HAMILTON, LA JEUNE RIVALE
Le type de la grande ville de province. — Son caractère britannique les confessions religieuses, l'influence rehgieuse dans la société, la fcrté de faire partie de l'empire, le caractère britannique de la presse, des monuments, des résidences, de l'éducation, du mouvementantellectuel — Les influences américaines : la presse, l'aspect de la ville, l'instruction du peuple, les mœurs nouvelles depuis dix ans, le home, la fanulle, la jeune fille, les morts. les influences économiques. — Le développement industriel et fuancier d'Hamilton : les apports américains, l'avenir de la cité.
OUR qui s'intéresse à la psychologie des peuples, Hamilton est un excellent champ d'observation ; voici une ville de la province, sans Université, où
l'on ne parle qu’anglais, où ont étéimplantées lestraditions de ia Grande-Bretagne, qui cependant n'est pas une petite bourgade populeuse, comme il y en a vingt autres dans l'Ontario, mais constitue vraiment une grande cité de 120 000 âmes. C’est le type de la grande ville de province ; elle peut donc donner à l'observation une moyenne de l’état d'esprit de ia population dans la vieille province canadienne-anglaise d'Ontario.
Cette population paraît présenter quelques traits caractéristiques, qui permettent de lui attribuer une physionomie spéciale ; elle est religieuse et même rigoriste, surtout dans les manifestations extérieures de
culte; son esprit conservateur est indéniable ; elle est profondément + britannique » ; par ailleurs elle a le sentiment qu’elle est portée par le destin vers un avenir prospère et elle est résolument optimiste : elle pens® que sa jeunesse seule l'empêche d'être l'égale de Toronto et elle voit dans cette jeunesse même un gage de vitalité, dans le domaine économique et dans les mœurs, elle est imprégnée d’influences américaines, qui se superposent, sans le détruire, au sentiment britannique.
Marquons plus en détail les traits attachants de cette physionomie ; lessectes protestautessontaussi nombreuses que puissantes ; les presbytériens tiennent le haut du pavé, ils sont devenus en Ontario comme l'aristocratie du prcetestantisme ; quand vous rencontrez un homme éminent, un sir Robert Falconer à Toronto, quand vous voyez un politicien, de premier plan, un sir John Gibson à Hamilton, il est rare que vous ne vous trouvicez pas en présence d’un presbytérien ; les presbytériens sont devenus comme les «animateurs» du protestantisme actif, et, s’ils n'ont pas le nombre, ils ont la puissance et les personnalités ; les méthodistes correspondent à un milieu plus populaire, suivent souvent les inspirations des premiers et mênent avec vigueur et sans retenuc des campagnes ardentes. À côté d'eux, les baptistes jouent un rôle important surtout à Hamilton; les anglicans ont aussi de nombreux adeptes ; quant aux catholiques, ils sont presque tous irlandais, et gens de petite condition, tels ceux qui fréquentent
tes neuf paroisses catholiques d'Hamilton ; il est très rare par exemple que des femmes de la haute société soient catholiques, ou des femmesdirigeant des œuvres ou des organisations; aussi ne remarque-t-on que davantage celles qui font exception, telle madame Beadmore à Toronto, fille d’un presbytérien illustre, sir William Mackenzie, qui avait épousé une catholique; telles Mme Lovering ou Mme Whitton à Hamilton.
Entre ces confessions, les rapports sont extrêmement libéraux ; il ne reste rien de l'intolérance religicuse d'antan et nos luttes religieuses d'avant 1914 remplissaient ici les esprits de tout ordre non pas seulement de réprobation, mais de stupéfaction ;nous leur paraissionsdes êtres archaïques. Cependant une chose leschoque profondément et leurs sentiments les porteraient à être intolérants à cet égard: ils ne pourraient supporter que difficilement l'individu qui n’a pas de religion, l’homme qui ne pratiquerait pas effectivement les règles de son culte ; souvent le maître de maison a commencé devant nous le repas par la prière; dans des diners intimes chez des gouverneurs ou d’anciens gouverneurs, on priait une des personnalités présentes, évêque ou pasteur, de la réciter ; l'évêque catholique ou anglican, le pasteur voisinent constamment et entretiennent partout de très bons rapports ; seul le libre-penseur est un objet de répulsion ; toutes les grandes Universités ne sont neutres que d’apparence, c’est-à-dire qu’elles reçoivent des étudiants de toute confession qui font ce qu'ils croient, mais elles sont imbues dans leur direction d’un esprit religieux,très marqué, qui est tantôt presbytérien, tantôt catholique, tantôt autre ; rien n’est
plus significatif, en ce qui concerne la puissance de cet esprit religieux, que l'observation du dimanche; les exaltés en arrivent à des conceptions étranges ; les modérés désirent seulement que l’on assiste scrupuleusement aux offices du matin et du soir ; chose curieuse, ce sont généralement les catholiques qui sont les plus indulgents pour l’abstention de ces pratiques, leurs prêtres enseignant qu'il faut suivre la religion plus encore en esprit que par le corps.
