un sur cent et n’y a pas aujourd’hui cinq sur cent de « sans-parti ». On appartient à un parti spécialement par tradition, par famille, quelquefois par option personnelle, mais on est étiqueté et tout le monde sait que M. X... est conservateur et M.Z. libéral. Quand nous disons qu'en France, la situation est inverse et qu’il n’y a pas une personne sur cent inscrite à un parti politique, nous provoquons l'incrédulité, tant cette affirmation paraît surprenante.

En vérité, le Français est trop personnel et a maintenant trop l'expérience politique pour aimer s’afflier à une organisation, à laquelle il devra se livrer, et voter selon ses ordres. Il a trop le goût de l'indépendance individuelle, de la liberté de jugement et le sens de la critique

pour tolérer ce qui lui semble une entrave. Au Canada, aux États-Unis et en Amérique, l’esprit de discipline est beaucoup plus vif ; le peuple plus jeune trouve tout naturel de se diviser en deux camps au jeu de la politique, comme une classe de robustes collégiens qui veut jouer au ballon. Au fur et à mesure que l'expérience politique mûrit, les partis se divisent et, lorsque plus tard les partis seront émiettés, ce sera le jugement personnel quifera agir le citoyen et non le parti auquel il est attaché. °

Mais les habitudes actuelles rendent la situation politique assez claire : il n’y avait depuis cinquante ans jusqu'en 1910 que deux partis au Canada, à l’imitation de l'Angleterre : les conservateurs et les libéraux ; les premiers se composaient des anciennes familles, des classes riches, puis depuis 1878, lors de l'établissement du régime protecteur, des industriels, enfin des universitaires puissants ; ils étaient très portés à suivre les directives de Londres {1} et, dans les centres mixtes, ils étaient formés plutôt des familles riches des Canadiens anglais, les familles modestes des Canadiens français et anglais étant de l’autre parti. Les seconds puisaient leurs forces dans jes nouvelles couches sociales des fermiers et des classes libérales, et dans les milieux pauvres des Canadiens français.

Cette distinction traditionnelle se traduisait dans chaque question qui se posait par des points de vue différents : quand le parti conservateur est devenu en 1887 protectionniste, l’autre a été plutôt libre-échangiste ;

(1) Sur tout depuis 1902; sir John Macdonald, chef du parti conservateur a refusé d'intervenir en Égypte.

quand l’un était favorable à la coopération militaire impériale, l’autre s’y est opposé, etc. Depuis 1910, les partis se compliquèrent un peu : Fextrême-droite du parti libéral dans le Canada français se coalisa avec les conservateurs, sous l'étiquette «nationahste » et la direction de M. Bourassa, avec l'appui du clergé et le mot d'ordre : « le Canada français sans compromission » ; il renversa en 1911 sir Wilfrid Laurier et le parti libéral et amena au pouvoir les conservateurs avec sir Robert Borden et M. Meighen.

D'autre part, dans les provinces canadiennes anglaises, le mouvement agraire, ébauché vers 1910, se développa à partir de 1917, quand les prix des produits de la terre et surtout du blé, qui avaient beaucoup monté, descendirent avec rapidité. Un parti fermier, fondé sur la défense des intérêts personnels, se créa sous la direction de M. Crerar et prit aussitôt une extension considérable en Ontario, Manitoba, Saskatchewan et Alberta, où il domina les gouvernements provinciaux. Entre temps, pendant la guerre, un gouvernement unioniste composé des conservateurs anglais, des progressistes et des libéraux anglais, a pris le premier mois la direction de sir Robert Borden, alors chef du parti conservateur.

Aux élections générales de 1921, trois partis dès lors se présentaient aux élections : les conservateurs qui tenaient le pouvoir, les libéraux, et les nouveaux fermiers, dits progressistes. Entre temps, en effet, le parti nationaliste avait perdu son action politique et s'était mué en un mouvement à portée générale qui exerçait son influence sur les jeunes générations. Les élections donnèrent environ 120 voix aux libéraux, 65 aux progressistes,

60 aux conservateurs. Les libéraux prirent le pouvoir soutenus par les progressistes.

L'observateur, qui étudie au Parlement d'Ottawa la situation politique, se rend compte du rôle capital qu'y joue le groupe canadien français : sur 235 députés, ils ne sont que 65, mais ces 65 députés forment un bloc ; ils sont tous de la province de Québec et tous inscrits au parti libéral, qui ainsi dépend de lui ; dans les élections en pays mixtes, les députés libéraux canadiens anglais ont parfois triomphé grâce au concours et au vote en masse de l'élément canadien français. On peut donc dire que les Canadiens français politiquement ont attaché leur sort au parti libéral. Pourquoi?

Les Canadiens français libéraux répondent comme suit à cette question : e Les conservateurs sont par tradition impérialistes, c'est-à-dire avant tout Anglais ; ces vieilles familles ont leur cœur à Londres, comme vos Français d'Algérie ont leur cœur à Paris; obéir aux désirs de Londres, c’est donc l'élan naturel ; les libéraux, aucontraire, sont d'abord canadiens, et cnvisagent toute question sous le jour du seul intérêt canadien ; sur cette base fondamentale de différenciation entre les deux grands partis, il se trouve que les Écossais presbytériens, les Irlandais catholiques et les fermiers sont d'accord avec les libéraux et votent contre les conservateurs ; l'opinion publique des uns et des autres s’est traduite avec force au moment de l'appel, aussi fameux que maladroit, que M. Lloyd George a fait en septembre 1922 aux Dominions pour leur demander des troupes à envoyer contre Mustapha Kemal en Asie Mineure. Les conservaeurs et leurs chef, M. Meighen, les orangistes, les vieilles

familles canadiennes anglaises répondirent À l’appel de la mère-patrie par le seul mot que connaisse un fils fidèle : présent ! Libéraux, par la voie du chef du Gouvernement, M. Mackenzie King, fermiers, Écossais, Irlandais, tout de Québec, tout l'Ouest, répondirent : le Canada va examiner votre proposition et la soumettre À son Parlement, qui appréciera et prendra souverainement une décision, selon ce qui lui apparaîtra comme étant les intérêts canadiens. Dans le fond des choses, la vraie divergence entre les partis est fondée sur une divergence ges sentiments profonds touchant les rapports avec la métropole et la question que l’on appelle « l’impérialisme ». C'est pourquoi toute la province de Québec et tous les Canadiens français, qui sentent du même cœur, votent à peu près tous pour les libéraux. »

Ces partis politiques ont des chefs, qui exercent une grande autorité, la discipline du parti étant beaucoup plus forte qu’en France.

Le parti conservateur avait à sa tête un leader robuste et puissant, Sir Robert Borden, qui fut à la tête du gouvernement depuis la chute de Laurier jusqu’en 1920. Il se retira des luttes politiques et prit en quelque sorte sa retraite, en pleine maturité, et fut remplacé par un homme jeune, sec, volontaire et précis, M. Meighen, qui, battu aux élections générales de 1922, est aujourd’hui dans l'opposition à la tête des conservateurs. Pour les raisons que nous indiquions, il n’a pas à côté de Iui d’adjoint, qui jouisse d’une véritable autorité chez les Canadiens fran-

çais. Même, quand il s'agissait de former un ministère

conservateur, ce fut toujours avec beaucoup de peine que le chef du Gouvernement trouvait des Canadiens français qualifiés pour en faire partie.

Chez les libéraux, au contraire, le parti est le résultat d'une véritable coalition entre Anglais et Français. Pendant vingt années ils eurent un chef illustre, dont le renom fut mondial, le prestige immense, l’éloquence renommée et l'autorité sans pareille, Sir Wilfrid Laurier, Canadien français, fut le chef de tout le parti ; mais, parce qu’il était Canadien français, parce que les solutions à adopter doivent toujours être un compromis entre celles désirées par les Anglais et celles souhaitées par les Canadiens français, parce que la charge de premier ministre comporte, si l’on ne veut pas la guerre, des transactions, des atermoiements et des conciliations ambiguës, Sir Wüfrid Laurier dut souvent défendre des projets qui lui étaient inspirés par ses alliés, les libéraux anglais ; et il devait parfois se montrer d'autant plus zélé à l'égard de la métropole que sa nationaiité pouvait Je rendre suspect. Aussi les Canadiens français ont-ils aujourd’hui unanimement le sentiment qu’il ne faut pas lâcher la proie pour l'ombre, c'est-à-dire accepter le premier rang et les honneurs, pour être forcé d'abandonner une partie de leurs revendications et refouler une parcelle de leurs sentiments. C’est pourquoi le parti libéral aura désormais, de par la volonté absolue des Canadiens français, un chef canadien anglais.