Dans les grandes métropoles, un relâchement forcé se remarque; mais dons une ville comme Hamilton la stricte obéissance de ces règles de vie est très remarquable et qui les enfreindrait serait exclu des rapports sociaux.
11 semble que c’est vers la pratique extérieure Qu culte que s'est porté l'esprit conservateur de cette population ; on verra au contraire qu'elle s’est ruée vers la nouveauté, soit qu'il s'agisse de questions économiques, soit qu'il s'agisse de mœurs nouvelles ; on dirait que l’armature morale qui maintient la solidarité des gens de la ville ou du pays est faite avant tout de ces traditions religicuses ; tout changera autour d'elles ; mais elles seront conservées,
Unc autre tradition est soigneusement conservée, c'est celle du sentiment britannique. L'homme de l'Ontario est généralement fier d’être citoyen de l’Empire, la femme d’être l'associée de la société britannique; ni l’un ni l’autre n’ambitionne le moins du monde d’être citoyen des États-Unis; ils ont pour lui un sentiment très curieux, que nous avons souvent rem'tqué, et qui rappelle le sentiment de l’homme de vieille race pour ie parvenu ; plus d'une fois, je demandai à une canadiennce-
anglaise dans un restaurant : « cette dame qui est là-bas, estune Canadienne ou une Américaine ? » La réponse comporte toujours un reflet de ce sentiment : «oh! une Américaine, voyez comme elle crie » ; ou bien : «certainement Américaine, regardez sa démarche » ; ou bien «elle ne peut être qu'Américaine ; observez : il n’y en a que pour elle! »,etc.Ce sentiment n'a rien de violent, il est collectif et général et s’atténue, quand il s'agit d'une personne déterminée, surtout de la bonne société des États-U .is. Mais par sa tendance, il montre que l’homme ou la femme, imbu de l'esprit de l'Ontario, ressent de la répugnance et non de l'attrait à l'égard de ss voisins du sud.
Ce caractère « british » de la vie de l'Ontario se marque dans sa presse, ses monuments, ses résidences, surtout dans son éducation et son mouvement intellectuel. La plupart des journaux imitent la Presse de Londres et non celle de New-York et reçoivent de Londres leurs inspirations ; les monuments sont pour la plupart du style de la Renaissance anglaise ou du moins de style anglais et non américain ; ses résidences imitent les cottages anglais ; quoi de plus anglais par exemple que le vieux bâtiment garni de verdure et de lierre qui abrite actuellement à Toronto l’Université Mac-Master, dont les préférences pour la ville d’Hamilton sont si marquées qu’elle voudrait s'y transporter. L'éducation des jeunes hommes et jeunes filles de la société est essentiellement anglaise ; nous cûmes par exemple l'occasion de nousentreteniravec le directeur du collège secondaire pour jeunes gens le plus réputé de la province ; cet homme est un observateur intéressant, car, protestant et anglais, ila vécu deux ans à Québec avec un prêtre catholique ; il est
imbu de culture française et il a étudié en Sorbonne ; or l’enseignement qui est donné au collège qu'il dirige est en tout imité des méthodes britanniques, des professeurs britanniques, des idées britanniques ; en un mot on y fait «des Anglais vet pour mieux y réussir, on n’y admet pour enseigner que des professeurs venus de Grande-Bretagne. Quant au mouvement intellectuel dans la littérature et dans l’art, il est aussi imité de l’Angleterre, que celui du Québec est imité de France.
Quoi d'étonnant, en présence de ces faits, que do trouver dans une ville de province comme Hamilton la prédominance des traditions et des sentiments britanniques.
Mais sur ce fondement, sur ce substratum en quelque sorte, que d'alluvions américaines sont déposées que d’influences américaines se font sentir, quelle ruée vers des mœurs nouvelles, qui caractérisent le nouveau continent.
Par quels traits, l'Ontario, et Hamilton pris comme typeŸ est-il e«américanisé »? Une partie de la presse, sinon le journal le mieux informé, du moins les autres, est rédigée à l'américaine, avec des nouvelles sensationnelles, des titres énormes, un dédain de ce qui est littéraire, un maigre souci d’attendre la confirmation d’une nouvelle douteuse avant de la donner.