C’est aujourd'hui un homme jeune, l'Honorable Mackenzie King, élève, admirateur, continuateur et protégé de Laurier, entré dans la carrière à la suggestion d’un vétéran, confident de Laurier, le Juge Brodeur, alors

ministre, puis lieutenant-gouverneur du Québec, aujourd'hui décédé. A ses côtés, l’'Honorable Fielding est ministre des finances : c’est un homme habile, bon financier, ancien négociateur du traité de commerce de 1907 avec la France, adroit manœuvrier parlementaire, L'Honorable Robb est ministre du Commerce ct dans ce poste si important au Canada est le bras droit du ministreprésident.

Les Canadiens français libéraux n'ont plus un chef unique ; de fait, c'est une sorte de triumvirat, qui longtemps donna les directives, d’un même esprit et d’un même cœur ; Sir Lomer Gouin, l’Honorable Raoul Dandurand, l’Honorable Rodolphe Lemieux jouent le premier rôle : le premier est la solidité, la tête forte qui veut et résiste ; vingt ansil fut premier ministre dela province de Québec qu'il amena à un état extraordinaire, d'ordre et de prospérité ; ministre de la justice fédéral il a pris prématurément sa retraite en 1924 en raison de son état de santé. Le second est l'adresse et la finesse : connaissant à fond le monde politique et ses à-côtés, souple comme un Béarnais, séduisant comme un Méditerranéen, debater infatigable, observateur sagace, il donne les conseils subtils et les avis sages ; le troisième est l’ardeur : le plus jeune des trois, il a la flamme de la jeunesse et l'expérience qu'il a acquise dans la confidence de Laurier ; il voit juste et il frappe fort, il s’est rangé aujourd'hui hors parti, en sa qualité de président de la chambre des représentants. Les Canadiens français sont heureux d’avoir de tels chefs à leur tête.

À côté d'eux, beaucoup d’autres sont des hommes de valeur, auxquels la jeunesse permet Jes espérances de

l'avenir : Hors pair, il faut placer M. Lapointe, qui représente le district de Québec ; on le regarde volontiers parmi les jeunes comme l’homme qui vient ; sa formation est différente de celle de la génération politique antérieurc ct ses tendances sont plus radicales ou démocratiques ; volontaire, éloquent, il a l’étoffe d'un chef; d'autres peuvent être cités : M. Beland, ministre des Pensions, etc. ; et encore ne parlons-nous point de ceux qui sont à la tête du Gouvernement provincial de Québec, les Taschereau, les David, etc.

Les chefs des autres partis n’ont jamais donné leur mesure : ni M. Bourassa jadis, ni M. Crerar aujourd’hui n’ont été vus à l’œuvre, Il est donc trop tôt, — ou trop tard —, pour les juger.

Comme nous ne prétendons point dans ces pages présenter des études politiques et économiques, nous voudrions seulement donner un rapide aperçu des plus importantes questions d'ordre pratique qui sont actuellement posées devant le Parlement fédéral ou à Ottawa.

La question des chemins de fer canadiens est peut-être la plus importante de toutes ; elle fut longtemps angoissante ct vient d’être résolue : depuis longtemps, une très puissante compagnie, le Canadian Pacific, avait un réseau prospère et bien administré ; le Canada, pressé de mettre ses terres en valeur, fit construire d’autres lignes en grand nombre par plusieurs compagnies : ces nouvelles lignes ne pouvaient donner un profit, la guerre survint, la situation devenait très diffcile ; l'État fédéral prit le parti héroïque]de;reprendre toutes ces lignes et de les

exploiter lui-même en un nouveau réseau, dit « Canadian National Railway ». Cette exploitation par l'État commence ; il est trop tôt pour en connaître les résultats : on a cherché à obvier aux vices habituels de l’exploitation d'État, en leur donnant une grande autonomie, un chef responsable et en essayant de les mettre à l’abri le plus possible des influences politiques, toujours malencontreuses dans les affaires industrielles. Il semble que deux des éléments qui ont fait adopter cette solution sont les idées de socialisme d’État en vogue dans certaines provinces canadiennes anglaises et la faiblesse économique des Canadiens français : si les chemins de fer avaient été concédés, ceux-ci n’auraient eu presque aucune influence dans la compagnie ; c'est ainsi qu’ils en possèdent une minime dans le Canadian Pacific.

La question agraire est brûlante au Canada. Elle a amené tous les changements politiques dans les provinces de la prairie et de l'Ontario ; elle subsiste aussi aiguë ou du moins ne diminue d'intensité que parce que tout malaise qui persiste devient une habitude et qu’on enprend son parti,quandona assisté à l'impuissance des hommes. Comme la crise est en réalité une crise du prix du blé, c’est-à-dire à une cause mondiale, il semble que le remède profond serait une meilleure organisation de la production et du transport ; sa mise à exécution ne peut être que lente.

La troisième question économique actuelle est celle du peuplement : elle est capitale dans un pays neuf ; elle a deux faces : d’une part, il faut attirer au Canada une main-d'œuvre profitable ; d’autre part, il faut éviter que celle-ci ne quitte le pays pour émigrer aux États-Unis. Le

premier problème se complique du fait que la crise mondiale amène le chômage dans les villes et qu’une maind'œuvre industrielle nouvelle est indésirable en ce moment. La difficulté est d'attirer les seuls travailleurs dont a besoin le Canada, ceux qui mettent la terre en valeur. Le problème du peuplement rend ce pays étroitement solidaire de la situation économique de l'Europe et des États-Unis, :

Mais c'est naturellement les États-Unis qui peuvent le plus influencer le Canada : un nombre considérable de colons et de citoyens du Canada émigrent aux États- Unis et le remède à cette situation paraît très difficile à appliquer : il réside seulement dans la prospérité des industries et de l’agriculture au Canada. Ce problème est un de ceux qui inquiètent notamment les Canadiens français, qui se développent que par leur propre natalité, et qui ont perdu un million et demi ou deux millions des leurs, émigrants principalement en Nouvelle-Angleterre, dans le Maine, le Massachussette et le Rhode-Island ; dans une ville de 200.000 âmes, comme à Worcester, on ne compte pas moins de 35 000 Canadiens français. Ceux du Canada s'efforcent d'enrayer cette émigration par l'influence du clergé et, en tous cas, d'en maintenir le Caractère national, en les groupant autour de curés canadiens français, de journaux en français et d'associations françaises ; en avril 1918, par exemple, une fédération des journalistes franco-américains s'est créée, présidée par M. Bernier, directeur de l'Avenir national, de Manchester : [les Canadiensfrançaisontaujourd’huileurattentionattirée vers ce rameau détachéde leur race, dont l'avenir peut être important pour le développement de leur nationalité.