Le plan de la ville, comme de Toronto d’ailleurs, est tout américain : une ville construite en damier, toutes les rues droites et se prolongeant aussi loin que possible, avec la haine de ce qui est courbe, et la folie de Ia hauteur dans la construction des maisons ; l’idée américaine est
incontestée plus c’est haut, plus c'est beau ; la conception primitive, née à New-York, était à la fois juste et pratique : constituer un quartier des affaires, où toutes les affaires seraient rapprochées les unes des autres; construire des bâtiments spécialisés pour les affaires ct organisésen vue du confoit matériel nécessaire: enfin, comme ce quartier prend de l'extension et que la presqu'îile de Manhattan ne peut lui donner l'étendue, remplacer l'étendue par la hauteur; cette solution, nécessaire à New-York, devient sans intérêt ailleurs, où l'on ne devait retenir que l’idée du quartier des affaires ct des buildings spécialisés à cet cffet, qui ne devraient pas dépasser huit à dix étages de hauteur. Au lieu de cela, le goût américain demande d'immenses blocs, comme de grandes prisons, qui sont un défi à la sécurité, à l'agrément, à Ia beauté et à l'hygiène des rues, qui deviennent des fossés sans air, avec des étages inférieurs privés de lumière et d’atmosphère. Toronto a début: dans cette voie; Hamilton croirait déchoir de ne pas faire de même, alors qu’on aurait pu y aménager une si jolie ville entre la montagne et le lac, dont la courbe pleine de grâce semblait destinée à recevoir l’esplanade charmante d’une cité rayonnante.
Si la société est éduquée à l’anglaise, le peuple dans ses écoles primaires est élevé à l'américaine; les classes populaires pensent aux dollars, non aux traditions; quand des générations sont mortes sur la même terre, la tradition est dans le sang ct le peuple la garde, sans y penser ; quand il faut en quelque sorte l’acquérir, comme ici, l'instruction échoue ; l’école primaire est organisée, comme aux États-Unis, et c'est seulement en histoire
que des différences se font sentir. Alais les marques d’américanisation les plus distinctives sont le succès depuis dix ou quinze ans de ce que les personnes des générations antérieures de la société appellent «les mœurs nouvelles». Que sont ces mœurs nouvelles? Ni l'homme, ni la femme n'a le goût du «home », sentiment si anglais et si peu américain ; on change de maison ou de quartier tous les dix ou vingt ans, chaque fois qu'un nouveau quartier de résidence devient élégant ; on remplace ses meubles aussi souvent que possible ; une famille riche de Toronto, par exemple, vend chaque décade sa maison et ce qu'elle contient, pour la reconstruive sur un tout autre plan dans un autre quartier ; à Hamilton, le sentiment sconservatifs de la ville de province ct la moindre richesse ne laisse pas encore éclater ce luxe, mais on y tend,
L'homme, ni la femme n'ont le goût de la famille non plusque du home ; le père et la mère agissent, chacun de leur côté, reçoivent chacun de leur côté ; les enfants vont du leur : on ne pense pas à les élever, à les éduquer ni intellectuellement, ni moralement : c'est l'affaire de l'école ; on ne les dote pas d’ailleurs ; en un mot chacun vit de son côté, chacun «se débrouille », si j'ose employer l'expression, et l'esprit de famille disparaît.
De là cette conséquence forcée que les enfants ct notamment la jeune fille agit à sa guise ; dès l'âge de quatorze ou quinze ans, jeunes gens et jeunes filles font ce qu'ils veulent, sortent quand ils veulent, achètent en librairie les livres de leur choix, lisent ce qui leur plaît, vont au spectacle avec leurs amis à leur guise, rentrent au milieu de ja nuit. sans contrôle ; ils ne s’occu-
pent pas plus de leur mère ou de leur père que ceux-ci de leurs enfants ; si d’ailleurs des parents résistent, quel concert d'imprécation ; ils sont «vieux jeu», ils sont « barbares », ils empêchent leurs enfants de vivre comme les autres, d’être libres, de se faire des amis et les malheureux parents, après avoir fait l'effort, doivent céder et s'avouer vaincus ; les mœurs nouvelles triomphent. Il n'y a guère plus de quinze ans qu'à Hamilton, elles ont été introduites; auparavant, l'éducation était sévère, la surveillance des enfants stricte, la jeune fille suivie ; mais à cette époque sont venus des États-Unis en même temps le dancing, le cinéma, le golf et l’automobile ; l'influence combinée de l'action des États-Unis, de limitation de ce qui s’y faisait, de la tentation violente que ces quatre attraits exerçaient à la fois abattit tous les obstacles, balaya les vieilles mœurs , depuis dix ans, dancing, cinéma, golf et auto triomphent, la famille est détruite et la jeune fille est une cscrimeusc qui se défend seule dans la vie. Au sens français de ces mots, il n’y a plus ni home, ni famille, ni jeune fille; le piquant, c'est que tout l'Ontario pense avec assurance que ces mœurs nouvelles sont depuis longtemps celles de France | et je crois bien que l'Amérique du Nord entière partage cet invraisemblable ignorance de notre pays et cet incompréhension totale de notre organisation familiale, base des mœurs françaises.