La question de politique intérieure la plus épineuse qui se pose au Canada est une question religieuse, mais une question religieuse d’un ordre tout spécial : c’est la rivalité au sein du catholicisme des Canadiens français, qui n'ont pour soutien officiel que leur propre clergé et leurs hommes politiques, et des Canadiens irlandais qui trouvent l'appui du clergé irlandais américain, du gouvernement anglais et de l’ambassade de Grande-Bretagne auprès du Vatican. Toute la lutte tourne autour de la nomination des évêques, l'influence de l'évêque étant prédominante et s’exerçant pour « l’anglicisation » ou la « francisation » ; il y a des cas où cette action est particulièrement tangible : des défricheurs canadiens français mettent en valeur la forêt entre le Saint-Laurent et le Manitoba, sur le parcours du nouveau transcontinental de Québec à Winnipeg ; une ligne de villages commençants se forme, d’une cinquantaine de familles, point de départ de la colonisation future ; si l’évêque envoie en ces lieux des pasteurs, qui parlent la langue française, il assure l’avenir de la race française ; s'il y nomme un prêtre irlandais de langue anglaise, c'est très vraisemblablement un centre perdu pour la nationalité canadienne française. On comprend par là l'extrême importance de ces nominations d'évêques et les luttes qui s'engagent autour de celles-ci. Les dernières nominations ont été heureuses pour les Canadiens français ; l’évêque catholique irlandais de St John (St Jean) a été remplacé par un Acadien ; en échange l'archevêque catholique canadien français d'Edmonton a eu pour successeur un Irlandais ; mais la nomination de Mgr Emard, intronist en septembre 1922 comme archevêque d'Ottawa est un

triomphe pour les Canadiens français ; son prédécesseur était Mgr Gauthier, canadien anglais, très sympathique aux Irlandais ; c'est de ce poste que dépendent les cures des forêts de l'Ontario. L’'archevêque de Montréal, Mgr Bruchesi, vient de recevoir un coadjuteur avec succession future en la personne de Mgr Gauthier, homme remarquable et cerveau puissant, quisera avec Mgr Emard l'âme dé l’épiscopat canadien français ; enfin l’évêque irlandais de Chatham en Nouveau Brunswick a été remplacé par un Canadien français.

C'est aujourd'hui la seule lutte religieuse vive au Canada ; jadis des conflits s'élevèrent entre Laurier et l'épiscopat ; Laurier demanda au Pape de nommer un délégué apostolique à Ottawa ; le premier fut Mgr Merry del Val en 1896; il calma les exaltés, réconcilia les adversaires et depuis lors la paix religieuse complète règne au Canada.

Naguère, c'était aussi une question de politique que celle des rapports du Canada avec la France ; aujourd’hui ce n’en est plus une. Depuis la guerre, tous les partis, tous les groupes, sauf quelques « nationalistes », comme par période M. Bourassa, au Québec, ou des « orangistes » exaltés, en Ontario, sont partisans de rapports intimes avec la france, tant intellectuellement qu'économiquement. Les Canadiens français y voient une source de vie pour leur culture, les Canadiens anglais un enrichissement de leur civilisation anglo-saxonne, de même nature que celui procuré à la France par notre École de Rome ou d'Athènes ; l'élite canadienne anglaise comprend qu'elle se fortifie en ajoutant à sa culture propre les

résultats acquis par la plus grande civilisation vivant dans

le monde moderne, à côté de l’anglo-saxonne, la culture française.

Sur le terrain économique, conservateurs et libéraux, Canadiens français et Canadiens anglais, sont d’accord : c'est un chef conservateur anglais, Sir Charles Tupper, qui, en 1896, signa avec la France, représentée par son ministre des Affaires étrangères, M. Gabriel Hanotaux, le premier traité de commerce ; c'est un Canadien anglais libéral, M. Fielding, avec M. Brodeur, qui négocia le traité de 1907; c'est un conservateur, Sir George Foster, qui conétlut l'entente provisoire de 1921 ; et c’est à nouveau M. Fielding, qui vint à Paris avec M. Lapointe pour signer la convention définitive du 15 décembre 1922. En : période normale, ces ententes permettraient des rapports économiques et financiers étroits entre les deux pays, qui ont fait l’un et l’autre, par l’organisation du trainexposition français au Canada sur rail ct du train exposition canadien en France sur route, un grand effort pour faire connaître l’un à l’autre leur pays et leurs produits et établir des rapports directs, remplaçant les rapports indirects anciens par Londres ou New-York. Malheureusement, la hausse et la mobilité du change rendent difficile, au moment présent, l'extension des relations commerciales. 11 faut espérer qu'il en sera différemiment dans un avenir prochain, pour ajouter un nouveau lien à ceux qui unissent déjà le Canada et la France,

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