Bien d'autres traits des influences américaines se font sentir : le sentiment de la piété envers les morts se perd, comme suite de la suppression du lien familial et du développement de la liberté d'action des membres de ia famille ; la liberté n’est plus conçue de la même manière
que jadis et, à l’imitation des États-Unis, un sentimen: commun domine, tendant à faire réglementer par la lo tous les actes de la vie ; ce sentiment est fondé sur 1! puissance de l’idée religieuse ; les religionsexigent un mi nimum d’obéissance extérieure, que l'on appelle ia mora lité ; cette moralité, pensent les hommes dont je parle doit étre érigée en loi; de là la réglementation du di
manche, des alcools et des vins, du tabac, des mœurs, etc. ; la liberté individuelle, au sens ancien, est condamnée et les lois de prohibition sur les vins l’ont bien fait voir. Il est très curieux d’en voir les effets en Ontario, qui est cependant très rigoriste.
Chacun ne parle que de ses provisions, de ses trou: vailles, de ses essais, de ses déconvenues ; les drogues, inconnues d’une manière complète il y a cinq ans, étendent leurs ravages ; chacun s'habitue à ne plus respecter la loi; les profiteurs de l’alcool sont connus de tous; les uns vendent de vrais alcools très chers, les autres des poisons que l’on paie aussi cher ; les gens ne se possèdent pas, courent dans le Québec, y bondissent chez les marchands et s’enferment dans les chambres d'hôtel; au dancing, la politesse et les bonnes manières exigent que le jeune homme apporte dans les poches de son vêtement des bouteilles plates de whisky ; entre les danses, illes passe à sa danseuse, quiavale comme lui le whisky pur ; jamai les femmes et les jeunes filles n’ont bu de l’alcool autant que depuis qu'il est défendu ; 1es résultats de telles habi tudes se devinent et c’est une des raisons pour lesquelle les prêtres catholiques, qui sont renseignés par la confession, deviennent presque tous des adversaires de la prohibition, telle qu’elle est pratiquée actuellement,
Sur un autre terrain enfin, les influences américaines se font particulièrement sentir à Hamilton, plus qu’en toute autre ville ; c’estsur le terrain économique. Hamilton est particulièrement fière de son développement industriel et financier ; en vingt ans, elle a passé de 50 000 à 120 000 habitants ; l'évaluation de sa richesse, servant de base à l'impôt local, à bondi pendant ce temps de 26 à 135 millions de dollars, quintuplant ainsi depuis 1900 ; de ce train, où s'arrêtera cette + jeune rivale » de Toronto, qui devant la « cité-reine ». se proclame le « Birmingham » du Canada, estime qu’elle a dans l'Ontario la meilleure place, au fond du lac, pour l'emplacement des grandes industries ; déjà 700 y sont installées et, malgré la crise, Hamilton est optimiste, pleine de confiance en l'avenir ; sa jeunesse lui ouvre toutes les conquêtes.
Mais d'où viennent forceetcapitaux? Hamilton a la force clectrique au plus bas prix : la lumière électrique pour une villa entière, allumée sans égard, coûte deux dollars par mois ; c’est la richesse pour une industrie ; or cette force vient de l'usine américaine du Niagara, qui n’est qu’à 50 milles de Ia ville. L'argent, qui doit être investi dans ces industries pour assurer leur développement, est aussi par une large part d'origine américaine ; aucune ville d'Ontario ne reçoit autant de capitaux des États- Unis qu'Hamilton, et c’est une force singulière ! De très grandes maisons américaines sont installées dans la ville, comme VWestinghouse Co, Procter and Gamble, American Can Cy, et cette énorme société de Chicago + International Harvester Cy » au capital de 120 milliors
188 DE QUÉBKEC A VANCOUVER
de dollars, qui, connu à Hamilton, comme l'International Farm Machinery, y occupe 3 000 personnes. Quand de la colline qui domine la ville on aperçoit au premier plan les verdures qui cachent le quartier des résidences, plus loin les buildings du quartier des affaires, au delà et en tous sens vers les rives du lac les usines et les bâtisses qui abritent des industries, nées d’hier de la force électrique à bon marché, de la facilité des moyens de communication, de l’activité des habitants, on a le sentiment d’une force qui grandit : quelque jour on verra Hamilton et Toronto, malgré les 35 milles qui les séparent, réunis par une suite d'établissements commerciaux qui voudront profiter du lac, de la voie ferrée et de l'électricité du Niagara ; ce jour, lointain encore, la « citéreine » et la «jeune rivale » scrontdeuxcitésindustrielles sœurs, Jes «saint Paul et Minneapolis » du Canada.